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mardi 23 avril 2019

D'Alexandrie au RPA : que peut-on apprendre des lieux de savoir ?

Christian Jacob, Des mondes lettrés aux lieux de savoir, Paris, Les Belles Lettres, 2018, 462 p. Bibliogr., Index. 35 €

Cet ouvrage rassemble divers textes écrits par Christian Jacob, spécialiste universitaire de géographie et d'ethnographie antiques. Son domaine est l'histoire comparée des pratiques lettrées et ce livre parcourt deux mille ans de cette histoire, allant de la bibliothèque d'Alexandrie aux digital humanities et Wikipedia. Christian Jacob observe nos humanités numériques à partir de lieux de savoir anciens, lieux d'accumulation de capital culturel autant que de diffusion : le scriptorium médiéval, l'atelier des imprimeurs de la Renaissance et, bien sûr, la bibliothèque d'Alexandrie.
C'est par elle que commence l'ouvrage : "Alexandrie, IIe siècle avant J.-C.". Alexandrie est un projet, un rêve de ville intelligente, ville de géomètres et d'ingénieurs, avec ses canaux, ses larges rues, son phare, son agora, ses jardins, ses gymnases et sa bibliothèque : "métissage des pierres et des écritures, des couleurs et des formes, des dieux et des rois, des symboles et des esthétiques". Au coeur de la ville, se trouve le Musée (pour le culte des Muses) où sont recueillis, pour commencer, "les hommes et les livres venus de l'école d'Aristote",  point de départ d'une ambition universelle. C'est à Alexandrie que sera effectuée la traduction de la Torah en grec (la Septante) puisque Démétrios de Phalère, son bibliothécaire et fondateur, voulait rassembler tous les supports de la culture universelle ("paidéia"), grecque ou non, tous les livres de la terre en langue originale ou en traduction (la bibliothèque comptera 490 000 rouleaux de papyrus). La bibliothèque n'est pas que le lieu d'une accumulation matérielle, un entrepôt de stockage, elle suppose un classement, une taxonomie, une organisation encyclopédique des savoirs, des métadata, des catalogues (120 rouleaux)... Fonctionnaires, les savants qui administrent et animent la bibliothèque sont entretenus par le roi. La bibliothèque d'Alexandrie sera bientôt imitée, à Rome, à Pergame, à Antioche... Alexandrie devient "Ville-laboratoire" ; la bibliothèque a des airs de campus. Le chapitre se poursuit avec une "histoire des bibliothèques antiques".

Un chapitre est consacré à deux lecteurs - auteurs particuliers, Aulu-Gelle et Athénée de Naucratis. Tous deux prennent des notes au cours de leurs lectures, et les résument. Ainsi, Aulu-Gelle, dans les Nuits attiques, a constitué, au hasard de ses lectures, ordo fortuitus, un véritable journal de lectures, en grec ou latin. Ces compilations sont de véritables "bibliothèques portables", explique Christian Jacob qui évoque aussi, parmi d'autres, Pline l'Ancien qui aurait vendu fort cher ses notes de lectures (160 rouleaux).

Les "lieux de savoir" qu'étudie Christian Jacob sont divers modes de construction d'un savoir : les encyclopédies, les fiches ("mortifications nécessaires" qui n'ont pas disparu avec l'informatique), les "questions et réponses", les échanges épistolaires. D'analyse en analyse, le travail intellectuel se révèle aussi travail manuel ("les gestes de la pensée"). On en est amené à interroger la validité de la division, couramment admise, entre travail intellectuel et travail manuel.

Les “lieux de savoir” et les "mondes lettrés" désignent la manière dont se constituent les savoirs. Non pas les savoirs eux-mêmes mais leur mode de constitution, leur élaboration (modus operandi). Tout savoir est une pratique qui s’apprend et s’acquiert en faisant et reste dépendant de cette pratique d’apprentissage : c’est ce qui coud ensemble les différentes parties de ce livre en apparence décousu. Faire, et, en faisant, se faire, disait-on. C’est en forgeant, etc.… Mais on ne devient pas que forgeron. Les outils du travail intellectuel varient selon les époques et les contrées. La bibliothèque d’Alexandrie n’est pas Wikipedia : en quoi un lieu de savoir affecte-t-il, par exemple, le théorème de Thalès pour celui ou celle qui l’apprend ? Quel est le degré d’indépendance, d’autonomie, d’un savoir par rapport à ses outils d’acquisition, de transmission, de pratique ? C’est ce qu'engage la confrontation des différents thèmes de cet ouvrage, et leur variation même.
Lorsque l’on “fait” des fiches manuscrites pour apprendre de la géométrie, la médecine ou de la grammaire, qu’apprend-t-on qui n’est pas la géométrie, la médecine ou la grammaire ? On apprend à classer, trier, ordonner, résumer, hiérarchiser, analyser, programmer, recopier (i.e. copier /coller), modéliser, mémoriser. Quel habitus s'inculque alors dont profitera l'activité professionnelle ? En quoi est-il différent d’apprendre seulement en lisant ? En quoi ceci affecte-t-il la géométrie ou la grammaire acquise ? Un savoir peut-il être dissocié du média qui le communique et l’inculque ? L’habitus acquis, capital culturel incorporé, est-il transférable ou reste-il une dimension inséparable du capital culturel de son porteur ? Notons que beaucoup de ces savoir faire sont développés aujourd’hui par des logiciels et incorporés dans des tours de main, des doigtés, pour un clavier ou un pavé numérique.
Appliquons cette réflexion à autre domaine: un film est-il indépendant de son support, smartphone ou écran d’une salle ? En quoi Homère, récité et chanté par un rhapsode à la fin d’un banquet, est-il différent d'Homère ânonné en cours de grec ou parcouru en BD ?

Cet ouvrage, qui comprend lui aussi des notes de lecture, s'avère fécond en suggestions d'interrogations : comment l'ordinateur, le smartphone et plus généralement l'intelligence artificielle transforment-ils la recherche et l'exposé de ses résultats, le travail intellectuel en général ? Que sont devenus les fiches, les résumés, les courriers (et leur stockage, leur organisation, leur partage), les listes ? Les applications de productivité sont innombrables qui proposent d'organiser toutes sortes de documents (Evernote, Feedly, Dropbox, Pocket, ScreenFlow, Trello, Atlassian, Google Keep, etc.), de traduire, de collaborer et communiquer mieux (Slack, Skype for Business, etc.), plus vite, de lire et analyser autrement (cf. BigFish de Weborama, Quid, etc.)...
Ces techniques de production (autant de gestes, manières de penser, logiques métiers i.e. "back office functions", etc.) peuvent être imitées par des machines et automatisées, robotisées : c'est le domaine des software robots  (Robotic Process Automation, RPA). L'objectif constant de ces techniques est de réduire les coûts de transaction (répétitions, paperasse, saisies multiples, etc.) tout en augmentant la qualité et la rapidité des transactions.

Pour penser nos actuels "lieux de savoir" et leurs effets sociaux et culturels, le livre de Christian Jacob est précieux et passionnant ; pour son domaine, ce livre est un véritable "lieu de savoir" en miniature qui ne demande qu'à être extrapolé à la culture numérique actuelle.

Références sur Media Mediorum
Petite histoire des bibliothèques
De l'hébreu au grec : la Septante, philosophie d'une traduction
Portabilité : anthologies et playlists littéraires
Ego sum res googlans

lundi 3 août 2015

La postérité théâtrale d'Esther



Elisabeth de Fontenay, La prière d'Esther, Paris, Seuil, 2014, 136 p.

Professeur de philosophie, Elisabeth de Fontenay reprend l'histoire d'Esther. Partant de la prière d'Esther dans la pièce de Jean Racine comme fil conducteur, elle parvient, d'anecdotes en anecdotes, à la biographie de Mademoiselle Rachel (Elisabeth Félix) actrice célèbre, qui, au XIXe siècle, joua le rôle d'Esther (1839) à la Comédie Française, tout comme, plus tard, Sarah Bernhardt (1910) dont elle fut un modèle. L'acteur Talma joua le rôle d'Assuérus dans Esther (1803) ; à cette occasion, il aurait suscité l'intérêt de Napoléon 1er qui en conçut alors sa politique envers les Juifs en France... Enfin, l'auteur examine en détail le sort réservé par Marcel Proust à l'une des héroïnes de la Recherche, Rachel. La pièce de Racine constitue en effet une référence constante de Marcel Proust et du narrateur. "Il y a une prière d'Esther pour Assuérus qui enlève", dira Madame de Sévigné, autre référence de la Recherche, à propos de la représentation d'Esther.

Au commencement, se trouve le Livre d'Esther (rouleau dit Meguila d'Esther), un texte essentiel de la Bible ; l'histoire se déroule en Perse, pendant le règne de Xercès (Assuérus), dans les années 470 avant notre ère. Grâce à l'intervention d'Esther, les Juifs du royaume échappent au massacre organisé par Aman. Cet événement rapporté par le rouleau d'Esther est à la base de la fête juive de Pourim, célébrée désormais chaque année. Racine évoque d'ailleurs Pourim à la fin de sa Préface comme témoignage de l'importance toujours actuelle de l'événement.
On est loin de Phèdre (1677) ; Jean Racine fait de l'histoire d'Esther le sujet d'une pièce pieuse en trois actes, suivant de près l'œuvre originale : Esther est déclarée "Tragédie Tirée de l'Ecriture Sainte". C'est dans cette tragédie que se trouve la fameuse prière (Acte 1, scène 4). La pièce a été écrite par Racine pour les Demoiselles de la Maison de Saint-Cyr, à la demande de Madame de Maintenon, épouse du roi. La pièce comporte une partie musicale et chorale (cf. infra) de Jean-Baptiste Moreau qui composera plus tard la musique pour Athalie ; Jean Racine reconnaîtra que "ses chants ont fait un des grands agréments de la pièce". Esther, tragédie musicale ?
Esther sera jouée 7 fois en janvier 1689 en présence de Louis XIV, du dauphin, de Bossuet, Condé, Louvois... Madame de Maintenon interdit que les théâtres publics jouent la pièce. La pièce ne sera reprise qu'après sa mort (1719), en mai 1721, créée à la Comédie française.

Dans sa Préface, Racine mentionne qu'il a mobilisé, outre le texte biblique ("les grandes vérités de l'Ecriture"), quelques sources historiques (Hérodote, Xénophon, Quinte-Curce). C'est "un divertissement d'Enfants devenu le sujet de l'empressement de toute la Cour", remarque-t-il ; Racine rappelle aussi que l'éducation donnée aux demoiselles pendant "leurs heures de récréation" visait "à les défaire de quantité de mauvaises prononciations, qu'elle pourraient avoir rapportées de leurs Provinces".  A l'objectif religieux du théâtre et du chant s'ajoute un objectif pédagogique d'assimilation culturelle.

La musique d'Esther de Jean-Baptise Moreau
in Jean Racine, Œuvres complètes, T.1, o.c.
Elisabeth de Fontenay évoque les traductions et les diverses versions d'Esther, de la Septante à la Vulgate puis à la traduction de Port-Royal, passant de l'hébreu au grec, puis au latin, et enfin au français. A cette occasion, l'auteur confie son attachement au latin : "le souvenir des ressassements servant à la messe et des versions latines a, pour moi, gardé à cette vieille langue de prière et d'études la puissance de l'enfance". Mais elle n'en dénonce pas moins l'escamotage de la réalité hébraïque par ces traductions.

Ainsi peut-on percevoir et suivre les grandes lignes de la propagation jusqu'à nous de l'histoire d'Esther depuis le fameux rouleau jusqu'à ses multiples traductions et interprétations au cours des siècles. C'est par l'entremise d'une pièce de théâtre que le personnage d'Esther est popularisé par-delà des publics religieux. À partir de la pièce s'organise un travail de communication auquel les célébrités apportent une contribution essentielle ; d'abord les spectateurs de haut rang : Louis XIV, Madame de Maintenon, la Cour, Napoléon Ier... Le pouvoir politique est relayé, comme d'habitude, par le pouvoir intellectuel, Madame de Sévigné, Alfred de Musset, Madame Récamier, François René de Chateaubriand, l'œuvre de Marcel Proust couronnant le tout... En même temps, les actrices qui jouent Esther sont identifiées au personnage, des stars qui déjà transcendent les personnages : la vie, les amours et la mort de ces femmes deviennent événements publics, mythes, people (une photo de Rachel sur son lit de mort donne lieu à décision de justice en juin 1858 sur le droit à l'image). Plus tard, viendront film, opéra, etc. Et chaque année est célébrée la fête de Pourim avec ses crécelles et ses pâtisseries... Une histoire, des médias.

L'ouvrage d'Elisabeth de Fontenay, conjugue histoire intellectuelle et approche biographique ; caustique, espiègle, il ne manque jamais ni d'humour ni d'ironie. La philosophe s'avère à l'aise dans cette sorte d'enquête, qui tisse des noms propres, mêle les traces, dessine des trajectoires (je paraphrase sa conclusion). Ce faisant, elle conçoit un genre littéraire original. On croise Chateaubriand, Musset avec Mademoiselle Rachel, en famille, Réjane et les Goncourt, Reynaldo Hahn et Sarah Bernhardt, et d'autres, moins sympathiques (Julius Steicher à Nuremberg, en 1946)... Le lecteur est souvent surpris, toujours heureusement bousculé par le style et la culture d'Élisabeth de Fontenay.


Références

L'édition d'Esther que Jean Racine a sans doute utilisée (en plus de la Septante) est celle qui se trouve dans La Bible, traduction de Louis-Isaac Lemaître de Sacy (publiée en 1667 chez Elzevier), Paris, reprise chez Robert Laffont, préface et introduction de Philippe Sellier, collection Bouquins, 1990, page 598 – 614). Il s'agit de l'édition réalisée à Port-Royal à laquelle ont collaboré Blaise Pascal, Pierre Nicole et Antoine Arnauld.

Jean Racine, Œuvres complètes, T. 1, Paris, Gallimard, 1999, voir la Notice de Georges Forestier sur Esther, pp. 1673-1709.

Esther, Paris, les éditions Colbot, texte hébreu et traduction française, 1987, 176 p. Bibliogr.

Sur Elisabeth de Fontenay, par l'auteur elle-même : Actes de naissance. Entretiens avec Stéphane Bou, Paris, Seuil, 2011, 203p.

mercredi 23 janvier 2013

Petite histoire des bibliothèques

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Lionel Casson, Libraries in the Ancient World, 2002, Yale University Press, 177 p. Index

Alors que nos outils de culture, de documentation et de recherche sont en pleine transformation, l'approche historique rappelle que ce qui est, et que nous commençons à regretter, n'a pas toujours été. L'écran, le clavier, le pavé numérique bousculent l'écriture manuscrite, les livres de papier et les encyclopédies, etc. Les bibliothèques, désormais construites et sauvegardées dans les nuages (cloud), se consultent en ligne, de n'importe où, y compris sur son smartphone.

L'ouvrage de Lionel Casson s'adresse à des non spécialistes. L'auteur parcourt quelques siècles, depuis la bibliothèque d'Aristote puis celles d'Alexandrie et de Pergame jusqu'au début du XIIIème siècle, tandis que l'on passe du rouleau (volumen) au codex, du papyrus au parchemin (le mot signifie "peau de Pergame"), du calame à la plume. Il traite surtout des librairies grecques et romaines.
Chemin faisant on voit se mettre en place l'outillage du travailleur intellectuel : les tablettes (de plusieurs dimensions, recouvertes de cire), le classement par ordre alphabétique (Alexandrie), la fixation des textes classiques, de traductions, la rédaction de glossaires et surtout la classification des contenus par thème (que l'on retrouve encore pour l'essentiel dans les librairies et les bibliothèques aujourd'hui).
Lionel Casson décrit dans leurs grandes lignes le fonctionnement des bibliothèques, leur architecture et leur aménagement, leur gestion (la copie, l'absence de droits d'auteur, le classement, le stockage, la formation d'un personnel spécialisé, l'édition de catalogues, etc.).
Lionel Casson achève son ouvrage avec le développement des bibliothèques dans les monastères chrétiens ; la Règle de Saint Benoît (540) impose aux moines d'apprendre à lire et prévoit des plages de lecture dans leur emploi du temps. Les monastères disposent de leurs propres scriptoria et développent déjà un système d'emprunts inter-bibliothèques.
Cet ouvrage, clair, sobrement illustré, constitue une introduction efficace à l'histoire des bibliothèques et par conséquent des médias ; il donne à voir l'enracinement de nos habitudes de travail, d'écriture et de lecture qui n'ont que quelques siècles ; on peut y nourrir le début d'une réflexion sur le changement qu'y introduit le numérique : comment franchir les limites de notre habitus "alphabétisé", que faut-il en abandonner pour tirer profit du numérique ?
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jeudi 17 novembre 2011

On the Road. Again

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Le roman de Jack Kerouac fait l'objet d'une appli pour l'iPad (12,99 $). Ce roman est une référence essentielle dans la culture américaine, la photographie, le cinéma et la poésie : Bob Dylan, Tom Waits s'en réclament... Jack Kerouac construit une image de l'Amérique de l'après-guerre, Amérique qui a disparu mais dont on peut encore rêver (une adaptation cinématographique a été réalisée en 2012, produite par F. F. Coppola). Il établit une sorte de genre littéraire, celui de la route, du voyage comme écriture (cf. Jacques Lacarrière, Chemin faisant et Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement. Voyages en France).

L'ensemble édité pour l'iPad reprend le principe des traditionnels manuels de littérature qui mêlent extraits de texte, iconographie et documents sur l'oeuvre, sur sa réception, les critiques. L'appli donne tout d'abord le texte complet de l'oeuvre (penguin books - amplified version) ainsi qu'une comparaison commentée entre la version originale (rouleau tapuscrit dit "scroll", long de 9 m,  datant de 1952) et l'édition définitive, de 1957. S'y ajoutent des documents d'archives (sur l'édition du livre), des réactions à la publication (presse grand public), un tour du monde des couvertures du roman publié dans différentes langues. L'histoire du livre emblématique de la Beat Generation fait l'objet d'une introduction générale.

Classique dans son principe, l'iPad enrichit la manière d'approcher la littérature et de l'étudier  : l'édition numérique juxtapose divers éléments autour de l'oeuvre, permet de mieux la situer : les itinéraires du voyage ("The Trip"), les portrait des personnages du groupe ("The Beats") que fréquentait Kerouac (dont Allen Ginsberg, William S. Burroughs).
L'ergonomie de l'iPad rend la consultation des documents et le va et vient avec le roman aisés : documents audio (Kerouac lisant des passages du roman), documents vidéo (témoignages), bibliographie, etc. Le texte lui-même est émaillé de renvois, comme des notes de bas de page, situant un personnage, un lieu, une référence, etc. Ce travail n'a pas peur d'être didactique parfois. Manquent peut-être des commentaires sur la langue. La possibilité de rechercher un terme dans le texte, de placer un signet (bookmark) facilite l'orientation dans l'oeuvre.
Qu'est-ce qu'un livre ? Le support numérique transforme l'expérience de lecture, en attendant qu'il affecte l'écriture qui pourrait emprunter aux techniques du montage (mash-up)...

Présentation du contenu de l'appli .

lundi 22 novembre 2010

L'organisation visuelle du livre et de la démonstration

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Anthony Grafton, Megan Williams, Christianity and the Transformation of the Book. Origen, Eusebius and the library of Caesara, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge. 367 p. Bibliogr., Index,

Voici un livre très érudit et original sur l'histoire des médias. Son objet, c'est la naissance d'un mode d'organisation de la page de livre, à l'époque de la transition du rouleau (volumen) au codex (manuscrit plié comme un livre actuel). C'est aussi le développement de nouveaux outils intellectuels, les tableaux comparatifs, les chronologies (timeline), toutes formes nouvelles d'organisation du savoir dont nous avons hérité.
Avec le codex, le support de parchemin acquiert une plus grande capacité (recto et verso) et une moindre fragilité ; il va souvent associer des oeuvres différentes en un même volume et il permet un accès direct au contenu (feuilletage). Le rouleau de papyrus qui dispose d'une moindre capacité ne publiait qu'une seule oeuvre, et souvent même qu'une partie d'une oeuvre, ne permettait qu'un accès séquentiel. Le christianisme qui se répend en Europe assurera l'hégémonie du codex pour l'édition de la Bible ("ancien" et "nouveau" testaments). La bibliothèque adapte aussi ses modes de stockages, du panier de rouleaux (capsa) au rayonnage pour les codices. C'est encore, pour plus d'une dizaine de siècles, une époque de copie manuscrite (on prête le livre à quelqu'un pour qu'il le copie).

Pour analyser et comprendre ces transformations, les auteurs suivent le travail d'Origène (185-253) et d'Eusebius à la bibliothèque chrétienne de Caesarea (Palestine).
A Origène, on doit la création de la bibliothèque et un travail d'édition de la Bible sur six colonnes : L'Hexapla juxtapose, de gauche à droite, le texte hébreu, sa translittération en lettres grecques et quatre traductions en grec (dont celle de la Septante et celle d'Aquila). L'Hexapla (Ἑξαπλάest un ouvrage complexe et innovant tant dans sa conception éditoriale que dans sa réalisation matérielle.
Eusébius (265-340) était évèque de Césarée. On lui doit une histoire universelle (Chroniques) en deux parties : la Chronographie (depuis Abraham) et les Canons (Χρονικοὶ Κανόνεςqui juxtaposent les différents événements de l'histoire mondiale à une date donnée. La mise en page des Chroniques hérite des principes de visualisation de l'Hexapla et les développe.

Les auteurs retiennent de leur minutieuse investigation l'invention de nouveaux modes d'exposition, de méthodes de visualisation nécessaires pour faire penser un texte ou pour concevoir une chronologie. Cette sémiologie graphique rompt avec les modes d'exposition strictement linéaires de l'époque. En lisant cet ouvrage, on assiste à la naissance lointaine de la pensée comptable par tableaux à double entrée, d'Excel, à l'émergence de la "raison graphique" en Occident, à la visualisation de la pensée. On voit aussi se mettre en place la division et socialisation du travail d'édition et le "collage" qu'elles favorisent (citations, emprunts, etc.).
L'Hexapla instaure aussi un plurilinguisme qui est une polyphonie, plurilinguisme qui se poursuivra dans la tradition chrétienne avec Jérôme puis fera place au monolinguisme du latin, jusqu'aux traductions en langues vulgaires. Ce plurilinguisme qui demande aux chrétiens de recourir à la collaboration de savants juifs impose l'évidence des problèmes infinis de la traduction, de l'établissement d'un texte et de sa standardisation.
Alors que le Web transforme l'édition, l'histoire des techniques de visualisation (infographie, "data visualization") et de démonstration révèle et réveille des propriétés du livre que nous avons assimilées au point de les avoir "oubliées" (normes d'apodicticité visuelle). On attend du numérique des éditions plurilingues, les multiples versions de certaines oeuvres (cf. l'édition récente des Oeuvres de Molière), et de nouvelles manières de montrer / démontrer, d'exposer. La notion d'œuvre elle-même s'en trouvera transformée.

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