Voyages en Amérique latine, en suivant l'accordéon
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Noé Alvarez, *Accordion eulogies. A memoir of music, migration and Mexico*,
First Catapult Edition, New York, 2024, 197 p. 26 $
Il s'agit d'*eulogies*, ...
dimanche 31 juillet 2011
Philosophes dans la vitrine
Place de la Sorbonne, un grand libraire et éditeur, La Librairie Philosophique Vrin, sans doute le meilleur libraire de Paris pour la philosophie (entre autres), a mis la philosophie française en vitrine. Formidable ! Dans ce Quartier latin où les marchands de fringues et les boutiques de nourritures dite rapides auront bientôt fini de chasser les librairies, comment ne pas applaudir.
Pourtant, à y regarder de près, il m'a semblé qu'un acte manqué, un oubli, une étourderie, qui sait, une ignorance - à moins que j'aie mal vu - retient de se réjouir sans arrière pensée de cette belle initiative. Tout le monde est là, avec plusieurs titres parfois : Sartre, Foucault, Bachelard, Merleau-Ponty, Canguilhem... sauf Emmanuel Lévinas. Dommage. D'autant qu'il a publié plusieurs ouvrages chez cet éditeur, et ce, dès 1947, d'autant qu'il a introduit Husserl en France, dès 1931, bien avant ceux qui, en vitrine, se sont fait un nom grâce à la phénoménologie, d'autant qu'il a fréquenté cette Sorbonne, où il a fait cours, participé à des jurys de thèse... Lui qui a donné statut philosophique au regard et au visage mérite la première place parmi ces figures. Merci à Vrin de réparer cette oubli.
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jeudi 21 juillet 2011
Presse et sport dans la France nazie
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Jacques Seray, La presse et le sport sous l'Occupation, Paris, 2011, Editions Le Pas d'Oiseau, 285 pages, Bibliogr., Index, Documents annexes. Préface de Pierre Albert.
On ne dira jamais assez la contribution constante et exemplaire des organisations sportives à l'établissement et au maintien des régimes fascistes et autres dictatures en tout genre (nations soviétisées, Espagne franquiste, Allemagne nazie, Italie mussolinienne, etc.). Le sport, olympisme compris, a les mains sales. Et cela ne s'arrnage pas !
Cet ouvrage raconte, plus qu'il n'analyse, la contribution du sport et de sa presse à la collaboration avec les nazis et le pétainisme en France. Bien documenté, bien informé, l'auteur détaille, parfois avec un humour féroce, les compétitions, leur évolution, leurs relations avec la presse sportive. Alors que l'on impose le port de l'étoile jaune, que l'on déporte et assassine, l'essentiel pour la population française reste l'organisation de sa vie quotidienne : faire comme si rien n'avait changé. C'est l'objectif assigné à la collaboration par les nazis : que sur le front Ouest tout reste calme. Courses cyclistes, championnats de football y contribuent. Le Maréchal veut une jeunesse saine et musclée. "Serment de l'athlète", carte du sportif, Vichy a même une politique du sport à laquelle contribuent, avec dynamisme, de nombreux champions (Jean Borotra, etc.) et la presse !
La course Paris-Roubaix peut avoir lieu alors même que l'armée nazie assassine à deux pas (cf. p. 216). Emblématique. Boxe, rugby tout va bien : alors que les troupes américaines et anglaises ont déjà débarqué, la France s'enthousiasme avec la "presse traduite" pour les grandes compétitions sportives. Seules la radio (Londres) et la presse clandestine, résistante, informent...
La collaboration est populaire, mais, pourtant, il suffira de quelques semaines pour que s'effectue un revirement complet. Discret opportunisme et intérêts bien compris : une phrase clé citée par Jacques Seray énonce le principe qui permettra d'excuser la collaboration de la presse : "ainsi certains rongeaient leur frein dans une presse qui n'était pour eux que nourricière" (p. 234). On "s'accommode", comme dira Jean-Paul Sartre. D'autant plus convaincant que ce n'est pas son objet premier, le livre en dit long sur l'intrication des mécaniques complexes de la vie publique, des intérêts égoïstes et de la morale personnelle. L'auteur rend compte subtilement, par touches, plutôt que par démonstration, de l'acceptation quotidienne de la domination nazie. La plupart des collabos seront graciés et reprendront leurs activités : en fait, la collaboration n'est pas un crime quand elle est raisonnable et pas trop visible ! Le changement de politique, après la victoire des Américains et des Anglais, se fera souvent avec les mêmes personnes. On mettra l'oubli au programme des gouvernements, on en fera une vertu. Ainsi, par exemple, un certain Jean Dauven, journaliste à Tous les Sports, s'illustre par des écrits antisémites "nauséabonds" sur "les Juifs et le sport" (cf. Annexe 9, p. 265) ; qu'importe ! en 1966, il publiera chez Larousse une Encyclopédie du sport. Comme dit Jacques Seray, "l'homme traversa aisément le miroir, nullement en butte à des vicissitudes" (p. 180).
Dès 1945-46, la presse sportive s'épanouit à nouveau. Tout quotidien publie son supplément sportif. L'Equipe remplace L'Auto, qui avait bien traversé la période. Et revient le Tour de France, avec beaucoup des mêmes journalistes et organisateurs.
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Jacques Seray, La presse et le sport sous l'Occupation, Paris, 2011, Editions Le Pas d'Oiseau, 285 pages, Bibliogr., Index, Documents annexes. Préface de Pierre Albert.
On ne dira jamais assez la contribution constante et exemplaire des organisations sportives à l'établissement et au maintien des régimes fascistes et autres dictatures en tout genre (nations soviétisées, Espagne franquiste, Allemagne nazie, Italie mussolinienne, etc.). Le sport, olympisme compris, a les mains sales. Et cela ne s'arrnage pas !
Cet ouvrage raconte, plus qu'il n'analyse, la contribution du sport et de sa presse à la collaboration avec les nazis et le pétainisme en France. Bien documenté, bien informé, l'auteur détaille, parfois avec un humour féroce, les compétitions, leur évolution, leurs relations avec la presse sportive. Alors que l'on impose le port de l'étoile jaune, que l'on déporte et assassine, l'essentiel pour la population française reste l'organisation de sa vie quotidienne : faire comme si rien n'avait changé. C'est l'objectif assigné à la collaboration par les nazis : que sur le front Ouest tout reste calme. Courses cyclistes, championnats de football y contribuent. Le Maréchal veut une jeunesse saine et musclée. "Serment de l'athlète", carte du sportif, Vichy a même une politique du sport à laquelle contribuent, avec dynamisme, de nombreux champions (Jean Borotra, etc.) et la presse !
La course Paris-Roubaix peut avoir lieu alors même que l'armée nazie assassine à deux pas (cf. p. 216). Emblématique. Boxe, rugby tout va bien : alors que les troupes américaines et anglaises ont déjà débarqué, la France s'enthousiasme avec la "presse traduite" pour les grandes compétitions sportives. Seules la radio (Londres) et la presse clandestine, résistante, informent...
La collaboration est populaire, mais, pourtant, il suffira de quelques semaines pour que s'effectue un revirement complet. Discret opportunisme et intérêts bien compris : une phrase clé citée par Jacques Seray énonce le principe qui permettra d'excuser la collaboration de la presse : "ainsi certains rongeaient leur frein dans une presse qui n'était pour eux que nourricière" (p. 234). On "s'accommode", comme dira Jean-Paul Sartre. D'autant plus convaincant que ce n'est pas son objet premier, le livre en dit long sur l'intrication des mécaniques complexes de la vie publique, des intérêts égoïstes et de la morale personnelle. L'auteur rend compte subtilement, par touches, plutôt que par démonstration, de l'acceptation quotidienne de la domination nazie. La plupart des collabos seront graciés et reprendront leurs activités : en fait, la collaboration n'est pas un crime quand elle est raisonnable et pas trop visible ! Le changement de politique, après la victoire des Américains et des Anglais, se fera souvent avec les mêmes personnes. On mettra l'oubli au programme des gouvernements, on en fera une vertu. Ainsi, par exemple, un certain Jean Dauven, journaliste à Tous les Sports, s'illustre par des écrits antisémites "nauséabonds" sur "les Juifs et le sport" (cf. Annexe 9, p. 265) ; qu'importe ! en 1966, il publiera chez Larousse une Encyclopédie du sport. Comme dit Jacques Seray, "l'homme traversa aisément le miroir, nullement en butte à des vicissitudes" (p. 180).
Dès 1945-46, la presse sportive s'épanouit à nouveau. Tout quotidien publie son supplément sportif. L'Equipe remplace L'Auto, qui avait bien traversé la période. Et revient le Tour de France, avec beaucoup des mêmes journalistes et organisateurs.
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samedi 16 juillet 2011
Al Jazeera : quel modèle de TV internationale ?
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Claire-Gabrielle Talon, Al Jazeera. Liberté d'expression et pétro-monarchie, Paris, PUF, 2011, 286 p., Bibliogr.
Dans la télévision internationale, l'événement majeur de ces dernières années est, sans conteste, la percée de la chaîne qatari de langue arabe, Al Jazeera. Dénoncée parfois comme chaîne terroriste, elle sera accusée d'etre liée à Al Quaïda dont elle aurait relayé les vidéos après le 11 septembre 2001. En 2011, son existence s'est quelque peu banalisée. Avec Al Jazeera en anglais, on la voit même pénétrer le marché américain (présente dans les premiers DMA, elle annonce 5 millions d'abonnés en décembre 2011). Al Jazeera en anglais compterait, selon la chaîne, 250 millions d'abonnés dans le monde (décembre 2011). De plus, Al Jazeera prend une place de plus en plus importante dans le football français (non sans réticences locales).
Al Jazeera, chaîne d'Etat, est lancée en 1996 par l'émirat de Qatar, auquel elle appartient. Contrairement aux autres chaînes pan-arabes (off-shore) qui diffusent des programmes de divertissement depuis l'Europe, Al Jazeera diffuse de l'information internationale en continu depuis Qatar (on-shore). Elle émet une diversité, relative, de points de vue politiques, culturels ou religieux et met fin au monopole saoudien dans les médias arabophones (groupes Orbit, Rotana, MBC, ART). Al Jazeera constitue désormais un groupe diversifié d'une dizaine de chaînes (sport, politique, information continue, enfant, documentaires). Du côté français, Lagardère participe au développement de Al Jazeera Children (JCC). Depuis 2011, Al Jazeera Sport est désormais un acteur essentiel du football français, allant sur les brisées de TF1 et Canal + : le groupe a répondu à l'appel d'offre pour les droits audiovisuels de la Ligue 1 de football (LFP, 2012-2016) qu'il a gagnés, il a également gagné les droits de la Ligue des Champions (2012-2015, UEFA). De plus, Al Jazeera Sport a repris l'équipe de football professionnel du PSG qui passe sous contrôle qatari (70%). Al Jazeera, fort de ces actifs, lancerait une chaîne de sport en France en 2012.
L'ouvrage de Claire-Gabrielle Talon, arabisante, est issu d'une thèse de sciences politiques, soutenue en 2006. L'essentiel des résultats proviennent d'analyses d'entretiens avec des cadres et journalistes de la chaîne ainsi que d'analyses de contenu des émissions diffusées par la chaîne. Outre une description méticuleuse de l'environnement et de la dépendance économique de la chaîne (Qatar, "Etat rentier", dont l'économie est fondée sur le pétrole et le gaz, etc.), elle laisse entrevoir les rouages politiques de la dynastie qatarie (clientèlisme, oligarchie, religion). Elle dégage ainsi l'originalité et le paradoxe de cette chaîne pluraliste émanant d'une nation qui ne l'est pas. Etudiant les discours de la chaîne, l'auteure les replace dans le cadre global des théories du discours journalistique et de leur histoire occidentale, invitant à élargir la réflexion sur des questions telles que l'objectivité, l'internationalisation, le rôle de la langue...
Cette étude approfondie du cas Al Jazeera débouche ainsi sur une réflexion plus générale sur les médias. Livre rafraîchissant, important pour désethnocentriciser notre vision tellement réductrice des médias télévisuels et du journalisme. Comment, dans cette perspective, se distingue, par exemple, France 24, qui émet aussi en arabe ?
Depuis la publication de cet ouvrage, le directeur d'Al Jazeera a démissionné (septembre 2011) suite à des révélations de Wikileaks sur des pressions qu'il aurait effectuées pour maintenir une ligne éditoriale ne gênant pas trop les Etats-Unis (cf. l'article du New York Times).
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Claire-Gabrielle Talon, Al Jazeera. Liberté d'expression et pétro-monarchie, Paris, PUF, 2011, 286 p., Bibliogr.
Dans la télévision internationale, l'événement majeur de ces dernières années est, sans conteste, la percée de la chaîne qatari de langue arabe, Al Jazeera. Dénoncée parfois comme chaîne terroriste, elle sera accusée d'etre liée à Al Quaïda dont elle aurait relayé les vidéos après le 11 septembre 2001. En 2011, son existence s'est quelque peu banalisée. Avec Al Jazeera en anglais, on la voit même pénétrer le marché américain (présente dans les premiers DMA, elle annonce 5 millions d'abonnés en décembre 2011). Al Jazeera en anglais compterait, selon la chaîne, 250 millions d'abonnés dans le monde (décembre 2011). De plus, Al Jazeera prend une place de plus en plus importante dans le football français (non sans réticences locales).
Al Jazeera, chaîne d'Etat, est lancée en 1996 par l'émirat de Qatar, auquel elle appartient. Contrairement aux autres chaînes pan-arabes (off-shore) qui diffusent des programmes de divertissement depuis l'Europe, Al Jazeera diffuse de l'information internationale en continu depuis Qatar (on-shore). Elle émet une diversité, relative, de points de vue politiques, culturels ou religieux et met fin au monopole saoudien dans les médias arabophones (groupes Orbit, Rotana, MBC, ART). Al Jazeera constitue désormais un groupe diversifié d'une dizaine de chaînes (sport, politique, information continue, enfant, documentaires). Du côté français, Lagardère participe au développement de Al Jazeera Children (JCC). Depuis 2011, Al Jazeera Sport est désormais un acteur essentiel du football français, allant sur les brisées de TF1 et Canal + : le groupe a répondu à l'appel d'offre pour les droits audiovisuels de la Ligue 1 de football (LFP, 2012-2016) qu'il a gagnés, il a également gagné les droits de la Ligue des Champions (2012-2015, UEFA). De plus, Al Jazeera Sport a repris l'équipe de football professionnel du PSG qui passe sous contrôle qatari (70%). Al Jazeera, fort de ces actifs, lancerait une chaîne de sport en France en 2012.
| La une d'un hebdomadaire sportif 11 juillet 2011 |
L'ouvrage de Claire-Gabrielle Talon, arabisante, est issu d'une thèse de sciences politiques, soutenue en 2006. L'essentiel des résultats proviennent d'analyses d'entretiens avec des cadres et journalistes de la chaîne ainsi que d'analyses de contenu des émissions diffusées par la chaîne. Outre une description méticuleuse de l'environnement et de la dépendance économique de la chaîne (Qatar, "Etat rentier", dont l'économie est fondée sur le pétrole et le gaz, etc.), elle laisse entrevoir les rouages politiques de la dynastie qatarie (clientèlisme, oligarchie, religion). Elle dégage ainsi l'originalité et le paradoxe de cette chaîne pluraliste émanant d'une nation qui ne l'est pas. Etudiant les discours de la chaîne, l'auteure les replace dans le cadre global des théories du discours journalistique et de leur histoire occidentale, invitant à élargir la réflexion sur des questions telles que l'objectivité, l'internationalisation, le rôle de la langue...
Cette étude approfondie du cas Al Jazeera débouche ainsi sur une réflexion plus générale sur les médias. Livre rafraîchissant, important pour désethnocentriciser notre vision tellement réductrice des médias télévisuels et du journalisme. Comment, dans cette perspective, se distingue, par exemple, France 24, qui émet aussi en arabe ?
Depuis la publication de cet ouvrage, le directeur d'Al Jazeera a démissionné (septembre 2011) suite à des révélations de Wikileaks sur des pressions qu'il aurait effectuées pour maintenir une ligne éditoriale ne gênant pas trop les Etats-Unis (cf. l'article du New York Times).
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jeudi 14 juillet 2011
Sociologie des réseaux sociaux. L'ancienne et la moderne
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Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux sociaux, Paris, La Découverte, 2ème édition 2011, 125 p. Biblio.
La notion de réseau social n'a pas attendu MySpace, Facebook, Foursquare, Twitter, YouTube ou Google+. C'est la première leçon de ce manuel qui nous renvoie aux auteurs clés de ce domaine : Georg Simmel (géométrie du monde social), Jacobs Levy Moreno (sociométrie), Stanley Milgram. Il nous renvoie aux approches sociologiques et ethnologiques (trop peu) des réseaux sociaux. De là, on passe aux ressources qu'apportent à l'analyse des réseaux la théorie des graphes (dont est issue la notion de social graph) et le calcul matriciel (Katz, Festinger). Etapes indispensables, peut-être les plus prometteuses. Ensuite, l'auteur traite de la sociabilité et du capital social, de l'amitié, de la réputation, notions exploitées plus ou moins rigoureusement par la pratique publicitaire. Exposition claire, rigoureuse, sans charabia, servie par des illustrations également claires et une bibliographie choisie, riche mais qui devrait être hiérarchisée pour être tout à fait utile.
Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux sociaux, Paris, La Découverte, 2ème édition 2011, 125 p. Biblio.
La notion de réseau social n'a pas attendu MySpace, Facebook, Foursquare, Twitter, YouTube ou Google+. C'est la première leçon de ce manuel qui nous renvoie aux auteurs clés de ce domaine : Georg Simmel (géométrie du monde social), Jacobs Levy Moreno (sociométrie), Stanley Milgram. Il nous renvoie aux approches sociologiques et ethnologiques (trop peu) des réseaux sociaux. De là, on passe aux ressources qu'apportent à l'analyse des réseaux la théorie des graphes (dont est issue la notion de social graph) et le calcul matriciel (Katz, Festinger). Etapes indispensables, peut-être les plus prometteuses. Ensuite, l'auteur traite de la sociabilité et du capital social, de l'amitié, de la réputation, notions exploitées plus ou moins rigoureusement par la pratique publicitaire. Exposition claire, rigoureuse, sans charabia, servie par des illustrations également claires et une bibliographie choisie, riche mais qui devrait être hiérarchisée pour être tout à fait utile.
- N.B. La bibliographie des ouvrages de sciences sociales - et des thèses, qui sont le modèle - s'en tiennent à des modalités d'exposition anachroniques, selon l'ordre alphabétique, alors qu'il faudrait, au moins, y ajouter une présentation sous forme graphique, indiquant des itinéraires de lecture. La bibliographie n'a pas encore intégré l'existence du Web et des moteurs de recherche. Patience !
- Le fonctionnement de ces réseaux, leur évolution ("implicit social graph", social CRM, Facebook connect, etc.) ne sont qu'à peine effleurés, leur diversité et leurs interactions non expliquées (quel rapport entre Facebook, Twitter, Linkedin, YouTube, etc.).
- L'exploitation publicitaire et la place des marques ne sont pas évoquées, or elles jouent un rôle primordial dans les valorisations boursières, les levées de fonds, le financement même de ces réseaux. Comment comprendre sans cela la bataille technologico-économique formidable où s'affrontent, notamment, Google et Facebook ?
- Comment comprendre l'échec de réseaux fondés sur la musique (MySpace, Ping) malgré le soutien de groupes puissants (News Corp., Apple) ? En quoi YouTube est-il un réseau social ? Pandora, Shazam ?
- Quel rôle joue le mobile dans ces réseaux (qu'il s'agisse d'applis ou de fonctionalités comme Unsocial) ?
- Quel est le métier de "community manager", au sens où l'on a parlé de "métier de sociologue" ?
- Que se passe-t-il, et comment, dans ce domaine en Asie ? Notre sociologie est entièrement dédiée à l'univers occidental, dominé par la culture de recherche développée par les universités américaines. Dommage, pour une discipline qui a souvent fait de l'ethnocentrisme l'objet de ses recherches et de ses dénonciations.
Manifestement, la sociologie est plus à l'aise dans l'histoire que dans la compréhension du présent en train de se faire. Faut-il toujours traiter les faits sociaux comme des choses, qu'est-ce qu'une sociologie qui n'est pas une économie ? Tout se passe comme si la recherche universitaire se trouvait, vis à vis des réseaux sociaux numériques et des entreprises qui les développent, dans la même situation que les agences de publicité : démunies devant des entreprises totales, protéiformes qui détiennent, par construction, le monopole des données et, les analysant en continu, dévaluent toutes tentatives d'analyses exogènes, analyses toujours déjà en retard, condamnées à ne comprendre le changement social qu'à son crépuscule. Un peu d'épistémologie pourrait-il éclairer ces questions ? La sociologie décidément a bien du mal avec les médias. Absence de pratique ?
En conclusion, malgré ses inévitables limites (l'auteur en pointe plusieurs lui-même), cet ouvrage constitue une indispensable propédeutique à la compréhension des réseaux sociaux issus du Web. C'est un bon outil pour qui travaille sur le marché publicitaire des données personnelles : il contrebalancera, par son rappel des concepts premiers, les approximations qu'imposent l'urgence de la pratique et du commerce, et les changements incessants de ces domaines.
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En conclusion, malgré ses inévitables limites (l'auteur en pointe plusieurs lui-même), cet ouvrage constitue une indispensable propédeutique à la compréhension des réseaux sociaux issus du Web. C'est un bon outil pour qui travaille sur le marché publicitaire des données personnelles : il contrebalancera, par son rappel des concepts premiers, les approximations qu'imposent l'urgence de la pratique et du commerce, et les changements incessants de ces domaines.
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dimanche 10 juillet 2011
Maïakovski, poète de la publicité russe
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Maïakovski, Rodtchenko, Choix de poèmes et traductions du russe, Henry Deluy, Illustrations d'Alexandre Rodtchenko, Paris, Le Temps des cerises, 2011, 324 p.
Poète futuriste russe, bolchévik (1893-1930). Sa relation à l'Etat soviétique est complexe : favorable mais, révolutionnaire, anticonformiste, il ne supporte pas la politique soviétique d'enrégimentement des artistes ; il critique férocement la bureaucratie, l'abus de réunions ("Ceux qui siègent"), la soumission au "goût public", aux habitudes. En même temps qu'il dirige la revue LEF (Front Gauche de l'Art) qui réunit Pasternak, Babel, Eisenstein, Rodtchenko, Meyerhold, entre autres, Maïakovski rédige des slogans publicitaires, rimés parfois, pour des grands magasins, pour divers produits (bière, édition, bonbons, chaussures, etc.), et, notamment, pour les affiches de l'agence de presse Rosta. "Moi, j'ai appris l'alphabet avec les enseignes" ("J'aime"), écrira-t-il. La publicité participe de la transformation culturelle d'une société.
Dans sa poésie, comme dans ses slogans, se manifeste une recherche d'écriture et de graphisme (le texte est aussi une image) pour réveiller la perception, donc la pensée. Maïakovski milite avec les formalistes comme Roman Jakobson et Victor Chklovski. Il revendique l'effet oral de la poésie ("et la prose me rend muet"), de la versification ("Je taille // Mes cris pour y gagner des vers") et donne fréquemment des lectures publiques de ses poèmes (il en fera au Café Voltaire, à Paris, auxquelles assisteront Louis Aragon avec Elsa Triolet, amie de longue date de Vladimir Maïakovski).
Cette sélection de poèmes est servie par une illustration rare (elle pourrait être mieux légendée) qui fait appréhender une volonté de défaire les modes d'expression traditionnels pour faire entendre des voix nouvelles. Les illustrations soulignent la place accordée alors à l'expression publicitaire comme laboratoire de la communication.
Dans la poésie de Maïakovski, surgissent le téléphone et ses usages ("J'ai heurté de mes lèvres l'enfer du téléphone", "De ça"). Sa poésie, futuriste, célèbre les nouveaux médias (affiches imprimées, télégraphe, téléphone), les machines et de leur rythme (sirènes, roues), les locomotives, les aéroplanes, les tramways électriques, les grands immeubles. Modernité industrielle (l'acier, l'électricité) qui saisira aussi Guillaume Apollinaire, Dziga Vertov, Edgar Varese, Serge Essenine... Apologie logique et esthétique du linéaire, des colonnes, de la vitesse, de l'ordre alphabétique (la nouvelle politique économique, NEP, révérait Taylor et Ford, alors que Chaplin fut plus lucide dans Les Temps modernes). Les "sociétés industrielles", même léninistes, élaborent les fondements de cultures mécaniques, cultures que secouera et digérera le numérique, un siècle plus tard.
Note :
Sur la taylorisation de la culture, des procès de travail, le rôle du chemin de fer, de l'électricité, etc. voir, de Robert Linhart, Lénine, Les paysans, Taylor, Paris, Seuil, 1976, 220p. 17 €
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Maïakovski, Rodtchenko, Choix de poèmes et traductions du russe, Henry Deluy, Illustrations d'Alexandre Rodtchenko, Paris, Le Temps des cerises, 2011, 324 p.
| Publicité pour les éditions d'Etat et pour une bière (o.c. p. 187) |
Dans sa poésie, comme dans ses slogans, se manifeste une recherche d'écriture et de graphisme (le texte est aussi une image) pour réveiller la perception, donc la pensée. Maïakovski milite avec les formalistes comme Roman Jakobson et Victor Chklovski. Il revendique l'effet oral de la poésie ("et la prose me rend muet"), de la versification ("Je taille // Mes cris pour y gagner des vers") et donne fréquemment des lectures publiques de ses poèmes (il en fera au Café Voltaire, à Paris, auxquelles assisteront Louis Aragon avec Elsa Triolet, amie de longue date de Vladimir Maïakovski).Cette sélection de poèmes est servie par une illustration rare (elle pourrait être mieux légendée) qui fait appréhender une volonté de défaire les modes d'expression traditionnels pour faire entendre des voix nouvelles. Les illustrations soulignent la place accordée alors à l'expression publicitaire comme laboratoire de la communication.
Dans la poésie de Maïakovski, surgissent le téléphone et ses usages ("J'ai heurté de mes lèvres l'enfer du téléphone", "De ça"). Sa poésie, futuriste, célèbre les nouveaux médias (affiches imprimées, télégraphe, téléphone), les machines et de leur rythme (sirènes, roues), les locomotives, les aéroplanes, les tramways électriques, les grands immeubles. Modernité industrielle (l'acier, l'électricité) qui saisira aussi Guillaume Apollinaire, Dziga Vertov, Edgar Varese, Serge Essenine... Apologie logique et esthétique du linéaire, des colonnes, de la vitesse, de l'ordre alphabétique (la nouvelle politique économique, NEP, révérait Taylor et Ford, alors que Chaplin fut plus lucide dans Les Temps modernes). Les "sociétés industrielles", même léninistes, élaborent les fondements de cultures mécaniques, cultures que secouera et digérera le numérique, un siècle plus tard.
Note :
Sur la taylorisation de la culture, des procès de travail, le rôle du chemin de fer, de l'électricité, etc. voir, de Robert Linhart, Lénine, Les paysans, Taylor, Paris, Seuil, 1976, 220p. 17 €
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samedi 9 juillet 2011
La télévision, des habitudes pour la vie ?
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Erk Simon Dina Hammelsheim, Peter H. Hartmann, "Das Fernsehprogramm - Ein Freund fürs Leben ? ", Media Perspektiven, 3, 2011, pp. 139-146 (traduction du titre : l'émission de télévision - un ami pour la vie ?)
Que reste-t-il de la fréquentation de la télévision ? Les goûts acquis au cours de l'enfance et de l'adolescence télévisuelles perdurent-ils au-delà de ces âges pour structurer nos consommations télévisuelles d'adultes ? Combien de temps restons-nous des "enfants de la télé" ? La problématique est connue, elle court dans toutes les analyses de consommations de média : quel est le rôle de la génération, quel est celui de l'âge ?
Pour le savoir, des chercheurs (université, télévision publique) ont approché l'effet de cohorte à partir de données audimétriques de GfK extraites parmi celles des années 1993 à 2010 (GfK gère et exploite le panel pour la mesure des audiences télé en Allemagne). La génération la plus ancienne est des personnes nées avant 1926. Sept groupes d'âge de personnes de 14 ans et plus ont été construits prenant pour variables de contrôle des informations socio-démographiques (sexe, formation scolaire, statut professionnel) ainsi que l'étendue de la réception télévisuelle (câble, satellite, terrestre).
Résultats principaux
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Erk Simon Dina Hammelsheim, Peter H. Hartmann, "Das Fernsehprogramm - Ein Freund fürs Leben ? ", Media Perspektiven, 3, 2011, pp. 139-146 (traduction du titre : l'émission de télévision - un ami pour la vie ?)
Que reste-t-il de la fréquentation de la télévision ? Les goûts acquis au cours de l'enfance et de l'adolescence télévisuelles perdurent-ils au-delà de ces âges pour structurer nos consommations télévisuelles d'adultes ? Combien de temps restons-nous des "enfants de la télé" ? La problématique est connue, elle court dans toutes les analyses de consommations de média : quel est le rôle de la génération, quel est celui de l'âge ?
Pour le savoir, des chercheurs (université, télévision publique) ont approché l'effet de cohorte à partir de données audimétriques de GfK extraites parmi celles des années 1993 à 2010 (GfK gère et exploite le panel pour la mesure des audiences télé en Allemagne). La génération la plus ancienne est des personnes nées avant 1926. Sept groupes d'âge de personnes de 14 ans et plus ont été construits prenant pour variables de contrôle des informations socio-démographiques (sexe, formation scolaire, statut professionnel) ainsi que l'étendue de la réception télévisuelle (câble, satellite, terrestre).
Résultats principaux
- Pour la durée globale de consommation, l'effet de cohorte est faible tandis que l'effet d'âge ("Alterseffekt") est fort. La durée de télévision consommée (die Fernsehnutzungdauer) augmente régulièrement avec l'âge. Ensuite, parmi les variables, la variable scolaire joue un rôle majeur : plus forte la formation scolaire, plus faible la durée de consommation télévisuelle. Le statut professionnel joue de la même manière, les personnes employées à plein temps hors de la maison regardent moins de télévision. Contrairement aux préjugés courants, ces deux résultats sont indifférents au sexe des personnes. L'effet de l'étendue de l'offre de programmes est faible.
- Lorsque, de la durée globale, on passe aux émissions de variétés (Volksmusiksendungen), l'effet de cohorte (la génération) l'emporte sur l'effet d'âge.
- Effet qu'ont célébré Claude François ("Cette année là") ou Laurent Voulzy (Rockcollection), Bénabar (Maritie et Gilbert Carpentier) et Jane Birkin ("Ex-fan des Sixties"). Les goûts et dégoûts musicaux, et la propagation de la nostalgie qui s'en suit, doivent presque tout à la génération. Comme le chantent les Carpenters à propos de la radio "Its yesterday once more"...
- Pour une émission donnée, "Tatort" par exemple, série policière (Krimireihe) de 90 minutes diffusée par la première chaîne allemande (ARD, dimanche 20H15) depuis 1972, l'effet de cohorte est faible et l'effet d'âge l'emporte.
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dimanche 3 juillet 2011
Pixar, phénoménologie de l'esprit numérique
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Hervé Aubron, Le génie Pixar, Editions Capricci, 2011, 96 pages
David A. Price, The Pixar Touch. The making of a company, 2008, 296 pages
Voici d'abord un tout petit livre, précieux, écrit par Hervé Aubron, spécialiste de cinéma. Son objet : la culture développée par les studios Pixar, installés dans le désert de l'Utah, chez les Mormons. Selon la culture Pixar, culture que l'on dira numérique, faute de mieux, l'ordinateur est l'outil primordial de création et de travail. Dans la science fiction qui sous-tend la métaphysique implicite des films de Pixar, les robots (les ordinateurs) s'emparent du pouvoir déchaîné par de vagues apprentis sorciers (référence à Disney, 1940). Tout se passe comme si l'on assistait à un dialogue hommes-machines mis en scène dans un film dont l'auteur serait un ordinateur.
L'auteur, qui sait son Pixar par coeur, surestime souvent son lecteur, évoquant plus que citant, maniant l'allusion de manière vertigineuse. Une seule lecture n'y suffit pas pour tout saisir.
Pixar, rappelons le, ce sont onze films d'animation, des prouesses technologiques d'imagerie numérique (computer graphics), des millions d'entrrées en salles : "Toy Story" (1995, 1999, 2010), "A Bugs Life" (1998), "Monsters, Inc." (2001), "Finding Némo" (2003), "The Incredibles" (2004), "Ratatouille" (2007), "Wall-E" (2008), "Cars" (2006), "Up" (2009). Ce sont aussi des messages publicitaires, des logos, et surtout beaucoup de "technologie au service de l'art" ("The Technology behind the Art") dont le fameux RenderMan indispensable pour le rendu des personnages.
Hervé Aubron renvoie, pour la matière première de son analyse, au livre de David E. Price sur la formation de Pixar. David E. Price raconte l'histoire de Pixar, de Lucasfilm au rachat par Steve Jobs (1986) puis par Disney (2006). Et cet essai documentaire s'avère un roman historique passionnant. On y aperçoit, sans que cela soit théorisé, les forces en présence : les universités et les recherches (doctorants, professeurs), les laboratoires de grandes entreprises (Boeing, Xérox, etc.) qui vont fournir les acteurs. Et puis, bien sûr, Apple et Disney. Le livre est traversé par des personnages impressionnants, tétus, voyants, créatifs, parmi lesquels, Steve Jobs. Pixar est souvent retenu comme un modèle de gestion de l'invention progressive ("little bets", cf. l'ouvrage de Peter Sims).
Une fois digérée cette histoire grâce à David E. Price, on peut revenir à Hervé Aubron et goûter son analyse. Dès lors, son travail se révèle un rare livre de philosophie des médias numériques, où Disney et Kubrick, et plus encore Renderman, sont des "théories matérialisées". Cette phénoménologie que parcourt l'Esprit numérique, du premier Disney à chacun des films successifs de Pixar, figure du Savoir Absolu, est souvent succulente, toujours grinçante. Travail stimulant, difficile où il faut suivre l'auteur qui finit par confronter Walter Benjamin avec les personnages du monde selon Pixar : "Le capitalisme est un grand dessin animé : il fait comme si les marchandises étaient mues par une vie propre". De quoi penser mieux le numérique au cinéma et rompre avec tant de célébrations fadasses et béates, cette "nuit où toutes les vaches sont noires". Et relire d'un autre oeil le "Livre 1" du Capital sur le fétichisme de la marchandise !
Hervé Aubron, Le génie Pixar, Editions Capricci, 2011, 96 pages
David A. Price, The Pixar Touch. The making of a company, 2008, 296 pages
| Affichage publicitaire dans le métro parisien (juillet 2011) |
L'auteur, qui sait son Pixar par coeur, surestime souvent son lecteur, évoquant plus que citant, maniant l'allusion de manière vertigineuse. Une seule lecture n'y suffit pas pour tout saisir.
Pixar, rappelons le, ce sont onze films d'animation, des prouesses technologiques d'imagerie numérique (computer graphics), des millions d'entrrées en salles : "Toy Story" (1995, 1999, 2010), "A Bugs Life" (1998), "Monsters, Inc." (2001), "Finding Némo" (2003), "The Incredibles" (2004), "Ratatouille" (2007), "Wall-E" (2008), "Cars" (2006), "Up" (2009). Ce sont aussi des messages publicitaires, des logos, et surtout beaucoup de "technologie au service de l'art" ("The Technology behind the Art") dont le fameux RenderMan indispensable pour le rendu des personnages.
Hervé Aubron renvoie, pour la matière première de son analyse, au livre de David E. Price sur la formation de Pixar. David E. Price raconte l'histoire de Pixar, de Lucasfilm au rachat par Steve Jobs (1986) puis par Disney (2006). Et cet essai documentaire s'avère un roman historique passionnant. On y aperçoit, sans que cela soit théorisé, les forces en présence : les universités et les recherches (doctorants, professeurs), les laboratoires de grandes entreprises (Boeing, Xérox, etc.) qui vont fournir les acteurs. Et puis, bien sûr, Apple et Disney. Le livre est traversé par des personnages impressionnants, tétus, voyants, créatifs, parmi lesquels, Steve Jobs. Pixar est souvent retenu comme un modèle de gestion de l'invention progressive ("little bets", cf. l'ouvrage de Peter Sims).
Une fois digérée cette histoire grâce à David E. Price, on peut revenir à Hervé Aubron et goûter son analyse. Dès lors, son travail se révèle un rare livre de philosophie des médias numériques, où Disney et Kubrick, et plus encore Renderman, sont des "théories matérialisées". Cette phénoménologie que parcourt l'Esprit numérique, du premier Disney à chacun des films successifs de Pixar, figure du Savoir Absolu, est souvent succulente, toujours grinçante. Travail stimulant, difficile où il faut suivre l'auteur qui finit par confronter Walter Benjamin avec les personnages du monde selon Pixar : "Le capitalisme est un grand dessin animé : il fait comme si les marchandises étaient mues par une vie propre". De quoi penser mieux le numérique au cinéma et rompre avec tant de célébrations fadasses et béates, cette "nuit où toutes les vaches sont noires". Et relire d'un autre oeil le "Livre 1" du Capital sur le fétichisme de la marchandise !
dimanche 19 juin 2011
Occupations littéraires : presse et livre en territoire nazi
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R.0. Paxton, O. Corpet, C. Paulhan, Archives de la vie littéraire sous l'occupation. A travers le désastre, Paris, Taillandier, IMEC, Index, 446 p.
Faire et faire voir l'histoire de la presse et des écrivains. Quelle fut la vie "littéraire" en France durant la période nazie, qui ne fut pas un "désastre" pour tout le monde, notamment pour la presse et les écrivains ? Une exposition à la mairie de Paris et son catalogue en dressent les contours. L'ouvrage regorge de documents de toutes sortes et tempère les lectures manichéennes. Malgré tout, l'impression qui ressort de cette accumulation est accablante : les écrivains ne sont pas des gens plus formidables que les autres, le talent ne leur épargne ni la couardise, ni la bassesse.
La collaboration mérite son nom : "travailler avec". La France, rappelle Paxton, était la "cour de récréation de l'Europe nazie" (p.13). Les nazis orchestraient délibérément et habilement le "consentement" de la population française, ils en avaient besoin pour concentrer leurs troupes sur d'autres fronts. Ce besoin exprimé par les nazis donne tout son sens, et son seul sens, au consentement français, au comportement de ceux qui ont continué comme avant. Où commence la collaboration ? Etre publié (Esa Triolet, Louis Aragon) et joué (Albert Camus, Jean-Paul Sartre) durant ces années, n'est-ce pas contribuer à l'acceptabilité d'une France nazie, faciliter la vie des nazis en France ?
Le rôle de l'écrit pendant cette période est souligné et analysé, superbement, trop brièvement, par Jérôme Prieur : le fichage de la population et de ses activités n'a pas attendu le numérique. Les cartes de toutes sortes pullulent, les bons, les tickets, les laisser-passer... Marketing ! Les nazis savaient beaucoup de la vie privée des Français, qui ont bien contribué à cette connaissance : cinq millions de lettres anonymes adressées à la police et à la Gestapo !
Cette exposition et son catalogue sont aussi l'occasion d'une réflexion sur l'archive et la mémoire. On ne sait que ce qui a été conservé. Les "résistants" ne doivent pas laisser de traces, les "collabos" ne rêvent que d'en laisser. Inégalité devant l'archive ! De telles expositions aident à mieux comprendre cette période et surtout le rôle que jouent l'écrit et l'imprimerie, l'encre et le papier, dans une société. D'ailleurs, le catalogue est plus commode que l'exposition : le tout manque d'ailleurs de reprise numérique, une appli serait bienvenue tant pour suive l'exposition que pour en retrouver les documents (iPad).
R.0. Paxton, O. Corpet, C. Paulhan, Archives de la vie littéraire sous l'occupation. A travers le désastre, Paris, Taillandier, IMEC, Index, 446 p.
Faire et faire voir l'histoire de la presse et des écrivains. Quelle fut la vie "littéraire" en France durant la période nazie, qui ne fut pas un "désastre" pour tout le monde, notamment pour la presse et les écrivains ? Une exposition à la mairie de Paris et son catalogue en dressent les contours. L'ouvrage regorge de documents de toutes sortes et tempère les lectures manichéennes. Malgré tout, l'impression qui ressort de cette accumulation est accablante : les écrivains ne sont pas des gens plus formidables que les autres, le talent ne leur épargne ni la couardise, ni la bassesse.
La collaboration mérite son nom : "travailler avec". La France, rappelle Paxton, était la "cour de récréation de l'Europe nazie" (p.13). Les nazis orchestraient délibérément et habilement le "consentement" de la population française, ils en avaient besoin pour concentrer leurs troupes sur d'autres fronts. Ce besoin exprimé par les nazis donne tout son sens, et son seul sens, au consentement français, au comportement de ceux qui ont continué comme avant. Où commence la collaboration ? Etre publié (Esa Triolet, Louis Aragon) et joué (Albert Camus, Jean-Paul Sartre) durant ces années, n'est-ce pas contribuer à l'acceptabilité d'une France nazie, faciliter la vie des nazis en France ?
Si la plus grande partie de la presse collabore (sauf Le Figaro et L'Aube), la Résistance donne naissance à plus d'un millier de titres clandestins et même à une maison d'édition (Minuit). La presse et les revues, avant la radio et l'affiche, sont alors le média de la résistance.
Le rôle de l'écrit pendant cette période est souligné et analysé, superbement, trop brièvement, par Jérôme Prieur : le fichage de la population et de ses activités n'a pas attendu le numérique. Les cartes de toutes sortes pullulent, les bons, les tickets, les laisser-passer... Marketing ! Les nazis savaient beaucoup de la vie privée des Français, qui ont bien contribué à cette connaissance : cinq millions de lettres anonymes adressées à la police et à la Gestapo !
| Eléments de l'exposition |
dimanche 5 juin 2011
Bibliothèque numérique du Figaro
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Cela n'a pas fait beaucoup de bruit, c'est bien dommage.
Voici une application gratuite (iPhone, iPad), bien faite, qui propose des ouvrages repris de la collection publiée en 2008 par Le Figaro et les Editions Garnier. Bibliothèque d'ouvrages classiques que l'on étudie, ou étudiait ou devrait étudier dans les classes. La présentation est claire, la lisibilité excellente, l'ergonomie essentielle évidente. Reste à augmenter le nombre d'oeuvres proposées.
Accompagnant chaque texte intégral, l'éditeur fournit quelques outils complémentaires : résumé, indications biographiques, situation de l'oeuvre, sélection de passages clés, dont l'un est lu à haute voix.
Un dictionnaire intégré manque toutefois terriblement. Cela permettrait -d'autres applis le font (iBook, Kindle)- d'un simple click, d'accéder à la définition plus ou moins détaillée d'un mot. Indispensable pour lire des oeuvres anciennes.
Les forts en thème trouveront à redire : la documentation est restreinte, les fonctionnalités limités, etc. Certes. L'ambition de cette bibliothèque n'est pas, à ce stade, de constituer des outils scolaires mais de disposer de ces textes sur un support mobile, tablette ou smartphone, pour le plaisir de lire.
Finalement, la presse renoue avec son histoire, lorsque, au 19e siècle, elle publiait en feuilleton certains de ces grands textes quand leurs auteurs étaient vivants : Balzac, Baudelaire, Gauthier...
Pour une prochaine mise à jour, on aimerait un dictionnaire, un moteur de recherche plus riche, des signets plus commodes.
N.B. A propos de "Un coup de dés" : pourquoi n'avoir pas profité des possibilités du numérique pour restituer une édition adaptée aux exigences mallarméennes de mise en page, au lieu de réduire ce poème à une désolante et linéaire uniformité ?
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Cela n'a pas fait beaucoup de bruit, c'est bien dommage.
Voici une application gratuite (iPhone, iPad), bien faite, qui propose des ouvrages repris de la collection publiée en 2008 par Le Figaro et les Editions Garnier. Bibliothèque d'ouvrages classiques que l'on étudie, ou étudiait ou devrait étudier dans les classes. La présentation est claire, la lisibilité excellente, l'ergonomie essentielle évidente. Reste à augmenter le nombre d'oeuvres proposées.
| Copie d'écran d'Ipad. Sommaire pour une oeuvre. |
Accompagnant chaque texte intégral, l'éditeur fournit quelques outils complémentaires : résumé, indications biographiques, situation de l'oeuvre, sélection de passages clés, dont l'un est lu à haute voix.
Un dictionnaire intégré manque toutefois terriblement. Cela permettrait -d'autres applis le font (iBook, Kindle)- d'un simple click, d'accéder à la définition plus ou moins détaillée d'un mot. Indispensable pour lire des oeuvres anciennes.
Les forts en thème trouveront à redire : la documentation est restreinte, les fonctionnalités limités, etc. Certes. L'ambition de cette bibliothèque n'est pas, à ce stade, de constituer des outils scolaires mais de disposer de ces textes sur un support mobile, tablette ou smartphone, pour le plaisir de lire.
Finalement, la presse renoue avec son histoire, lorsque, au 19e siècle, elle publiait en feuilleton certains de ces grands textes quand leurs auteurs étaient vivants : Balzac, Baudelaire, Gauthier...
Pour une prochaine mise à jour, on aimerait un dictionnaire, un moteur de recherche plus riche, des signets plus commodes.
N.B. A propos de "Un coup de dés" : pourquoi n'avoir pas profité des possibilités du numérique pour restituer une édition adaptée aux exigences mallarméennes de mise en page, au lieu de réduire ce poème à une désolante et linéaire uniformité ?
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jeudi 26 mai 2011
Gautier journaliste romantique
Gautier journaliste. Articles et chroniques, choisis et présentés par Patrick Berthier, Paris, GF, 2011, Index, biblio, chronologie, 444 p., 8,9€
Voici une anthologie des textes journalistiques de Théophile Gautier, romantique fameux, proche de Victor Hugo et de Charles Baudelaire (qui lui dédie les Fleurs du Mal) et ami de Nerval. Comme pour Charles Baudelaire, écrivain journaliste dont on connaît surtout les Fleurs du Mal, de Gautier on connaît surtout Le Capitaine Fracasse (1861, publié en feuilleton), Le Roman de la momie ou les ballets (La Péri, Giselle). Grâce à cet ouvrage les textes écrits par Théophile Gautier pour la presse seront facilement accessibles.
Parfaite introduction de Patrick Bertier, Professeur à l'Université de Nantes et spécialiste de théâtre.
L'oeuvre de journaliste de Théophile Gautier s'étend sur près de quarante années, de 1835 à 1872. Feuilletoniste mais aussi propriétaire de revues et directeur de journaux, Gautier fut un salarié de la presse. On l'ignore, mais ce fut d'abord et surtout un homme de presse, elle fut son gagne-pain quotidien.
Gautier est un journaliste de l'ère inaugurée par Emile de Girardin, entrepreneur génial, qui lance plusieurs startups dans la presse dès 1828 (Emile de Girardin alors a 22 ans). On oublie - souvent même on ne l'a pas su - que le dynamisme des médias n'a pas attendu Internet : les startups, les jeunes entrepreneurs, les réussites et les échecs fulgurants, les inventeurs sont présents dans toute l'histoire des médias, ou du moins dans la première période qui voit émerger un nouveau paradigme avec l'imprimerie de masse.
Patrick Bertier a constitué un échantillon de textes représentatif de l'oeuvre journalistique de Gautier selon trois types : critique d'art, critique de théâtre et critique littéraire. Le feuilleton de théâtre, article généralement publié à la une, au rez-de chaussée (bas de page), représente la moitié de l'oeuvre de Gautier mais elle est répétitive (on compte 2 843 articles). Ce serait aujourd'hui notre critique TV. Ces articles sont publiés dans toutes sortes de titres, de spécialités et de périodicités diverses : La Presse, L'Artiste, que Gautier dirige, La France Littéraire, La France Industrielle, Le Musée des familles, La Chronique de Paris, Figaro, Le Moniteur universel... Les romans de Gautier sont tous, sauf "Mademoiselle de Maupin", publiés d'abord en feuilleton.
Ce journalisme se caractérise, comme celui de Baudelaire, par une prose raffinée. Le journaliste de cette époque prend le temps d'écrire.
mardi 24 mai 2011
L'imprimerie en Chine, bien avant Gutenberg
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Thomas Francis Carter, L'imprimerie en Chine. Invention et transmission vers l'Occident, Paris, 2011, Imprimerie Natrionale Editions, 318 p., Bibliogr., Index, Chronologie.
Luo Shubao, An Illustrated History of Printing in ancient China, City University of Hong Kong Press, 1998, 128 p., bilingue anglais - chinois, index bilingue, cartes.
Classique d'histoire traduit de l'anglais (introuvable en anglais), ouvrage qui fait référence sur le sujet, publié en 1925, complété en 1955. L'imprimerie commence en Chine vers le 10ème siècle de notre ère. L'ouvrage parcourt toutes les étapes de l'histoire des inventions menant à l'imprimerie : du papier et de l'encre d'abord, puis de l'imprimerie par planches et enfin par caractères mobiles (en bois, en argile puis en métal). Imprimerie de livres, les Neuf Classiques confucéens d'abord dès 931, en 130 volumes, suivant l'ordre du Premier ministre Feng Dao (冯道 / 馮道), mais aussi de cartes à jouer, de monnaies, de textiles.
Ouvrage méticuleux (451 notes) qui ne nous épargne aucun détail de la mise au point de l'imprimerie, examinant notamment la géographie de la diffusion de cette technique en Chine mais aussi en Corée, en Perse, en Turquie, au Japon, en Egypte jusqu'à l'Europe (Venise, Russie). Derrière le "gros concept" d'imprimerie se dégage des pratiques complexes, des mises au point lentes, réfutant en acte les explications simplistes.
On perçoit, dans le détail des technologies intermédiaires, les conséquences des systèmes d'écriture sur les évolutions technologiques des médias. Là où suffit une trentaine de caractères pour imprimer du latin (Gutenberg), il en faut plus de 30 000 pour imprimer du chinois. L'imprimeur les classe selon les tons (5) puis selon les rimes (phonétique). La différence première, et sans doute plus formatrice qu'on ne le sait entre cultures chinoises et occidentales, naît de l'opposition alphabet / caractères. Le portrait de l'homme ABC minded, cher aux travaux de M. McLuhan et de Jack Goody, ne vaut que pour l'homme occidental. A cela s'ajoutent le rôle et le statut de la calligraphie en Chine. Conclusion : la Chine n'est pas dans la "Galaxie Gutenberg", ce qui secoue, et peut-être compromet, la valeur explicative de cette notion "pour comprendre les médias".
Dans le cours du livre, on voit aussi se mettre en place la méconnaissance de la Chine par l'Europe : beaucoup de ce qui est dû à la Chine sera attribué à la Perse : on ne connaît que la dernière étape parcourue par une technique. Markovien !
Thomas Francis Carter, L'imprimerie en Chine. Invention et transmission vers l'Occident, Paris, 2011, Imprimerie Natrionale Editions, 318 p., Bibliogr., Index, Chronologie.
Luo Shubao, An Illustrated History of Printing in ancient China, City University of Hong Kong Press, 1998, 128 p., bilingue anglais - chinois, index bilingue, cartes.
Classique d'histoire traduit de l'anglais (introuvable en anglais), ouvrage qui fait référence sur le sujet, publié en 1925, complété en 1955. L'imprimerie commence en Chine vers le 10ème siècle de notre ère. L'ouvrage parcourt toutes les étapes de l'histoire des inventions menant à l'imprimerie : du papier et de l'encre d'abord, puis de l'imprimerie par planches et enfin par caractères mobiles (en bois, en argile puis en métal). Imprimerie de livres, les Neuf Classiques confucéens d'abord dès 931, en 130 volumes, suivant l'ordre du Premier ministre Feng Dao (冯道 / 馮道), mais aussi de cartes à jouer, de monnaies, de textiles.
Ouvrage méticuleux (451 notes) qui ne nous épargne aucun détail de la mise au point de l'imprimerie, examinant notamment la géographie de la diffusion de cette technique en Chine mais aussi en Corée, en Perse, en Turquie, au Japon, en Egypte jusqu'à l'Europe (Venise, Russie). Derrière le "gros concept" d'imprimerie se dégage des pratiques complexes, des mises au point lentes, réfutant en acte les explications simplistes.
On perçoit, dans le détail des technologies intermédiaires, les conséquences des systèmes d'écriture sur les évolutions technologiques des médias. Là où suffit une trentaine de caractères pour imprimer du latin (Gutenberg), il en faut plus de 30 000 pour imprimer du chinois. L'imprimeur les classe selon les tons (5) puis selon les rimes (phonétique). La différence première, et sans doute plus formatrice qu'on ne le sait entre cultures chinoises et occidentales, naît de l'opposition alphabet / caractères. Le portrait de l'homme ABC minded, cher aux travaux de M. McLuhan et de Jack Goody, ne vaut que pour l'homme occidental. A cela s'ajoutent le rôle et le statut de la calligraphie en Chine. Conclusion : la Chine n'est pas dans la "Galaxie Gutenberg", ce qui secoue, et peut-être compromet, la valeur explicative de cette notion "pour comprendre les médias".
Dans le cours du livre, on voit aussi se mettre en place la méconnaissance de la Chine par l'Europe : beaucoup de ce qui est dû à la Chine sera attribué à la Perse : on ne connaît que la dernière étape parcourue par une technique. Markovien !
Le livre sur l'imprimerie en Chine ancienne semble un parfait complément, involontaire, de l'ouvrage de Francis Carter. L'auteur parcourt une quarantaine de siècles, depuis les symboles sur les poteries jusqu'aux caractères mobiles d'imprierie. La longue introduction situe les étapes menant à l'imprimerie avec des frises historiques très claires. Ensuite, viennent les chapitres consacrés à chacune des étapes, parfaitement illustrés et légendés (en chinois et en anglais) avec des pièces du Printing Museum of China. Le dernier chapitre est consacré à la reliure des livres.
A parcourir ces deux ouvrages on est amené à se demander s'il est possible de distinguer les effets de l'imprimerie en Chine et en Europe. Un point commun se dégage, celui de la triple segmentation, régulière, linéaire dressant la perception et formant des habitus visuels : caractère / énoncé / livre. Triple articulation qui peut expliquer une culture de mécanisation, commune aux deux régions du monde. Reste la différence que structurent l'alphabet d'une part, les caractères chinois de l'autre.
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A parcourir ces deux ouvrages on est amené à se demander s'il est possible de distinguer les effets de l'imprimerie en Chine et en Europe. Un point commun se dégage, celui de la triple segmentation, régulière, linéaire dressant la perception et formant des habitus visuels : caractère / énoncé / livre. Triple articulation qui peut expliquer une culture de mécanisation, commune aux deux régions du monde. Reste la différence que structurent l'alphabet d'une part, les caractères chinois de l'autre.
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samedi 21 mai 2011
Cinéma numérique. Regard Positif ?
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La revue mensuelle Positif consacre, dans son numéro de mai 2011, un dossier au cinéma numérique, à la fin de la pellicule photochimique ; dossier coordonné par Jean-Pierre Berthomé. Six éléments constituent ce dossier concis (26 p.), précis et synthétique, faisant le tour de la "révolution numérique" : les décors, l'étalonnage, le montage, le son, la dématérialisation des copies et la restauration numérique des films anciens (cf. sommaire exact du dossier).
Quelques notes de lectures.
Tout d'abord, l'opposition analogique / numérique, commode, se révèle confuse et, sur certains points, erronée (cf. la "fausse homogénéité des techniques pré-numériques") ; elle apparaît surtout comme une reconstruction avantageuse pour reléguer des techniques anciennes que supplantent "des" technologies numériques, pour le meilleur et pour le pire. Michel Chion dans son article sur les "sons numériques" stigmatise la notion de "numérique" et montre qu'elle mêle, selon lui, des aspects hétérogènes : la miniaturisation des appareils, le montage virtuel et le rapport signal/bruit. L'auteur développe à cette occasion une critique féconde du technicisme.
Avec le montage virtuel, qui commence avec "Coup de coeur" (1981) puis "Cotton Club" de Francis Ford Coppola, on assiste au développement d'innombrables versions (relevant davantage des marketing cuts que director's cuts). Le numérique confère au cinéma la pluralité des variantes, la trace des brouillons, alors que la littérature les voit disparaître.
L'équipement des salles, commencé en 2005 à l'occasion de "Star Wars 3", s'achèvera fin 2012. Toutes les salles seront alors équipées pour le numérique ; afin de donner une chance à toutes les salles (coût : 80 000 € par salle), le CNC a mis en place une aide sélective pour l'équipement des salles (loi du 30 septembre 2010). La disparition prévisible des copies et des laboratoires qui s'en suivra risque d'entraîner la disparition des projections de films anciens, et, par voie de conséquence, de certaines formes de cinéphilie.
Alors intervient la réflexion sur la restauration (recadrage, colorisation) des films. Cette restauration pose les questions de la cohérence d'une oeuvre avec une époque et sa technologie, et de son intégrité même. Là où l'on met en avant la capacité de diffuser des films anciens sur les réseaux numériques (TV), François Ede souligne un danger potentiel pour la préservation des oeuvres. Le musée numérique du cinéma dit analogique est encore à imaginer. Notons que le dossier semble ne pas considérer la difficile compatibilité du cinéma numérisé avec une quelconque "chronologie des médias".
Contrairement à l'enthousiasme, béat et intéressé, qui préside d'habitude à la célébration courante et convenue de la révolution numérique, célébration aveugle qui accompagne, pour les justifier toujours les investissements de modernisation, ce dossier dégage les enjeux de tous ordres liés au "tout numérique" dans le cinéma. Important rappel : les avantages indiscutables et spectaculaires des techniques numériques ne vont pas sans contre-parties. Comment limiter au mieux, si cela est possible, certaines des retombées négatives de cette révolution conduite par les intérêts économiques sans souci, souvent, des aspects artistiques.
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La revue mensuelle Positif consacre, dans son numéro de mai 2011, un dossier au cinéma numérique, à la fin de la pellicule photochimique ; dossier coordonné par Jean-Pierre Berthomé. Six éléments constituent ce dossier concis (26 p.), précis et synthétique, faisant le tour de la "révolution numérique" : les décors, l'étalonnage, le montage, le son, la dématérialisation des copies et la restauration numérique des films anciens (cf. sommaire exact du dossier).
| Mai 2011, N° 603, 7,8 € |
Tout d'abord, l'opposition analogique / numérique, commode, se révèle confuse et, sur certains points, erronée (cf. la "fausse homogénéité des techniques pré-numériques") ; elle apparaît surtout comme une reconstruction avantageuse pour reléguer des techniques anciennes que supplantent "des" technologies numériques, pour le meilleur et pour le pire. Michel Chion dans son article sur les "sons numériques" stigmatise la notion de "numérique" et montre qu'elle mêle, selon lui, des aspects hétérogènes : la miniaturisation des appareils, le montage virtuel et le rapport signal/bruit. L'auteur développe à cette occasion une critique féconde du technicisme.
Avec le montage virtuel, qui commence avec "Coup de coeur" (1981) puis "Cotton Club" de Francis Ford Coppola, on assiste au développement d'innombrables versions (relevant davantage des marketing cuts que director's cuts). Le numérique confère au cinéma la pluralité des variantes, la trace des brouillons, alors que la littérature les voit disparaître.
L'équipement des salles, commencé en 2005 à l'occasion de "Star Wars 3", s'achèvera fin 2012. Toutes les salles seront alors équipées pour le numérique ; afin de donner une chance à toutes les salles (coût : 80 000 € par salle), le CNC a mis en place une aide sélective pour l'équipement des salles (loi du 30 septembre 2010). La disparition prévisible des copies et des laboratoires qui s'en suivra risque d'entraîner la disparition des projections de films anciens, et, par voie de conséquence, de certaines formes de cinéphilie.
Alors intervient la réflexion sur la restauration (recadrage, colorisation) des films. Cette restauration pose les questions de la cohérence d'une oeuvre avec une époque et sa technologie, et de son intégrité même. Là où l'on met en avant la capacité de diffuser des films anciens sur les réseaux numériques (TV), François Ede souligne un danger potentiel pour la préservation des oeuvres. Le musée numérique du cinéma dit analogique est encore à imaginer. Notons que le dossier semble ne pas considérer la difficile compatibilité du cinéma numérisé avec une quelconque "chronologie des médias".
Contrairement à l'enthousiasme, béat et intéressé, qui préside d'habitude à la célébration courante et convenue de la révolution numérique, célébration aveugle qui accompagne, pour les justifier toujours les investissements de modernisation, ce dossier dégage les enjeux de tous ordres liés au "tout numérique" dans le cinéma. Important rappel : les avantages indiscutables et spectaculaires des techniques numériques ne vont pas sans contre-parties. Comment limiter au mieux, si cela est possible, certaines des retombées négatives de cette révolution conduite par les intérêts économiques sans souci, souvent, des aspects artistiques.
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samedi 14 mai 2011
Sociologie des sociétés des spectacles
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"Société des spectacles", c'est le titre aguicheur du numéro double, 186-187 (mars 2011) de la revue ACTES de la recherche en sciences sociales (Paris, Seuil, 20 €), coordonné par Christophe Charle.
Christophe Charle, dans l'introduction, situe l'angle qui préside à la sélection des articles publiés : les effets de la théâtralisation étudiés dans diverses situations, différentes époques, différentes cultures. Quelle est la fonction sociale du spectacle dans les époques de crise politique ? Christophe Charle évoque le rôle des représentations théâtrales dans la confection de références communes, la résistance populaire au polissage des publics : il y a un habitus de spectateur qui énonce, à toute époque, en même temps qu'une norme, la distance à laquelle on tient le public populaire du spectacle cultivé (cf. l'ambiance compassée des concerts classiques, les attitudes au musée, etc.).
Sommaire de la revue : http://www.arss.fr/.
La revue des interventions du public dans les spectacles inclut un genre télévisuel, le talk show dont les animateurs reprennent des techniques traditionnelles de gestion des publics (chauffeurs de salle / festaiolo, rires en boîte, etc.). L'article d'Eric Darras, "Les causes du peuple. La gestion du cens social dans les émissions-forums" (pp. 95-111), compare ces émissions aux Etats-Unis et en France. Difficile, méthodologiquement, de confronter la logique d'une émission de FR3 ("C'est mon choix" distribuée par FR3, chaîne d'Etat à financement partiellement publicitaire) avec "Oprah", émission de la syndication nationale américaine, qui n'est pas une chaîne et est financée à 100% par le troc publicitaire (barter syndication).
De cette comparaison émergent de nombreuses notions fécondes, novatrices : l'opposition journaliste / animateur, les modalités de sélection des publics, l'analyse de l'exploitation du "culot social", le rôle de l'émotionnel dans le discours revendicatif, l'enrichissement de l'expression politique par les émissions, mais aussi la dépolitisation des thèmes abordés par le genre "talk show". Et, au travers de toutes ces notions, court celle plus générale, de "cens social".
Les outils d'analyse du sociologue restent toutefois limités surtout pour les talk-shows de la télévision américaine et, notamment, le plus populaire d'entre eux, animé par Oprah Winfrey. La publicité n'est pas prise au sérieux, trop brièvement évoquée, alors que l'étude de son volume, de la répartition des écrans, des secteurs et des annonceurs présents (pige) apporterait à l'analyse une information riche sur l'économie générale des talk shows. Il en va de même pour les effets de la syndication, que met en évidence le passage à une autre logique économique avec la création d'une chaîne thématique par Oprah, (OWN), ou encore pour l'importance du rôle des émissions dans la programmation globale (lead-in / lead-out).
L'analyse d'Eric Darras, convaincante à propos de la logique sociale des talk shows, doit s'ancrer dans la logique commerciale de ces émissions pour aller plus loin. Ce travail et ses limites illustrent les difficultés de la sociologie, y compris celle de Pierre Bourdieu, à rendre compte des médias audiovisuels de masse. Plus généralement, ce travail pose une question épistémologique, rarement abordée, sans doute gênante : à quel point le sociologue comme l'épistémologue doivent-ils disposer de la maîtrise opérationnelle (professionnelle) du domaine et des pratiques qu'ils analysent ?
Par son approche multiple, dans l'espace et le temps, de la société des spectacles, ce numéro d'ACTES invite à repenser la situation contemporaine des spectacles et notamment de la télévision qui les orchestre et les met en scène, secondée et multipliée au mieux par Internet (cf. le mariage de Kate et William fin avril 2011). Lire ce numéro pour penser la télévision ? Oui, à condition de ne pas perdre de vue ce que la télévision ajoute au spectacle théâtral : une "reproductibilité" numérique ("Reproduzierbarkeit", cf. infra) qui en étend les effets à des centaines de millions de personnes, sur de multiples supports. La caisse de résonance des spectacles, comme l'avaient perçu Walter Benjamin ("technische[n] Reprudizierbarkeit", 1936) puis Marshall McLuhan (War and Peace in the Global Village, 1968) est désormais plus ou moins mondialisée. Il faudra aussi à cette occasion, comme le demande l'oeuvre de Guy Debord, soumettre à la critique sociologique sa notion de "société du spectacle" (1967) et revenir à l'un de ses énoncés liminaires : "Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation" (o.c. §1).
"Société des spectacles", c'est le titre aguicheur du numéro double, 186-187 (mars 2011) de la revue ACTES de la recherche en sciences sociales (Paris, Seuil, 20 €), coordonné par Christophe Charle.
Christophe Charle, dans l'introduction, situe l'angle qui préside à la sélection des articles publiés : les effets de la théâtralisation étudiés dans diverses situations, différentes époques, différentes cultures. Quelle est la fonction sociale du spectacle dans les époques de crise politique ? Christophe Charle évoque le rôle des représentations théâtrales dans la confection de références communes, la résistance populaire au polissage des publics : il y a un habitus de spectateur qui énonce, à toute époque, en même temps qu'une norme, la distance à laquelle on tient le public populaire du spectacle cultivé (cf. l'ambiance compassée des concerts classiques, les attitudes au musée, etc.).
Sommaire de la revue : http://www.arss.fr/.
La revue des interventions du public dans les spectacles inclut un genre télévisuel, le talk show dont les animateurs reprennent des techniques traditionnelles de gestion des publics (chauffeurs de salle / festaiolo, rires en boîte, etc.). L'article d'Eric Darras, "Les causes du peuple. La gestion du cens social dans les émissions-forums" (pp. 95-111), compare ces émissions aux Etats-Unis et en France. Difficile, méthodologiquement, de confronter la logique d'une émission de FR3 ("C'est mon choix" distribuée par FR3, chaîne d'Etat à financement partiellement publicitaire) avec "Oprah", émission de la syndication nationale américaine, qui n'est pas une chaîne et est financée à 100% par le troc publicitaire (barter syndication).
De cette comparaison émergent de nombreuses notions fécondes, novatrices : l'opposition journaliste / animateur, les modalités de sélection des publics, l'analyse de l'exploitation du "culot social", le rôle de l'émotionnel dans le discours revendicatif, l'enrichissement de l'expression politique par les émissions, mais aussi la dépolitisation des thèmes abordés par le genre "talk show". Et, au travers de toutes ces notions, court celle plus générale, de "cens social".
Les outils d'analyse du sociologue restent toutefois limités surtout pour les talk-shows de la télévision américaine et, notamment, le plus populaire d'entre eux, animé par Oprah Winfrey. La publicité n'est pas prise au sérieux, trop brièvement évoquée, alors que l'étude de son volume, de la répartition des écrans, des secteurs et des annonceurs présents (pige) apporterait à l'analyse une information riche sur l'économie générale des talk shows. Il en va de même pour les effets de la syndication, que met en évidence le passage à une autre logique économique avec la création d'une chaîne thématique par Oprah, (OWN), ou encore pour l'importance du rôle des émissions dans la programmation globale (lead-in / lead-out).
L'analyse d'Eric Darras, convaincante à propos de la logique sociale des talk shows, doit s'ancrer dans la logique commerciale de ces émissions pour aller plus loin. Ce travail et ses limites illustrent les difficultés de la sociologie, y compris celle de Pierre Bourdieu, à rendre compte des médias audiovisuels de masse. Plus généralement, ce travail pose une question épistémologique, rarement abordée, sans doute gênante : à quel point le sociologue comme l'épistémologue doivent-ils disposer de la maîtrise opérationnelle (professionnelle) du domaine et des pratiques qu'ils analysent ?
Par son approche multiple, dans l'espace et le temps, de la société des spectacles, ce numéro d'ACTES invite à repenser la situation contemporaine des spectacles et notamment de la télévision qui les orchestre et les met en scène, secondée et multipliée au mieux par Internet (cf. le mariage de Kate et William fin avril 2011). Lire ce numéro pour penser la télévision ? Oui, à condition de ne pas perdre de vue ce que la télévision ajoute au spectacle théâtral : une "reproductibilité" numérique ("Reproduzierbarkeit", cf. infra) qui en étend les effets à des centaines de millions de personnes, sur de multiples supports. La caisse de résonance des spectacles, comme l'avaient perçu Walter Benjamin ("technische[n] Reprudizierbarkeit", 1936) puis Marshall McLuhan (War and Peace in the Global Village, 1968) est désormais plus ou moins mondialisée. Il faudra aussi à cette occasion, comme le demande l'oeuvre de Guy Debord, soumettre à la critique sociologique sa notion de "société du spectacle" (1967) et revenir à l'un de ses énoncés liminaires : "Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation" (o.c. §1).
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dimanche 8 mai 2011
Devoir de ne pas oublier
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Jean-Michel Rey, L'oubli dans les temps troublés, Editions de l'Olivier, 2010, 150 p.
L'ouvrage a pour objet l'oubli de l'histoire, oubli que des gouvernants tentent d'imposer sous prétexte de raccommoder des "communautés nationales" déchirées, mais, surtout, parce ces gouvernants sont mal à l'aise avec telle ou telle partie de l'histoire, généralement criminelle. Ainsi a-t-on voulu que les Français oublient : les massacres d'Albigeois (1208-1249), la révocation de l'Edit de Nantes (1685), la Révolution de 1789 (cf. la Charte constitutionnelle de Louis XVIII, article 11), la Commune de Paris (1871), l'Affaire Dreyfus (1894), et, plus récemment, la collaboration de nombreux français avec les nazis, la colonisation, etc. Effacer, amnistier, refouler. Décréter l'amnésie... Par construction, l'oubli serait-il toujours favorable aux assassins et aux criminels, ainsi que Robespierre déjà le notait : "La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la liberté m'est supecte" (1792).
De quel droit des gouvernants intiment-ils l'oubli, prient-ils les victimes de se taire, rectifient-ils l'histoire ? Leurs arguments sont constants : il faut arrêter de resssasser le passé, ne voir que l'avenir, rétablir la concorde, pardonner au nom de l'unité nationale... "L'incident est clos, je vous demande [...] d'oublier ce passé pour ne songer qu'à l'avenir", ordonne aux troupes le ministre des armées, après la grâce du capitaine Dreyfus. Autre exemple, plus récent, qui touche les médias : pendant dix ans, la télévision française d'Etat bloquera le passage à l'antenne du film documentaire "Le Chagrin et la pitié" au prétexte qu'il rouvrait des plaies et divisait la France ! Achevé en 1969, le film ne sera diffusé par la télévision qu'en 1981. A la même époque, novembre 1971, le milicien, l'assassin Paul Touvier, bénéficiait de la grâce grâce présidentielle, en vertu des mêmes arguments. Cf. document : à 1h 05mn 39s de la conférence du Président.
Le livre de Jaen-Miche Rey analyse, déplie méticuleusement les raisonnements mis en oeuvre pour justifier l'oubli de l'histoire. Exercice concluant : il faut oublier l'oubli et réclamer la justice, toute la justice qui seule, sans doute, peut frayer un chemin, sinon à l'oubli, au moins à la paix.
Alors que, à propos du Web et des bases de données, on débat dans les assemblées parlementaires du "droit à l'oubli numérique", la réflexion de Jean-Michel Rey les politiques d'oubli est de première utilité. Le droit à l'oubli importe moins que le devoir de mémoire, moins que la justice.
N.B. Sur un sujet proche, signalons le livre de Hubertus Knabe, Die Täter sind unter uns. Über das Schönreden der SED-Diktatur, 2008, List Taschenbuch, 384 p. Bibliogr., Index.
L'auteur traite de la situation des anciens complices du régime criminel de la RDA (DDR, Allemagne de l'Est, dite "démocratique") dans l'Allemagne réunifiée, membres de la Stasi, etc. Comment la "réécriture du passé" ("Umschreibung der Vergangenheit") par les anciens criminels peut-elle être acceptée, tolérée ? Que faire de ce passé, de la seconde dictature criminelle de l'Allemagne ? Que faire de la mémoire de ce passé récent ? Les bourreaux (les coupables / die Täter) sont encore "parmi nous", triomphants, souligne l'auteur ; ils ont leurs associations et contribuent à redorer un passé ("Ostalgie") qui fut criminel ? Or les générations allemandes (et européennes) d'après le Mur ignorent ce que fut la DDR, une dictature criminelle : devoir de mémoire, d'explication rigoureuse et surtout de justice car l'oubli est, comme toujours, favorable aux criminels.
N.B. Notons encore le débat à propos de la culpabilité de la SNCF dans la déportation : faut-il oublier, "réparer"... cf. "The Holocaust's legacy..." et la discussion qui suit l'article.
Jean-Michel Rey, L'oubli dans les temps troublés, Editions de l'Olivier, 2010, 150 p.
L'ouvrage a pour objet l'oubli de l'histoire, oubli que des gouvernants tentent d'imposer sous prétexte de raccommoder des "communautés nationales" déchirées, mais, surtout, parce ces gouvernants sont mal à l'aise avec telle ou telle partie de l'histoire, généralement criminelle. Ainsi a-t-on voulu que les Français oublient : les massacres d'Albigeois (1208-1249), la révocation de l'Edit de Nantes (1685), la Révolution de 1789 (cf. la Charte constitutionnelle de Louis XVIII, article 11), la Commune de Paris (1871), l'Affaire Dreyfus (1894), et, plus récemment, la collaboration de nombreux français avec les nazis, la colonisation, etc. Effacer, amnistier, refouler. Décréter l'amnésie... Par construction, l'oubli serait-il toujours favorable aux assassins et aux criminels, ainsi que Robespierre déjà le notait : "La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la liberté m'est supecte" (1792).
De quel droit des gouvernants intiment-ils l'oubli, prient-ils les victimes de se taire, rectifient-ils l'histoire ? Leurs arguments sont constants : il faut arrêter de resssasser le passé, ne voir que l'avenir, rétablir la concorde, pardonner au nom de l'unité nationale... "L'incident est clos, je vous demande [...] d'oublier ce passé pour ne songer qu'à l'avenir", ordonne aux troupes le ministre des armées, après la grâce du capitaine Dreyfus. Autre exemple, plus récent, qui touche les médias : pendant dix ans, la télévision française d'Etat bloquera le passage à l'antenne du film documentaire "Le Chagrin et la pitié" au prétexte qu'il rouvrait des plaies et divisait la France ! Achevé en 1969, le film ne sera diffusé par la télévision qu'en 1981. A la même époque, novembre 1971, le milicien, l'assassin Paul Touvier, bénéficiait de la grâce grâce présidentielle, en vertu des mêmes arguments. Cf. document : à 1h 05mn 39s de la conférence du Président.
Le livre de Jaen-Miche Rey analyse, déplie méticuleusement les raisonnements mis en oeuvre pour justifier l'oubli de l'histoire. Exercice concluant : il faut oublier l'oubli et réclamer la justice, toute la justice qui seule, sans doute, peut frayer un chemin, sinon à l'oubli, au moins à la paix.
Alors que, à propos du Web et des bases de données, on débat dans les assemblées parlementaires du "droit à l'oubli numérique", la réflexion de Jean-Michel Rey les politiques d'oubli est de première utilité. Le droit à l'oubli importe moins que le devoir de mémoire, moins que la justice.
N.B. Sur un sujet proche, signalons le livre de Hubertus Knabe, Die Täter sind unter uns. Über das Schönreden der SED-Diktatur, 2008, List Taschenbuch, 384 p. Bibliogr., Index.
L'auteur traite de la situation des anciens complices du régime criminel de la RDA (DDR, Allemagne de l'Est, dite "démocratique") dans l'Allemagne réunifiée, membres de la Stasi, etc. Comment la "réécriture du passé" ("Umschreibung der Vergangenheit") par les anciens criminels peut-elle être acceptée, tolérée ? Que faire de ce passé, de la seconde dictature criminelle de l'Allemagne ? Que faire de la mémoire de ce passé récent ? Les bourreaux (les coupables / die Täter) sont encore "parmi nous", triomphants, souligne l'auteur ; ils ont leurs associations et contribuent à redorer un passé ("Ostalgie") qui fut criminel ? Or les générations allemandes (et européennes) d'après le Mur ignorent ce que fut la DDR, une dictature criminelle : devoir de mémoire, d'explication rigoureuse et surtout de justice car l'oubli est, comme toujours, favorable aux criminels.
N.B. Notons encore le débat à propos de la culpabilité de la SNCF dans la déportation : faut-il oublier, "réparer"... cf. "The Holocaust's legacy..." et la discussion qui suit l'article.
mercredi 4 mai 2011
Le livre, à la manière des tablettes : Point Deux (.2)
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Les tablettes s'emparent du livre. Le livre se moque des tablettes, et s'en inspire. C'est Point 2 (.2).
Conçu par l'éditeur néerlandais Jongblet, repris, en France, par les éditions La Martinière (Seuil, 11 €), il s'agit un mini format dit "ultra-poche" (8x12 cm, 123 g) tenant compte de l'évolution des attentes provoquées par la fréquentation des smartphones et surtout des tablettes, l'iPad étant la référence. Il s'agit de modifier l'ergonomie des livres pour en maximiser la maniabilité (dont la portabilité) : reliure "vol-au-vent", lecture en mode paysage, parallèle à la reliure avec des lignes plus longues, papier opacifié, marque-page, etc.
Parmi les premiers ouvrages publiés (35 titres au catalogue la première année), j'ai lu les "Chroniques de la haine ordinaire" de Pierre Desproges, qui reprennent le texte de ses émissions sur France Inter, en 1986. Puisque l'on parle de médias, je vous recommande le chapitre "Sur la grève" (de l'audio-visuel public) du 16 mai 1986 (p. 147 ; d'ailleurs, vous observerez à cette occasion que, si l'éditeur a changé le sens des pages, il a toutefois laissé la pagination à son ancienne place...). Et Pierre Desproges, vingt cinq ans après, est toujours d'actualité, tandis que les noms de ceux qui dirigeaient les médias à l'époque sont bien oubliés.
dimanche 24 avril 2011
Baudelaire, poète et journaliste
Baudelaire journaliste, Articles et chroniques choisis et présentés par Alain Vaillant, Paris, GF, 382 p. index, bibliogr., 8,9€
Cette anthologie constitue un impeccable outil de travail tant pour l'étude de la littérature que pour celle des médias.
D'abord, une introduction concise et éclairante situe le journalisme de Charles Baudelaire et sa spécificité dans son époque. Charles Baudelaire choisit ses supports de publication, il n'est jamais, comme Balzac, par exemple, employé par un journal. C'est une sorte de free lance autonome, qui ne travaille pas sur commande. Le journalisme semble pour lui davantage un laboratoire où il essaie ses textes qu'une source de revenu décisive : il vit de son héritage familial.
Baudelaire publie de tout dans la presse et les revues : des poèmes, des traductions (E. A. Poe), des essais, des critiques, des compte-rendus d'exposition. Il s'agit d'un journalisme écrit, travaillé, fin, ironique, espiègle et surtout pensé.
Le choix de textes effectué par Alain Vaillant illustre la diversité de la production baudelairienne et sensibilise le lecteur à la spécificité de chaque genre journalistique. L'objectif primordial de ce livre est de rééquilibrer la perception de l'oeuvre de Baudelaire dont le grand public et le public scolaire ne connaissent souvent que les Les Fleurs du mal. Très vite, le lecteur perçoit mieux Baudelaire dans sa relation aux médias, au pouvoir impérial, à la société. Et, retombée inattendue, la poésie des Fleurs du mal en sort encore plus touchante, plus incarnée.
L'ouvrage comporte des annexes didactiques permettant de mieux comprendre la place des médias dans l'oeuvre et la vie de Baudelaire : calendrier des publications, contexte, biographie en tableaux commodes. Alain Vaillant, Professeur de littérature à Paris-Ouest, est connu comme l'un des spécialistes de l'histoire du journalisme et de la presse au XIXe siècle. Armé de sa double compétence, il conduit ses lecteurs dans Baudelaire d'une main sûre et montre, bien que ce ne soit pas son propos, que la connaissance des médias du XIXe siècle est un outil efficace pour percevoir les caractéristiques des médias du XXIe siècle, en voie de numérisation. Bénéfices de l'approche comparatiste !
Cette anthologie est publiée dans une collection consacrée aux écrivains journalistes qui compte, entre autres, un Gautier, un Hugo et un Zola journalistes.
lundi 18 avril 2011
Trajectoire média d'un romancier fasciste français
Jacques Cantier, Pierre Drieu La Rochelle, Editions Perrin, Paris, 2011, 318 p., Index, Bibliogr.
Biographie, par un historien universitaire, d'un écrivain fasciste, collaborateur actif et délibéré des nazis. Drieu est impardonnable, même s'il se trouve des personnes pour pardonner au nom de son talent d'essayiste, de romancier, de journaliste. Il y a un cas Drieu comme il y a un cas Céline ; ils ont d'ailleurs en commun l'antisémitisme fervent. Durant la première moitié du XXème siècle, les comportements de la classe intellectuelle française ont été particulièrement navrants, et il ya beaucoup de "cas". Drieu, comme beaucoup d'autres, a été, de longue date, manoeuvré par des nazis "francophiles", Otto Abetz, Gehrard Heller, notamment. En 1935, Drieu visite en touriste le camp de concentration de Dachau (ouvert dès 1933, près de Munich) ; en bon hitlérien, il n'y trouve rien à redire : le droit du plus fort s'exerce.
Drieu marque l'histoire littéraire en dirigeant la NRF de Gallimard pendant l'Occupation, installé dans ce poste par les nazis, aboutissement de sa carrière. Les nazis tenaient à laisser aux Français l'illusion d'une vie culturelle normale, conformément aux consignes de Hitler qui l'avait annoncé dans Mein Kampf ! La plupart des intellectuels français joueront ce jeu, continuant de publier, de faire jouer leurs pièces (dont Sartre, Beauvoir, etc.). Cf. posts sur les Médias de la collaboration nazie, et sur Mein Kampf, introuvable best-seller.
Pourquoi évoquer cet ouvrage à propos des médias ? Parce qu'il met en chantier trois notions importantes pour analyser et comprendre les médias : la génération, l'hégémonie culturelle, la carrière.
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Biographie, par un historien universitaire, d'un écrivain fasciste, collaborateur actif et délibéré des nazis. Drieu est impardonnable, même s'il se trouve des personnes pour pardonner au nom de son talent d'essayiste, de romancier, de journaliste. Il y a un cas Drieu comme il y a un cas Céline ; ils ont d'ailleurs en commun l'antisémitisme fervent. Durant la première moitié du XXème siècle, les comportements de la classe intellectuelle française ont été particulièrement navrants, et il ya beaucoup de "cas". Drieu, comme beaucoup d'autres, a été, de longue date, manoeuvré par des nazis "francophiles", Otto Abetz, Gehrard Heller, notamment. En 1935, Drieu visite en touriste le camp de concentration de Dachau (ouvert dès 1933, près de Munich) ; en bon hitlérien, il n'y trouve rien à redire : le droit du plus fort s'exerce.
Drieu marque l'histoire littéraire en dirigeant la NRF de Gallimard pendant l'Occupation, installé dans ce poste par les nazis, aboutissement de sa carrière. Les nazis tenaient à laisser aux Français l'illusion d'une vie culturelle normale, conformément aux consignes de Hitler qui l'avait annoncé dans Mein Kampf ! La plupart des intellectuels français joueront ce jeu, continuant de publier, de faire jouer leurs pièces (dont Sartre, Beauvoir, etc.). Cf. posts sur les Médias de la collaboration nazie, et sur Mein Kampf, introuvable best-seller.
Pourquoi évoquer cet ouvrage à propos des médias ? Parce qu'il met en chantier trois notions importantes pour analyser et comprendre les médias : la génération, l'hégémonie culturelle, la carrière.
- La "génération" est une variable souvent mobilisée par les analyses média (cf. Générations Média). Les historiens ne s'accordent pas sur la valeur du concept : Marc Bloch en admet la pertinence explicative tandis que Lucien Febvre lui dénie tout intérêt. L'auteur, sans prendre parti dans le débat épistémologique, rend parfaitement compte, et il y faut du talent, de l'hégémonie culturelle (Gramsci) qui conduit à l'installation d'une collaboration culturelle avec le nazisme. Long héritage d'antisémitisme, de rancoeur et de ressentiment qui peut s'épanouir. Génération "du feu", les écrivains qui ont eu "vingt ans en 1914" (Drieu, Aragon, Berl, Céline, Guéhenno, etc.) sont revenus du Front désabusés, brisés, désorientés. Assurément, on perçoit dans cette biographie des traits qui constituent la culture d'une génération mais cela ne rend pas compte des comportements opposés qui s'y sont formés.
- L'hégémonie culturelle, pour revenir au concept forgé par Antonio Gramsci. Cette hégémonie qui assurera aux nazis une collaboration paisible en France doit beaucoup à la presse, journaux, revues, magazines. L'ouvrage fourmille de références aux titres qui se créent, s'opposent, s'invectivent en un théâtre politique autant que littéraire. Seule une réflexion sur le métier des "clercs", journalistes, écrivains et doxosophes de tout poil permettrait de dégager le rôle de la presse dans l'élaboration de cette hégémonie culturelle... Réflexion entamée par Julien Benda avec La trahison des clercs (1927, publiée par la NRF) et sa "Note sur la Réaction" (1929) mais qu'il faut pousser rigoureusement, bien au-delà, avec la notion de "métier" : qu'est-ce qu'un journaliste ? L'examen des productions journalistiques de cette époque, et en particulier de celles de Drieu, permettrait de distinguer le travail du journaliste (enquêter, vérifier, analyser, exposer) du recyclage introspectif de la vie personnelle et des opinions que sont l'écriture et la vie littéraires. Drieu est dans tous les journaux et revues sans être jamais journaliste. Cette démarche d'analyse différentielle du mode de production journalistique serait plus opérante que la dénonciation d'une "classe politico-médiatique" à la manière de Chomsky et Herman (Manufacturing Consent: The Political economy of Mass Media, 1988).
- La carrière. Nous reprenons la notion telle qu'elle a été développée par Raymond Picard (La carrière de Jean Racine, 1956). Drieu n'a jamais travaillé, vivant aux crochets de sa famille, de ses femmes et surtout du "sursalaire" de la représentation politique et médiatique (y compris missions, avantages divers, etc.) pour emprunter l'expression de Milner dans Le Salaire de l'idéal (1997). Pour réussir en travaillant peu, il fallait une ambition, un calcul continu d'optimisation sociale dont sont évacués les freins (principes, fidélités, etc.). Sans faire oeuvre systématique de sociologue, Jacques Cantier montre les sinuosités de la carrière de Drieu. La soumission à la carrière et l'abandon des principes qu'elle nécessite constituent des analyseurs cruciaux pour comprendre les médias plus encore que toute autre entreprise. L'économie numérique des médias, en rénovant le champ fait naître de nouvelles trajectoires, de nouvelles sinuosités. Ce travail d'analyse n'est que rarement effectué : le champ l'interdit.
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dimanche 10 avril 2011
La vie en numérique. Mode d'emploi.
David Bauer, Kurzbefehl. Der Kompass für das digitale Leben, Echtzeit Verlag, Basel, 198 p. 26 €, SFR 33.
Ouvrage de vulgarisation, "raccourci", "boussole pour la vie numérique", annonce le titre. Rien de neuf a priori. Ambition modeste et folle. Rien de plus risqué et de plus nécessaire que la simplification. Avant d'évoquer le contenu, soulignons combien ce livre constitue une belle réalisation éditoriale avec sa mise en page élégante, son organisation limpide, sa reliure solide : plaisir des yeux et de la main. C'est ça, le papier. L'ensemble, pragmatique, oscille entre introduction à la philosophie et manuel de savoir vivre.
Apparemment, l'auteur s'empare - se pare ? - des questions qui se posent, comme on dit. Comme si des questions se posaient ! Qui les pose, pourquoi, à qui ? Toute passivation est dissimulation, avantageuse pour le sujet dissimulateur et dissimulé. Questions posées à la manière socratique, plutôt que journalistique - tant mieux - pour faire accoucher les lecteurs de pensées, d'idées, de décisions personnelles.
Certaines de ces questions (titres de chapitres) sont moins innocentes qu'il y paraît. Par exemple :
Ouvrage de vulgarisation, "raccourci", "boussole pour la vie numérique", annonce le titre. Rien de neuf a priori. Ambition modeste et folle. Rien de plus risqué et de plus nécessaire que la simplification. Avant d'évoquer le contenu, soulignons combien ce livre constitue une belle réalisation éditoriale avec sa mise en page élégante, son organisation limpide, sa reliure solide : plaisir des yeux et de la main. C'est ça, le papier. L'ensemble, pragmatique, oscille entre introduction à la philosophie et manuel de savoir vivre.
| Début du test labyrinthe (arborescence) |
Certaines de ces questions (titres de chapitres) sont moins innocentes qu'il y paraît. Par exemple :
- Que dois-je savoir sur Facebook ?
- Dois-je être toujours joignable ?
- Pourquoi faut-il que nous photographiions tout ?
- Est-ce que la technologie nous réunit ou nous sépare ?
- Est-ce qu'Internet rend le monde plus démocratique ?
- Quel effet Internet exerce sur notre langue ?
- Comment téléphoner en public ?
- Faut-il prendre soin de notre écriture (manuscrite / Handschrift)
Au cours de ce dialogue simulé, un test est proposé en forme d'arborescence (pp-160-161) pour illustrer, dégager le type d'"homo digitalis" qu'est le lecteur. Certaines questions, sous leur allure espiègle et bon enfant, sont terrifiantes. "Avez-vous déjà écrit une lettre d'amour" ? "Sortez-vous parfois sans votre téléphone portable" ? "Décrochez-vous le téléphone portable (das Handy) s'il sonne pendant que vous faîtes l'amour ("wenn es während dem Sex klingelt")" ? Et, enfin, la première, radicale, qui dichotomise, à la Rousseau : "Croyez-vous que la technologie rende [fasse] le monde meilleur ?" Bonnes, très bonnes questions : maïeutique pour que s'insinuent doute et inquiétude. Beaucoup semblent sans issues, aporétiques.
A l'occasion de cette lecture, on peut entr'apercevoir une manière différente d'écrire sur le numérique, moins tonitruante, moins triomphante que la vulgarisation américaine ou française. Un livre qui énonce, avec humour, et se garde de dénoncer. Excellente dubitation !
Le livre aussi est accessible en ligne, gratuitement : http://www.kurzbefehl.ch/.
mercredi 6 avril 2011
Média-médecine, enquêtes marketing et clinique
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Daniel Couturier, Georges David, Dominique Lecourt, Jean-Daniel Sraer, Claude Sureau, La mort de la clinique ?, Paris, PUF, 2009, 153 p.
Cet ouvrage consacré à l'évolution de la médecine peut être abordé du point de vue des médias sous deux angles.
Le malade ne parle plus. En un remarquable texte, Didier Sicard, Professeur de médecine à l'université de Paris V, évoque l'usure des outils sémiologiques dont dispose un malade pour décrire sa maladie. Didier Sicard constate que "le malade s'adapte au vocabulaire médical pour répondre comme il est attendu" (des répons plutôt que des réponses, aimait à dire Bourdieu). Triomphe du conformisme et d'une sorte de langue de bois. Le malade a appris à "parler médical" couramment évoquant son "écho" pour son foie, sa mammo pour son sein, sa colo pour son intestin, son PSA, son IRM...
Le malade ne sait pas (plus) dire ses symptômes et les bafouille dans une langue seconde acquise dans les médias ("Dr Google", dit Sicard). Contre cette dérive, il souhaite que le médecin en revienne à une clinique "fondée sur une écoute attentive", patiente, alors qu'un malade qui consulte est interompu au bout de 1mn 40s (moyenne). Le médecin est rendu impatient : il n' a pas le temps d'écouter son patient et il compte sur les examens de laboratoire qu'il prescrit pour effectuer son diagnostic. Autocensure du malade qui se comporte en bon élève imaginaire (il dit ce qu'il croit qu'il faut dire, dans les termes qu'il croit être les bons). La fréquentation du Web réduit la parole à l'information, "le dit par la médecine remplace le su du corps". Contre cette "ventriloquie", Didier Sicard revendique une "rencontre éthique".
En marketing, cette ventriloquie, nous l'observons dans les situations d'enquête, sur le terrain. La sociologie la connaît bien, c'est souvent l'effet d'une relation asymétrique. Chacun y joue son jeu, sans y croire : illusion. Sur le "marketing" spontané des consommateurs, voir notre post : "Le consommateur marketeur".
Avec des accents lévinassiens - l'importance du regard, de la rencontre -, le texte de Sicard stigmatise une société où l'on ne se rencontre plus guère, le plus souvent par médias interposés : téléphone portable, courrier électronique, liens partagés (sic), réseaux sociaux, etc. Les paroles, standardisées par les machines, limitent l'expression de l'innovation, du doute.... Gens pressés par le temps, les impératifs de gestion (benchmarking), l'enquêteur comme le médecin, l'enquêté comme le malade. Contraintes de rentabilité qu'énoncent les règles budgétaires, les normes administratives...
Ce qui se dit, en médecine, de la clinique, mérite d'être transféré à la situation d'enquête où le face à face et le semi-directif font place aux enquêtes téléphoniques guidées par l'ordinateur (computer-assisted, CATI, etc.), aux enquêtes en ligne. De même que le malade répond au médecin avec les expressions mal comprises de la médicalisation médiatisée, l'enquêté répond aux enquêtes avec les mots d'un marketing vulgarisé dont il a appris les rudiments à la télé, sur le Web (doxa). Que collectent les enquêtes ?
Les auteurs plaident pour une meilleure association de l'investigation clinique et de la technologie médicale. Guy Valencien, Professeur de médecine à l'université de Paris V, consacre un chapitre à la "média-médecine" et montre tout ce qu'elle induit comme transformations dans la médecine, touchant jusqu'à la formation des médecins, la géographie de l'implantation des établissements de santé, la collecte, l'organisation et la gestion de données.
Tous ces problèmes, nous les connaissons bien dans les médias ; leur approche par la médecine les fait voir autrement, donc mieux. Ce livre ne parle pas des médias et, pourtant, beaucoup de ce qu'il traite s'applique aux médias et au marketing. Aux jeunes chercheurs en marketing, on peut suggérer de méditer cette aphorisme de Fred Sigier, cité par Didier Sicard : "Ecoutez le malade, il vous donne, vous offre généreusement son diagnostic". Ecoutez l'enquêté...
N.B. Bonne occasion de (re)lire La Naissance de la clinique de Michel Foucault, Paris, PUF, ainsi que les textes de Lévinas sur le regard dans la relation à autrui (j'ai découvert que l'on enseignait Lévinas aux étudiants de médecine) : Totalité et infini, 1971, (cf. chapitre "Visage et éthique") ; Ethique et infini, 1982, (chapitre 7). Les deux ouvrages sont publiés en Livre de Poche.
Voir aussi, Luc Boltanski, La découverte de la maladie. La diffusion du savoir médical, Centre de Sociologie Européenne, Paris, 1968, 220 p.
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Daniel Couturier, Georges David, Dominique Lecourt, Jean-Daniel Sraer, Claude Sureau, La mort de la clinique ?, Paris, PUF, 2009, 153 p.
Cet ouvrage consacré à l'évolution de la médecine peut être abordé du point de vue des médias sous deux angles.
- Le malade est désormais internaute. La médecin doit en tenir compte et conseiller le patient dans sa consultation du Web. Le malade est transformé par la fréquentation assidue des sites médicaux ; il ne parle plus ses symptomes et ne conçoit sa maladie que dans la langue et les notions de ces sites (ou d'émissions de télévision, de magazines, etc.). Notons à ce propos que la Haute Autorité de Santé incite les médecins à former leurs patients à l'utilisation du Web. Exemple : ce que les Américains ont cherché sur le Web en 2011, par Healthline.
- La relation médecin - malade est homologue à la relation enqûeteur - enquêté. Les réflexions des spécialistes de médecine sur l'évolution de la clinique sont transférables à l'enquête telle qu'on la pratique en marketing et dans les études d'audience. La comparaison clinique / enquête est féconde et invite à plus de lucidité, de circonspection dans nos pratiques d'enquêtes, notamment pour ce qui concerne les usages langagiers et les risques d'imposition de problématique.
Le malade ne parle plus. En un remarquable texte, Didier Sicard, Professeur de médecine à l'université de Paris V, évoque l'usure des outils sémiologiques dont dispose un malade pour décrire sa maladie. Didier Sicard constate que "le malade s'adapte au vocabulaire médical pour répondre comme il est attendu" (des répons plutôt que des réponses, aimait à dire Bourdieu). Triomphe du conformisme et d'une sorte de langue de bois. Le malade a appris à "parler médical" couramment évoquant son "écho" pour son foie, sa mammo pour son sein, sa colo pour son intestin, son PSA, son IRM...
Le malade ne sait pas (plus) dire ses symptômes et les bafouille dans une langue seconde acquise dans les médias ("Dr Google", dit Sicard). Contre cette dérive, il souhaite que le médecin en revienne à une clinique "fondée sur une écoute attentive", patiente, alors qu'un malade qui consulte est interompu au bout de 1mn 40s (moyenne). Le médecin est rendu impatient : il n' a pas le temps d'écouter son patient et il compte sur les examens de laboratoire qu'il prescrit pour effectuer son diagnostic. Autocensure du malade qui se comporte en bon élève imaginaire (il dit ce qu'il croit qu'il faut dire, dans les termes qu'il croit être les bons). La fréquentation du Web réduit la parole à l'information, "le dit par la médecine remplace le su du corps". Contre cette "ventriloquie", Didier Sicard revendique une "rencontre éthique".
En marketing, cette ventriloquie, nous l'observons dans les situations d'enquête, sur le terrain. La sociologie la connaît bien, c'est souvent l'effet d'une relation asymétrique. Chacun y joue son jeu, sans y croire : illusion. Sur le "marketing" spontané des consommateurs, voir notre post : "Le consommateur marketeur".
Avec des accents lévinassiens - l'importance du regard, de la rencontre -, le texte de Sicard stigmatise une société où l'on ne se rencontre plus guère, le plus souvent par médias interposés : téléphone portable, courrier électronique, liens partagés (sic), réseaux sociaux, etc. Les paroles, standardisées par les machines, limitent l'expression de l'innovation, du doute.... Gens pressés par le temps, les impératifs de gestion (benchmarking), l'enquêteur comme le médecin, l'enquêté comme le malade. Contraintes de rentabilité qu'énoncent les règles budgétaires, les normes administratives...
Ce qui se dit, en médecine, de la clinique, mérite d'être transféré à la situation d'enquête où le face à face et le semi-directif font place aux enquêtes téléphoniques guidées par l'ordinateur (computer-assisted, CATI, etc.), aux enquêtes en ligne. De même que le malade répond au médecin avec les expressions mal comprises de la médicalisation médiatisée, l'enquêté répond aux enquêtes avec les mots d'un marketing vulgarisé dont il a appris les rudiments à la télé, sur le Web (doxa). Que collectent les enquêtes ?
Les auteurs plaident pour une meilleure association de l'investigation clinique et de la technologie médicale. Guy Valencien, Professeur de médecine à l'université de Paris V, consacre un chapitre à la "média-médecine" et montre tout ce qu'elle induit comme transformations dans la médecine, touchant jusqu'à la formation des médecins, la géographie de l'implantation des établissements de santé, la collecte, l'organisation et la gestion de données.
Tous ces problèmes, nous les connaissons bien dans les médias ; leur approche par la médecine les fait voir autrement, donc mieux. Ce livre ne parle pas des médias et, pourtant, beaucoup de ce qu'il traite s'applique aux médias et au marketing. Aux jeunes chercheurs en marketing, on peut suggérer de méditer cette aphorisme de Fred Sigier, cité par Didier Sicard : "Ecoutez le malade, il vous donne, vous offre généreusement son diagnostic". Ecoutez l'enquêté...
N.B. Bonne occasion de (re)lire La Naissance de la clinique de Michel Foucault, Paris, PUF, ainsi que les textes de Lévinas sur le regard dans la relation à autrui (j'ai découvert que l'on enseignait Lévinas aux étudiants de médecine) : Totalité et infini, 1971, (cf. chapitre "Visage et éthique") ; Ethique et infini, 1982, (chapitre 7). Les deux ouvrages sont publiés en Livre de Poche.
Voir aussi, Luc Boltanski, La découverte de la maladie. La diffusion du savoir médical, Centre de Sociologie Européenne, Paris, 1968, 220 p.
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dimanche 3 avril 2011
De quoi sont faits les faits divers

Louis Chevalier, Splendeurs et misère du fait divers, Editions Perrin, 2004, collection tempus, 2010, 182 pages, 7€
Sous ce titre balzacien se dissimule un cours pour le Collège de France. Louis Chevalier est connu pour son travail sur l'histoire politique et sociale de Paris au XIXème siècle, notamment pour son livre intitulé Classes laborieuses, classes dangereuses (1958).
Qu'est-ce qu'un fait divers ? Expression curieuse qui, à la notion de "fait" pour la fabrication, ajoute celle de "divers" pour y classer ce qui n'est pas classable ailleurs : catégorie résiduelle d'une taxonomie documentaire et journalistique insuffisante (d'ailleurs, les manuels de journalisme s'y empêtrent). Marielle Macé ne voit-elle pas dans certains Petits poèmes en prose du Spleen de Paris, des "détournements de faits divers"... (in Le genre littéraire, p. 108, GF). Charles Baudelaire lui-même stigmatisait les gazettes : " Le journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. // Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin." (in "Mon coeur mis à nu").
La place du fait divers dans la presse est difficile à établir, entre voyeurisme louche et commercial d'une part, approche des faits sociaux sans légitimité scientifique (politique, démographique) d'autre part. Crimes, people, vécu (cf. le sous-titre du magazine Closer), le fait divers reste un plat de résistance au menu des médias. Un magazine récent le revendique, Polar et Crimes, "magazine de Faits Divers" mais il y a aussi Les Archives du crime, Dossiers criminels, et bien d'autres, et il reste Détective lancé en 1928 par Gallimard où ont écrit Kessel, Carco, Mac Orlan, Albert Londres, et qui est chaque semaine dans les kiosques.
Louis Chevalier s'intéresse en historien au fait divers et en détecte les traces chez les romanciers du XIXème siècle (Hugo, Stendhal, Balzac, Dumas...). Le fait divers accède à une dignité sociale et même philosophique : l'auteur évoque Marx, journaliste pour le New York Tribune, dont les articles partaient d'un fait divers pour lancer une réflexion politique. Le fait divers intrigue : Merleau-Ponty et Barthes y trouvent pâture universitaire; Georges Auclair décèle "Le Mana quotidien" en analysant les "Structures et fonction de la chronique des faits divers" (1970). Au tout premier âge de Libération, la rédaction voyait dans le fait divers un objet de prédilection du journalisme politique... Le cours de Louis Chevalier s'achève sur une longue référence à Hitchcock, plus éclairante que beaucoup de théorie, à propos de son film "L'inconnu du Nord-Express", ("Strangers on a Train", 1951).
De la rubrique des "chiens écrasés" aux analyses de Michel Foucault (Moi, Pierre Rivière...) en 1973 (dont on fera un film), les faits divers ont gagné en légitimité. Cet ouvrage agréable n'en élucide pas la logique médiatique et l'on reste sur sa faim quant au rôle manifestement important du fait divers dans la construction de l'actualité par les médias et dans sa réception par les lecteurs (mentionnons à ce propos l'ouvrage de Laurent Briot sur La France des faits divers qui exploite la presse régionale). On ne sort pas du paradoxe du fait divers : à la base des romans, des films, des médias de toutes sortes, il reste relégué, mal pensé. Sans doute faut-il remettre en question les classements qui rejettent tous ces faits dans une même catégorie sans raison. Le fait divers n'existe pas, il n'ya que des faits. D'ailleurs, comment un moteur de recherche les reclasse-t-il, ces "faits" sans mot propre ? A partir de quelle requête débouche-t-on sur un de ces "faits" avant qu'un média les ait baptisés et catégorisés "divers"?
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