Vincent Brunner, Les super-héros. Un panthéon moderne, Paris, 2017, Editions Robert Laffont, 156 p., glossaire, bibiogr., 10 €.
Chaque religion polythéiste a eu son panthéon, lieu commun à tous les dieux d'Athènes ou de Rome, un monument donc. Les religions nordiques célébraient aussi un ensemble de déesses et dieux, leur panthéon, la religion égyptienne et l'hindouiste aussi. Mythologies, récits. Mais alors, les héros n'étaient pas des dieux.
Vincent Bruner panthéonise les super-héros de nos médias.
Depuis près de quatre-vingts ans, les super-héros sont parmi nous : un Panthéon virtuel les accueille, de comics en séries, de séries en films. Vincent Brunner en a reconstitué la généalogie, inventoriant leurs super-pouvoirs, les filiations ; il expose cette généalogie en un tableau synoptique de quatre pages, clair et précis (où manquent toutefois les éditeurs). Beaucoup de super-héros, telle Wonder Woman qui a grandi parmi les Amazones, sont issus de mythologies anciennes, grecques, viking (Thor), égyptiennes....
Dans son essai, l'auteur décrit également les rituels des fans (on pense aux personnages de la série "The Big Bang Theory") avec les collectionneurs, ceux qui se déguisent (concours de cosplayers). Il rappelle le rôle dans la narration des contextes historiques militaires successifs (seconde guerre mondiale, guerre du Viet-Nam, en Irak, 11 septembre...). Intervient également le contexte socio-politique. Les super-héros sont de notre monde.
Les comics, c'est d'abord aux Etats-Unis une immense production, des librairies spécialisées et un public immense multiplié par le cinéma et la télévision.
Bien sûr, des démangeaisons moralisatrices, aux Etats-Unis comme en France (loi du 16 juillet 1949), ont voulu limiter la diffusion voire interdire les comics. Tant de ridicule incorrigible enveloppé de prétendues bonnes intentions : la protection de l'enfance (comme s'il n'y avait pas d'occasions plus sérieuses de se soucier du bien des enfants !). Des autodafés auront même lieu aux Etats-Unis, au nom de la répression de la délinquance juvénile (1948-49) et une Comics Code Authority sera mise en place en 1954 ! De plus, la conception populaire des comics qui sont publiés sur du papier bon marché, leur production industrialisée et standardisée attirent le mépris des milieux "intellectuels". Plus tard les comics seront publiés en albums, supports de meilleure qualité (graphic novel).
Malgré le succès de leurs créations, les auteurs de comics sont longtemps mal payés, mal connus tandis que les diffusions peuvent atteindre des sommets (7 millions pour le premier numéro de X-Men, par exemple). Le lectorat est mixte et les comics épousent les tendances du moment : arrivée de héros afro-américains, présence de l'homosexualité, etc. Le genre s'internationalise, on assiste à des cross-overs, un super-héros passant d'un univers à un autre. Le développement des effets spéciaux donne de l'ampleur et du réalisme aux super-héros. Les films se multiplient (cf. comics, télévision et cinéma, voir également le classement, aussi objectivé que possible, des meilleurs films de super-héros par The Ringer).
Vincent Brunner évoque la place du Zarathustra de Friedrich Nietzsche dans la culture des comics ("Je vous enseigne le surhomme" : des enseignants de philosophie ne veulent pas en entendre parler !) Il n'évoque par l'univers d'Homère non plus, dommage : Ulysse n'est-il pas, à sa manière, un super-héros ? Les super-héros étaient des personnages de la culture grecque ancienne ("la forme humaine que les Grecs leur prêtaient volontiers tient aussi à [cette] immanence du divin", rappellera Vinciane Pirenne-Delforge au Collège de France en 2018).
Les super-héros, malgré les apparences, semblent "humains, trop humains", ce sont des personnages doubles : dans la vie courante, Wonder Woman est infirmière, Superman est journaliste...
Ce panthéon constitue une approche sympathique et convaincante, concentrée des super-héros et de leur place dans la culture contemporaine, nul n'était besoin d'y accrocher des petits bouts de vulgarisation philosophique pour le légitimer. Ne boudons pas notre plaisir : ce livre donne envie de lire ou relire des comics (leur place est toujours importante chez les marchands de journaux). Et puis pourrait venir s'y greffer une réflexion sociologico-philosophique : pourquoi crée-t-on des super-héros ? Quel est le statut de Roland, de Jeanne d'Arc, d'Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo, de Fantômette, de Mère Courage, des champions sportifs ?
Références
Vinciane Pirenne-Delforge, Le polythéisme grec comme objet d'histoire, Collège de France, Fayard, 2018, 63 p.
Dans une librairie spécialisée américaine, Harvard Square, Cambridge (Mass.) en octobre 2017
Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 29 €, 2017, 663 p. , Bibliogr., Index des notions et des noms.
En annexe : "Esquisse de formalisation des structures de la marchandise", par Guillaume Couffignal, pp. 503-558. (à partir de la théorie mathématique des catégories).
Cet ouvrage constitue un outil fondamental, indispensable, pour la réforme de l'entendement médiatique et publicitaire. Luc Boltanski est un auteur clef des sciences sociales ; depuis La découverte de la maladie (1968), Un art moyen : essai sur les usages sociaux de la photographie (1965) et Les cadres : formation d'un groupe social (1982), Luc Boltanski renouvelle sans cesse son approche du monde socio-économique et des outils pour l'analyser : Le Nouvel Esprit du capitalisme (1999), La Condition fœtale. Une sociologie de l'avortement et de l'engendrement (2004), De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation (2009) et puis, Enigmes et complots : une enquête à propos d'enquêtes (2012) constituent des composantes essentielles de son œuvre. Son plus récent ouvrage, avec Bruno Esquerre, vise le cœur de l'actualité sociale, politique, culturelle qu'il permet de saisir avec rigueur.
"L'âge de l'économie de l'enrichissement", correspond à celui de la désindustrialisation des pays occidentaux. Destruction créatrice ? Pour compenser cette désindustrialisation, tout se passe comme si se mettait en oeuvre une marchandisation de biens jusqu'à présent hors du commerce, sans prix. Pour comprendre la société française contemporaine et ses tensions, les auteurs rapprochent dans leur travail plusieurs manifestations récentes de la marchandise, des domaines généralement séparés : celui des arts et de la culture, celui des musées et des galeries, des objets anciens (antiquités, brocante), du luxe, du tourisme, des collections (grandes et petites). Ces secteurs, notons le, repésentent une partie non négligeable des investissements publicitaires et médiatiques (sites web, magazines, éditions, émissions de télévision, événements, fêtes, commémorations). Leur point commun est "de reposer sur l'exploitation d'un gisement qui n'est autre que le passé", et la production d'un "métaprix". Les interactions entre ces domaines sont nombreuses et cohérentes : les auteurs proposent une systématisation sous la forme de groupes de transformation liant puissance marchande et présentations (analytique ou narrative). Tel est le point de départ d'une "économie de l'enrichissement".
Marché du passé et
de la nostalgie, août 2017
Cet enrichissement est à comprendre comme l'enrichissement de choses déjà là, trouvées donc ; des économistes classiques y verraient sans doute des externalités positives, des aménités, des effets d'agglomération. Ce sont des choses exploitées "surtout en les associant à des récits", d'où le rôle des médias et de la publicité ; il faut aussi y voir des sources supplémentaires d'enrichissement pour les riches qui en font commerce. "Par le terme de marchandise, nous désignons toute chose à laquelle échoit un prix quand elle change de propriétaire". Revenons à Marx (dont la terminologie et l'influence sont sans cesse présentes dans cet ouvrage). L'énorme accumulation (collection : die Sammlung ?) de marchandises (Das Kapital : "eineungeheure Warensammlung") que Karl Marx évoque pour caractériser la richesse des sociétés où règne le capitalisme ("der Reichtum der Gesellschaften") s'accroît de l'enrichissement que montre l'analyse de Luc Boltanski et Arnaud Esquerre.
La patrimonalisation est une dimension essentielle de cet enrichissement, peut-être donne-t-elle naissance à une "classse partimoniale" (cf. Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Vers l'extrême. Extension des domaines de la droite, 2014, Editions dehors). La presse et la publicité représentent à la fois un vecteur et un observatoire du développement de cette économie à laquelle elles contribuent par un storytelling (narration) généralisé et renouvelé : presse du tourisme, du terroir, du patrimoine local et régional, des collections de toutes sortes (voir, par exemple, l'important travail de publication du quotidien régional Ouest France). Presse empreinte d'enthousiames, de fierté, de célébration et de nostalgie, guide du savoir vivre (lifestyle), savoir acheter, voyager, presse emplie d'argus et de conseils, voire de trucs.
Bourgogne Magazine, hors série, juin 2017.
Collection, terroir,
monuments, tourisme...
L'approche des auteurs est à la fois descriptive (analyse de la "dextérité commerciale des acteurs", dextérité inégalement répartie mais indispensable) et historique : la marchandisation se généralise alors que les profits tirés de l'industrie ont tendance à diminuer. Ce livre constitue une réflexion économique hétérodoxe dans son refus de séparer économie, sociologie, histoire sociale et anthropologie (comme le veut la division actuelle du travail universitaire, que les outils numériques pourraient commencer à bousculer). "Structuralisme pragmatique", disent-ils, qui inclut une analyse historique des compétences cognitives. Approche pragmatique, artisanale même, du travail d'enquête, méthodologie rebelle par construction à tout dogmatisme. Révision de la notion de valeur et de mise en valeur. Etudes de cas, démonstrations : examen détaillé de la "forme collection", de la "forme tendance" (qui se caractérise par une probabilité de dévalorisation), illustration convaincante à l'aide d'un travail approfondi sur Laguiole et ses couteaux.
L'ouvrage se compose de 14 chapitres répartis en quatre grandes parties : la destruction et la création de richesses, prix et formes de mise en valeur, les structures de la marchandise, et enfin, "à qui profite le passé". Pourrait-on ajouter le paysage, la nature (cf. les parcs naturels régionaux) ?
On ne résume pas un tel livre, tellement riche, ne dissimulant pas la complexité de son approche mais nous croyons pouvoir affirmer qu'il apporte beaucoup à l'analyse du fonctionnnement des médias et de la publicité : il permet en effet de relier, "unifier" des catégories et domaines / notions tels que la célébrité, la marque, la collection, le tourisme, le terroir, le patrimoine, le pays, les racines, le luxe, l'événement, le centre d'intérêt. "Le terroir c'est la France", titre le trimestriel Grand seigneur (Technikart) en été 2017. Toutes ces catégories floues sont courantes et évidentes pour les pratiques professionnelles du marketing et de la publicité. Peut-être, les auteurs gagneraient-il à prendre en compte davantage, à un niveau plus élémentaire, concrêt, le travail publicitaire et le rôle des médias, dans l'enrichissement des marchandises, les effets de marque et leur construction (capital de marque, branding), le rôle des people ("influenceurs"). Et, par conséquent, les métiers concernés, leur savoir-faire. La communication, notamment celle des collectivités locales et des régions, semble un facteur essentiel de l'enrichissement (par exemple, le magazine aquitain, le festin, toute la nouvelle aquitaine en revue). Comment prendre en compte cette contribution des médias (journalisme, native advertising) et de la publicité à l'économie, contribution savamment ignorée des calculs économétriques actuels) ?
Hors-série du Bulletin d'Espalion, juin 2017 :
patrimoine et art de vivre
Cet ouvrage éclaire et charpente des phénomènes dont on a professionnellement l'intuition pratique (sur la presse, par exemple), il permet de forger des concepts pour analyser et comprendre l'activité publicitaire et médiatique.
Il faudrait sans doute ajouter à cette description de l'enrichissemment sa dimension plus modeste qui mobilise les loisirs créatifs, le bricolage (récup, vide greniers, Do It Yourself, rénovation) que favorisent des entreprises comme leboncoin, Etsy, A Little Market, EBay. De même, pourrions-nous attribuer à cet enrichissement la prolifération de magazines (et leurs hors série) consacrés à l'histoire et au rôle du passé car, observent les auteurs, "le présent est toujours commandé par le passé" et les différentes et inégales capacités d'hériter et, notamment, à sa dimension locale (à rapprocher du tourisme, des collections, du patrimoine, du terroir, de la généalogie). Cf. Magazines français : toute une histoire. Analyser aussi le positionnement et l'échec de la chaîne de télévision Campagnes TV (2013 - 2017) qui se voulait "la chaîne où les ruraux et les urbains se retrouvent" : "Campagnes TV. Gardons les pieds sur terre !".
Ajoutons trois remarques (qui ne sont pas des objections, plutôt des questions) :
La célébration du terroir, des racines, du patrimoine, des traditions ne va peut-être pas sans risque culturel. "A la découverte du plus beau pays du monde", sous-titre le magazine Partir en France qui souligne d'ailleurs qu'il s'agit d'"un ici qui appartient à tous". Enrichissement idéologique, "Disneylandisation" ? comme dit l'anthropologue Philippe Descola (Cultures).
L'information des auteurs, par nécessité, est souvent de seconde main. C'est le drame lancinant de la sociologie de ne pouvoir parler et généraliser qu'à partir de données déjà construites, commodes, accessibles. Faute de données brutes (data ?), il faut toujours se contenter, non sans risques épistémologiques, d'analyses secondaires, de narrations.
L'univers des marques, l'observation des tendances (leur prédictibilité) se transforment avec la mise en œuvre des données et du machine learning (classifications, etc.). S'agit-il d'une nouvelle "forme de mise en valeur" ? Faudra-il bientôt parler d'une "forme data", forme incluant la connaissance pratique des prix pratiqués, de la clientèle, des consommateurs et usagers (visites, usages langagiers, etc.) ? Actuellement, cette connaissance (data science) échoue pour l'essentiel dans l'outillage des réseaux sociaux, des moteurs de recherche... autres lieux d'enrichissement (GAFAM).
Reste la chanson de George Brassens sur les "imbéciles heureux qui ont nés quelque part"...
Stefan R. Landsberger, Anchee Min, Duo Duo, Chinese Propaganda Posters, Taschen, 2015, 605 p.
1949-198l : la Chine en révolutions. L'ouvrage, dont l'objectif est documentaire et historique, réunit plusieurs centaines de reproductions d'affiches de ces trente années de changements politiques, affiches qui sont aujourd'hui recherchées par les collectionneurs.
L'ouvrage se décompose en 33 chapitres thématiques ; les textes (présentations, légendes) sont rédigés en trois langues (allemand, anglais, français) mais pas en chinois.
Que disent les affiches ?
La mobilisation politique en faveur du Parti communiste chinois. C'est une reprise en images du livre des citations de Mao Zedong, une illustration de ses célèbres slogans (les tigres en papier de l'impérialisme, etc.).
L'importance vitale d'une politique publique dans les domaines de l'hygiène, de la santé et de l'éducation : mise en avant de la réussite scolaire. A cette fin, les affiches montrent lecture et écriture à l'œuvre à toute occasion (mais on ne voit pas d'images des "journaux en grands caractères" de la révolution culturelle (dazibao, 大字报).
L'éloge de la modernisation technologique en cours (armes, machines, transports).
La critique de la division sociale et technique du travail ; ville / campagne ; hommes / femmes, civils /militaires ; travailleurs manuels / intellectuels. Les affiches exaltent la participation des femmes à l'effort productif (à travail égal, salaire égal). Elles sont représentées dans toutes sortes de métiers, en rupture avec la vision confucéenne du rôle des femmes.
La célébration de la science et de la technologie dès le plus jeune âge : importance de l'étude, de la recherche, de l'innovation. Beaucoup d'images d'enfants.
La morale sociale, civique et personnelle mise en avant dont les vertus cardinales sont la frugalité, la politesse, la solidarité, l'esprit d'initiative (self reliance). Il faut être discipliné et consciencieux, oser... Eloge de la production, bien sûr, pas de la consommation.
La place de l'armée et l'importance de la qualité des relations entre la population et l'armée, entre les officiers et les soldats...
Par nombre de ses aspects didactiques, cet ouvrage fait penser à l'esprit du Tour de la France par deux enfants (G. Bruni, Belin, Paris, 1877), manuel qui associe, pour l'école primaire, patriotisme et morale. Les visages sont souriants, heureux et fiers, les attitudes sont martiales et positives, clichés de proopagande. Beaucoup de tableaux sont édifiants, comme des images d'Epinal. Exaltation omniprésente du patriotisme, de la vigilance et de la défense des conquêtes de la Révolution.
Comment ces œuvres s'intègrent-elles dans l'iconographie traditionnelle chinoise ? Dans de nombreuses affiches, on remarque des traits issus des cultures traditionnelles (costumes, instruments de musique, etc.).
Le livre fait ressortir l'omniprésence de Mao Zedong (cf. Marketing politique tous-azimuts : Mao dans la révolution culturelle) ; culte de la personnalité, idolâtrie ? La couleur rouge domine cette somme ; elle est en Chine d'abord le symbole chinois du bonheur que s'approprie la Révolution : les Gardes Rouge chantaient "l'Orient est rouge", 东方 红.
Ces images de propagande datent d'avant les mass-média audio-visuels, d'avant le Web, d'avant le smartphone... L'Etat pouvait alors espérer maîtriser complètement les dispositifs de propagande totale, non seulement les contenus (création) mais aussi la production industrielle (impression) et la distribution nationale.
Les Chinois d'aujourd'hui ont pour une grande partie été élevés, socialisés par cette imagerie, ces valeurs. Elles disent l'inconscient de la société chinoise, refoulé ou pas. La société chinoise actuelle, puissance mondiale, scientifique, militaire, vient de là, émerge de ces images. Gardons-nous de toute condescendance et n'oublions pas que la Chine émergeait alors d'une longue période d'invasions et d'agressions coloniales et impérialistes.
Ouvrage d'histoire politique d'un média de la politique, la conception du livre des éditions Taschen privilégie une approche esthétique (histoire de l'art). Dommage qu'il n'y ait pas d'index thématique. Dommage aussi qu'il n'y ait pas davantage d'analyses, d'explications indispensables à une lecture historique et politique des images.
Comment les images, d'abord servent la révolution et la desservent aussi, finalement. Quelle valeur politique faut-il accorder à ce que l'on appelera "l'appel des images" ? Où finit l'éduction, où commence la démagogie ?
Tom Roston, I Lost it at the Video Store. A Filmmakers' Oral History of a Vanished Era, 2015, $9,81 (eBook), illustré de photos noir et blanc
Les boutiques de location de vidéo furent, pour les cinéastes et cinéphiles de tous âges, des espaces de découvertes et d'apprentissage, elles ont connu leurs heures de gloire durant les années 1980-1990, celles du VHS avant celles du DVD.
Ce livre est une apologie nostalgique des boutiques de quartier, "mom-and-pop video stores", antres où l'on louait des films, où s'effectuait la lente maturation des choix, avec les files d'attente pour louer les films les plus récents. Où les passionnés traînaient des heures, échangeant avec les vendeurs, eux-même passsionés. Des lieux de socialisation cinématographique. Un peu comme Strand pour les livres d'occasion, écrira l'auteur dans le New York Times (article de 2014, repris en fin d'ouvrage, "Passing of a Videostore and a Downtown Esthetic").
L'auteur, journaliste spécialisé dans le cinéma (Premiere, LA Times, NY Times, Hollywood Reporter, etc.), fait partager aux lecteurs sa nostalgie. Car non seulement les boutiques ont disparu mais aussi les chaînes de commerce de masse qui les avaient menées au dépôt de bilan. Blockbuster, ouvert en 1985, a fermé en janvier 2014 : du DVD à la VOD, la dématérialisation de la distribution de la vidéo s'accomplit, tout comme s'accomplit maintenant celle du livre. Toute transformation des médias s'accompagne d'une transformation de l'urbanisme commercial. Ainsi de la disparition des librairies : Barnes & Noble ferme ses magasins hors campus universitaires et Borders a déposé son bilan. "Dernières séances", les cinémas de quartier aussi ont presque tous fermé... Restent encore les distributeurs automatiques de DVD Redbox qui se veut "Americas's destination" (cf.infra). Mais l'automate est sans âme. Le passage de la presse au numérique entraînera la fin des magasins de presse, comme la musique en ligne entraîna celle des disquaires ... Inévitable nostalgie générationnelle que ne connaissent pas les Millenials. Charles Baudelaire déjà : "(la forme d'une ville // Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel)".
Revenons au livre de Tom Roston. Il s'agit d'histoire orale, une histoire construite à partir d'entretiens réalisés avec une vingtaine de cinéastes, interviews découpées, analysées en fines tranches, par thèmes : Quentin Tarantino, Kevin Smith, Luc Besson, David O. Russell, Larry Estes, Allison Anders, Ira Deutchman, John Pierson, Joe Swanberg, Darren Aronofsky, Nicole Holofcener, Richard Gladstein... tous ont leur mot à dire sur la boutique de location de vidéo d'autrefois (beaucoup y ont travaillé), sur les productions de l'époque et sur le modèle économique des films tournés pour la vidéo, films à petits budgets, innovants souvent.
La cassette vidéo VHS et le magnétoscope firent une place primordiale au cinéma indépendant dont elles favorisèrent le développement : il fallait à tout prix meubler les rayons des boutiques de location (Ted Hope : "There wouldn't be an American independent film business unless there had been a scarcity of content available for the American video shelf. Period". Ira Deutchman parle à propos de cette époque d'une "independent bubble". L'ouvrage évoque "Reservoir Dogs" (Quentin Tarantino, 1992), "Sex, Lies, and Videotape" (Steven Soderbergh, 1989), "Pulp Fiction" (Quentin Tarantino, 1994), entre autres... Sur les rayons, ce cinéma rejoint les films d'horreur, le porno, les films de série B et d'art et d'essai (highbrow art films).
Le cinéma en VHS, regardé sur écran de télévision a provoqué une nouvelle sensibilité des cinéastes et des cinéphiles. Sensibilisation au montage, au gros plan : répétition, arrêts sur images, ralentis pour analyser, comprendre, se délecter, apprendre. Le cinéma chez soi, sur petit écran, au lieu du grand écran en salles. La vidéo comme école de perception. Sensibilisation à l'histoire du cinéma aussi : "What video stores and the proliferation of videos did was to democratize access to movies and to film history", dit un acteur à l'auteur. La cassette suscitera la collection. Penser à la fin de Walkman à cassette (2010).
Aujourd'hui, le streaming etNetflix (qui commença avec le DVD) construisent un nouveau goût cinématographique, sans boutique, sans relation matérielle à l'étui et à sa jacquette ("And there was the tactile nature of the whole experience" (Nicole Holofcener). Cinéma chez soi. Changement social, changement culturel profond. Laissons à Quentin Tarantino le mot de la fin : "Progress is not leaving the house? That's progress? I like eating at home, but I like eating in a restaurant, too, even though I have a kitchen at home". Le streaming est certes une technologie et un modèle économique mais il représente aussi un facteur de changement social renforçant l'assignation à domicile que provoque le passage de nombreuses activités au numérique : commerce, livraisons, administration, banque, documentation, éducation...
Marta Caraion (sous la direction), Usages de l'objet. Littérature, histoire, arts et techniques. XIX-XXe siècles, Paris, Editions Champ Vallon, 2014, 278 p.
Prendre "le parti des choses" (Francis Ponge), entrer dans la littérature et l'histoire par les objets, fait assurément voir le monde autrement. D'abord en rappelant à quel point l'économie industrielle produit une pléthore d'objets. Sociétés du fétichisme des marchandises (Karl Marx) et de la reproductibilité (Walter Benjamin), les objets sont partout, pour faire (outils), pour décorer, distinguer, fantasmer. La propriété n'est-elle pas ce que l'on possède et ce qui nous définit, et finit par nous posséder ?
En seize contributions, l'ouvrage saisit les usages des objets sous des angles différents : le roman-feuilleton, le roman policier, la poésie, le voyage et les souvenirs, les expositions, les collections, les natures mortes photographiques, les plantes d'appartements, les aquariums, les trophées coloniaux, le commerce (grands magasins)... Les références classiques abondent (Baudelaire, Balzac, Gauthier, Zola, Ponge, Delille, Pérec, Valéry, Simmel) ainsi que la littérature française contemporaine (Pérec, Toussaint, Houellebecq, Le Clézio, Modiano, Quignard). Plus inatttendus et précieux, les développements sur les expositions universelles, sur l'exotisme et sur les "sciences" de l'oppression (cf. l'anthropologie et ses outils de pseudo-mesure, les trophées coloniaux).
Les objets dont parlent ces études sont des objets isolés. L'ouvrage nous laisse bien sûr aux portes des objets connectés et connectants, de l'Internet des objets, de la personnalisation calculée et programmée (data), distinction à la chaîne. L'ouvrage nous laisse aussi trop loin peut-être de l'Encyclopédie et du Larousse, des planches et des objets techniques (objets pour faire des objets). Peu d'allusions et de développements sur les catalogues et les dictionnaires, où se mêlent et se classent "les mots et les choses". Car il n'y a pas d'objets, de choses sans mots. Et peu de choses sans marque sans quoi elles ne se démarqueraient pas.
Partout dans l'ouvrage, court la critique de la matérialité (spiritualité), de la quotidienneté (événement) et de l'utilité (gratuité) qui distinguent les œuvres littéraires et artistiques des œuvres courantes. La critique de la publicité est constante : invasion des objets achetés, achetables (harcélement, tyrannie, désir, "appel publicitaire"). La hiérarchie des objets est socialement construite : les cadeaux, le photographiable, le mémorable et le collectionnable font l'objet de stratégies d'affiliation et de distinction que la publicité reprend à son compte et renforce mais qu'elle n'invente pas. Dans l'activité publicitaire, il y a des objets mais aussi des sujets consommateurs d'objets et de mots.
Ouvrage collectif au meilleur sens du terme : les contributions, pluridisciplinaires, se croisent, se réfléchissent et se complètent, servies par une introduction éclairante. Du point de vue du marketing, cet ouvrage invite à mieux concevoir une socianalyse de la consommation et des équipements (prix, design, etc.), de l'habitation qui les abrite.
Delphine Serre coordonne le numéro de Actes de la recherche en sciences sociales, N°191-192, 2012/1-2 consacré aux légitimités culturelles. Elle l'ouvre par un article de cadrage intitulé "Le capital culturel dans tous ses états" (pp. 4-13).
Cette notion sociologique construite par Pierre Bourdieu dans les années 1970 reste peu utilisée directement par les sciences des médias pourtant avides d'outils de description et d'analyse sociologique (i.e. ciblage). Elle est souvent réduite à sa forme scolaire (niveau d'études, nombre d'année d'études) vers quoi l'attirent la notion économique de capital humain et l'économie de l'éducation.
Bourdieu distinguait trois états du capital culturel : objectivé (visible dans des objets accumulés, livres, disques, tableaux, collections, partitions, etc.), incorporé (gestes, doigtés, tours de main, maîtrise langagière, etc.), certifié (institutionnalisé, diplôme reconnu, légitimant). Plus tard, Bourdieu considérera le capital culturel comme une dimension du capital informationnel (1991).
Des questions difficiles naissent de la notion de capital culturel dès que l'on veut l'utiliser hors labo : celle de la conversion d'un état dans un autre (certifier un capital corporel, incorporer un capital objectivé, etc.) et celle de la transmission (le droit et le métier d'hériter, que le numérique complique : qui héritera des librairies de eBooks et de iTunes ?). C'est pourquoi l'évaluation du capital culturel et de sa légitimité repose essentiellement sur des enquêtes ethnographiques. Dans ce domaine, les enquêtes quantitatives auxquelles se fient les études média sont souvent promptes à simplifier pour compter à tout prix.
Les articles réunis dans ce numéro d'Actes illustrent différentes approches méthodologiques du capital culturel et de sa légitimation..
Que faire du capital culturel pour comprendre et analyser les médias ? Sans doute est-ce une variable essentielle de l'explication des consommations média ; toutefois, dans le meilleur des cas les études de référence s'en tiennent à exploiter le diplôme, ignorant les pratiques, réduites à des déclarations. Les données produites par les médias numériques pourraient vivifier les analyses du capital culturel : analyses des recherches effectuées sur les moteurs de recherche, suivi du marketing comportemental (suite des actions aboutissant à une transformation, click, achat, etc). L'étude des comportements observables sur le champ des réseaux sociaux reconstituerait avantageusement "l'anatomie du goût" et l'enrichiraient : que peut-on faire, par exemple, de la notion d'engagement, telle que l'exploite le marketing ?
Il serait sans doute fécond de rapprocher l'évolution de la notion de capital culturel de la dynamique nouvelle lancée par les réseaux sociaux (la formation universitaire joue un grand rôle dans la timeline affichée sur Facebook, réseau lui-même issu de la vie universitaire américaine - Harvard Business School). "Groups for School" ouvert en avril 2012 aux Etats-Unis par Facebook, apparaît comme une contribution à la mise en avant du capital culturel : les universités sont gérées comme des marques (stratégies de distinction, etc.).
Quid des formes nouvelles du capital culturel objectivé (livres numériques, musique en fichier) tous objets invisibles ? Quid des forme de capital culturel incorporé assurant la gestion de la réputation (dite, pour l'occasion, e-reputation) et exploitées par le marché de l'emploi (chasseurs de têtes, ressources humaines). La gestion de sa propre image, jusqu'à présent réduite aux techniques du corps, a pris une ampleur et des formes nouvelles.
Les réseaux sociaux professionnels (Viadeo, LinkedIn) illustrent des "savoir-faire relationnels", une sociabilité amicale ou professionnelle difficilement certifiables (p. 10).
D'une manière générale, quels types d'habitus sont inculqués par ces nouveaux outils d'accumulation de capital culturele et social, donc de capital symbolique ?
On ne peut que souhaiter que la sociologie de la culture se tourne vers ces nouveaux objets de recherche issus du développement du Web et de la téléphonie mobile.