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mercredi 25 février 2026

César et la Gaule : questions et réponses d'un historien archéologue

Michel Redde, La Gaule devant César. Ce que révèle l'archéologie, Paris, Les Belles Lettres, 2025, Bibliogr., Indices (Noms propres, Noms de peuples, Noms de lieux, Sources antiques, Notabilia), 290 p.

Voici un excellent livre d'histoire (à l'exclusion de la  couverture !) qui donne à revoir, à repenser l'histoire de Jules César en Gaule ou plutôt de la Gaule telle que pouvait l'envisager Juels César.
Le travail de Michel Redde (normalien, qui a dirigé les fouilles franco-allemndes d'Alésia), est parfait, démontant tous les éléments des grandes batailles, démontrant les avantages, montrant les raisons des échecs. Le lecteur comprend les stratégies mises en oeuvre,  l'archéologie aidant souvent beaucoup. 
Jules César s'enrichit en Gaule dont il fit piller les villes. Mais,"Pour César, c'était d'abord la gloire et le pouvoir à Rome qui comptaient, la Gaule n'en fut que l'occasion". Ainsi l'auteur conclut-il ce remarquable travail, laissant à chaque lecteur et lectrice "la liberté de choisir le portrait de Vercingétorix qui lui convient le mieux", mais le portrait final qu'en dresse César est clair (cf. les passifs) : "eo duces producuntur, Vercingetorix deditur, arma proiciuntur".
 
Voici un livre remarquable qui fait appel à une "archéologie moderne" ; la chronologie est impeccable, la géographie également, tout est conduit pour distinguer le certain, l'improbable, le faux. Un régal épistémologique. Les traces matérielles qui subsistent de la guerre que menaient Jules César et les Gaulois de la Gaule aux longs cheveux (gallia comata) sont examinées dans le détail. L'historien reprend le récit de Jules César (et les résultats des fouilles menées par Napoléon III qui publia en 1866 L'histoire de Jules César) pour "proposer un cadre conceptuel reformulé" en attendant que l'archéologie fasse ultérieurement -peut-être- connaître d'autres voies, d'autres interprétations. Car l'archéologie, rappelle l'auteur, est désormais "une science autonome qui s'intéresse au paysage, à l'occupation du sol, au climat" : l'analyse des sources matérielles donne à comprendre de mieux en mieux ce que l'on enseigne parfois très approximativement comme les débuts de l'histoire de France.

lundi 2 décembre 2019

Des artisans du texte en Egypte ancienne


Chloé Ragazzoli, Scribes. Les artisans du texte en Egypte ancienne, Paris, 2019, Les Belles Lettres, 710 p. , Chronologie, Inventaire des manuscrits de miscellanées sur papyrus connus, Table des figures, Index divers (Toponymes et ethnonymes, Divinités, Anthroponymes, Chapelles de tombes, Expressions et mots égyptiens commentés, Titres égyptiens, Res notabiles, Principales sources textuelles traduites).
Préface de Christian Jacob.

C'est un ouvrage de référence, un ouvrage fort savant de recherche égyptologique qui porte sur les scribes. Il reprend le texte d'une thèse soutenue en 2011. Le scribe est en effet incontournable dans la culture égyptienne, à la fois rouage administratif et passeur de la culture lettrée. L'auteur veut redonner au scribe son "autonomie de pensée et de culture". Pour cela, elle rouvre le dossier "en prenant au sérieux ce que les scribes disent et ce qu'ils font". La période de référence s'étend du quinzième au dixième siècle avant notre ère, le Nouvel Empire avec Hatchepsout, Thoutmosis III, Akhénaton, Toutânkhamon ou Ramsès II. C'est une époque de conquête, le royaume s'étend.
L'écriture du scribe est le hiératique, une simplification courante des signes hiéroglyphiques ("écriture monumentale") ; c'est ainsi que sont composés les textes officiels, textes de droit, de savoir et de littérature qui assurent aux scribes un rôle de "contrôleur et de courroies de transmission de l'Etat égyptien". Ce savoir et ce savoir-faire pratique font d'eux une "élite intermédiaire au sens large", les hiéroglyphes étant beaucoup plus rares. L'auteur prend comme source essentielle de son travail les Late Egyptian Miscellanies (1295-1069 avant notre ère) avec les documents d'auto-présentations funéraires (tombes privées) et les inscriptions laissées par les visiteurs des monuments (graffiti, ostraca, etc.).

A cette époque, "l'écriture demeure une corvée" : le travail d'écriture relève des scribes qui en ont le quasi-monopole et assurent le travail de l'Etat et de son administration. Dirigé par le vizir, l'Etat administratif (justice, ressources royales, armée et temples) gère l'économie et l'appareil idéologique de l'Etat : l'inventaire des biens, la collecte des impôts, la surface agricole, la production sont au coeur du travail bureaucratique des scribes. Et c'est ce travail que prend pour objet l'auteur, ou plus exactement, celui de "monde social" des scribes, notion qu'elle emprunte aux travaux de Anselm L. Strauss sur le "monde social". Enfin, notons que Chloé Ragazzoli ne s'en tient pas au strict contenu des miscellanées, à leur épistolarité, elle les examine plus largement pour en dégager "une machine à faire des livres". En fait, son travail conduit le lecteur de la matérialité de l'écriture à la religion des scribes, et donc à une réflexion sur les outils qui permettent l'élaboration d'une pensée abstraite égyptienne, qui, comme l'écrit l'auteur, donne naissance à "une archéologie des savoirs théoriques et pratiques du scribe".

Il s'agit par conséquent d'un vaste ouvrage, remarquablement illustré où les croquis, les représentations n'ont pas pour objet de faire beau mais de faire comprendre, de mettre en lumière ; le livre est parfaitement composé pour donner à comprendre le travail des scribes et le "monde des invisibles", leur monde social comme l'évoque Christian Jacob dans sa préface. Chloé Ragazzoli lit le travail des scribes sérieusement, rigoureusement, et elle fournit une contribution importante à la recherche égyptologique, d'une part, et à l'histoire des cultures, d'autre part.
Les scribes font appel à d'autres outils intellectuels que ne le feront les Grecs, l'auteur parle des "images-concepts" qui constituent les "catégories épistémiques de la pensée égyptienne" de cette époque. En conclusion, l'auteur note modestement que les notions d'office et de fonction sont omniprésentes dans l'activité des scribes. Mais, quel était le véritable pouvoir des scribes, quelle était leur place ? Pouvoir administratif et institutionnel des activités, certes, mais pouvoir culturel aussi car, comme l'évoque Chloé Ragazzoli, ces miscellanées constituent une véritable machine à lire et à écrire, ils sont plus que des ensembles de textes et constituent également un véritable outil de production littéraire, la "miscellanéité".
Les scribes s'avèrent des acteurs d'un monde lettré que ce travail examine minutieusement, allant des opérations cognitives au contenu littéraire qu'elles régissent. Superbe travail que cette thèse, minutieuse et globalisante qui redonne vie à une époque pour l'essentiel méconnue. Et le livre se lit aisément, il est clair, habilement documenté, bien construit. Même si l'on n'est pas spécialiste, et c'est mon cas, il est passionnant et riche en suggestions pour d'autres domaines de la sociologie de la culture.