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mercredi 17 octobre 2018

Vu d'Asie : l'histoire de la cartographie


Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès, Le Monde vu d'Asie. Une histoire cartographique, Paris, Seuil, 2018, 192 p., bibliogr., 35 €

Voir le monde d'ailleurs, voir le monde comme le regardent et l'imaginent les autres, il n'y a rien de tel pour l'hygiène intellectuel, pour se soigner de l'ethnocentrisme endémique. Mieux peut-être que les voyages, les cartes nous déshabituent de notre vision du monde, cette façon dont on le regarde : (Weltanschauung), que l'on croit brute ("pure") alors qu'elle est tellement biaisée par notre culture géographique d'origine. Comment, au cours de son histoire, l'Asie a-t-elle vu le monde, comment a-t-elle imaginé l'Europe ?

Cette exposition et le livre qui la reprend et la commente répondent à ces deux question. Elles rebattent les cartes pour décentrer notre vision du monde, notre représentation, tellement axées sur l'Europe, quand ce n'est pas seulement sur l'hexagone. De plus, cette vision, cette géographie ont une histoire, que nous racontent les cartes, établies à différentes époques, selon diverses perspectives. Une carte est un ensemble de catégorisations géographiques. Voici le monde vu d'Asie (Chine, Corée, Inde, Japon, Viet Nam, etc.). Il faut un peu de sinocentrisme - par exemple - pour mieux percevoir l'européocentrisme.
D'abord,  Pierre Singaravélou et Fabrice Argounès présentent un monde dont le centre est l'Himalaya puis ils traitent de "l'empire du milieu" (Zhong Guo, 中国, pays du centre, du milieu). Puis "Tian xia quan tu" (天下全图), la "carte du monde qui se trouve sous le ciel", carte des itinéraires connus à un moment donné. De là, l'ouvrage passe à "l'invention d'un continent", l'Asie, par les moines et les  navigateurs asiatiques. Puis, évoquant le décentrement, les auteurs soulignent le rôle essentiel de Matteo Ricci (1552-1610), jésuite européen formidable, qui remit la Chine au centre de la "grande carte des dix mille pays" et, prudent, entreprit un "métissage cartographique", mêlant connaissances asiatiques et européennes.

Ce travail rappelle que les cartes peuvent avoir d'autres médias, d'autres supports matériels que le papier (carte / carton) : l'Asie a eu recours aux éventails, à la porcelaine, aux paravents, aux étoffes (soie)... Ce qui rappelle que la carte est aussi spectacle ; esthétique, elle est décor en même temps qu'outil de pouvoir, de conquête, d'administration. La carte déjà apparaît dès cette époque comme un outil de décision, un outil stratégique (cf. que l'on pense au rôle essentiel du cartographe Bacler D'Albe dans les campagnes militaires napoléoniennes, aux cartes d'état-major au 800 000°). Une carte c'est un plan, c'est de l'avenir, une représentation des possibles, l'objectivation d'anticipations. Christian Jacob, dans son ouvrage consacré à "l'empire des cartes" (cf. infra), évoque la "lecture cartographique comme construction" et les voyages imaginaires et le constat, non moins imaginaire, "je suis ici"...

Le Monde vu d'Asie est un très beau livre aussi, assurément. Les cartes sont annotées, expliquées. Cette variation géographique constitue une invitation au voyage et à la rêverie. Bien sûr, Le monde vu d'Asie remet l'occident à sa place, place nécessairement plus modeste qu'avant. Toute nouvelle représentation du monde, qui s'ajoute aux précédentes, induit une réforme de l'entendement politique et culturel. Tout comme une autre langue, encore "étrangère" et déjà étrange.
Remarquable par ses illustrations nombreuses et diverses, souvent inattendues, et tellement belles, cet ouvrage fait percevoir la di-vision du monde à partir des cartes : jusqu'où notre vision du monde est-elle européo-centrée ou occidentalo-centrée ? De quelle cécité souffre-t-elle ? Qu'est-ce que le monde vu d'Europe, dans les documents à finalité touristique, par exemple ? Quel exotisme fabriquent les affiches, dépliants et sites de voyage ?

Comment le calcul numérique changera-t-ils nos cartes et donc notre vision du monde ? Que peut-on attendre des outils de visualisation de données géographiques (datavision). Qu'apportera l'internet des choses avec ses capteurs innombrables pour rendre tout espace intelligible en temps réel (smart city) et la cartographie interactive ? Qu'apportera la réalité augmentée à la cartographie ? Pokemon Go ? Qu'attendre de la cartographie 3D ?
Quel habitus est inculqué par la fréquentation des cartes ?
L'intérêt culturel pour les cartes et les atlas en papier reste encore important : en témoignent les atlas historiques, géo-politiques, géo-stratégiques, ferroviaires, économiques que publient encore les magazines (hors-séries surtout).
Une carte de géographie, c'est aussi le contraire d'une carte blanche. Des chemins y sont tout tracés, origine - destination. En revanche, des chemins qui ne mèneraient nulle part (les "Holzwege" de Martin Heidegger), il n'en est plus guère. Cartes et plans redéfinissent sans cesse un nouveau monde avec des chemins menant partout, même à Rome, où l'on peut encore se perdre et se retrouver, nouvelles terres vierges. Et voici les touristes, heureux d'être égarés, smartphone à la main, les yeux rivés sur Google Maps ou Baidu Map (百度地图)...


N.B. A qui appartiennent ces trésors indissociables des expéditions coloniales (cf. les travaux de Bénédicte Savoy) ?

Références
Christian Jacob, L'empire des cartes. Approche théorique de la cartographie à travers l'histoire, Paris, Albin Michel, 1992, 537 p.
MediaMediorum, Lire le monde dans nos cartes

lundi 28 août 2017

L'enrichissement : renouvellement conceptuel de la marchandise


Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 29 €, 2017, 663 p. , Bibliogr., Index des notions et des noms.
En annexe : "Esquisse de formalisation des structures de la marchandise", par Guillaume Couffignal, pp. 503-558. (à partir de la théorie mathématique des catégories).


Cet ouvrage constitue un outil fondamental, indispensable, pour la réforme de l'entendement médiatique et publicitaire. Luc Boltanski est un auteur clef des sciences sociales ; depuis La découverte de la maladie (1968), Un art moyen : essai sur les usages sociaux de la photographie (1965) et Les cadres : formation d'un groupe social (1982), Luc Boltanski renouvelle sans cesse son approche du monde socio-économique et des outils pour l'analyser : Le Nouvel Esprit du capitalisme (1999), La Condition fœtale. Une sociologie de l'avortement et de l'engendrement (2004), De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation (2009) et puis, Enigmes et complots : une enquête à propos d'enquêtes (2012) constituent des composantes essentielles de son œuvre. Son plus récent ouvrage, avec Bruno Esquerre, vise le cœur de l'actualité sociale, politique, culturelle qu'il permet de saisir avec rigueur.

"L'âge de l'économie de l'enrichissement", correspond à celui de la désindustrialisation des pays occidentaux. Destruction créatrice ? Pour compenser cette désindustrialisation, tout se passe comme si se mettait en oeuvre une marchandisation de biens jusqu'à présent hors du commerce, sans prix. Pour comprendre la société française contemporaine et ses tensions, les auteurs rapprochent dans leur travail plusieurs manifestations récentes de la marchandise, des domaines généralement séparés : celui des arts et de la culture, celui des musées et des galeries, des objets anciens (antiquités, brocante), du luxe, du tourisme, des collections (grandes et petites). Ces secteurs, notons le, repésentent une partie non négligeable des investissements publicitaires et médiatiques (sites web, magazines, éditions, émissions de télévision, événements, fêtes, commémorations). Leur point commun est "de reposer sur l'exploitation d'un gisement qui n'est autre que le passé", et la production d'un "métaprix". Les interactions entre ces domaines sont nombreuses et cohérentes : les auteurs proposent une systématisation sous la forme de groupes de transformation liant puissance marchande et présentations (analytique ou narrative). Tel est le point de départ d'une "économie de l'enrichissement".

Marché du passé et
de la nostalgie, août 2017
Cet enrichissement est à comprendre comme l'enrichissement de choses déjà là, trouvées donc ; des économistes classiques y verraient sans doute des externalités positives, des aménités, des effets d'agglomération. Ce sont des choses exploitées "surtout en les associant à des récits", d'où le rôle des médias et de la publicité ; il faut aussi y voir des sources supplémentaires d'enrichissement pour les riches qui en font commerce. "Par le terme de marchandise, nous désignons toute chose à laquelle échoit un prix quand elle change de propriétaire". Revenons à Marx (dont la terminologie et l'influence sont sans cesse présentes dans cet ouvrage). L'énorme accumulation (collection : die Sammlung ?) de marchandises (Das Kapital  : "eine ungeheure Warensammlung") que Karl Marx évoque pour caractériser la richesse des sociétés où règne le capitalisme ("der Reichtum der Gesellschaften") s'accroît de l'enrichissement que montre l'analyse de Luc Boltanski et Arnaud Esquerre.
La patrimonalisation est une dimension essentielle de cet enrichissement, peut-être donne-t-elle naissance à une "classse partimoniale" (cf. Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Vers l'extrême. Extension des domaines de la droite, 2014, Editions dehors). La presse et la publicité représentent à la fois un vecteur et un observatoire du développement de cette économie à laquelle elles contribuent par un storytelling (narration) généralisé et renouvelé : presse du tourisme, du terroir, du patrimoine local et régional, des collections de toutes sortes (voir, par exemple, l'important travail de publication du quotidien régional Ouest France). Presse empreinte d'enthousiames, de fierté, de célébration et de nostalgie, guide du savoir vivre (lifestyle), savoir acheter, voyager, presse emplie d'argus et de conseils, voire de trucs.

Bourgogne Magazine,
hors série, juin 2017.
Collection, terroir,
monuments, tourisme...
L'approche des auteurs est à la fois descriptive (analyse de la "dextérité commerciale des acteurs", dextérité inégalement répartie mais indispensable) et historique : la marchandisation se généralise alors que les profits tirés de l'industrie ont tendance à diminuer. Ce livre constitue une réflexion économique hétérodoxe dans son refus de séparer économie, sociologie, histoire sociale et anthropologie (comme le veut la division actuelle du travail universitaire, que les outils numériques pourraient commencer à bousculer). "Structuralisme pragmatique", disent-ils, qui inclut une analyse historique des compétences cognitives. Approche pragmatique, artisanale même, du travail d'enquête, méthodologie rebelle par construction à tout dogmatisme. Révision de la notion de valeur et de mise en valeur. Etudes de cas, démonstrations : examen détaillé de la "forme collection", de la "forme tendance" (qui se caractérise par une probabilité de dévalorisation), illustration convaincante à l'aide d'un travail approfondi sur Laguiole et ses couteaux.

L'ouvrage se compose de 14 chapitres  répartis en quatre grandes parties : la destruction et la création de richesses, prix et formes de mise en valeur, les structures de la marchandise, et enfin, "à qui profite le passé". Pourrait-on ajouter le paysage, la nature (cf. les parcs naturels régionaux) ?

On ne résume pas un tel livre, tellement riche, ne dissimulant pas la complexité de son approche mais nous croyons pouvoir affirmer qu'il apporte beaucoup à l'analyse du fonctionnnement des médias et de la publicité : il permet en effet de relier, "unifier" des catégories et domaines / notions tels que la célébrité, la marque, la collection, le tourisme, le terroir, le patrimoine, le pays, les racines, le luxe, l'événement, le centre d'intérêt. "Le terroir c'est la France", titre le trimestriel Grand seigneur (Technikart) en été 2017. Toutes ces catégories floues sont courantes et évidentes pour les pratiques professionnelles du marketing et de la publicité. Peut-être, les auteurs gagneraient-il à prendre en compte davantage, à un niveau plus élémentaire, concrêt, le travail publicitaire et le rôle des médias, dans l'enrichissement des marchandises, les effets de marque et leur construction (capital de marque, branding), le rôle des people ("influenceurs"). Et, par conséquent, les métiers concernés, leur savoir-faire. La communication, notamment celle des collectivités locales et des régions, semble un facteur essentiel de l'enrichissement (par exemple, le magazine aquitain, le festin, toute la nouvelle aquitaine en revue). Comment prendre en compte cette contribution des médias (journalisme, native advertising) et de la publicité à l'économie, contribution savamment ignorée des calculs économétriques actuels) ?

Hors-série du Bulletin d'Espalion, juin 2017 :
patrimoine et art de vivre
Cet ouvrage éclaire et charpente des phénomènes dont on a professionnellement l'intuition pratique (sur la presse, par exemple), il permet de forger des concepts pour analyser et comprendre l'activité publicitaire et médiatique.
Il faudrait sans doute ajouter à cette description de l'enrichissemment sa dimension plus modeste qui mobilise les loisirs créatifs, le bricolage (récup, vide greniers, Do It Yourself, rénovation) que favorisent des entreprises comme leboncoinEtsyA Little Market, EBay. De même, pourrions-nous attribuer à cet enrichissement la prolifération de magazines (et leurs hors série) consacrés à l'histoire et au rôle du passé car, observent les auteurs, "le présent est toujours commandé par le passé" et les différentes et inégales capacités d'hériter et, notamment, à sa dimension locale (à rapprocher du tourisme, des collections, du patrimoine, du terroir, de la généalogie). Cf. Magazines français : toute une histoire. Analyser aussi le positionnement et l'échec de la chaîne de télévision Campagnes TV (2013 - 2017) qui se voulait "la chaîne où les ruraux et les urbains se retrouvent" : "Campagnes TV. Gardons les pieds sur terre !".

Ajoutons trois remarques (qui ne sont pas des objections, plutôt des questions) :
  • La célébration du terroir, des racines, du patrimoine, des traditions ne va peut-être pas sans risque culturel. "A la découverte du plus beau pays du monde", sous-titre le magazine Partir en France qui souligne d'ailleurs qu'il s'agit d'"un ici qui appartient à tous"Enrichissement idéologique, "Disneylandisation" ? comme dit l'anthropologue Philippe Descola (Cultures).
  • L'information des auteurs, par nécessité, est souvent de seconde main. C'est le drame lancinant de la sociologie de ne pouvoir parler et généraliser qu'à partir de données déjà construites, commodes, accessibles. Faute de données brutes (data ?), il faut toujours se contenter, non sans risques épistémologiques, d'analyses secondaires, de narrations.
  • L'univers des marques, l'observation des tendances (leur prédictibilité) se transforment avec la mise en œuvre des données et du machine learning (classifications, etc.). S'agit-il d'une nouvelle "forme de mise en valeur" ? Faudra-il bientôt parler d'une "forme data", forme incluant la connaissance pratique des prix pratiqués, de la clientèle, des consommateurs et usagers (visites, usages langagiers, etc.) ? Actuellement, cette connaissance (data science) échoue pour l'essentiel dans l'outillage des réseaux sociaux, des moteurs de recherche... autres lieux d'enrichissement (GAFAM).
  • Reste la chanson de George Brassens sur les "imbéciles heureux qui ont nés quelque part"...


C'est une lecture indispensable.


vendredi 4 août 2017

De l'hébreu au grec : la Septante, philosophie d'une traduction



Naissance de la Bible grecque, Paris, 2017, Les Belles Lettres, 287 p. Bibliogr., Index. Textes introduits, traduits et annotés par Laurence Vianès

L'ouvrage rassemble plusieurs textes à propos de l'histoire de la Septante : du Pseudo Aristée, la Lettre d'Aristée à Philocrate, du Traité des poids et mesures de Epiphane de Salamine, ainsi que de divers témoignages antiques et médiévaux (traduits de documents arabes, grecs, hébreux, latins, syriaques).
Les textes réunis par Laurence Vianès sont partie prenante de la légende de la Septante (ou plus exactement du Pentateuque grec).

La Septante (SeptuagintἩ μετάφρασις τῶν Ἑβδομήκοντα ou LXX) constitue un événement historique dans l'édition et dans la traduction. Trois siècles avant Jésus, la traduction collective (ou plutôt "la mise par écrit") de la Bible (le Pentateuque) est effectuée de l'hébreu en grec à Alexandrie par 70 (ou 72) érudits de religion juive, en 70 jours.  Enfin, de l'hébreu mais sans doute aussi, pour partie de l'araméen (cf. le travail méticuleux d'Alexis Jonas : on ne sait pas précisément ce qu'est la langue source de la Torah). Il s'agit d'une demande du roi d'Egypte, Ptolémée II Philadelphe conseillé, rit-on, par Démétrios de Phalère. Le texte de la Torah ainsi obtenu doit enrichir la bibliothèque royale d'Alexandrie.
La Septante sera utilisée par les Juifs hellénophones et deviendra une référence pour les Chrétiens. Elle fera l'objet de nombreuses reprises dont l'une par Origène dans les Hexapla, édition juxtaposant sur six colonnes les textes hébreux et grecs, dont une colonne pour la Septante.

Au-delà du travail philologique et historique, la Septante invite à une réflexion philosophique, en suivant Emmanuel Lévinas. A plusieurs reprises, dans son œuvre, il a rappelé l'importance de la langue et de la philosophie grecques pour énoncer le judaïsme : "Nous avons la grande tâche d'énoncer en grec les principes que la Grèce ignorait". Il avait déjà  déclaré : "Il n'y a rien à faire, la philosophie se parle en grec [...] Mon souci, c'est de traduire le non-hellénisme de la Bible en termes helléniques". D'où l'importance, à ses yeux, de la Septante ("l'œuvre de la Septante n'est pas terminée", dira-t-il à Salomon Malka). "Qu'est-ce que l'Europe ?", demande encore Emmanuel Levinas : "c'est la Bible et les Grecs". La Septante le met en équivalence. Qu'est-ce que penser grec ? Le grec symbolise à ses yeux l'universalité "surmontant les particularismes locaux du pittoresque ou folklorique ou poétique ou religieux"... "Langage sans prévention, parler qui mord sur le réel, mais sans y laisser de traces et capable, pour dire la vérité, d'effacer les traces laissées, dédire, redire". La Septante renvoie donc à l'émergence de la notion d'universalité et à la coordination de cultures distinctes et essentielles, "la traduction en grec de la sagesse du Talmud".

Occasion d'évoquer aussi, dans un autre registre mais non sans homologies, la confrontation par François Jullien de la culture grecque et de la culture chinoise pour penser la généalogie de nos catégories de pensée et l'universel.

Références

Alexis Léonas, L’aube des traducteurs. De l’hébreu au grec : traducteurs et lecteurs de la Bible des Septante (IIIe s. av. J.-C. - IVe s. apr. J.-C.), Paris, Éditions du Cerf, 2007.

Le quodidien La Croix a consacré un numéro hors-série à "La Bible d'Alexandrie. Quand le judaïsme rencontre le monde grec", 2011.

Emmanuel Lévinas :
  • L'au-delà du verset. Lectures et discours talmudiques, Paris, Editions de Minuit, 1982, Chapitre XIV, "Assimilation et culture nouvelle"
  • A l'heure des nations, Paris, Editions de Minuit, 1988, Chapitre XIV, "La bible et les grecs"
  • Quatre lectures talmudiques, Paris, Editions de Minuit, 1968
Ze'ev Lévy, "L'hébreu et le grec comme métaphores de la pensée juive et de la philosophie dans la pensée d'Emmanuel Lévinas", in Danielle Cohen-Levinas, Shmuel Trigano, Emmanuel Levinas - Philosophie et judaïsme, Paris, 2002, Editions in Press

Salomon Malka, Lire Lévinas, 1984, Paris, Edition du Cerf, 118 p. Voir l'entretien avec Emmanuel Lévinas en fin de volume.

dimanche 25 novembre 2012

Aragon, journalisme et roman


Daniel Bougnoux, Aragon, la confusion des genres, Paris, Gallimard, 2012, 205 p. , 19,9 €
Aragon, Oeuvres romanesques complètes, Paris, Gallimard, 1537 p., 69 €

Journalisme et roman, théâtre, poésie... Aragon a brouillé systématiquement les genres, comme dans sa vie. Daniel Bougnoux connaît Aragon sur le bout du doigt : il est l'éditeur des oeuvres romanesques en Pléiade (dont le cinqième tome vient de paraître), il est aussi Professeur, spécialiste de communication, auteur de manuels universitaires.
La confusion des genres qui structure son essai sur la vie d'Aragon est aussi celle des sentiments, celle de la vie familiale, de la vie amoureuse et de la vie politique. Drôle de vie : avec cet essai, nous y entrons comme dans un moulin, un peu gênés par ce "mentir-vrai" à tout va. Refermant le livre, on a surtout envie de (re)lire Aragon. Il nous est devenu un peu moins étranger, un peu plus attachant. Qu'avons-nous compris ? La frime, les masques et les fidélités qu'il s'impose, semblent exprimer une constante difficulté de vivre : "Comment, comment pouvons-nous supporter le monde tel qu'il est ? J'ai passé mon temps à l'imaginer autre", avoue-t-il dans Blanche ou l'oubli. Voyons là une clef de lecture. Dire le monde tel qu'il est, travail de journaliste ; dire le monde tel qu'il pourrait être, travail politique ; rêver le monde, oeuvre de poète... Pour Aragon, roman et poésie se nourrissent de journalisme.

Ecole de la rue, école des médias
La relation d'Aragon aux médias est constante. Tout d'abord parce qu'il dirigea successivement trois journaux : Paris-Journal (1923), Ce soir (1937) et Les Lettres Françaises (1953-1972), cela après avoir été rédacteur à L’Humanité en 1933. A l'époque, avec l'affichage (sauvage), la presse était le premier média du Parti communiste qui compta de nombreux titres, quotidiens, magazines, revues. Un groupe de presse majeur appliquant à la propagande et à l'information un marketing précis et une segmentation rigoureuse. 
Daniel Bougnoux note que les surréalistes célébraient en esthètes la vie urbaine et ses bizarreries commerciales : publicité, néons, affiches, passages, music-hall, marchandises de tous ordres offertes à la flânerie et aux déambulations. C'est l'héritage baudelairien. Mais ils n'en dénonçaient pas moins le journalisme, trop quotidien pour eux, trop “au goût du jour”. Aragon, au contraire, aurait éprouvé autant de fascination que de répulsion pour le journalisme, l'actualité et la presse. Goût pour “le déballez-moi ça de l’univers” (L’Année terrible) : Zeitgeist, dit Daniel Bougnoux, mi Google mi-Hegel. Comme Sartre, intellectuel total ? A la différence d'André Breton, Aragon revendique la proximité féconde de la littérature et du journalisme : “S’il est vrai qu’il faut lire la poésie autrement que le journal, il faut savoir aussi la lire comme le journal” (Chronique du Bel Canto). Retenons encore cette question qui donnerait une maxime féconde pour le journalisme : “Comment savoir ce qui se passe sans avoir notion de ce qui ne se passe pas ?” ("Le contraire-dit").

La création littéraire comme anti-dogmatisme ?
Daniel Bougnoux considère que Aragon a été protégé du dogmatisme par le roman et par le travail dans les journaux. Au contraire, l’enseignement, le cours magistral portent au dogmatisme, à la scholastique, au marxisme de la chair : tout le contraire de l’innovation, de l’invention, de la création. Sauf à enseigner en cherchant, ses mots, ses idées au lieu d'asséner des cours et des méthodes. L'un de ses héros de roman déclarera : “C’est curieux d’être un enseignant quand on est sûr de rien” (cité p.195). Cheminements bizarres de la création : “Comment suivre une idée ? Ses chemins sont pleins de farandoles. Des masques apparaissent au balcon”. 
L'auteur rappelle qu'Aragon fut traducteur (cf. l'émission de France Culture, "Aragon traducteur"). Pouchkine, Maïakovski, Shakespeare, Brecht, Lewis Carroll, Rafael Alberti) : toutes ces langues qu'il épousa (il est aidé de son épouse, russophone, Elsa Triolet, pour la traduction de Maïakoski) affecteront sa manière de dire, et, sans doute, sa “chorégraphie mentale”.
Cet essai a pour ambition de dévoiler “comment marche une tête”, celle d’Aragon ; on y suit aussi celle de Daniel Bougnoux lisant Aragon. Livre parfois émouvant, ironique tout le temps, sans insister jamais.  Livre court, d'avoir le bon goût de ne pas conclure.

Comme c'est le trentième anniversaire de la mort d'Aragon, le pseudo-événement nous vaut des présences dans les médias (cf. supra, le Hors Série de L'Humanité, les interventions de France Culture, etc.). Les hasards du marketing de Gallimard nous apportent aussi le Tome 5 des oeuvres romanesques d'Aragon. On y trouve, entre autre, "La mise à mort", "Blanche ou l'oubli", "Le contraire-dit". Illustrations des énoncés et hypothèses de Daniel Bougnoux.
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samedi 27 octobre 2012

Aux limites du tourisme, la culture


"Nouvelles (?) frontières du tourisme", Actes de la recherche en sciences sociales, N°170, décembre 2007

Les auteurs réunis dans ce numéro décortiquent la genèse et les caractéristiques de formes particulières de tourisme telles que les chambres d’hôtes (Gîtes de France), le tourisme humanitaire (Tourisme et Développement Solidaire), le tourisme religieux, le Club Méditerranée et Tourisme et Travail (proche de la CGT). L'une des contributions, particulièrement éclairante, est consacrée au rôle des voyages dans la formation des "élites". L'ensemble constitue une véritable variation eidétique ; cette approche multiple dégage l’essence du discours touristique, le rôle joué par les prétextes et motifs apparents (rattrapage culturel, solidarité, etc. ), tout le travail de rationalisation qui accompagne l’économie touristique, et constitue une part essentielle de son marketing.

L’analyse sociologique révèle la mise en scène de l’illusion qui est au principe de ces formes de tourisme toutes situées à la limite de l’économie touristique. Toujours ce besoin d’illusion du touriste "pas comme les autres", qui ne veut pas "bronzer idiot" et rehausse ses vacances de divers "suppléments d’âme".

Alors, touristes un peu honteux, en proie à la "mauvaise foi", les "bronzés" déguisent leur tourisme. Plutôt que du tourisme, ils font de l’humanitaire, du "tourisme vert", du "voyage nature" (Carnets d'Aventures, Bio sous-marine), de l'oenotourisme, de l’écotourisme, du "tourisme durable", des pèlerinages religieux (Compostelle), de la  littérature, des voyages culturels ("faire de la culture un voyage", propose Arts et Vie), de la photographie (Destination Photo. Le magazine du photographe voyageur, lancé en juin 2012). Moins honteux, les pêcheurs et chasseurs : Partir pêcher, Voyages de chasse, Voyages de pêche, HS Chasse sous-marine de Apnéa (plongée), etc. En juillet 2013, le groupe Prisma / Bertelsman lance un bimestriel, Femme Actuelle Jeux Voyage pour que ses lectrices puissent "se cultiver tout en voyageant".
Toutes ces dimensions atténuent et dissimulent ce qu’il y a de culpabilisant dans cette bougeotte généralisée et ce désir d’exotisme lorsqu’il met des touristes riches en présence d'autochtones pauvres. Culpabilité qui fit le succès d'un roman emblématique, The Ugly American (William Lederer et Eugene Burdic, 1958).
Comme ces tourismes grimés, les discours touristiques que produisent la sémiologie publicitaire, les magazines et les catalogues se fondent sur l’euphémisation voire la dénégation des rapports commerciaux. Dans les rubriques des magazines, dominent des références culturelles : histoire, architecture, gastronomie, œnologie, patrimoine, terroirs, religions (d'après une analyse des unes de 700 titres nouveaux et Hors Série consacrés en France au tourisme depuis 2000. Source : base presse MM, octobre 2012). L'attention au prix ("pas cher", "malin", etc.) peut être perçu et revendiqué comme une confirmation de l'intérêt désintéressé des touristes pour "l'autre".

L'analyse socio-démographique issue des "enquêtes de référence" laisse échapper tout ce sens que seul peut saisir le type de sociologie pluri-disciplinaire que pratique Actes de la recherche.
Pourtant les méthodologies mobilisées dans ce numéro restent classiques : enquête, documentation diachronique, sémiologie. Rien de neuf dans le "Métier de sociologue" ? Internet n’aurait donc rien changé en quinze ans aux moyens d'investigation des sciences sociales ?
Des études linguistiques qui exploiteraient les contenus langagiers des sites de tourisme compléteraient avantageusement les analyses classiques : mots clés utilisés dans les moteurs de recherche pour trouver un lieu de vacances, clusters de mots (Weborama), bruits qui courent sur Internet en matière de tourisme, etc. Rien de tel que ces "terrains" nouveaux pour cerner des stratégies d’argumentation, repérer des changements de tendance.

Le développement des réseaux sociaux est postérieur à cette publication. Les réseaux recourent à de nouvelles formes de narrativité et de célébration (recommandation, partage, "like", par exemple) exploitant les photographies grâce à l'usage généralisé et gratuit du smartphone. Les vacances et le tourisme alimentent largement les interventions sur Facebook.
De plus, les réseaux sociaux apportent une "documentation" courante, actuelle, abondante qui pourrait avantageusement enrichir l'analyse diachronique des sociologues. L'étude des réseaux sociaux améliorerait certainement la compréhension du tourisme et de ses discours.
Ceci invite à mettre en chantier la réforme méthodologique des sciences sociales qu'appellent ces nouveaux types de "faits sociaux" en réseau que construisent les réseaux sociaux.

Librairie (Harvard, 2008)

lundi 5 décembre 2011

Misères de la philosophie

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La philosophie semble gagner dans les magazines la place qu'elle perd dans les établissements scolaires. La vulgarisation va bon train. La psychologie avait ouvert la voie.
Ci-dessous, un échantillon de titres, omettant délibérément ceux qui évoquent les "sagesses orientales ", les thèmes religieux ou politiques, qui sont foison.

Philosophie Magazine (2006) avec un hors série consacré à Tintin (2010), un consacré à René Girard (2011)
"Philosophie. Testez-vous", propose Le Point
Philosophie pratique (2010)
Mathématiques & Philosophie (HS de Tangente)
"Connaissez-vous la philosophie", interroge Le Monde (2009)
Les Carnets de la philosophie (2007)
"Les plus beaux textes de la philosophie", (HS du Magazine des livres, 2007)
"Spinoza Kant Hegel", (HS du Point, 2006)
Questions philo (2011)
Les Dossiers Philo (2011)
"A quoi pensent les philosophes ?", HS de Sciences Humaines (2011)
"Edgar Morin. Le philosophe indiscipliné" HS du Monde 2010

La presse magazine investit le marché didactique, le territoire de la dissert et des annales du baccalauréat, disputant aux éditeurs scolaires le marché des ouvrages préparant, le plus vite possible, aux examens, aux entrées dans les écoles de commerce ou de sciences politiques. Tout cela relève désormais d'une catégorie bizarre, la culture générale, qui a ses cours et son coefficient dans les concours, "une vie, une oeuvre". La limite entre livre et magazine est de plus en plus floue, prix, formats, ergonomies, style. Le journalisme triomphe de l'école.

Cette semaine, voici "Karl Marx. L'irréductible". 
Au programme du hors série, on a repris des points de vue de spécialistes sur Marx : à la une, sans prénom, Foucault, Aron, Derrida. Trois grands profs de philo, assurément. Bien sûr, il y a aussi un américain de la post-modernité (Jameson). Et, pour finir, François Hollande, le seul qui ait un prénom. Laisssons aux profs de philo le soin de noter la dissert du candidat.
Et je pense à mon prof de philo, un vrai de vrai, qui, à la fin d'une séance de travail,  proposant d'aller acheter Le Monde au kiosque de la Porte d'Auteuil, marquant un temps d'arrêt, rectifia : "enfin, LEUR Monde".
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mercredi 18 novembre 2009

L'Affiche Rouge : un plan média collabo

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Benoît Rayski, L'Affiche Rouge, Paris, Denoël, 2009, 160 p.

Tout média peut servir le pire. Aucun média n'a de relation privilégiée à la liberté et à la justice. La radio servit magistralement les nazis (Göbbelsschnauze, Volksempfängeret la télévision fit de son mieux (cf. la télévision française et les nazis). L'affichage a joué pleinement son rôle dans l'établissement et l'acceptation du gouvernement français de collaboration avec les nazis.

Ce livre est consacré à l'affiche qui fut placée sur les murs de la France pétainiste lors de la condamnation à mort, par un tribunal nazi, de 23 résistants des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans. Main d'Oeuvre Immigrée) du réseau Manouchian arrêtés par la police parisienne. 22 furent fusillés le 21 février 1944, l'une fut décapitée trois mois plus tard dans une prison de Stuttgart. Beaucoup venaient d'Europe de l'Est (Arménie, Hongrie, Pologne, Roumanie), certains d'Italie, un d'Espagne et trois de France) ; beaucoup avaient à peine une vingtaine d'années, ils avaient participé aux combats des Brigades Internationales en Espagne, ils avaient échappé à la rafle du Vél d'Hiv, certains avaient lutté contre les fascistes de Mussolini. L'honneur de l'Europe.

L'affiche de propagande nazie, au fond rouge sang, devait justifier leur condamnation aux yeux de la population. Cette affiche était la pièce centrale d'un plan de communication pluri-média élaboré par le gouvernement français deVichy (Propaganda Abteilung et Ministère de l'information) : aux 15 000 affiches, s'ajoutaient des tracts et un film pour les actualités cinématographiques.

"L'affiche rouge" prétendait dénoncer des criminels, elle en fit des héros de la Résistance à l'oppression, sans autres racines que la liberté et la générosité. Paul Eluard, puis Louis Aragon, du symbole retourné, firent deux poèmes ; celui d'Aragon (mis en musique et chanté par Léo Ferré), inspiré par la lettre de Missak Manouchian à sa femme, Mélinée, est devenu hymne à la justice, à la vie. "Communistes, juifs, rouges, étrangers", disait l'affiche : "nos frères", répondit le poète. Il y a une rue Missak Manouchian dans le XXème à Paris, une plaque dans le XIème, une autre dans le XIVème, un parc à Evry. C'est encore bien peu quand on compte le nombre de plaques commémorant les sabreurs de toutes époques.

L'auteur parcourt avec émotion l'histoire des condamnés, énonce les faits, explique. Tout commentaire est superflu. Admiration, honte. Difficulté d'un commentaire média.
Pourtant, il s'agit bien de média.

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Mise à jour, 15 février 2014
70 ans plus tard l'Affiche rouge est à la une d'un hors série de L'Humanité, avec poster reproduisant l'affiche et le poème d'Aragon (février 2014).

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