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mardi 4 février 2020

Les grandes famines soviétiques


Nicolas Werth, Les grandes famines soviétiques, Paris, PUF, 128 p., Bibliogr., 2020

Sept millions de morts en deux ans : l'histoire de l'URSS (ou de la Russie soviétique) commence à être mieux connue. Voici un nouveau livre qui va y contribuer encore un peu plus. Il s'agit de dresser le bilan de la famine qui toucha, dans les années trente, l'Ukraine, le Kazakhstan et les régions les plus riches de la Russie (Kouban, dans le Caucase du Nord, les Terres noires, la Volga).
Cette famine est différente des autres que connut précédemment la Russie en ce qu'elle est volontaire : le Holodomor (terme qui désigne en ukrainien l'extermination intentionnelle par la faim) fut un "génocide du peuple ukrainien". Aujourd'hui, cette histoire divise les historiens, les Russes tendant à minimiser et banaliser l'événement tandis que, en novembre 2006, le parlement Ukrainien a reconnu cet événement comme un génocide perpétré par le régime soviétique contre le peuple ukrainien.
L'auteur rappelle en introduction que ces famines ont fait, en deux ans, trois à quatre fois plus de victimes que le Goulag en un quart de siècle. Et l'on en parle bien peu.
Evidemment, examiner cette phase demande aux historiens de reconsidérer toute l'histoire de l'URSS à la lumière de cet événement central : la faim a été pour les gouvernants soviétiques, et, bien au-delà de Staline dont les complices sont nombreux, un moyen banal et létal de répression.

L'auteur est normalien et Directeur de recherche au CNRS. Historien, russophone, il a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire soviétique, entre autres : La vie quotidienne des paysans soviétiques de la révolution à la collectivisation (1984), L'Etat soviétique contre les paysans (2011), Histoire de l'Union soviétique de Khrouchtchev à Gorbatchev (2007).

L'ouvrage se compose de trois parties essentielles, concernant les années 1930-1933 : la première est consacrée à la famine au Kazakhstan, la deuxième à la famine en Ukraine et enfin la troisième traite de la famine dans diverses parties de la Russie. Les deux premières parties décrivent la lutte de l'Etat soviétique contre les paysans, bataille qui s'achève par un collectivisation forcée. Bien sûr, on sort mal en point de la famine : à son issue, le kolkhoze est plutôt mal considéré et, la classe paysanne, dévastée, martyrisée, est désormais muette. Et, bien sûr, le mensonge de l'Etat et celui du Parti communiste dominent. Mais, finalement, c'est la question des rapports entre l'Etat soviétique et ses sujets qui est posée.
Ce petit livre est un grand ouvrage : il montre quelque peu la vérité de la constitution de l'Etat soviétique, classe contre classe. Et le gigantesque "cimetière de l'espérance" qu'il représente.
L'auteur, avec un style modeste mais armé d'une documentation précise, décrit l'histoire des grandes famines ; toutefois, il n'évoque pas trop la responsabilité de l'état et des militants communistes ni leur méconnaissance (militante !) de ces événements. Quant à la lucidité diplomatique française, elle est notée (p. 72) avec l'avis d'un visiteur français, le normalien Edouard Herriot, invité par Staline, qui assure ne rien avoir vu en Ukraine en matière de famine. Il conseillera aussi plus tard de se rallier à Pétain... Un visionnaire donc !

mardi 11 juin 2019

Romain Gary, écrivain indompté


Maxime Decout, Album Romain Gary, Paris Gallimard, 243 p., Index

Le voilà en Pléiade, enfin. 1914 -1980.
Il lui aura fallu près de quarante années après son décès.
Le petit garçon de Vilnius, ville autrefois pieuse de Lituanie, ne cessera pas d'aller de par le monde pour finir en France, où "la nuit sera calme". Heureuse promesse !
Ce roman est donc une biographie de Roman Kacew ; elle nous conduit, lecteurs mal à l'aise, de l'enfance de Romain Gary à son suicide, fin 1980. Entre temps, que de livres, que d'essais... Né dans l'empire russe, sous le nom de רומן קצב (en yiddish) ou Рома́н Ле́йбович Ка́цев, Roman Leibovich Katsev, en russe.

Poète francophile : "regardez un pays que vous ne connaissez pas dans les yeux de votre mère, apprenez-le dans son sourire et dans sa voix émerveillée". Il est né le 8 mai 1914.
A vingt et un ans, Roman Kacew deviendra citoyen français. Il intègre alors l'Ecole de l'Air de Salon-de-Provence et fuit immédiatement une France pétainiste et collaboratrice pour la Résistance gaullienne ; cela se terminera par Education européenne, en1945. De là, il intègre le Quai d'Orsay puis le Conseil de Sécurité des Nations Unies (New York), institution hélas "dévorée par le cancer nationaliste" ; de là, encore, il occupe le poste de consul général de France à Los Angeles où il fréquente le tout-Hollywood et rencontre Jean Seberg.
Il reçoit le prix Goncourt pour Les Racines du ciel en décembre 1956.

En 1958, Romain Gary reprend du service pour le Général de Gaulle puis il écrit un roman en anglais, Lady L. Auto traduction ? En 1960, Romain Gary publie Promesse de l'aube, récit autobiographique où l'on comprend que le personnage de sa mère est central : "Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tiendra jamais" : la vie ne sera plus dès lors que désenchantements... Jean Seberg prendra la place. Viennent alors les trois romans du cycle Frère Océan : Pour Sganarelle, La Danse de Gengis Cohn et La Tète coupable. La situation avec Jean Seberg se complique, et ils divorcent.
1974, année clef : sous les noms de Romain Gary, de François Bondy, de Shatan Bogat et de Emile Ajar paraissent quatre ouvrages du même auteur. Enfin, le 17 novembre 1975, La Vie devant soi se voit à nouveau attribuer le prix Goncourt, près de vingt ans après Les Racines du ciel.
Et Romain Gary décide de mourir, le 2 décembre 1980, il y aura bientôt quarante ans.

Le livre raconte les vies de Romain Gary. On s'y perd, d'ailleurs. Tellement d'engagements, de gags, d'activités, d'échecs, et de réussites : mais on ne saurait gagner à tous les jeux, il faut savoir perdre, aussi. Ce livre est un mode d'emploi : comment devenir autre, sans changer vraiment.
"Tous mes livres sont nourris de ce siècle jusqu'à la rage", prévient-il.