Une année, parmi bien d'autres : banale ou exceptionnelle ?
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Antoine Compagnon, *1966, année mirifique*, Editions Gallimard, 2026, 532
p., Index nominum, Bibliogr., 26.5€
1966 : pourquoi cette année serait-elle éto...
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samedi 24 décembre 2016
Bourdieu : sociologue de son temps, dans son temps
Pierre Bourdieu, Sociologie générale, Volume 2, Cours au Collège de France 1983-1986, Paris, 2016, Editions du Seuil, 1214 p., Index des noms, index des notions, 35 €. En fin d'ouvrage, on trouvera les résumés des cours et une "situation du deuxième volume du cours... dans son époque et dans l'œuvre de Pierre Bourdieu" par Julien Duval.
Voici la suite des cours de Pierre Bourdieu au Collège de France. Le Volume 1 (cours de 1981-1983) a été publié en fin d'année 2015 (cf. une sociologie du destin). La structure de ce volume, correspond à une séparation plus ou moins nette du cours en deux heures : la première, une "leçon", est plutôt théorique, la seconde, dite séminaire, est consacrée à l'exposé de recherches en cours, à des études de cas.
Ce volume semble laisser passer davantage d'oral que le premier volume et l'on perçoit dans le texte l'ironie, l'humour et la bonhomie aussi de Bourdieu, une certaine anxiété, un certain plaisir de jouer avec les mots, de jongler avec sa formidable érudition (il se délecte du grec ancien). Ces transcriptions donnent de Bourdieu une image plus sympathique, plus inquiète, moins dogmatique que ses livres et, a fortiori, que ses articles. Autant que dans sa rigueur scrupuleuse, sourcilleuse presque, la personnalité de Pierre Bourdieu se révèle dans la manière, le ton, l'abondance et la diversité des références, les détours, les digressions...
Les lecteurs, qu'ils soient nouveaux lecteurs ou fans endurcis, peuvent entrer dans ce volume de plusieurs manières : par l'un ou l'autre des index, par la table des matières, par le cours de tel ou tel jour, ou, tout bonnement, en feuilletant au hasard, y entrer comme un âne dans un moulin. Serendipity sociologique qui laisse oublier l'aspect didactique !
Ce second tome est essentiellement consacré aux différentes formes de capital et notamment aux trois états du capital culturel ; de cette notion, Pierre Bourdieu propose de passer à celle plus effficace de capital informationnel, "capital d'informations structurées et structurantes", capital stocké dans la mémoire ou dans les dispositions culturelles et qui structure toute acquisition ultérieure. Formes du capital qui permettent d'enrichir les analyses purement économiques du capital, dont celle de Karl Marx.
Plus encore que dans le Volume 1 de cette "sociologie générale", Pierre Bourdieu s'avère d'abord philosophe. Tradition française depuis Emile Durkheim, Raymond Aron (mais Auguste Conte était mathématicien, Gabriel Tarde, juriste). L'index des noms le confirme : Jean-Paul Sartre, Hegel, Heidegger, Husserl, les philosophes sont cités abondamment, en revanche, Auguste Conte, Gabriel Tarde ne le sont pas du tout...
Le sociologue Bourdieu est de son temps, dans son temps : cela se voit et donne parfois un air vieilli à l'ouvrage. Il a fallu à ceux qui ont établi cette excellente édition (Patrick Champagne, Julien Duval) ajouter des notes de bas de page pour expliquer les allusions (journalistes, essayistes, politiciens français oubliés qui firent autrefois la une de télé7Jours ou d'un quelconque 20 heures... Vanitas vanitatum !). Pierre Bourdieu souligne les difficultés épistémologiques qu'implique l'inscription de la sociologie dans les débats de son époque : "les sciences de la nature ne connaissent pas cette difficulté : elles n'ont pas à compter avec l'usage que font les planètes de leur discours" (p. 1069).
Dans son cours du 26 avril 1984, il termine par une remarque sybilline à propos du pouvoir : "le temps ne s'accumule pas. Il aurait fallu le dire en commençant ; c'est un axiome" (p. 321). Le pouvoir prend du temps... on pourrait ajouter une forme moins visible du temps : des asssistants de toute sorte, des avantages de toute sorte (transports, secrétariat).
"Penser le trivial" : cela semble être un des objectifs de la sociologie de Pierre Bourdieu, ou plutôt de démasquer du sociologique derrière le trivial. L'ouvrage expose le système dans toute son ampleur en en montrant son efficacité explicative générale dans les détails, mobilisant des outils particuliers, adaptés à des cas particuliers. Comment travailler les textes de Pierre Bourdieu sans devenir un de ses "prédicants" (le mot est de lui) ? Il faut résister à la séduction de son style, de son architecture conceptuelle, au risque que fait courir une éventuelle affinité partielle des habitus.
La dernière phrase lu livre "j'ai essayé de dire vite et mal ce que je voulais dire" doit être retournée : il le dit très bien et lentement.
dimanche 8 février 2015
RATP : quand la publicité prend le métro et le bus

"Quand la pub nous transporte. 65 ans de publicité de la RATP", Paris, Cherche Midi, 2014, chronologie des campagnes, 160 p.
L'essentiel du livre est dans les photos, dans les reproductions des affiches des campagnes publicitaires. Le montage y a ajouté des photos du métro, des citations des commentaires et des explications.
Livre d'histoire d'un réseau social ancien qui couvre toute la région parisienne, répète insensiblement ses messages au cours de la semaine, touche toutes les catégories sociales actives. A la différence d'autres médias, la publicité, ici, ne dérange pas, n'interrompt pas. Elle interpelle en silence, tout en clins d'œil, humour et tendresse...
"Le métro, c'est Paris", c'est la ville, c'est la vie. Et Paris, c'est le métro. Bien plus que les monuments historiques ou les grandes places commerciales, le métro décline l'identité d'une société, de ses manières de vivre la ville, la politesse (cf. Tokyo). Pour les touristes, étrangers ou provinciaux, le métro, le bus, c'est le moment formidable où ils ne sont plus des touristes mais des parisiens parmi la foule des parisiens les plus actifs : au lieu d'être prisonniers de cars qui les baladent d'embouteillage en sites dits "touristiques", ils vivent alors Paris en direct.
Le métro et les bus "irriguent" la vie parisienne, souligne Isabelle Ockrent, "directrice de la communication et de la marque RATP". Le réseau est dense, ancien, donc bien intégré dans la ville quotidienne. Son graphe est aussi un habitus car ses utilisateurs sont fidèles et réguliers.
La RATP est une marque aussi. A ce titre, elle connote plutôt qu'elle ne dénote : RATP veut dire Paris et métro. C'est la marque de Paris. Peu de réseaux de transports ont une telle image, qu'exploitent les campagnes publicitaires, image poétique, romantique des rencontres, sérendipité ("un bout de chemin ensemble"), image d'efficacité (ponctualité garantie), image sociale (travail, école). Le nom des stations est ancré dans les mots de la marque : ainsi Louis Aragon, pour suggérer Paris évoque-il "Une chanson qu'on dit sous le métro Barbès // Et qui change à l'Etoile et descend à Jasmin" (Le paysan de Paris chante, 1943). Aujourd'hui, les Parisiens se définissent par leurs lignes de bus et de métro : socio-démo-métro ! Données élémentaires de la vie parisienne !
Les campagnes que l'ouvrage a sélectionnées mettent en avant les nouveaux services mais aussi le rôle de ces transports en commun dans la vie sociale, dans l'économie : on s'y moque des malheureux automobilistes chèrement embouteillés, on rappelle que la RATP lutte contre la pollution de l'eau et de l'air. La RATP, deuxième voiture ? Pourquoi pas la première, voire la seule ? Belle campagne, cause commune de tous les habitants de l'Ile-de-France, et qui pourrait aller plus loin...
Aujourd'hui, les applis, les données recueillies vont changer, enrichir le service de transport et la capacité de communication de la marque RATP avec ses clients, d'autant que l'interactivité est au bout des écrans et des smartphones.
Les reproductions d'affiches et photos en noir et blanc parlent avec nostalgie d'une ville moins peuplée, moins stressante, nostalgie des places au nom de fleurs, des excursions... Tendresse urbaine : comment la retrouver ?
mardi 6 décembre 2011
En un clin d'oeil : le montage infini
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Walter Murch, In the Blink of an Eye. A Perspective on Film Editing, 2d Edition, Los Angeles, Silman-James-Press, 148 p., 1995-2001, 13,95 $. Foreword by Francis Coppola.
Walter Murch, In the Blink of an Eye. A Perspective on Film Editing, 2d Edition, Los Angeles, Silman-James-Press, 148 p., 1995-2001, 13,95 $. Foreword by Francis Coppola.
Ce petit livre regoupe une quinzaine de conférences et articles de l’un des meilleurs spécialistes du montage (editing), suivis d’une longue postface consacrée au montage numérique. A Walter Murch, on doit le montage de “Apocalypse Now” (direction Coppola, 1979), de “The English Patient” (direction Minghella, 1966), “The Godfather III” (direction Coppola), il a aussi remixé “American Grafitti” (direction Georges Lucas, 1973). Expert indiscuté.
En plus d’une vision enchantée de la magie du montage, ces textes constituent, par petites touches, un manuel d’histoire économique du cinéma. Walter Murch fait bien percevoir la logique économique du passage au tout numérique, et d’abord la complexité de la période de transition qui s’achève actuellement (cf. Adieu 35).
Beaucoup de notations sur l'esthétique du cinéma et la division du travail ("mass intimacy"). Les relations réalisateur / montage sont exposées avec finesse (“it is necessary to create a barrier, a cellular wall between shouting and editing”).
Beaucoup de notations sur l'esthétique du cinéma et la division du travail ("mass intimacy"). Les relations réalisateur / montage sont exposées avec finesse (“it is necessary to create a barrier, a cellular wall between shouting and editing”).
Plus profondément, Murch souligne l’homologie entre ce que recherche le monteur et la créativité inattendue (serendipity) née de rencontres fortuites, de plans inattendus. (p. 46). L’infrastructure commune à tout média numérique se déploie de chapitre en chapitre : l’infinie décomposition des contenus (une image est comme un mot, mais infiniment plus riche - écart qui mesure la distance entre lexical à tout faire et sémantique non formalisable). “You may not be able to articulate what you want, but you can recognize it when you see it”. Vanité de la revendication de "savoir absolu" des vendeurs de moteurs de recherche.
Murch décrit le film comme Freud décrit le travail du rêve (déplacement, condensation, etc.). Les coups d'oeil jetés sur les choses, les paysages, les gens lui semblent autant de montages (cuts) ; de gros plans en montage (cut), Walter Murch croit deviner "la nature acrobatique de la pensée même".
Tout petit livre, beaucoup de suggestions, d'idées à poursuivre, d'intuitions... Un grand professionnel.
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dimanche 21 août 2011
Media Makeover
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Alisa Miller, Media Makeover: Improving the News One Click at a Time, Kindle Edition, Notes, $2,99
Voici un ouvrage publié par Amazon dans sa nouvelle collection de mini ouvrages, Kindle Singles.
L'auteure propose, ni plus ni moins, de changer les médias de fond en comble (makeover), en modifiant notre régime alimentaire en matière d'information. C'est aussi l'objectif du site Media Makeover Project.
L'ouvrage commence par un diagnostic situant des problèmes clés, les "news nutrition facts" : agenda setting / cutting, fragmentation des supports, inégalités devant l'information, etc. Ensuite, elle rédige l'ordonnance et recommande des outils, des méthodes pour que notre information soit plus objective, davantage centrée sur les choses importantes de nos vies et moins sur le divertissement et les faits divers, davantage sur l'international et l'économie et moins sur le sport et le people. S'en suit la mise en question de la personnalisation, de la soumission aux moteurs de recherche et aux médias sociaux pour établir la pertinence d'une information. Il vaut mieux ne pas trouver que ce que l'on cherche : apologie convenue de la serendipity, alors que celle-ci n'est sans doute que la personnalisation des autres (journalistes, experts, amis, etc.).
Quelques remèdes pour que les citoyens s'informent mieux :
Alisa Miller, Media Makeover: Improving the News One Click at a Time, Kindle Edition, Notes, $2,99
Voici un ouvrage publié par Amazon dans sa nouvelle collection de mini ouvrages, Kindle Singles.
L'auteure propose, ni plus ni moins, de changer les médias de fond en comble (makeover), en modifiant notre régime alimentaire en matière d'information. C'est aussi l'objectif du site Media Makeover Project.
L'ouvrage commence par un diagnostic situant des problèmes clés, les "news nutrition facts" : agenda setting / cutting, fragmentation des supports, inégalités devant l'information, etc. Ensuite, elle rédige l'ordonnance et recommande des outils, des méthodes pour que notre information soit plus objective, davantage centrée sur les choses importantes de nos vies et moins sur le divertissement et les faits divers, davantage sur l'international et l'économie et moins sur le sport et le people. S'en suit la mise en question de la personnalisation, de la soumission aux moteurs de recherche et aux médias sociaux pour établir la pertinence d'une information. Il vaut mieux ne pas trouver que ce que l'on cherche : apologie convenue de la serendipity, alors que celle-ci n'est sans doute que la personnalisation des autres (journalistes, experts, amis, etc.).
Quelques remèdes pour que les citoyens s'informent mieux :
| "Couverture" du Kindle Single lue sur un Kindle |
- newsmap (mais newsmap ne fait que configurer autrement les données de Google News).
- SEED d'AOL (content farm avec crowd sourcing).
- News.me
- Media Cloud
- NewsTrust.net
- On ne perçoit pas le modèle économique de ces recommandations plus ou moins stratégiques pour la presse (rien sur la publicité et ses outils), rien sur la gratuité et sur ce que sont prêts à payer les lecteurs.
- L'auteur semble oublier que la compétence nécessaire à la formation des citoyens relève d'abord de l'éducation, celle que les parents et l'école inculquent. Sans cette base, les médias ne peuvent qu'égratigner les difficultés évoquées ; quand ils interviennent, tout est déjà joué et notamment les habitudes "alimentaires" en matière d'information. L'offre média tombe alors dans le schéma bien connu de "la reproduction". Exemple : l'incompréhension par le public américain de l'état du monde ("Report Card: What We Know", situé vers 47% de l'ouvrage N.B. il n'y a pas de pagination pour cet ouvrage qui n'a pas d'antécédent papier).
- Pas d'interrogation sur la valeur des sources utilisées, alors que beaucoup émanent d'enquêtes déclaratives ; aucun regard épistémologique.
Un mot sur le format Kindle Single. Il s'avère agréable, efficace et trouve parfaitement sa place dans l'offre d'essais. Il peut contribuer à limiter le délayage, abondant dans ce domaine. Les graphiques passent bien malgré l'absence de couleur. Quelques typos. Les notes en fin de volume sont précises et commodes, mais les hyperliens vers le Web nous ramènent vers 1994 !
Concluons : un livre efficace pour se mettre en tête les thèmes essentiels débattus à propos de l'information et du journalisme. Plutôt conformiste : l'auteure ne doute pas un instant du journalisme.
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Libellés :
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