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dimanche 18 août 2024

Lire l'illisible Luis de Góngora : un plaisir !

 Luis de Góngora, Fable de Polyphème et Galatée, édition bilingue, présentation et traduction de Jacques Ancet, version en prose de Dámaso Alonso, chronologie, bibliographie, 213 p.

Voilà un très beau poème, très couramment ignoré de la plupart des francophones, fussent-ils cultivés. C'est l'un des sommets de la poésie du "Siècle d'or" espagnol. Illisible, a-ton-dit, et, dans sa présentation, Jacques Ancet évoquera, à propos de Góngora, Mallarmé et Valéry. 

La  Fable de Polyphème et Galatée est un poème daté de 1612, donc deux siècles après Pétrarque mais peu de temps après Torquato Tasso. En France, Góngora est contemporain d'Agrippa d'Aubigné, en Grande-Bretagne de John Donne. 

Le thème du poème est célèbre, développé longuement par Ovide dans les Métamorphoses. L'intrigue est simple : Acis, habile chasseur, découvre la belle Galatée endormie ; la nymphe surprend le jeune homme qui, séduit, bientôt l'embrasse. Mais le cyclope Polyphème, géant jaloux, les surprend et écrase Acis d'un rocher.

Jacques Ancet présente une traduction habile, fidèle ; le livre y ajoute une version en prose (d'après Dámaso Alonso) et des notes fort utilles, strophe par strophe. L'ensemble des trois versions est remarquable, bien organisé, précis et complet. Tous les moyens sont donnés au lecteur pour une lecture astucieuse et claire, qu'il soit spécialiste ou amateur. Travail exemplaire.

lundi 4 janvier 2021

Nietzsche, ramené enfin à l'essentiel


Marc de Launay, Nietzsche et la race, La librairie du XXIème siècle, Editions du Seuil, Paris, 2020, 178 p.

Ce livre ne passera pas inaperçu aux lecteurs déjà habitués de Friedrich Nietzsche. De ceux qui franchiront le titre, si peu avenant, et, à mon avis, plutôt maladroit, ou tellement adroit que beaucoup de lecteurs risquent de s'y perdre voire de ne pas commencer de lire ce livre pourtant indispensable à la compréhension de Nietzsche. 
Marc de Launay est l'un des meilleurs spécialistes français de Nietzsche, et il dirige l'édition des oeuvres de Nietzsche en Pléiade.

Tout d'abord, ce livre était indispensable pour mettre fin, clairement, et sans discussion, à l'idée d'un Nietzsche hitlérien et sympathisant des idées nazies. Cette idée d'origine antisémite et nazie, est née des initiatives de la soeur de Nietzsche, elle-même antisémite intéressée et épouse d'un antisémite notoire à l'époque. 

Dans cet ouvrage, Marc de Launay analyse quelques unes des idées nazies, celle de race (et de lutte des races) associées à Nietzsche, d'homme aussi et il recadre les principales idées de Nietzsche sur le surhomme. Mais, surtout, il démontre que le nazisme n'a en aucune manière affecté la philosophie de Nietzsche. 
Cette philosophie n'est pas facilement accessibles et l'auteur cite la phrase d'Ovide chère à Descartes :"Bene vixit qui bene latuit" ("Vivre caché c'est vivre heureux"). 
"Etre allemand comme il faut, c'est se dégermaniser" ("Gut deutsch sein, heisst sich entdeutschen") proclame Nietzsche. Cette proposition est à lier à celle qui voudrait "exclure du pays les braillards antisémites" et l'Europe est à penser comme le contraire du cosmopolitisme, mais comme "celle de l'affrontement aiguisé des esprits libres issus de chacune de ses composantes culturelles".
Nietzsche n'était pas antisémite, même s'il a connu quelques maladresses dans ses débuts : les Juifs sont "le peuple le plus fatal de l'humanité" ou encore "Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci qui appartient au meilleur et au pire : le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, [...] tout le romantisme sublime des problèmes moraux". 
Nietzsche ne supportait pas la "bêtise antisémite" et ce livre formidablement intelligent, intéressant, le rappelle à chaque page. Pas toujours facile à lire mais passionnant. L'auteur est fin lecteur, il ramène Nietzsche à l'essentiel.

lundi 23 décembre 2019

Philosophie chinoise pratique : se passer de la volonté pour mieux agir


Romain Graziani, L'usage du vide. Essai sur l'intelligence de l'action, de l'Europe à la Chine, Paris, Editions Gallimard, 2019, 269 p.

C'est un ouvrage écrit par l'un des très bons connaisseurs de la Chine ancienne. Normalien, ancien de Harvard, l'auteur enseigne les études chinoises aujourd'hui à l'Ecole Normale Supérieure (Lyon). Il est aussi le rédacteur en chef de la revue Extrême-Orient Extrême-Occident. Ses recherches portent essentiellement sur l’histoire sociale et intellectuelle de la Chine ancienne.
Le plus désirable, c'est ce que l'on ne cherche pas, parce que si on le cherche, alors on ne l'obtient pas. Paradoxe de l'action volontaire ? L'action efficace n'est pas voulue, au contraire. Alors, que faire ?

Le livre porte sur les "méfaits de la volonté" car "tout se passe en fait comme si l'excès de conscience réflexive et le surcroît de volonté nous éloignaient irrémédiablement de la fin convoitée. Vouloir et pouvoir semblent se situer dans une relation directement antagoniste" : voilà, le problème est posé des états optimaux et réfractaires, qu'il s'agisse de vouloir s'endormir, d'effectuer des gestes sportifs (l'auteur évoque souvent le tennis), de se rappeler un nom, ou plus vain encore, la volonté de séduire ou de convaincre d'une idée voire d'une politique : "le seul fait de les intentionner les rend hors d'atteinte"... Romain Graziani s'appuie surtout sur la pensée chinoise et notamment sur le Zhuangzi (Tchouang-tseu), fameux texte chinois du troisième siècle avant notre ère ; mais aussi, il fait appel entre autres, à l'écrivain autrichien Robert Musil, à William James, Maître Eckhart, Alexis de Toqueville mais aussi à des mathématiciens tels Henri Poincaré (L'invention mathématique, mai-juin 1908) ou Alexandre Grothendieck, ou encore à Ovide, poète latin, et au penseur norvégien contemporain Jon Elster. Donc, il faut vouloir le non-vouloir. L'auteur n'hésite pas dans ce livre à "subvertir quelques oppositions bien établies entre le vouloir et le non-vouloir, la vigilance et la distraction, l'attention et la confusion, l'action et le non-agir".

"Vouloir, c'est ne pas pouvoir" car la volonté d'accomplir tel ou tel acte en empêche sa réalisation : l'auteur multiplie les exemples, empruntant à la philosophie classique autant qu'à l'histoire de la psychologie pour donner des conseils : déjouer l'emprise de l'intentionnalité dans chacun de nos gestes, aller vers le non-vouloir, le non-agir, formes souveraines de la volonté libre (ou libérée).
Belle démonstration de Romain Graziani mais nous restons malgré tout dans l'expectative : il fallait s'y attendre, et d'ailleurs, il nous a mis en garde. Que faire alors ? Rien ? Le non-vouloir, la rééducation de soi sont des solutions que suggère l'auteur. Mais ce n'est pas très certain ; l'analyse, la description des problèmes sont plus claires que les solutions, évidemment. En tout cas, voici un très beau livre qui donnera aux études chinoises classiques des perspectives nouvelles (appliquées) et actuelles.