jeudi 2 novembre 2023

Léo Ferré, il ya trente ans

 Léo Ferré L'indigné, Le Monde. Une vie, une oeuvre, octobre 2023, 122 p. Références.

Léo Ferré est mort il y a trente ans. Il est né en août 1916 à Monaco. Sa vie est toute une histoire. Au hasard : diplômé de Sciences Po (1935-1939), chante en première partie de Joséphine Baker (1954), il fait la connaissance de Charles Trénet (1941), en 1946, il chante au Boeuf sur le toit où il rencontre les Frères Jacques et Charles Aznavour ; en 1952, Catherine Sauvage interprète "Paris Canaille", chanson refusée par les Frères Jacques, Mouloudji et Yves Montand. Ferré anarchiste constant, écrira "Ni Dieu ni maître" en 1964 ; il  se "brouille" avec André Breton qui ne lui donnera pas de préface pour son recueil Poète... vos papiers ! En 1967, une chanson d'hommage à Edith Piaf lui est refusée par Barclay (elle évoquait Mireille Mathieu). 

A partir de 1969, il va habiter en Italie, près de Florence avec une jeune espagnole, réfugiée, sa future épouse, Marie-Christine Diaz. En 1969, Léo Ferré publie "C'est extra", la chanson contient un hommage aux Moody Blues. Le premier enfant de Léo Ferré et Marie-Christine, Mathieu, naît le 29 mai 1970, les parents se marieront en 1974. Quelques semaines plus tard naît leur première fille, Marie-Cécile. Manuella, leur seconde fille naîtra en  1978. Léo Ferré mourra le 14 juillet 1993 et sera enterré dans le caveau familial à Monaco. 

Sa vie, sa femme, Marie-Christine, la raconte en quelques pages d'entretiens, réalisées par Ludovic Perrin. Marie-Christine écoutait Enrico Macias, mais elle aime Dalida qui reprendra "Avec le temps", une chanson de Ferré. Mathieu Ferré se donne deux page pour évoquer son père, "ses nanas" et ses chansons puis il conclut : "peu importe pour qui les chansons d'amour ont été écrites, elles resteront bien plus longtemps que tout le reste". Et il y a l'hommage de Gaston Bachelard, bref : "Je ne vous ai pas lu seulement, mais je vous ai entendu". Ah ! les alexandrins !

Léo Ferré évoquait les journaux, en 1962, "Avec vos journaux pansements qui sèchent les plaies prolétaires"... Sa femme a racheté aux enchères, de justesse, à Rennes, le piano Steinway qui se trouvait sur l'île du Gesclin et dont a hérité Mathieu.

Ce magazine est riche de toute la vie, toutes les vies de Léo Ferré : on y trouve des interviews, de lui, à propos de lui ; on y trouve aussi une chronologie et des portraits et, pour finir, des extraits du Dictionnaire Ferré (2013). Dommage que l'on ne nous donne pas d'information sur un "détail" de la vie de Léo Ferré avec sa seconde épouse, qui lui aurait fait croire qu'il ne pouvait avoir d'enfants.


mardi 22 août 2023

Etudié bien longtemps après, portrait de Hitler avant Mein Kampf

Anne Quinchon-Caudal, Avant Mein Kampf. Les années de formation d'Adolf Hitler, Paris, CNRS Editions, 386 p., Bibliogr., Index.

Ce livre est indispensable pour tenter de comprendre et d'expliquer l'ascension au pouvoir d'Adolf Hitler. Il s'agit des années d'immédiat avant et après guerre, de 1908 à 1924. Il s'achève par un petit texte de Dietrich Eckart, sensé rapporter une conversation avec Adolf Hitler (Der Bolschewismus von Moses bis Lenin. Zwiegespräch zwischen Adolf Hitler und mir, pp. 245-357). Ceci est révélateur, sans doute, des idées par lesquelles est passé Hitler dix ans avant sa prise de pouvoir.
L'ouvrage de Anne Quinchon-Caudal, Professeur à Dauphine, est prudent, très prudent. Elle doute de la validité des témoignages venant des amis de Hitler ; ils la laissent "perplexe". Elle confronte les affirmations citées par Mein Kampf avec les courriers de Hitler et elle peut affirmer qu'il n'était pas antisémite avant 1919. D'une manière générale, l'auteur est très prudente - j'insiste - et elle convainc ses lecteurs et lectrices. Mais les éléments pouvant servir de preuve sont bien rares.
D'abord, de 1908 à 1918, l'auteur s'interroge et interroge tous les témoignages possibles : Hitler n'était manifestement pas antisémite alors. Ensuite vient  "l'entrée en politique" de Hitler qui ne commence d'ailleurs pas par l'antisémitisme. Ce n'est que sous l'influence de Dietrich Eckart, celui dont elle dit qu'il aurait été "l'accoucheur" et le formateur de Hitler, que ce dernier devient antisémite. Dietrich Eckart était d'une vingtaine d'années l'aîné de Hitler ; il échoua à ses études de médecine, sans doute à cause de sa consommation d'opium, et devint un auteur de théâtre assez médiocre qui a toutefois connu un certain succès avec sa traduction de Peer Gynt (Henrik Ibsen). Dietrich Eckart écrit pour la presse nationaliste et antisémite, se rapproche du parti nazi (le NSDAP) et d'Adolf Hitler qui se met alors à dénoncer "l'enjuivement" de l'âme allemande. En 1922, Hitler commence à être publiquement appelé le Führer ; il abandonne Dietrich Eckart qui décèdera bientôt. C'est alors le chapitre 3, "La constitution d'une idéologie ferme et cohérente sous l'influence de Dietrich Eckart (1920-1923)". En conclusion, quelque peu risquée, Anne Quinchon-Caudal considère que la force de l'idée nazie est celle d'une religion politique qui s'est incarnée "dans le petit messie monstrueux modelé par Dietrich Eckart". Logiquement donc, c'est l'ouvrage de celui-ci dont elle présente et effectue la traduction annotée ensuite. Anne Quinchon-Caudal est germaniste de formation, ce qui la préserve des conclusions hâtives ; il est d'ailleurs dommage que le livre ne donne pas la version originale à côté de la traduction. 

Voici donc un travail solide sur l'origine de Hitler et de l'hitlérisme. On peut regretter que son auteur ne puisse véritablement conclure ce travail mais c'est la force même de son analyse qui rend toute conclusion difficile et improbable. Est-ce que cela tient au personnage de Hitler, tellement dissimulé à partir de Mein Kampf, ou bien à la faiblesse de l'outillage intellectuel dont on dispose encore actuellement pour les analyses historiques ? En tout cas, grâce à l'ouvrage de Anne Quinchon-Caudal, on a incontestablement progressé dans l'analyse de la formation du nazisme et de la "généalogie intellectuelle" de la pensée de Hitler, ce "symptôme", comme l'énonce prudemment aussi Nicolas Patin, autre éminent spécialiste, dans son introduction à Avant Mein Kampf. Pas de conclusion, telle est donc la conclusion de ce livre bien mené.

lundi 31 juillet 2023

Les Goncourt : prix d'antisémitisme ?

 Edmond et Jules de Goncourt, Journal; Mémoires de la vie littéraire 1851-1896, Robert Laffont, 2014, 3 tomes

Tome 1. 1851-1865, 1220 p. Préface de Robert Kopp, "Les frères Goncourt ou les paradoxes de la vérité" (pp. I-XXXVI), "Chronologie" (pp. XXXVII-CXV), Préface de Edmond de Goncourt à l'édition de 1887, Avant-propos de l'Académie Goncourt (pp. 1-9).

Tome 2. 1866-1886, 1295 p.

Tome 3. 1887-1896, 1466 p. Notes sur le vocabulaire du "Journal", Références bibliographiques, Index des noms de personnes, des périodiques et des lieux de Paris.

Près de 4000 pages : il m'aura fallu des mois pour en venir à bout, en parcourant ces notes, par petits morceaux, un petit peu chaques soir. Tous les jours ou presque, l'un des deux auteurs, ou les deux (pour le premier tome), racontent leurs aventures, leurs idées, ce qui leur vient à l'esprit après des dîners, des déjeuners, des visites aux musées, aux collections, des rencontres et des conversations... Comme Baudelaire et Flaubert, les deux frères ont décidé de ne rien faire, et ils vont vivre, plutôt bien de leur rente.

"Le journal est notre confession de chaque soir", prévient d'emblée la préface d'Edmond de Goncourt. Commencé le jour du coup d'Etat et de la mise en vente de leur premier roman (En 18...), leur est un journal de parisiens, de citadins. C'est un journal autobiographique qui a encore peu de précédents, Les Mémoires de Saint-Simon ou de La Bruyère surtout, Les Caractères ou les Moeurs de ce siècle. Ce seront des référence des auteurs mais les Goncourt évoqueront aussi Balzac et Diderot, celui de Jacques le fataliste et du Neveu de Rameau. "Voir des hommes, des femmes, des musées, des rues, toujours étudier la vie des êtres et des choses, loin de l'imprimé, - voilà la lecture de l'écrivain moderne. Sa moelle est là (12 septembre 1864)". Tel était l'idéal des frères Goncourt ; on dit les petites choses plutôt que les grandes idées, affirmées théâtralement. Ils comentent les mariages, le Jardin des Plantes et ses visiteurs. On les voit faire des achats de dessins, de bibelots ; eux-mêmes d'ailleurs dessinent, gravent, peignent des aquarelles. Ce sont également des amateurs de peinture japonaise, d'Hokousaï notamment dont Edmond écrira un portrait

De qui parle-t-on dans ce Journal de presque un demi siècle ? On y parle du monde littéraire et intellectuel (mot qui date d'ailleurs de l'Affaire Dreyfus), on y parle donc de l'époque, de Flaubert, de Banville, de Baudelaire, de Sainte-Beuve, de Nadar, de Bruant, de Renan, de Victor Hugo, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Taine, Tourgueniev, d'Emile Zola, Sarah Bernhardt, Maupassant, Huysmans, Brunetière, Barbey d'Aurevilly, Dumas, Rodenbach, Anatole France, Barrès, Loti, Victorien Sardou, de Réjane, Mallarmé,  et j'en passe : l'index des noms compte plus de 150 pages de références. Mais Dreyfus est peu évoqué et Zola n'est pas beaucoup aimé, "Il n'est au fond qu'un vulgarisateur énorme"  (T. 3, p. 1031)

Le livre est méchant, féroce, ironique mais réaliste aussi. C'est "l'histoire privée", les coups d'oeil. Ainsi de l'auteur des Fleurs du mal : "Baudelaire soupe à côté, sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Une seule recherche : de petites mains lavées, écurées, mégissées. La tête d'un fou, la voix nette comme une lame. Une élocution pédantesque ; vise au Saint-Just et l'attrape. - Se défend, assez obstinément et avec une passion rêche, d'avoir outragé les meurs dans ses vers." (t. 1, p. 301). Il y a des affirmations drôles, par exemple : "La religion est une partie du sexe de la femme" (12 avil 1857). Les femmes n'ont, généralement, pas une cote très élevée pour les Goncourt.

Et, en fin de compte, c'est Zola qui prononcera le discours au cimetière pour le décès de Edmond de Goncourt (T.3, p. 329).

Hélas, la tonalité antisémite de ces ouvrages est constante, parfois prudente, elle est souvent le fait de petites touches : "On faisait la remarque, ce soir, que jamais les Rothschild de Paris n'ont marié leurs filles avec un français" (T. 3, p.1263), "Là je tombe sur Bing, ce sale et bas Juif..." (id. p.1269), "On cause nécessairement du traître Dreyfus, etc...Au milieu des regrets de tout le monde de ne pas voir fusiller un coquin" (ibid. p.1060), "Et c'était pour moi l'occasion de déclarer, à propos de ce misérable, dont je ne suis cependant pas convaincu de la trahison..." (22 décembre 1894). Mais il se trouve aussi des notes plus longues, par exemple : " Les statisticiens ont plusieurs fois appelé l'attention sur le petit nombre de grades supérieurs que les Juifs occupent dans l'armée. Mais ce qu'on ne sait pas - et le fait était aujourd'hui affirmé dans le fumoir de la Princesse par un général -, c'est que les Juifs, les Juifs seuls, sont capables d'une lâcheté inqualifiable et comme aucun chrétien n'est susceptible d'en commettre. Ce général citait beaucoup d'actes de cette nature, étouffés, ensevelis dans le silence."(T., 2, p. 695, 21 mars 1876). Le fumoir de la princesse, révélateur de vérité ! Ainsi se forme l"opinion publique qui condamnera Dreyfus quelques années plus tard ! (voir sur ce sujet, l'article de Michel Winock dans "L'antisémitisme des Goncourt" publié aux Presses universitaires du Septentrion, en 2005).

Que vaut ce livre ? C'est un document historique incontestable qui porte sur le vie mondaine et littéraire du XIXème siècle. Souvent agréable à lire, et parfois pénible. Des jugements de classe (mais en est-il d'autres ?), par milliers. Est-ce que cela vaudrait un prix Goncourt ?

dimanche 9 juillet 2023

Tout le monde ment ? Le mentir vrai et les données du mensonge


Seth Stephens-Davidowitz, Everybody Lies: What the Internet Can Tell Us About Who We Really Are, $9,38 (ebook), 2017, London, Bloomsbury Publishing, 352 p.

Docteur House n'a cessé de répéter son credo en matière de diagnostic dans la série fameuse : "everybody lies", à la différence des symptômes qui ne mentent guère (mais nous les interprétons faussement). Dès les débuts du Web, on a pressenti la place qu'allait y occuper le mensonge ("on the web, nobody knows you are a dog!"). Depuis, les nouvelles fabriquées, les mensonges intéressés (fake news) ont pris le relais.

L'ouvrage entend démontrer que le travail que l'on peut effectuer avec les données en recourant au machine learning est supérieur à celui qui consiste à se fier à des déclarations. Les déclarations sont sujettes à l'erreur et au mensonge. Les données recueillies sont indiscutables lorsqu'elles sont traitées scientifiquement (data science).

Ce livre est un plaidoyer enthousiaste pour le travail en sciences sociales à partir des data. L'auteur a travaillé chez Google et a rejoint, comme journaliste, le NewYork Times, qui le récompensa (son livre devint un New York Times best seller).
Pour convaincre ses lecteurs, notre journaliste, mais titulaire d'un Ph.D en economics (Harvard, 2013), s'attaque à plusieurs domaines des sciences sociales. Il attire notre attention sur la fausseté trompeuse des contre-intuitions, sur les apparences, en s'appuyant sur les recherches effectuées avec le moteur de recherche, mettant en question les outils d'observation traditionnels.
Dictionnaire de la misère et de la détresse sociales : enfants maltraités, violences domestiques, avortements illégaux, racisme, antisémitisme, sexisme. Le problème n'est pas restreint à l'analyse et l'interprétation des données, il consiste aussi beaucoup dans la collecte des données, donc dans le repérage de données pertinentes. "We can't blindly trust government data", ni celles du gouvernement ni celles de diverses organisations. Quelle est la crédibilité des données de Facebook ? Ne ment-on pas sur Facebook ? Mais si, énormément... les déclarations sur Facebook favorisent le magazine intellectuel Atlantic et ignorent le National Enquirer. Sur Facebook, on frime. Et sur Twitter ? Et sur... Allons donc, le mensonge est partout.
Et nous aimerions le mensonge ? Sans doute...


Immanuel Kant, "Über ein vermeintes Recht aus Menschenliebe zu lügen", 1797, (texte complet ici)


mercredi 5 juillet 2023

La gestion de la construction au XVe siècle. Réflexions épistémologiques

 Sandrine Victor, Le Pic et la Plume. L'administration d'un chantier (Catalogne, XVe siècle), Classiques Garnier, Paris, 279 p., Bibiogr., Index nominum, Index rerum, Sources

Voici une thèse de gestion. D'histoire de la gestion des constructions au XVe siècle.
Les sources sont comptables : comment se sont effectués les travaux dans deux cas de fortifications remarquables, celui de Gérone et celui de Salses (près de Perpignan). Qui a payé ? Comment ? L'auteur suit les "méandres de la gestion administrative" très méticuleusement, citant les participants, les courriers échangés (cités en espagnol, suivis d'une traduction de l'auteur). Le vocabulaire employé par les "commis aux écritures médiévaux , les commanditaires des travaux" est souvent moderne. Question importante : "optimisation, rationalité, bureaucratie" : ces termes qui empruntent à Max Weber, entre autres, dénaturent-ils les phénomènes observés ? Qu'est-ce que les "fonctionnaires", par exemple, "rodés au fonctionnement de l'appareil d'Etat, à la hiérarchie, à l'application des ordres, et surtout, aux comptes" (p. 49) ? Ils suivent un habitus particulier : ce sont les cadres de l'armée ("de soldats à ouvriers, la gestion comptable est la même"). Officiers et fonctionnaires partageraient le même habitus. Et l'on peut souligner ici le jeu de mots sur "ceux qui comptent". Mais que valent les expressions comme celle d'"appareil d'état", que désignent-elles ?

Ce travail est impressionnant par la qualité et la subtilité des démonstrations. Chaque point est assorti de ses précisions indispensables et, presque chaque fois, de questions techniques d'abord et, ensuite, de questions épistémologiques. L'enjeu est l'observation, dans un chantier, de la collaboration des hommes qui y participent. D'où l'importance de scruter cette collaboration au pied de la lettre "interrogeant l'Etat, l'administration, l'entreprise, la modernité des structures et des états d'esprit, les mécanismes économiques et les interactions professionnelles". 
Sandrine Victor a raison de voir dans ce type de recherche le lieu de travaux à venir ; elle a raison aussi de citer les travaux de Paul Bertrand sur le rôle de "l'écrit ordinaire" ("écrit" qui est en fait à la source de cette thèse, comme de presque toutes les thèses de Lettres, mais aussi de Droit). Difficile de résumer une telle recherche où tout semble si bien se tenir. Le titre est peut être simplificateur, trop peu épistémologique, mais les questions, quelque peu humoristiques, de Brecht sont bienvenues. 
Le livre est à lire par les historiens aussi et surtout par ceux qui font de la "science politique" qui peuvent se demander ce qu'il en devient aujourd'hui des questions posées par l'historienne, questions si modernes.
Superbe travail donc.


dimanche 26 mars 2023

Lisbonne lue et parcourue par Fernando Pessoa

 Fernando Pessoa, Lisbonne revisitée. Anthologie bilingue portugais - français, 142 p. Paris, Editions Chandeigne, bibliogr.

Pessoa fut un infatigable piéton de Lisbonne."Ville de mon enfance effroyablement perdue". Lisbonne est donc la ville de Fernando Pessoa, Lisbonne avec le Tage et son estuaire : "Ô chagrin revisité, Lisbonne de jadis d'aujourd'hui". 

"Une fois de plus, je te revois, Lisbonne et le Tage et tout Passant inutile en toi et en moi-même,                              Etranger ici comme partout". 

Lisbonne vécue chaque jour par le poète qui travaillait comme comptable dans une petite entreprise de la ville.

"Saudades ! J'éprouve cette nostalgie même envers ce qui n'a rien représenté pour moi, car j'ai l'angoisse du temps qui s'enfuit et une maladie du mystère de la vie".

Lisbonne est ainsi le fond de tous les textes de Pessoa et ce livre en a rassemblés quelques uns, habilement, donnant aux lecteurs des images et des bruits.

"Eveil de la ville de Lisbonne, mais plus tard que les autres villes,                                                                        Eveil de la rue do Ouro                                                      Eveil du Rossio, à la porte des cafés,                                                                                                        Eveil                                                                                                                                                                Et au milieu de tout la gare, la gare qui jamais ne dort,                                                                              Comme un coeur qui doit battre dans la veille et le songe." p. 43                                                      

"Acordar da cidade de Lisboa, mas tarde que as outras,                                                                          Acordar da rua de Ouro                                                                                                                            Acordar do Rossio, às portas dos cafés,                                                                                                      Acordar                                                                                                                                                              E no meio de tudo a gare, a gare que nunca dorme,                                                                                        Como um coraçao que tem que pulsar através da vigilia e do sono."   p. 42

la rua dos Douradores (Lisbonne)
la rua dos Douradores
Quand on prend un verre sur la place, on s'attend à voir Pessoa tourner le coin de la Rua dos Douradores (rue des doreurs !) où une plaque marque l'ancien domicile de Pessoa, à côté d'un café-pâtissier. Et l'on pense au marquis de Pombal qui pensa la reconstruction de la ville après le tremblement de terre (1755).
"Encaro serenamente, sem mais nada que o que na alma represente un sorriso, o fechar-se-me sempre a vida nesta Rua dos Douradores, neste escritorio, nesta atmosfera desta gente" (p. 119).

Ce petit livre bilingue donne à penser Fernando Pessoa, et ses errances dans sa ville. Ses écrits émouvants et simples :

 "A nouveau je te revois
Ville de mon enfance effroyablement perdue ..." (p. 133)

"Outra vez te revejo, 
Citade da minha infancia pavorosamente perdida..."                                                                                                                                
Petit livre sur la poésie de Lisbonne. Remarquable de clarté et de simplicité.

samedi 11 mars 2023

Paul Valéry, en avance ?

 Paul Valéry, Cours de poétique

1. Le corps et l'esprit, 1937-1940, 685 p

2. Le langage,  la société, l'histoire. 1940-1945,  739 p.

Index des noms propres, édition de William Marx, Paris, Gallimard, 2023

Voici la publication des cours que donna Paul Valéry au Collège de France de 1937 à 1945. Deux heures hebdomadaires, les vendredi et samedi, à la "chaire de poétique". Au total, plus de mille quatre cent pages. En 1937, l'auteur est alors âgé de 67 ans.

L'importance de cette publication est d'abord historique, ces cours couvrent les huit dernières années de la vie de Paul Valéry. Les cours sont en grande partie donnés pendant l'Occupation nazie de la France, avec l'autorisation de ses autorités. L'académicien, élu en 1925, est entre  autres l'auteur de La jeune Parque (1917), du Cimetière marin (1920) et de Charmes (1922). Toute sa vie est ensuite celle d'un intellectuel célèbre. Si Paul Valéry fut d'abord un anti-dreyfusard virulent, il prononcera aussi un discours sur Henri Bergson le 9 janvier 1941, à l'Académie française, "frappée à la tête" par le décès de Bergson.

Que retenir de ces deux volumes ? D'abord, il faudra le temps de les digérer. Je pense qu'une bonne solution serait après les avoir parcourues, rapidement, trop rapidement, de lire ces pages au rythme de leur production, hebdomadaire. Car il y a de tout dans ces "cours". 

Par exemple (T.1, p.374), sur la distinction ("et c'est un fait capital en matière de philosophie, entre toutes ces questions, que la distinction") ou encore sur le capital culturel ("je n'ai pas manqué d'observer que notre civilisation consistait en somme, comme toute civilisation, dans un apport, une accumulation d'ouvrages, de traditions, de routines, de procédés, d'habitudes d'esprit, qui constituaient ce qu'on pourrait appeler un capital. Et c'est ainsi que j'ai eu la première notion de ce que j'ai appelé, à ce cours même, l'économie poïétique, c'est-à-dire quelque chose qui, sur le terrain de l'intellect le plus pur et de la production des oeuvres de l'esprit, fût l'analogue de l'économie politique ou de l'économie domestique" (t. 2, p. 90). Voici pour ce que l'on pourrait appeler les allusions aux futurs travaux de Pierre Bourdieu. Paul Valéry évoque aussi les médias qui s'approchent du public : "Tous les points de vue se traduisent par des clichés qui sont diffusés par les journaux ; tout le monde emprunte ces manières de parler ; le journal imite la rdio, la radio imite le journal : c'est un élément de discours qui représente une grande pauvreté dans les moyens et dans les modes de pensée." (t. 2, p. 689). Comment ne pas penser à Marshall McLuhan ! Ou encore sur une définition de la littérature ("la littérature est et ne peut être autre chose qu'une sorte d'extension et d'application de certaines propriétés du langage") et, plus loin,  ("ne peut-on pas regarder le langage lui-même comme le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre littéraires, puisque toute création dans cet ordre se réduit à une combinaison des puissances d'un vocabulaire donné, selon des formes instituées une fois pour toutes ?"). Anticipations ?

Il fallut, au Collège de France, protéger Paul Valéry, comme Henry Bergson, "contre les curiosités mondaines", et contre les "belles écouteuses qui piétinaient sans se plaindre dans le froid glacial". La publication de ses cours invitera sans doute des chercheurs à y trouver des sources de concepts ultérieurs de la sociologie de la culture. L'édition comporte un index des noms propres mais il y manque un index des notions

dimanche 29 janvier 2023

Bergson, qu'en reste-t-il ?

 Michel Laval, Il est cinq heures, le cours est terminé. Bergson, itinéraire, Paris, 2023, Les Belles Lettres, 179 p.

Philosophe inclassable, il fut à la mode aussi, tellement à la mode. Il a eu tous les postes qui comptaient, dans le désordre : Académie française, Ecole Normale Supérieure, prix Nobel, lycée Henri IV, Collège de France, entre autres... Philosophe de religion juive mais qui ne prit pas position dans l'Affaire Dreyfus, il ira, mourant, se déclarer juif au commissariat de police de son quartier en 1941. Sa mère est anglaise, ses parents vivent à Londres et il est bilingue. Il mènera pendant quelques années une vie diplomatique intense, en Europe et aux Etats-Unis, pour le gouvernement français. Ses ouvrage sont mis à l'index par le pape, en 1914. Sa fille unique, Jeanne, sourde et muette, deviendra un sculpteur reconnu, élève d'Antoine Bourdelle.

Ce petit livre que signe un avocat plaide la cause de Bergson. Du jeune Bergson, qui gagne le premier prix du concours général de mathématiques en 1877 et qui deviendra philosophe, après avoir intégré l'Ecole Normale Supérieure, dans la promotion de Jean Jaurès et Emile Durkheim... Notons que l'on n'apprendra rien ou presque rien de la famille de Bergson, rien sur son père, musicien reconnu, rien sur sa mère qui lui donnera sa formation religieuse, rien non plus sur ses six frères et soeurs.

Michel Laval donne à voir les cours de Bergson au Collège de France, cours à la foule bariolée où se mêlent normaliens et dames du monde, Charles Péguy, Antonio Machado, le politologue André Siegfried, l'historien de la philosophie Emile Bréhier, Léon-Paul Fargue et Alfred Jarry. Mais la variété de ce public fait-elle de Bergson, comme l'écrit Michel Laval, un individu libre, "absolument, irréductiblement libre" ? A voir.

Les Données immédiates de la conscience (1889), Matière et mémoire (1896), L'Evolution créatrice (1907), ces trois oeuvres essentielles ponctuent la vie de Bergson. Mais, si l'on apprend les grandes lignes des débats philosophiques qui les ont marquées, on ne saura rien de la vie quotidienne de Bergson et c'est dommage. Certes, on le voit qui aide Péguy et les Cahiers de la quinzaine, il aidera d'ailleurs les enfants de Péguy. Mais ce sont de rares mouvements connus. Qui donc est Bergson ? On ne le saura guère. L'homme est discret et secret. On referme ce livre un peu déçu de ne pas avoir vu vivre Bergson, on n'a vu qu'un professeur, des livres, et quelques discours d'occasion. Bien sûr, on a vu aussi un homme s'engager contre l'impérialisme allemand, on l'a vu mener une carrière anglophone, en Angleterre et aux Etats-Unis mais on aurait aimé aussi connaître le père de famille, le mari, le professeur avec ses élèves, avec ses amis.

Nous en restons donc avec les classiques : le Henri Bergson de Vladimir Jankelevitch (1931, 1959, PUF) ou, plus récents, La gloire de Bergson. Essai sur le magistère philosophique (2007, Gallimard), Le secret de Bergson (Jean-Louis Vieillard-Baron, Editions du Félin, 2013). Le petit livre de Michel Laval se lit agréablement, il est clair et souvent complet.