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mercredi 25 mars 2015

Qu'est ce qu'un livre à Rome ?


Rex Winsbury, The Roman Book. Books, Publishing and Performance in Classical Rome, Bristol Classical Press, 2011, 236 p. Bibliogr., Index

L'auteur, pour être docteur en littérature classique (classical studies) d'Oxford University, n'en a pas moins travaillé pour The Financial Times, The Daily Telegraph et la BBC en tant que journaliste et éditeur. Son ouvrage se trouve à l'intersection de deux compétences : il leur doit sa liberté et sa simplicité de ton. Il s'agit de répondre à une question simple et ambitieuse : quelle est la culture du livre à Rome (la période étudiée va de 80 avant à 170 après notre ère).

D'emblée, l'auteur pointe deux différences sociales entre le rouleau et le livre. A Rome, la culture du livre est indissociable de l'esclavage et il s'agit presque exclusivement d'une pratique masculine.
S'y ajoutent des différences techniques :  le rouleau (volumen) ne recourt pas à la ponctuation et il n'y a pas de séparation des mots par des espaces (la lecture actuelle est plus aisée, visuelle ) ; de plus, il n'y a pas de numérotation des pages... Ergonomie rudimentaire.

Pour établir la notion de livre, Rex Winsbury doit remettre en question plusieurs des postulats ethnocentristes sur lesquels repose l'histoire du livre à Rome. Cette "déconstruction" commence par la notion d'éditeur (publisher), inconnue à Rome ; de même, la librairie (librarius) s'avère une boutique de copiste (copyshop) plutôt qu'une bookshop. Un fossé infranchissable sépare donc "the roman book" du livre moderne.

Rex Winsbury identifie les rouleaux à de la "littérature orale" ou "littérature de/pour la voix" ("Litterature of the voice") : la lecture publique (recitatio) est un mode de diffusion et de consommation littéraire à part entière (elle se poursuivra bien au-delà du rouleau. Cf. La diffusion de la Réforme ; voir aussi le succès de l'audio-livre et des lectures au théâtre).
L'auteur évoque les multiples métiers du livre généralement exercés par des esclaves, esclave perçu comme un simple outil doté de voix ("instrumentum vocale"). Parmi ces métiers, celui de lecteur (anagnôstes), celui qui colle les feuilles de papyrus pour composer un rouleau (glutinator), celui qui prend des notes rapidement (notarius), le secrétaire (amanuensis).

Sont également évoqués par l'auteur le rôle de la mémoire, la fonction des tablettes de cire, l'apprentissage de la lecture...
Rex Winsbury signale aussi le commencement d'une tradition qui ira loin, celle qui consiste à  brûler les livres des auteurs qui déplaisent. Décisions d'empereurs dont on ne parle guère : Auguste, Tibère, Caracalla... Les nazis n'ont pas inventé la destruction culturelle.

Au sortir de l'analyse minutieuse de Rex Winsbury, le livre de l'époque romaine apparaît dépouillé de son aura. Exploitant des technologies primaires, son modèle économique relève d'abord de l'esclavage. Comme tel, il est l'apanage de la classe dominante romaine ("the book as social glue of the upper class").
Très commode, ne jargonnant jamais, accompagné de nombreuses notes, The Roman Book est un excellent outil de travail et de culture média. Les spécificités historiques de l'objet "livre" ressortent clairement de l'analyse ; elle met en évidence les constituants de la révolution de l'imprimerie et du papier : rupture avec l'esclavage, autonomisation du lecteur, extension extra-ordinaire des publics (féminisation), commodité de la lecture, abolition d'un privilège culturel.
Le "livre" numérique est-il une révolution d'ampleur équivalente ?


Signalons, sur un sujet voisin, le livre de Emmanuelle Valette-Cagnac, La lecture à Rome. Rites et pratiques, Paris, BELIN, 1997, 335 p., Bibliogr., Index.

lundi 5 mai 2014

Le texte original n'existe pas. L'écriture et ses technologies

Luciano Confora, Le copiste comme auteur, Traduit de l'italien par Laurent Calvié et Gisèle Cocco, Paris, 2012, éditions Anacharsis, Index, 130 p.

Publié en 2002, par un professeur de philologie classique à l'Université de Bari, cet ouvrage érudit questionne l'originalité du texte des ouvrages anciens qui nous parviennent au terme d'un changement de média. Par exemple, L'Iliade et L'Odyssée : ce sont des œuvres orales qui furent d'abord récitées par les aèdes, puis manuscrites, copiées, organisées et éditées pour être lues sur différents supports (tablettes de cire, papyrus, parchemin, papier), puis imprimées et traduites, etc. Que lit-on aujoud'hui quand on lit Homère ?

La plupart des œuvres anciennes, d'avant l'imprimerie au moins, ont subi des mutations médiatiques semblables, passant par la main des copistes, des traducteurs et des éditeurs : dans les textes anciens, on n'accède pas à l'original. D'ailleurs, observe Luciano Confora, il n'y a pas d'œuvre originale, c'est une illusion et les textes ont une histoire souvent complexe, histoire que l'enseignement ignore presque toujours.

L'illusion de l'original ne concerne pas que les effets des changements de média avant l'imprimerie. Il y a les effets de réécriture par l'auteur, il y a les effets de la dramaturgie (les acteurs et actrices contribuant au texte. Cf. les pièces de B. Brecht) ou de l'écriture collective ("ateliers"). En conséquence, "le mode de diffusion et le mode de composition sont intimement liés". Qu'est-ce qu'un livre achevé ? L'est-il jamais ?
Dans cette histoire, le copiste est un intermédiaire, un lecteur d'abord ; selon Luciano Confora, la copie est la seule forme d'appropriation effective d'un texte. Dans cette optique, les technologies brouillent les pistes de l'appropriation et de la diffusion : la photocopie, la sténographie, la dictée (reconnaisssance vocale), le copier-coller du traitement de texte... Et le plagiat est une dimension de la copie. Souvent, le copiste donne son avis sur le texte copie (subscriptio), comme s'il en était co-auteur.
A partir d'exemples (Démosthène, Platon, Aristote, Thucydide mais aussi Stanley Kubrick ou Bertold Brecht, etc.), ce livre de philologie invite à penser les effets du numérique sur les textes, sur la lecture, sur l'accès aux textes : ainsi, les technologies de la liseuse numérique et du ebook organisent l'ergonomie de la lecture autrement que le papier, elles permettent de conserver les annotations du lecteur, de les partager, le livre peut être désormais écrit et publié de manière presque continue... L'édition numérique modernise et radicalise la fameuse question : qu'est-ce qu'un auteur ? Curieusement, cette réflexion philologique permet de comprendre les changements numériques intervenant dans notre culture.

Sur un sujet voisin :
Livres : traces de lectures, traces d'écritures.
Ecriture numérique et livres électroniques
Le cas Nietzsche, philologue

dimanche 14 avril 2013

Foucault parle de littérature


Michel Foucault, La grande étrangère. A propos de littérature, audiographie, Paris, éditions HESS, 224 p. 9,8 €. Pas de version numérique (ebook).

La collection audiographie publie des cours classiques : un cours de Durkheim sur Hobbes, de Fustel de Coulanges sur Sparte, notamment.
Cet ouvrage nouveau regroupe des textes de Michel Foucault, prononcés à la radio ou lors de diverses conférences universitaires. Textes mixtes donc, manuscrits, tapuscrits mais aussi parlés, oraux.

La première partie, "Le langage et la folie" reprend deux émissions de radio diffusées en 1963 sur Radio France.
"Le silence des fous" est un montage de discours de Foucault avec des textes lus à l'antenne : une scène du "Roi Lear" (Shakespeare), la mort du Quixote (Cervantes), les pitreries du Neveu de Rameau (Diderot) et puis des textes de Tardieu, de Leiris, Artaud....
"Si nous écoutions", dit Foucault. Mais le lecteur n'entend rien que sa voix intérieure. L'ouvrage n'est pas accompagné de CD, de fichier à télécharger. Pas de son. Dommage. Alors que dans l'émission originale, Cervantes est lu par des comédiens... Et le Neveu de Rameaux (Diderot) qui chante, crie, imite est dit par des comédiens. Mais il ne nous reste rien, le texte seul, plat, et le lecteur restera lecteur seulement. Pourquoi le priver de l'audio que l'on attend désormais ? Un lien, un podcast auraient suffi. L'émission s'intitulait "L'usage la parole". Pourquoi n'avoir pas fait, lorsque cela était possible -mais peut-être ne l'était-ce pas ? - ce qui a été réalisé avec les propos de Pierre Boulez ? On pourrait disposer aussi d'une reproduction de quelques pages manuscrites... Cela aurait laissé deviner le travail d'écriture particulier que demande ce genre de texte, compromis entre écrit-oral de la conférence avec notes, notes réécrites pour la publication en livre (dont les cours au Collège de France sont un autre exemple). Dommage.

Ces regrets valent pour tous les textes réunis dans l'ouvrage. Foucault professeur, conférencier : nous manquent les silences, les hésitations, les émotions et ne nous reste qu'un texte trop lisse, corrigé, hypercorrect. Dommage.
Cinquante ans après, les questions de Foucault, parfois banales, restent fécondes : "l'incidence de la réussite de Gutenberg sur la littérature", "dans la littérature, il n'y a qu'un sujet qui parle, et c'est le livre...", "Quel phénomène de parole" est la littérature... Quels rôles peuvent jouer l'analyse littéraire, la critique ?

Et l'on attend quand même la bande-son !
Cette publication pose inévitablement le problème de la publication numérique : les possibilités sont plus nombreuses qu'il y a quelques décennies. L'édition devrait y veiller, c'est une de ses chances futures. Les lecteurs de Foucault, aujourd'hui, lisent sur des tablettes et des smartphones.
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dimanche 6 janvier 2013

Les bibliothèques d'écrivains : traces de lectures, traces d'écriture

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Bibliothèques d'écrivains, sous la direction de Polo d'Orio et Daniel Ferrer, Paris, CNRS éditions, 2001, 255 pages, 18 €

Comment lisaient les écrivains des siècles passés, avant les livres numériques (e-book) et les liseuses (e-reader) ? Les livres, livres écrits et livres lus de Winckelmann, Montesquieu, Stendhal, Flaubert, Schopenhauer, Nietzsche, Woolf, Joyce, Valery et Pinget sont examinés, partiellement, patiemment, pour dégager des pratiques, des stratégies de lecture / écriture. Cet ouvrage collectif peut être étudié aussi avec, pour arrière pensée, une réflexion sur ce que changera la lecture numérique à ces pratiques d'écrivains, pratiques formées par la fréquentation des livres de papier, aux pages numérotées dont le texte imprimé est entouré de marges, des livres où l'auteur glisse aussi des cartes, d'autres pages manuscrites, des lettres et même des fleurs fanées (Valéry).

Les écrivains - comme les étudiants - écrivent dans les marges des livres et des polys ; aujourd'hui, il "stabilotent", en couleur. Certains écrivains prennent des notes dans des cahiers, sur des fiches, rédigent des "cahiers d'extraits" ("copiés-collés", dirait-on aujourd'hui), des répertoires (Montesquieu avec le droit romain). Surtout, ils annotent dans les marges. Cette pratique manuscrite est peut-être menacée : annoter un livre numérique est incommode, inconfortable même ; en revanche, surligner (highlight) reste assez aisé et l'on peut retrouver et relire, d'un seul coup d'oeil ou successivement, toutes ses annotations.
Les livres lus portent trace des stratégies de lecture ; ainsi l'on peut voir que Valéry lisait surtout par fragments, tirant des échantillons de pages dans le livre à lire et ne lisant jamais un livre du début jusqu'à la fin (sauf les livres scientiques).
L'appel des marges ("libido marginalium") est souvent l'un des premiers pas de la composition d'un ouvrage, de l'élaboration d'une réflexion. Dans les marges, s'établit le dialogue privé d'un écrivain avec des écrivains d'autres temps, d'autres lieux. Digestion à la manière de Montaigne qui digère Sénèque et que recopie Winkelmann, ou à la manière de  ; la marge attire aussi les mathématiciens, ainsi de Fermat qui écrivit dans un ouvrage de Diophante qu'il n'avait pas assez de place dans la marge pour rédiger sa démonstration "merveilleuse" du fameux théorème ("Hanc marginis exiguitas non caperet", 1637).
Importante aussi la composition des bibliothèques, celle qu'ils avaient réunie chez eux, celles qu'ils constituaient en voyage, bibliothèques virtuelles aussi des livres empruntés. Livres achetés, offerts, dédicacés, coupés ou non : capital culturel objectivé que les héritiers se partagent et dispersent, ce qui en rend aujourd'hui l'analyse difficile.
Editions rue d'Ulm, 2004, 840 p. index

Les travaux rassemblés dans cet ouvrage donnent à entrevoir une manière riche et rigoureuse d'envisager les modes de production littéraires. Chaque contribution permet de mieux lire les oeuvres des auteurs évoqués. Cela va du travail de documentation encyclopédique de Flaubert qui atteint des proportions gigantesques avec Bouvart et Pecuchet aux méthodes de relectures des marges élaborées par Stendhal (le livre fonctionnant alors comme bloc-notes). Le chapitre sur Nietzsche décrit l'incroyable falsification de l'oeuvre pratiquée par sa soeur afin de s'attirer les bonnes grâces des lecteurs nazis. L'histoire de l'édition des oeuvres de Nietzsche s'achève par un travail de catalogage regroupant les facsimilés des manuscrits et des premières éditions (travail collectif, en accès gratuit sur le Web : "Hypernietzsche"). Le numérique apporte à l'analyse littéraire une manière plus rigoureuse, plus précise, vérifiable de lire un auteur (cf. l'édition récente de Molière).

Recomposer la vie de la production littéraire, la dialectique complexe des lectures et de l'écriture à travers les traces des compilations, les annotations, des ouvrages accumulés. Les enseignants de littérature et de philosophie trouveront dans ce livre de quoi les aider à expliquer et exposer la genèse des oeuvres de manière plus convaincante. Ce travail laisse entrevoir ce que l'édition numérique apportera à la compréhension des oeuvres. Mais dans le livre numérique, pas de fleurs fanées !


N.B. Pour illustrer l'intérêt de connaître la bibliothèque d'un écrivain pour en comprendre l'oeuvre, signalons le remarquable travail accompli pour Paul Celan, "lecteur de philosophie", travail plurilingue (surtout allemand et français, mais aussi grec et russe) ; ces lectures rassemblées et classées éclairent les lecteurs actuels du poète.
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lundi 14 mai 2012

Vu Lu Su

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Jean-Michel Salaün, Vu Lu Su. Les architectes de l'information face à l'oligopole du Web, Paris, La Découverte, 151 p., 2012, 16 €

"Placer le Web comme un moment d'une histoire longue et méconnue, celle du document", tel est l'objectif de cet ouvrage. Point de départ : la bibliothèque, premier média. Jusqu'à présent, le modèle économique de la bibliothèque est le financement par l'impôt. Lieu de difusion des documents (prêt dont livres numériques), la bibliothèque est aussi lieu de travail intellectuel (écoles, universités).
L'indexation systématique entreprise au cours du XIXe siècle, constitue la deuxième étape.
Enfin, aujourd'hui, la bibliothèque et la documentation sont bouleversés par l'économie numérique et des acteurs tels que Google, Apple et Amazon (ce dernier, peu évoqué par l'auteur).

Qu'est-ce qu'un document ? Le document remplit deux fonctions : transmettre et prouver. A l'origine le mot latin documentum renvoie à enseigner (doceo), il désigne ce qui est appris (par coeur) ; en anglais, "record" renvoie à l'enregistrement pour se souvenir (recordari) et servir de preuve (contrats, etc.). Depuis le XIX le document s'impose, entre autres, pour les actes administratifs et commerciaux puis, plus largement, comme enregistrements du savoir et de l'information (livres, journaux, revues, encyclopédies, cartes, plans, photos, etc.). Le Web généralise l'indexation lexicale, l'automatise mais butte encore sur la mise en oeuvre d'un Web sémantique prometteur (Tim Berners-Lee, 2001).
Le dernier chapitre du livre parcourt, parfois à très grandes enjambées, les plus récentes évolutions du Web et de ses supports observées dans la perspective du document (l'oral devient "document", retrouvent l'étymologie de ce terme grâce au speech-to-text).
Beaucoup de temps aura été passé à définir, à classer, à généraliser pour des résultats inévitablement provisoires. La dimension épistémologique de ce travail, dimension tacite, gagnerait à être mise en évidence et approfondie (valeur et impensé de ces classements). On attend avec intérêt la suite qui sera donnée à ce travail qui aide à mieux voir ce qui est en train de changer et que l'on ne voit guère car nous sommes pris dans ces changements. Par exemple :
  • Qu'est-ce que le métier de documentaliste désormais ? Conseil en documentation (travail de type éducatif), recherche (dans les entreprises) ?
  • Qu'apportent les réseaux sociaux à l'indexation des documents et surtout le traitement des personnes comme des documents, "comme des choses" (indexées, etc.) ? ""Je" est un document" comme dit Jean-Michel Salaün (p. 89), une somme organisée de traces (social graph, timeline, etc.).
  • Quelle place prennent et prendront les données issues des consommations de documents (data, metadata), données captées par les documents au cours des usages ? Quelle contribution à l'indexation provient des utilisateurs ? Qui détient ces données, leurs données : des services publics, des entreprises privées ? Le modèle économique du document s'en trouve affecté radicalement, comme l'illustre le désarroi des médias anciens ou des bibliothèques qui ne savent que faire... (cf. Jean-Michel Jeanneney, Quand Google défie l'Europe. Plaidoyer pour un sursaut, Editions Mille et Une Nuits).
  • Peut-on séparer une réflexion sur les documents et la documentation d'une réflexion stratégique sur les moteurs de recherche et les navigateurs, sur les modes d'indexation et sur le tri et l'organisation des réponses ("prcès de recherche" et "procès d'exposition", etc.) ? S'ouvrir en ce domaine aux cultures russes (Yandex) et chinoises (Baidu), entre autres, aiderait peut-être à y voir plus clair, plus loin que notre inévitable ethnocentrisme langagier... 

mercredi 25 avril 2012

Divers états du capital culturel numérique

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Delphine Serre coordonne le numéro de Actes de la recherche en sciences sociales, N°191-192, 2012/1-2 consacré aux légitimités culturelles. Elle l'ouvre par un article de cadrage intitulé "Le capital culturel dans tous ses états" (pp. 4-13). 
Cette notion sociologique construite par Pierre Bourdieu dans les années 1970 reste peu utilisée directement par les sciences des médias pourtant avides d'outils de description et d'analyse sociologique (i.e. ciblage). Elle est souvent réduite à sa forme scolaire (niveau d'études, nombre d'année d'études) vers quoi l'attirent la notion économique de capital humain et l'économie de l'éducation.
Bourdieu distinguait trois états du capital culturel : objectivé (visible dans des objets accumulés, livres, disques, tableaux, collections, partitions, etc.), incorporé (gestes, doigtés, tours de main, maîtrise langagière, etc.), certifié (institutionnalisé, diplôme reconnu, légitimant). Plus tard, Bourdieu considérera le capital culturel comme une dimension du capital informationnel (1991).

Des questions difficiles naissent de la notion de capital culturel dès que l'on veut l'utiliser hors labo : celle de la conversion d'un état dans un autre (certifier un capital corporel, incorporer un capital objectivé, etc.) et celle de la transmission (le droit et le métier d'hériter, que le numérique complique : qui héritera des librairies de eBooks et de iTunes ?). C'est pourquoi l'évaluation du capital culturel et de sa légitimité repose essentiellement sur des enquêtes ethnographiques. Dans ce domaine, les enquêtes quantitatives auxquelles se fient les études média sont souvent promptes à simplifier pour compter à tout prix.
Les articles réunis dans ce numéro d'Actes illustrent différentes approches méthodologiques du capital culturel et de sa légitimation..

Que faire du capital culturel pour comprendre et analyser les médias ? Sans doute est-ce une variable essentielle de l'explication des consommations média ; toutefois, dans le meilleur des cas les études de référence s'en tiennent à exploiter le diplôme, ignorant les pratiques, réduites à des déclarations. Les données produites par les médias numériques pourraient vivifier les analyses du capital culturel : analyses des recherches effectuées sur les moteurs de recherche, suivi du marketing comportemental (suite des actions aboutissant à une transformation, click, achat, etc). L'étude des comportements observables sur le champ des réseaux sociaux reconstituerait avantageusement "l'anatomie du goût" et l'enrichiraient : que peut-on faire, par exemple, de la notion d'engagement, telle que l'exploite le marketing ?
  • Il serait sans doute fécond de rapprocher l'évolution de la notion de capital culturel de la dynamique nouvelle lancée par les réseaux sociaux (la formation universitaire joue un grand rôle dans la timeline affichée sur Facebook, réseau lui-même issu de la vie universitaire américaine - Harvard Business School). "Groups for School" ouvert en avril 2012 aux Etats-Unis par Facebook, apparaît comme une contribution à la mise en avant du capital culturel : les universités sont gérées comme des marques (stratégies de distinction, etc.).
  • Quid des formes nouvelles du capital culturel objectivé (livres numériques, musique en fichier) tous objets invisibles ? Quid des forme de capital culturel incorporé assurant la gestion de la réputation (dite, pour l'occasion, e-reputation) et exploitées par le marché de l'emploi (chasseurs de têtes, ressources humaines). La gestion de sa propre image, jusqu'à présent réduite aux techniques du corps, a pris une ampleur et des formes nouvelles.
  • Les réseaux sociaux professionnels (Viadeo, LinkedIn) illustrent des "savoir-faire relationnels", une  sociabilité amicale ou professionnelle difficilement certifiables (p. 10).
  • D'une manière générale, quels types d'habitus sont inculqués par ces nouveaux outils d'accumulation de capital culturele et social, donc de capital symbolique ?
On ne peut que souhaiter que la sociologie de la culture se tourne vers ces nouveaux objets de recherche issus du développement du Web et de la téléphonie mobile. 
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lundi 20 février 2012

eReader : une liseuse chez un éditeur

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Paul Fournel, La Liseuse, Paris, P.O.L., 217 p., 16 €
La Liseuse avec un Kindle

Ceci est un roman. L'intrigue : arrivée d'une liseuse (e-reader) chez un éditeur raisonnablement conservateur surnommé Gaston. Agréable à lire (mais peut-être est-ce une critique négative ?). Le narrateur raconte l'entrée de la liseuse dans sa vie de lecteur. Arrive également un petit groupe de stagiaires invités à contester le ronron de la maison d'édition et à introduire un peu de numérique dans sa culture 19e siècle. Incubation, iPhone et hamburgers.

Chemin faisant, on accompagne le narrateur au restaurant (tendance Brouilly), chez le boucher et au bistro dans la douceur de son village. Souvent drôle et mélancolique : "Si ça se trouve, dans deux ans il n'y a plus une librairie en France... les éditeurs font la queue pour se faire embaucher chez Google ou chez Amazon. Ils supplient" (p. 93). On rit jaune parfois. Beaucoup d'humour, tendre souvent, et de réalisme nostalgique ("Apostrophe", les librairies, les petits restaurants).

De temps en temps en temps, tonne un rappel au bon sens. Tenez, sur le marketing (ici, celui des livres, mais on pourrait avec profit adapter cet énoncé à d'autres objets) : "Vous savez combien coûte une étude de marché Meussieu Meunier ? Ne cherchez pas. Trois fois le prix d'un livre. Alors on a pris la fâcheuse habitude de faire des livres pour voir comment marchent les livres" (p. 36).
A lire, au moins pour le plaisir.
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dimanche 9 octobre 2011

Tablettes électroniques : le marché des bibliothèques publiques


La bibliothèque de Boulogne (92) met à disposition
troistypes de tablettes : Samsung, Sony et Fnackbook.
Les bibliothèques et centres de documentation constituent un enjeu pour la diffusion des tablettes et autres e-readers, ainsi bien sûr que des livres électroniques de divers formats.
On comprend que les fabricants visent ce marché, direct et indirect, constitué des bibliothèques de quartiers et de villages ainsi que d'établissements scolaires : c'est par eux entre autres que se diffusent les habitudes de lecture, et que peuvent se recruter de nouveaux clients. Ce sont de forts prescripteurs d'usages et, à terme, d'achats.

Aux Etats-Unis, bien après Sony et Barnes and Noble, amazon est entré sur ce marché et aurait déjà réalisé une pénétration importante des bibliothèques de prêts ; amazon parle dans un communiqué de presse de 11 000 bibliothèques équipées, ce qui représente toutefois à peine 10% des celles-ci. Les lecteurs peuvent y emprunter un Kindle (liseuse, e-reader) et des livres pour ce support électronique, à partir du site de la librairie.
Les lecteurs peuvent aussi annoter le livre emprunté et y retrouver éventuellement leurs notes à l'occasion d'un nouvel emprunt (technologie Whispersync). Ils peuvent aussi marquer la page à laquelle s'est arrêtée leur dernière lecture, et la retrouver. La bataille des tablettes ne fait que commencer : dans le Wisconsin, par exemple, quelques bibliothèques prêtent des iPad bourrés de livres.
En France, un même mouvement est en route. Ainsi, par exemple, à Boulogne (Hauts-de-Seine), la librairie municipale prête gratuitement trois types de tablettes : Samsung E-65, Fnacbook et Sony Reader PRS-505. L'arrivée du Kindle et la popularité de l'iPad vont dynamiser ce marché, qui concerne également la presse, magazines et quotidiens : l'iOS 5 propose une appli "Newsstand" et amazon propose un outil de gestion des abonnements (Amazon Print Subscription Manager).
De leur côté, les bibliothécaires étudient les effets des prêts de liseuses tant sur la lecture publique que sur le métier de bibliothécaire (cf. site de l'Association des Bibiothécaires de France).
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jeudi 8 septembre 2011

Facebook. Manuel des usages publicitaires

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Marty Weintraub, Killer Facebook Ads. Master Cutting-Edge Facebook Advertising Techniques, 2011, Sybex, John Wiley & Sons, Inc., Index. $16.49 (kindle edition) ; 20,73€ (papier).

Voici un manuel élémentaire traitant des usages publicitaires de Facebook. Pas de théorie, un guide pratique. Très pratique, simple, parfois trivial et qui vise certainement les publicitaires "amateurs" (pro-am). Tout pour comprendre le travail publicitaire sur Facebook : du "social graph" à la création de publicités, des KPI ("Key Performance Index") aux mécanismes de ciblage et d'achat d'espace publicitaire. Les possibilités de ciblage, qui sont l'un des atouts de Facebook, se trouvent abondamment dévoppées et illustrées. Beaucoup d'exemples, des listes de segmentations (centres d'intérêts, "Facebook Targeting Segments"). En l'absence de tout développement théorique, l'ouvrage prend parfois des allures d'inventaire.

Acheté pour kindle sur Amazon, l'ouvrage s'avère plus commode à lire sur iPad avec l'appli kindle : on peut mieux y agrandir les illustrations qui, de plus, apparaissent avec des couleurs (au lieu de niveaux de gris). En revanche, l'index est inutilisable dans les deux formats, faute de pagination et de liens hypertexte. Qui est l'éditeur responsable dans cette publication numérique, Sybex ou Amazon ? Comment peut-on se moquer  à ce point des acheteurs de la version numérique ?
Un site accompagne cet ouvrage sur le Web. Ce que j'en vois (une mise à jour et quelqes twitts) est à peu près vide et je ne suis pas arrivé  à me connecter aux autres contenus, hérissés de mot de passe et de codes. L'édition numérique n'a pas ici saisi l'occasion, pourtant superbe, de donner de nouvelles dimensions au manuel universitaire ou professionnel. Toute l'ergonomie du manuel (text book) est à revoir, qu'il s'agisse de commodité ou de didactique. Quant au prix de l'édition numérique, il paraît maladroitement élevé, surtout pour un manuel, sans justification.
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vendredi 12 août 2011

Actualités de Montaigne

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Montaigne est actuel. Sur presque tous les sujets, ce qu'il a écrit il y a plus de quatre siècles, il invite encore à penser. Pourtant, la langue de Montaigne nous est de plus en plus lointaine voire incompréhensible ; ses références historiques et philosophiques sont ésotériques pour beaucoup d'entre nous, rendant sa lecture difficile. Plusieurs éditions récentes de Montaigne se sont attelées à cette difficulté. Comment rendre Montaigne lisible, aimable, comment rendre son actualité accessible, féconde. Il ne s'agit pas seulement de la langue, mais de l'organisation même des Essais, de leur présentation à des lecteurs entraînés à d'autres médias, en somme de leur ergonomie.
Partons de l'édition postume de 1595 (la première édition date de 1580) comme point de repère. Elle est reprise par Gallimard dans la Pléiade, édition savante, dans le français de l'époque avec des notes de bas de page pour ce qui n'est plus clair à un lecteur du XXIe siècle. L'ensemble comporte 1975 pages avec index, variantes, bibliographie et plus de 400 pages de notes. Un album l'accompagnait en 2007.

En contrepoint de cette édition de référence et d'étude, voici trois éditions rompant délibérément avec l'édition originale, son ordre, sa langue pour mieux faire valoir un texte qui n'a vieilli que dans ses apparences ou, plutôt, dans son mode d'emploi.
  • Citons aussi la traduction des Essais en "français moderne" par André Lanly, Paris, Gallimard, 2008, 1534 p.
  • How to Live. A life of Montaigne in one question and twenty attempts at an answer, par Sarah Backwell, Vintage Books, London, 2011, 388 p. Index, chronology. 
    • L'auteure, décidément irrespectueuse et moderne -et en cela digne de Montaigne - sort des chemins  habituels pour rendre Montaigne lisible par un large public anglophone. Elle propose un Montaigne pratique (de type Q and A), pour apprendre à vivre, "prendre soin de soi", comme on disait. Après tout, remarque-t-elle, Les Essais ne sont-ils pas une préfiguration de ce qu'apportera le Web à la biographie avec les blogs, les pages personnelles, les murs des réseaux sociaux ? 
    • 20 questions ont été identifiés par Sarah Backwell, thèmes susceptibles d'accrocher ses comtemporains, 20 portes d'entrée, 20 chemins de pensée où suivre Montaigne. Exemples : "Do a good job, but not too good a job", "Wake from the sleep of habit", "Do something no one has done before", "Give up control". Quel programme !
  • Aux Editions Leo Scheer, Bénédicte Boudou a dirigé Le Dictionnaire de Montaigne ; elle poursuit un objectif voisin : donner envie de lire Montaigne, faciliter la lecture des Essais. Pour aider le lecteur qui a perdu son latin, cette "anthologie thématique" de 718 pages comporte d'utiles notices biographiques du monde de Montaigne (130 pages) et deux brefs index (des noms, des thèmes). Le texte de Montaigne a été traduit du français moyen au français contemporain, les citations latines sont traduites, la ponctuation modernisée. De plus, les auteurs ont effectué une recomposition en 150 thèmes dans lesquels il et aisé de s'orienter.
Dans tous ces cas, le travail éditorial consiste à rendre Montaigne aux lecteurs. Il y a eu d'autres tentatives dans les siècles passés.
A tout cela manque aujourd'hui une dimension numérique (cf. le travail récent sur Molière), la capacité de lire sur des liseuses (eReaders), avec leur portabilité, leur moteur de recherche, leur dictionnaire intégré, le partage des notes, les illustrations didactiques.  Recomposer Montaigne avec des liens, des personnalisations, etc. : en versions numériques, Kindle, iBook, applis, n'existent paradoxalement, pour l'instant et à notre connaissance, que des reprises strictes du texte de Montaigne, sans aucun travail éditorial). A comparer aussi  avec le travail effectué pour l'appli iPad consacrée à On the road de Jack Kerouac.
En attendant de telles productions, ces diverses éditions, et il y en a des dizaines d'autres, rappellent la versatilité de l'édition papier et toutes les possibilités qu'elle ouvre.

N.B. 
  • Signalons, pour replacer Montaigne dans l'évolution littéraire et le "genre essais", le travail de Marielle Macé, Le temps de l'essai. Histoire d'un genre en France au XXe siècle, Paris, Belin, 2006, 366 p. Index, Biblio. Tout particulièrement le chapitre 1, "Mémoire du genre".
  • Voir aussi l'ouvrage estival d'Antoine Compagnon, Montaigne en été.
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dimanche 5 juin 2011

Bibliothèque numérique du Figaro

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Cela n'a pas fait beaucoup de bruit, c'est bien dommage.
Voici une application gratuite (iPhone, iPad), bien faite, qui propose des ouvrages repris de la collection publiée en 2008 par Le Figaro et les Editions Garnier. Bibliothèque d'ouvrages classiques que l'on étudie, ou étudiait ou devrait étudier dans les classes. La présentation est claire, la lisibilité excellente, l'ergonomie essentielle évidente. Reste à augmenter le nombre d'oeuvres proposées.
Copie d'écran d'Ipad. Sommaire pour une oeuvre.

Accompagnant chaque texte intégral, l'éditeur fournit quelques outils complémentaires : résumé, indications biographiques, situation de l'oeuvre, sélection de passages clés, dont l'un est lu à haute voix.
Un dictionnaire intégré manque toutefois terriblement. Cela permettrait -d'autres applis le font (iBook, Kindle)- d'un simple click, d'accéder à la définition plus ou moins détaillée d'un mot. Indispensable pour lire des oeuvres anciennes.

Les forts en thème trouveront à redire : la documentation est restreinte, les fonctionnalités limités, etc. Certes. L'ambition de cette bibliothèque n'est pas, à ce stade, de constituer des outils scolaires mais de disposer de ces textes sur un support mobile, tablette ou smartphone,  pour le plaisir de lire.

Finalement, la presse renoue avec son histoire, lorsque, au 19e siècle, elle publiait en feuilleton certains de ces grands textes quand leurs auteurs étaient vivants : Balzac, Baudelaire, Gauthier...
Pour une prochaine mise à jour, on aimerait un dictionnaire, un moteur de recherche plus riche, des signets plus commodes.

N.B. A propos de "Un coup de dés" : pourquoi n'avoir pas profité des possibilités du numérique pour restituer une édition adaptée aux exigences mallarméennes de mise en page, au lieu de réduire ce poème à une désolante et linéaire uniformité ?
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dimanche 20 mars 2011

Etre à la page

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Gorgias (Platon, Belles Lettres). Pagination Estienne
à droite. Ex.: le mot souligné est entre 451d et 451e.
En passant du papier aux écrans, les livres ont brouillé leur pagination. Une autre s'y est substituée, relativement approximative et qui ne permet guère au lecteur de s'y retrouver, de citer précisément, etc. Les utilisateurs s'en plaignent et notamment ceux des Kindle.
Avec le support numérique, le lecteur a la capacité de zoomer et d'adapter à sa vue la taille des caractères(font size), donc de la page. De plus, l'acheteur d'un livre numérique peut le lire sur un Kindle mais aussi, à d'autres moments, sur une tablette (iPad), un smartphone, un ordinateur... Au-delà de la versatilité des supports et des expériences de lecture, il fallait retrouver un universel facilitant la communication et le partage des références (ayons une pensée compatissante pour "les damnés de la thèse", ces arpenteurs de bibliographies !).

Amazon propose une pagination reprenant exactement, au signe près, celle de la mise en page des livres de papier (les originaux). Cette pagination n'est pas affichée en permanence, il faut appuyer sur le bouton "menu" pour la faire apparaître.
Le besoin d'une référence universelle n'est pas facile à satisfaire. Le cas classique est celui des oeuvres de Platon : l'édition Estienne (Genève, 1578) sert de référence à toutes les éditions ultérieures. 
Le livre de papier, vaincu, aurait-il vaincu son féroce vainqueur ? Provisoirement, car, bientôt, les originaux seront numériques, dont les livres de papier ne seront qu'une version particulière. Une pagination numérique triomphera, mais s'agira-t-il encore de pages, de livres ("non-book texts", dit D.F. McKenzie) ? Pourquoi pas des marqueurs universels (tags) auxquels le lecteur ajouterait ses marqueurs personnels (déjà possible avec les e-readers ?
Le besoin de pagination ne touche pas que la lecture, mais aussi l'écriture. Google Docs ajoute la possibilité de "voir" les textes écrits avec le traitement de texte découpés en "pages" ("the hability to see visual pages on your screen") pour les imprimer ("native printing") et non plus de laisser le texte "compact".
L'imprimé impose sa culture visuelle au numérique.
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samedi 30 octobre 2010

E-books et francophonie

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Dossier sur la francophonie dans l'édtion du week-end du quotidien suisse, Le Temps. Le numéro est orchestré par le romancier Jonathan Littell. En Suisse, ce débat prend une saveur particulière alors qu'un journaliste estime que "la Suisse plurilingue se déglingue" (José Ribeaud, ouvrage publié aux éditions Delibreo). La situation n'apparaît pas favorable au français. Les cantons alémaniques privilégient l'anglais par rapport au français comme deuxième langue étrangère enseignée et un débat est lancé quant à l'intérêt d'une chaîne de télévision bilingue. Interviewée, la présidente de la Confédération déclare : "il faudrait que l'on puisse maîtriser au moins trois langues dont l'anglais" (p.11). L'Europe en est loin.

Le dossier francophonie ne pouvait pas ignorer la lancinante question de la numérisation de la lecture et des livres. Compte tenu de l'enjeu linguistique et culturel,  les tergiversations ésotériques des éditeurs semblent éloignées du vrai monde et des lecteurs. Pourquoi distinguer les supports et favoriser l'un plutôt que l'autre (cf. le taux de TVA) ? De quoi se mêlent ces gens ? Tous ces débats, sans doute perclus de bonnes intentions, représentent surtout du temps perdu. Et si un livre numérique est moins cher pour le consommateur, s'il rapporte plus à l'auteur, qui s'en plaindra ? Les livres papiers sont devenus trop chers pour la majorité des lecteurs, et d'abord pour la clientèle de l'avenir, les étudiants et les lycéens : le livre numérique est une chance unique de rétablir le livre dans son utilité, son accessibilité et sa modernité...

Tant d'atermoiements et d'arguties risquent de faire une victime : la langue française. Au lieu d'accorder un avantage aux auteurs de langue française, aux traductions, on s'égare en défenses de privilèges... et l'on favorise l'anglais qui n'en n'a pas besoin. Attention : ceux qui lisent le plus (diplômés, etc.) lisent de plus en plus en anglais. Pendant que l'Europe bavarde,  le livre numérique représente déjà 10% des ventes aux Etats-Unis. Quant à l'offre numérique d'amazon (kindle), elle compte plus de 720 000 titres en anglais.
Et si les lecteur francophones "ne manifestent pas devant les portes de Gallimard pour réclamer des e-books", ce n'est pas parce qu'ils sont patients mais, peut-être, que, désillusionnés, beaucoup d'entre eux passent à l'anglais (la situation au Canada mériterait d'être observée). Le livre numérique francophone s'épuise en batailles ésotériques. La guerre culturelle décisive est celle des langues, pas celle des supports d'édition et de lecture.
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mardi 3 août 2010

L'iPhone et l'amour du musée

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L'iPhone investit le musée. L'appli iPhone de l'exposition prend la place du guide de l'exposition, invitant à une visite linéarisée où l'on enchaîne les "tableaux d'une exposition" comme dans une visite guidée.

Dans le musée : invitation à télécharger et utiliser l'appli 
Pour l'exposition "Edvard Munch ou l'Anti-Cri" à la Pinacothèque de Paris : l'appli est vendue 3,99 €, chaque tableau (numéroté) est commenté.
Remarquable outil qui complète et enrichit la visite, au même titre que le le catalogue (qui n'est pas encore disponible en livre électronique). Grâce à cette appli, la visite peut être préparée, sauvegardée, approfondie, assurant plus aisément "la présence, dans [notre] vie, de ce qui devrait appartenir à la mort" (Malraux). Le numérique réinvente le "musée imaginaire". 

D'autres fonctionnalités issues des transformations numériques se dessinent, concernant la gestion et l'organisation du musée "réel" et de ses publics :
Copie d'écran d'iPhone

  • Connaître les audiences, les déplacements, le temps d'arrêt dans chaque pièce, devant chaque tableau, gérer les files d'attente : tout cela que peut apporter le numérique au musée (Majority Report). Dans un musée, on observe comme dans tout espace social,  une trajectographie des visites, une économie de l'attention, une notion de durée (répétition, revisites), etc. L'optimisation de l'espace et du temps muséaux permet d'améliorer le confort de la visite et de rendre compte de l'attention portée aux partenaires de l'exposition (ici : FNAC, Media Transports, Paris Match, La Tribune, LCI, France Info).
Mais, ce que ne changera pas le numérique, ou à peine, c'est "l'amour de l'art". L'école, l'université et la famille en détiennent les clefs, seules capables de rompre la "reproduction" et l'exclusion de "l'amour de l'art". L'effet de la distance géographique, si discriminante dans les pratiques culturelles, peut être atténué par le numérique mis à portée de tous, plus que ne pouvait le réaliser le livre d'art. 

Références
Pierre Bourdieu, Alain Darbel, Dominique Schnapper, L'amour de l'art. Les musées d'art européen et leur public, Paris, Minuit
André Malraux, Le Musée imaginaire, Paris, Gallimard
Chloé Tavan, "Les pratiques culturelles. Le rôle des habitudes prises dans l'enfance", INSEE Première, N°883, février 2003.
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mercredi 14 juillet 2010

Cinéma : Notes actuelles sur Le Dictateur

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Jean Narboni    ... Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, 132 p. Bibliogr.
Editions Capricci, 2010

C'est l'histoire d'un film. Celui que Charlie Chaplin a consacré au nazisme, son premier film parlant. L'auteur montre et démonte la richesse et la précision de ce film, souvent sous-estimées. Le film fait rire, mais il fait aussi penser à ce qui fait rire.
Jean Narboni prend le parti de prendre Chaplin au sérieux, chaque plan, chaque dialogue. Tout y passe et le produit de cette analyse attentionée est impressionnant : les noms (de personnes, de pays), la ressemblance entre l'acteur et le dictateur (la fameuse moustache - qui est aussi celle de Martin Heidegger !), la réception du film dès que la nouvelle du tournage fut connue, la science des longs monologues, la bande-son (l'exploitation subtile de Lohengrin de Richard Wagner), la langue des personnages (ce n'est pas de l'allemand mais une purée sonore d'où émergent quelques mots-clés de la langue des nazis, c'est un idéal-type du discours totalitaire), etc.


Commencé en 1936, le scénario (300 pages) fut achevé en 1938, le tournage commença en septembre 1939 pour s'achever en mars 1940. Dès que le projet fut connu, les nazis et leurs "alliés objectifs" réagirent par voie diplomatique et médiatique. Les intérêts économiques, la crainte de représailles en Allemagne tout  fournissait des raisons de ne pas tourner (la diplomatie anglaise était hostile au tournage également). La consigne dominante - quelle lucidité - était de ne pas évoquer l'antisémitisme hégémonique en Europe. Les frères Warner (Warner Bros.), militants antinazis, ne fléchirent pas sous la menace de la censure américaine.

Cette analyse subtile montre le constant sérieux du comique de Chaplin ; sa pertinence, sa rigueur, son sens de l'anticipation impressionnent. Revoyez le film après avoir lu le livre.

Bien sûr en lisant ce livre de papier consacré à un film, combien de fois n'a-t-on eu envie de cliquer pour voir tel ou tel plan, entendre tel ou tel motif. Vivemment le livre et l'auteur numériques !



dimanche 27 juin 2010

Ecriture et polyphonie numériques

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Evoquons d'abord l'oeuvre majeure du romancier américain John Dos Passos, USA Trilogy : The 42th Second Parallel, NineTeen NineTeen, The Big Money (1930-1932-1936). Cette trilogie romanesque sur les Etats-Unis entremêle quatre modes narratifs :
  • des récits au style indirect de la vie de douze Américains
  • Newsreels, collages d'extraits de la presse de l'époque (Chicago Tribune, New York World), titres, articles, messages publicitaires, paroles de chansons
  • The Camera Eye qui laisse parler les "états de conscience" ("stream of consciousness"), une "sous-conversation" du narrateur 
  • des biographies de personnages "historiques" (Henri Ford, Thomas Edison, etc.). 
Jean-Paul Sartre célébra Dos Passos (texte repris dans Situation, I, que vient de rééditer Gallimard) et signala cette polyphonie dans laquelle il retrouvait "le point de vue du choeur, de l'opinion publique".

Second exemple. Dans ses Essais de Théodycée, Leibniz imagine des livres munis de liens hypertextes renvoyant à des images de la réalité (zooms). Ce que la déesse Pallas montre à Théodore dans un appartement monde, "le livre des destinées" : "Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira [...], et vous verrez représenté effectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros" [...] "On allait en d'autres chambres, on voyait toujours de nouvelles scènes" (o.c. p. 361). Nous sommes en présence d'une sorte d'iPad avec une interface qui deviendra classique recourant à des métaphores spatiales (appartement, chambre, etc.). Sorte de réalité virtuelle (VR).

Ces deux textes illustrent le besoin, manifeste depuis longtemps, d'un mode de narration polyphonique, plurimédia, mulidimensionnel que rendent aujourd'hui possibles Internet et les tablettes. Aujourd'hui, la trilogie de Dos Passos combinerait interviews audio, liens vers des journaux, vidéo, messages publicitaires, textes, photos, etc. Les biographies qu'imagine Leibniz aussi.
Une nouvelle "écriture" peut naître des nouveaux suppports numériques. Un livre numérique n'est pas le support nouveau de livres anciens conçus pour le papier, selon des normes éditoriales établies il y a quatre siècles ou plus, et numérisés à l'identique. Pour John Dos Passos, écrit Jean-Paul Sartre, "Raconter, c'est faire une addition" (o.c.). Addition multimédia aujourd'hui.
  • Le livre électronique désigne une oeuvre écrite par un auteur numérique (tentons cette expression) pour des supports numériques (eBooks). C'est la possibilité et la promesse d'une nouvelle écriture (et le fondement d'un droit d'auteur). Tel quel, ce livre n'existe guère (ou pas encore). Son droit d'auteur, lorsqu'il se mettra en place, devra-t-il s'inspirer de celui du cinéma (l'oeuvre cinématographique est convergence et synergie de métiers) ?
  • Ce n'est pas seulement un support matériel ("opus mechanicum", "ein körperliches Kunstprodukt", dans les termes de Kant), ce qui regrouperait aujourd'hui un ou plusieurs fichiers lisibles sur un support électronique quelconque (kindle, iPad, PC, iPhone, etc.). 
  • Ne pas commettre l'erreur de confondre en un seul mot les deux notions ("und nun besteht der Irrtum darin, dass beides miteinander verwechselt sind", Kant, o.c.).
  • La notion d'auteur revient à l'ordre du jour, retrouvant des situations connues autrefois par les oeuvres pour le papier (cf. l'illustration par Roger Chartier dans Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue).
Note bibliographique
Kant (Immanuel), "Was ist ein Buch", in Die Metaphysik der Sitten, 1797, (je ne trouve pas de traduction française en librairie !).  En allemand et en gothique
Benoit (Jocelyn), "Qu'est-ce qu'un livre", Textes de Kant et Fichte, PUF Quadrige, 1995
Foucault (Michel), "Qu'est qu'un auteur", 1969, Dits et écrits 1, Gallimard Quarto, pp. 817-849
Leibniz (Gottfried, Whilelm), Essais de Théodycée, 1710, Editions GF-Fammarion, 1969
Chartier (Roger), "Qu'est-ce qu'un livre ?", Les Cahiers de la Librairie, N°7, janvier 2009
Chartier (Roger), Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue, Gallimard, 2011
Macherey (Pierre), "Qu'est-ce qu'un livre", Université de Lille, novembre 2003

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dimanche 18 avril 2010

Les médias de la collaboration avec les nazis

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Culture et médias sous l'Occupation. Des entreprises dans la France de Vichy, sous la direction de Agnès Callu, Patrick Eveno et Hervé Joly. Editions du CTHS, Paris, 2009, 398 p. (pas d'index, hélas !).

Ouvrage d'historiens spécialistes d'une période avec laquelle la culture politique française est mal à l'aise.
  • Histoire décomposée : le métier d'historien conduit à isoler les mutiples dimensions de la collaboration avec le nazisme. Cette décomposition, sorte de mise en silos bien séparés, si elle est techniquement nécessaire, tant pour la recherche que pour l'exposition, ne doit toutefois pas faire oublier que le fonctionnement de la radio, l'enrichissement des patrons de presse, le music-hall qui battait son plein, les théâtres jouant à guichets fermés sont indissociables de la torture qui se pratiquait à quelques rues de là, des trains de déportation, des rafles, des dénonciations et des camps à quelques centaines de kilomètres. Aussi, chacune des analyses de cet ouvrage devrait être précédée d'un signe rappelant que, en même temps... L'effet en serait plus juste et plus saisissant, le sens plus clair. L'ergonomie du livre papier ne le permet pas, le livre électronique le permettra sûrement.
  • Que reste-t-il de cette histoire, comme un refoulé, dans la culture des médias d'aujourd'hui ? Les auteurs n'abordent pas cette question, ce n'est pas leur métier. La question n'en reste pas moins ouverte... et la prise de conscience nécessaire.
De nombreux cas sont au sommaire de cet ouvrage collectif qui traite aussi des médias en France mais aussi en Allemagne nazie : les entreprises de presse (dont Bertelsmann), les éditions de livres et de disques, les galeries d'art, le cinéma (Pathé), la photographie, la SACEM, la radio, le spectacle (music-hall, Folies-Bergères, etc.), une étude sur la presse régionale à Bordeaux, etc. Diversité d'objets bienvenue pour dégager l'unité des comportements d'une France occupée à collaborer.

Retenons deux exemples parmi la vingtaine de cas traités dans l'ouvrage.
  • Le magazine illustré Signal (1940-1945), titre pan-européen déjà, avec photos et reportages, plurilingue, en couleur, qui diffuse à 800 000 exemplaires en France. Aurianne Cox s'attache à montrer l'efficacité de sa gestion et la modernité de son organisation qui a su se greffer sur l'organisation française (imprimerie, distribution). La modernité de la culture de gestion nazie est frappante, rappelant que la modernité, si aveuglément célébrée, est compatible avec les plus horribles systèmes politiques, qu'elle peut les renforcer et contribuer à leur succès. [Rappelons que le porte-parole de Ribbentrop, Paul Karl Schmidt (alias Paul Carell), qui dirigea Signal, collabora après guerre à divers grands titres de la presse allemande (Die Welt, Der Spiegel, Die Zeit, etc.) et, très étroitement, avec le groupe Axel Springer AG (cf. l'ouvrage de Wigbert Benz)].
  • Les médias constituaient un objectif stratégique pour l'armée allemande ; ils devaient participer au travail de dissimulation de la dominiation nazie, facilitant son acceptation. La collaboration culturelle fut importante, dans le domaine musical, littéraire, à la radio. Les vedettes de variétés (Maurice Chevalier, Tino Rossi, etc.) participeront à la radio nazie (Radio Paris). Charles Trenet, Mistinguette et Edith Piaf, bien payés, chanteront pour les ondes de Vichy. Giono et Sacha Guitry, Raimu, Simone de Beauvoir s'y font rémunérer. Et combien d'autres... ni leur carrière ni leur image n'en seront affectées après la guerre...
Sartre, qui fera jouer "Les Mouches" au théâtre en 1943, résumera la situation : "Me comprendra-t-on si je dis à la fois qu'elle [l'occupation] était à la fois intolérable et que nous nous en accommodions fort bien" (Situation III, cité p. 337).
De ces études méticuleuses, rigoureuses, il ressort que la collaboration, pour la majorité des médias, allait de soi et surtout sans dire. Il s'agissait de s'adapter au mieux, à tout prix, mais aussi de profiter, si possible, de la situation. D'ailleurs, après la défaite des nazis, beaucoup de ceux qui avaient fait tourner la machine médiatique de la collaboration ont gardé leur poste, comme si de rien n'était, rarement inquiètés. Et aux Folies Bergères, le public des militaires américains succéda sans transition aux militaires allemands. "Business as usual" aurait pu être la devise de la collaboration.
Livre désenchanteur.
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jeudi 4 mars 2010

Lettres croisées de Jérôme et Augustin

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Voici les lettres croisées de deux éminents théologiens chrétiens, Pères et Docteurs de l'Eglise, échangées à la fin du quatrième siècle de notre ère (394-419). Edition bilingue (latin / français), traduction et annotation par Carole Fry.
Bien sûr, il ne s'agit pas ici de commenter les débats théologiques qui constituent le coeur de ces échanges épistolaires, mais d'observer, guidé par l'introduction de Carole Fry, ce que cette longue et lente correspondance révèle du courrier, de sa culture et de son histoire. La lettre est l'un des médias majeurs de cette époque romaine ; le décalage historique, en dépaysant, fait voir les transformations subies par ce média depuis une quinzaine de siècles, transformations invisibles lorsque l'on s'en tient à de brèves périodes d'observation. Pour situer l'écart à la norme de la correspondance des deux célèbres théologiens, l'auteur publie en annexes quelques pages consacrées aux usages épistolaires extraites d'un manuel de rhétorique de l'époque, rédigé par Caius Iulius Victor. Par bien des aspects, sauf la longueur des missives, cette correspondance suit les usages courants de l'époque.



  • Les lettres sont dictées, dites d'abord. Par conséquent, l'écriture, l'invention, la rhétorique suivent d'abord une logique orale ; elles ne sont pas manuscrites par l'auteur (olographes) mais par un secrétaire. L'auteur, au mieux, ajoute quelques mots de sa main à la fin de la lettre en la signant pour l'authentifier. La dictée et la lecture à voix haute par un tiers sont la règle, surtout pour des auteurs âgés qui ont mauvaise vue. 
    • Voilà qui renvoie aux applications et logiciels permettant de dicter sur un ordinateur ou un téléphone, de faire lire des textes à voix haute sur un ebook...
  • Le latin de cette époque, et de ces deux auteurs, est une langue de distinction, presque ésotérique, volontairement non populaire : "si les textes latins sont difficiles à comprendre, c'est qu'ils ont été conçus pour l'être", souligne Carole Fry. 
    • Quel est l'équivalent de ce latin, aujourd'hui ? Qu'est-ce qui assure, dans l'univers numérisé, cette fonction langagière de distinction, de séparation socio-linguistique ?
  • La lettre est souvent lue en chemin par des lecteurs imprévus, indiscrets parfois, qui s'intercalent entre l'auteur et son destinataire au cours des différentes étapes de l'acheminement. L'intimité du courrier n'est pas assurée, auteurs et destinataires le savent et en tiennent compte. La lettre peut être non seulement lue mais aussi copiée et recopiée, et ceci d'autant plus que la lettre est longue et peut être assimilée à un traité (libellus). Le sachant, l'auteur écrit aussi pour ces destinataires clandestins, au-delà de la cible à qui la lettre est adressée (exemplaria). La notion de correspondance privée est relative : quand le destinataire reçoit sa lettre beaucoup l'ont déjà lue avant lui, ont créé du buzz, parfois souhaité et bienvenu, parfois hostile. 
    • De la même manière, Internet est un lieu de correspondance publique souvent asymétrique (blogs, commentaires, mur de Facebook, etc.) où se redessine la notion de communication privée.
  • La mise en page (colométrie) joue un rôle dans la lecture des lettres manuscrites. La lettre est mise en page par le secrétaire, selon des standards précis formateurs d'habitudes de lectures. 
    • Les travaux de eyetracking et d'ergonomie visuelle dans le e-mailing commercial cherchent à repérer les stratégies de lecture.
  • Le temps épistolaire de cette époque n'est pas le nôtre. Le transport de la lettre est approximatif, assuré par des messagers parfois peu scrupuleux, dans des conditions difficiles (naufrages, vols) ; aussi, le temps séparant l'envoi d'un courrier de sa réception peut être très long. En cours de route, les lettres peuvent être perdues, modifiées (falsifiées), détournées pour un temps de leur destination. Ainsi, la lettre N°102 mettra deux ans pour atteindre Augustin à Hippone, port romain en pays Berbère, (aujourd'hui Annaba, Algérie), transportée par mer, depuis Béthléem, au sud de Jérusalem, où habite Jérôme. Cette incertitude du courrier oblige les auteurs à renvoyer certaines lettres qui, heureusement, ont été recopiées et archivées avant envoi (cf. pp. 108-109). 
    • Notre conscience du temps est formée par le rythme de la communication. Le rythme des médias électroniques se rapproche de la conversation face à face, la correspondance Augustin-Jérôme de celle des livres. Les courriers égarés n'ont pas disparu avec le courrier électronique (dans la boîte à spam, mauvais libellés, changements d'adresse, modifications sur les serveurs, etc.) et l'exigence pénible d'archivage. Rien n'est jamais sûr.
  • Tout ceci explique la difficulté d'établir aujourd'hui le texte authentique (ecdotique) de cette correspondance : il y a tant de variantes, de commentaires intégrés au texte original, de mises à jour plus ou moins justes, d'accrétions diverses. Comment faire la part de "l'incurie des copistes", des messagers et celle d'une oralité parfois débraillée dictant dans l'urgence ("la fougue de celui qui dicte", dit Jérôme) ? 
    • Qu'est-ce qu'un texte authentique, faut-il en séparer les commentaires, exclure les "copiés collés" ? Qu'est-ce qu'un auteur ?
  • Carole Fry conclut son introduction en évoquant la traduction : éloge du renoncement, de l'humilité du traducteur (p. LXIV) qui ne peut se sortir d'une telle épreuve qu'avec une traduction littérale, enrichie de notes explicatives.
L'histoire de la correspondance remet en perspective notre sensibilité au temps ; rien de plus historique, de plus cultivé que notre sensibilité "spontanée". L'authenticité d'un texte, la vie publique d'un texte privé, le rapport au temps dans la communication et ses effets sur l'écriture, sur la pensée, la confidentialité, la discrétion, autant de notions "naturelles" et évidentes que ce livre invite à considérer. D'autant qu'avec Internet, la communication électronique (blog, copie, faire suivre, etc.) retrouve certaines des propriétés anciennes du courrier que les XIX et XXièmes siècles ont refoulées.
Ce livre constitue un point de repère précieux pour la compréhension et l'analyse des médias numériques. La connaissance des médias se lit où parfois on ne l'attend pas.
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lundi 1 mars 2010

Twitterature ! Twittémathiques ?

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Les médias numériques modifient la relation au temps, à la durée : patience et impatience, formats, activité multitâche, etc. Nombre d'éléments constitutifs de la communication sont bousculés. Les médias et la littérature retrouvent un débat lancé depuis longtemps : sous quelle forme publier une oeuvre ? Quelle est sa longueur optimale ? Tolstoï lui même a écrit une version "courte" de "Guerre et Paix" (Guerre et Paix le feuilleton, à paraître en avril 2010 aux Editions du Rocher).
Simplification pour jeunes lecteurs (littérature enfantine), version BD ou mangas, découpage en feuilletons, anthologies de "grands textes", compilations, résumés commentés et pré-digérés pour élèves / étudiants pressés... la littérature a déjà tenté tous les formats du papier. L'école aussi, du De viris illustribus de Lhomond (textes latins simplifiés pour la classe de 6ème, 1779) au Lagarde et Michard (pour le lycée, 1948-2003).

L'apparition de nouveaux formats avec les supports numériques de lecture de nouveaux médias est logique. Nous n'en sommes qu'au tout début. Quelques exemples.
  • FT Press (groupe Pearson) publie des ouvrages dont la taille a été réduite (Elements vendus 2 $) et d'autres conçus d'emblée pour être brefs (Shorts, vendus 3 $) en eBook (pour le Kindle d'Amazon et pour le support numérique Barnes and Noble).
  • On modernise parfois des modalités de diffusion ancienne : DailyLit et le feuilletonnage numérique comme on a publié et lu Balzac, Eugène Sue et bien d'autres.
  • On a écrit des romans par SMS au Japon ...pays de haikus ! Romans finalement édités en ouvrages papier : 2,6 millions d'exemplaires vendus pour "Deep Love" de Yoshi, porté au cinéma, en mangas, etc. Cf. en anglais, textnovel.com ou MobaMingle.

Twitterature pousse la provocation un peu plus loin, avec humour : réduire un ouvrage classique à un ensemble de twitts. Il faut imaginer Ulysse racontant ses aventures odysséennes en quelques twitts... ou encore Swann concluant "Swann's way" : "Wow. Time flies when you're writing books" (p. 102). Le twitt convient surtout aux romans dont on peut extraire des actions, que l'on peut raconter. Mais twitter la poésie et la philosophie ? Twitter Rimbaud, Montaigne ? Plus compliqué. Le twitt peut devenir un excellent exercice scolaire, pas plus indigne que le résumé que l'on demande à certains concours. D'ailleurs, pourrait-on twitter un cours ? Résumer une démonstration mathématique en quelques twitts. Twittémathiques ? Chiche !

Notons que nos iconoclastes twitteurs - tout comme les auteurs de m-novels -en reviennent à un format classique pour publier en un livre leurs gentilles insolences (avec un glossaire) et chez un éditeur des plus classiques de la littérature anglophone (Penguin). Hommage de Twitter au livre et au papier ! D'autant que ces twitts ne peuvent être pleinement appréciés que si l'on a lu la version longue. Enfin, comme ils l'écrivent : NM (Never Mind)...
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lundi 28 décembre 2009

Herta Müller et le eBook

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An 2009. Librairies à Berlin. Quoi de neuf ? Un Prix Nobel et des eBooks.
  • Le récent Prix Nobel de littérature (octobre 2009) de Herta Müller est visible : une demi-douzaine d'ouvrages présentés sobrement sur les tables et les rayons, bien mis en avant. Sans mise en scène particulière, pas de photo. Juste la pastille rouge ou blanche mentionnant le Prix Nobel sur les couvertures. Pas de biographie encore. Beaucoup d'ouvrages manquants. Herta Müller a publié également un audio-livre racontant son enfance ("Die Nacht ist aus Tinte gemacht", La nuit est faite d'encre, 2 CD) qui n'a pas de version papier (photo rayon audio-livres à a librairie Dussmann, Friedrichstrasse). 
  • Les eBook sont présents mais je n'ai pas vu de Kindle (Amazon). Les eBooks ne restent plus coincés dans les magasins de technologies numériques mais ils commencent à être visibles par le grand public des librairies. Là où est leur place, près des livres (cf. photo :  chez Hugendubel, Postdamer Platz en haut ; chez Dussmann, en bas).
  • Pour l'instant, l'intersection de Herta Müller et des eBooks est, semble-t-il, encore vide. Dommage. N.B. A la foire du livre de Franckfort, en novembre 2009, la plateforme libreka! a offert un livre pour eBook à télécharger gratuitement. Parmi les ouvrages offerts, le dernier roman de Herta Müller, Atemschaukel.
De Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature récent (2004), de langue allemande, le dernier roman, Neid. Privat Roman, n'est disponible qu'en version numérique, gratuite, sur son site. Pas de papier. En revanche, certains de ses ouvrages peuvent être achetés pour Kindle dans leur traduction américaine.

Manifestement, la littérature multiplie ses formats et ses supports. Sans qu'il y ait nécessairement redondance entre ces supports. La presse pourrait s'intéresser à ces stratégies.


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