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dimanche 29 janvier 2023

Bergson, qu'en reste-t-il ?

 Michel Laval, Il est cinq heures, le cours est terminé. Bergson, itinéraire, Paris, 2023, Les Belles Lettres, 179 p.

Philosophe inclassable, il fut à la mode aussi, tellement à la mode. Il a eu tous les postes qui comptaient, dans le désordre : Académie française, Ecole Normale Supérieure, prix Nobel, lycée Henri IV, Collège de France, entre autres... Philosophe de religion juive mais qui ne prit pas position dans l'Affaire Dreyfus, il ira, mourant, se déclarer juif au commissariat de police de son quartier en 1941. Sa mère est anglaise, ses parents vivent à Londres et il est bilingue. Il mènera pendant quelques années une vie diplomatique intense, en Europe et aux Etats-Unis, pour le gouvernement français. Ses ouvrage sont mis à l'index par le pape, en 1914. Sa fille unique, Jeanne, sourde et muette, deviendra un sculpteur reconnu, élève d'Antoine Bourdelle.

Ce petit livre que signe un avocat plaide la cause de Bergson. Du jeune Bergson, qui gagne le premier prix du concours général de mathématiques en 1877 et qui deviendra philosophe, après avoir intégré l'Ecole Normale Supérieure, dans la promotion de Jean Jaurès et Emile Durkheim... Notons que l'on n'apprendra rien ou presque rien de la famille de Bergson, rien sur son père, musicien reconnu, rien sur sa mère qui lui donnera sa formation religieuse, rien non plus sur ses six frères et soeurs.

Michel Laval donne à voir les cours de Bergson au Collège de France, cours à la foule bariolée où se mêlent normaliens et dames du monde, Charles Péguy, Antonio Machado, le politologue André Siegfried, l'historien de la philosophie Emile Bréhier, Léon-Paul Fargue et Alfred Jarry. Mais la variété de ce public fait-elle de Bergson, comme l'écrit Michel Laval, un individu libre, "absolument, irréductiblement libre" ? A voir.

Les Données immédiates de la conscience (1889), Matière et mémoire (1896), L'Evolution créatrice (1907), ces trois oeuvres essentielles ponctuent la vie de Bergson. Mais, si l'on apprend les grandes lignes des débats philosophiques qui les ont marquées, on ne saura rien de la vie quotidienne de Bergson et c'est dommage. Certes, on le voit qui aide Péguy et les Cahiers de la quinzaine, il aidera d'ailleurs les enfants de Péguy. Mais ce sont de rares mouvements connus. Qui donc est Bergson ? On ne le saura guère. L'homme est discret et secret. On referme ce livre un peu déçu de ne pas avoir vu vivre Bergson, on n'a vu qu'un professeur, des livres, et quelques discours d'occasion. Bien sûr, on a vu aussi un homme s'engager contre l'impérialisme allemand, on l'a vu mener une carrière anglophone, en Angleterre et aux Etats-Unis mais on aurait aimé aussi connaître le père de famille, le mari, le professeur avec ses élèves, avec ses amis.

Nous en restons donc avec les classiques : le Henri Bergson de Vladimir Jankelevitch (1931, 1959, PUF) ou, plus récents, La gloire de Bergson. Essai sur le magistère philosophique (2007, Gallimard), Le secret de Bergson (Jean-Louis Vieillard-Baron, Editions du Félin, 2013). Le petit livre de Michel Laval se lit agréablement, il est clair et souvent complet, il complète -un peu - le tableau. 

mercredi 13 décembre 2017

Aux origines de l'école laïque française : le Dictionnaire de Ferdinand Buisson

Ferdinand Buisson, Dictionnaire de pédagogie, Paris, Robert Laffont, 2017, 969 p., 32 € avec des notices relatives aux auteurs et des notes relatives aux articles (contexte historique, biographique)

Cet ouvrage fut aux origines de l'école laïque française, obligatoire, gratuite et proche (une école dans chaque commune, chaque quartier). Alors que cette école va mal, mal traitée depuis des décennies, que ses principes se délitent (quid de la gratuité, de l'obligation, de la laïcité et de la proximité ?), il est bon de retourner à cet ouvrage fondateur. On y retrouvera les intentions des législateurs et des théoriciens de l'éducation d'il y a un siècle et demi. Ce dictionnaire qui fut un ouvrage politique est devenu un témoin historique, un document. A l'époque, il fut diffusé à 20 000 exemplaires.
Heureuse initiative que de le publier à nouveau. Bien sûr, malgré son petit millier de pages, il s'agit d'une version très abrégée de l'édition originale qui comptait quatre gros volumes (cf. infra) et s'intitulait Dictionnaire de pédagogie de l'instruction primaire. Tous les mots comptaient : pédagogie pour instruire dès le commencement. Ferdinand Buisson, prix Nobel de la paix, dreyfusard, sera directeur de l'enseignement primaire pendant dix-sept ans après en avoir dirigé le service de la statistique. Ce fut un fervent partisan de l'école unique et de l'égalité des chances sociales.
La forme dictionnaire (articles classés par ordre alphabétique) a été choisie pour donner aux personnes chargées de l'institution scolaire un outil commun de références. Dans la société du livre, le dictionnaire connote à la fois la somme et la dignité culturelle : l'époque est aux Larousse, au Littré, à La Grande encyclopédie. L'ambition encyclopédiste de Ferdinand Buisson est manifeste ; d'ailleurs, l'article "encyclopédistes", très fouillé, est rédigé par Gabriel Compayré, historien des doctrines éducatives. Ce dictionnaire se trouve donc à mi-chemin entre L'Encyclopédie de Diderot et Wikipedia. Ouverture internationale systématique, européenne surtout, pédagogie des Lumières : beaucoup d'articles sont consacrés aux sciences, aux techniques, à l'histoire, à la géographie. L'influence de Diderot et d'Alembert est flagrante.
Que trouvait-on dans ce Dictionnaire de pédagogie de l'instruction primaire ? Tout ce qu'il fallait, à l'époque, pour être instituteur ou institutrice :
  • des thèmes essentiels de la didactique des disciplines : calcul mental, dictée, écriture-lecture, géographie, géométrie, histoire naturelle, langue maternelle, chant, orthographe, leçon de choses, exercices cartographiques, géologie, travail manuel, météorologie, vocabulaire, instruction civique...
  • des articles sur les outils quotidiens du travail scolaire : encrier, mobilier, boulier, projections lumineuses, tableaux muraux d'enseignement, plume, ardoise (son crayon et son effaçoir) utilisée comme cahier de brouillon, bons points, copies, globes.
  • des préoccupations toujours actuelles : architecture scolaire, écoles d'aveugles, hygiène scolaire, vestiaires, la maison d'école, le voyage scolaire, récréation, absence, politesse.
  • des articles sur les références philosophiques en matière d'éducation : Montaigne, Froebel, Pestalozzi, Comenius, Kant, Luther, Horace Mann, Rousseau, Marie Pape-Carpentier.
  • Les 4 gros volumes de mon exemplaire de l'édition originale
    (Librairie Hachette, 1880, 1888)
  • des thèmes classiques de la psycho-pédagogie et de la philosophie morale (leur importance n'a pas changé et le débat est toujours ouvert) : ennui, curiosité, étourderie, créativité, observation, précocité, volonté, mémoire, le jeu, propreté, égoïsme, obéissance. Et j'en passe... mais il n'y a rien sur l'école coloniale qui fut si importante. Omission significative... 
Le Dictionnaire, c'est le monde vu depuis l'école et le métier d'instituer la République (Jean Jaurès, ancien professeur, dans son discours de 1903, pour la distribution des prix au lycée d'Albi, répétera : "instituer la république").
Et cette "maison d'école", quelle belle idée ! Aujourd'hui, nous avons des "groupes scolaires" !

Etre instituteur de la Troisième République, ce n'était pas une mince affaire. Ces "hussards de la République", comme les appellera Charles Péguy, devaient tout savoir, et savoir tout enseigner... Ils ont défriché, laïcisant ce qu'ils ont hérité de siècles d'enseignement religieux privé, très longuement cité, détaillé et critiqué, laïcité oblige. Les instituteurs instituaient la République après des siècles de monarchie et d'empire. La Cinquième République les a rebaptisés "professeurs des écoles" ; les enfants n'y ont rien gagné. La République non plus. Démagogie !
Piliers locaux de la République nouvelle, polyvalents, les instituteurs d'alors devaient tout savoir de l'environnement qu'ils partageaient avec leurs élèves, du village et de l'économie agricole, de la faune et la flore, tout sur l'habitat, les saisons, les métiers... Forts en calcul, en géométrie et en français : de solides généralistes. L'article "Instituteurs, institutrices", signé par Ferdinand Buisson lui-même, rappelle que le terme d'instituteur (ni Lehrer, ni teacher) vient de la Révolution française, et qu'on le doit notamment à Condorcet (1792) ;  mais, c'est Jules Ferry (textes de 1880-1881) qui lui donne ses lettres de noblesse. Article à mettre au programme des "professeurs des écoles" et des ministres d'aujourd'hui.
Les collaborations sont nombreuses pour une telle somme : parmi les 358 auteurs du dictionnaire, beaucoup d'enseignants de tous ordres, instituteurs et inspecteurs, professeurs, recteurs, membres de l'institut, français et étrangers. Quelques grands noms : Camille Flammarion (astronomie), Emile Durkheim (articles "enfance", "éducation", "pédagogie"), Eugène Viollet-le-Duc (architecture), Pauline Kergomard (éducation enfantine), Ernest Lavisse (historien, auteur de manuels scolaires), Michel Bréal (linguistique), Théodule Ribot (psychologie), Charles Angot (météorologie), Marcellin Berthelot (chimie)...

Conclusion de l'article "plume" dans l'édition originale
Les médias sont évidemment absents ; avant les mass médias, les médias ne constituent pas une préoccupation de l'éducation : dans l'édition originale, on trouve un article sur le télégraphe qui réclamait la collaboration de l'instituteur (comme le secrétariat de mairie) et un article, très long, recensant les périodiques professionnels traitant de l'éducation en France et à l'étranger, notons encore un article sur le papier et sa fabrication. Le média c'est l'école et l'école de Jules Ferry n'avait pas de "parallèle", hormis peut-être les églises, les synagogues.
La pédagogie scolaire, conservatrice par construction, résiste au changement technologique. Prête à l'exploiter, elle est prudente dans ses innovations, attentive au classique (ce que l'on enseigne dans la classe !). Comment ne pas sourire en lisant la conclusion assertive de l'article "plume" : "les plumes d'acier[...] sont loin de valoir une plume d'oie bien taillée", "il n'est pas d'instituteur..." (cf. illustration ci-contre). Plus tard, l'école entrera en conflit avec le stylo à bille, la calculette, le téléphone portable, l'ordinateur...

L'aspect encyclopédique du Dictionnaire de pédagogie [et d'instruction primaire] s'estompe dans cette édition nouvelle, réduite, élaguée. D'où l'intérêt d'éditions numériques comme celle du Nouveau dictionnaire de pédagogie (1911) par l'institut Français d'Education ou celle de Gallica en mode image (première édition, 1880).
On perçoit confusément derrière la diversité des auteurs et des thèmes traités, la langue et les valeurs communes de la Troisième République : seule une analyse lexicale associant les mots en clusters et en mesurant les distances (NLP), pourrait en évaluer l'originalité et le vieillissement.
Le texte de l'historien Pierre Nora placé en préface n'a pas été écrit pour cette édition nouvelle du dictionnaire mais pour son ouvrage sur Les lieux de mémoire (1984) ; c'est une présentation historique du dictionnaire comme patrimoine de la France.

On comprendra mieux, en parcourant ce dictionnaire, les ambitions scolaires de la Troisième République et leur actualité politique ; on comprendra aussi le souci qu'Albert Camus manifestait dans le manuscrit de son auto-biographie : “allonger et faire exaltation de l’école laïque” (Le Premier homme, Paris, Gallimard, 1960).

mercredi 23 novembre 2016

Homère, maître d'écoles, ciment culturel


A l'école d'Homère. La culture des orateurs et des sophistes, sous la direction de Sandrine Drubel, Anne-Marie Favreau-Linder et Estelle Oudot, Editions Rue d'Ulm, 2015, 298 p., Bibliogr, Index des auteurs et des textes. 19 €

Homère, matière première de la culture inculquée à l'école, "Homère maître de rhétorique", Homère et les médias...
L'ouvrage réunit des travaux d'une vingtaine d'auteurs universitaires qui "explorent la place du modèle homérique dans les pratiques scolaires et rhétoriques ainsi que "dans les rituels sociaux des élites". Donc dans les médias de ces époques.
La période couverte va de Socrate et Platon (5ème siècle avant notre ère à Athène) au 12ème siècle à Byzance. L'espace couvert inclut l'Afrique et l'Egypte.
Etre cultivé, c'est alors savoir citer Homère, mobiliser son autorité, suivre son modèle. L'ouvrage aurait pu aller plus loin dans le temps, jusqu'au 19 ème siècle, toucher l'Europe du Nord, l'Amérique... Que l'on pense à l'omni-présence de Homère dans l'œuvre de Henri-David Thoreau (à Walden, seule l'Iliade lui manque) ou, surtout, dans celle de Friedrich Nietzsche qui fit son cours inaugural sur Homère et la philologie classique à l'Université de Bâle, en 1869 : "Homer und die klassische Philologie".

"Le premier des sophistes" dit d'Homère Flore Kimmel-Clauzet ; "vivier de formules, d'histoires, de passages remarquables permettant de s'entraîner à développer une virtuosité oratoire", ajoute Fabrice Robert qui analyse un corpus de textes utilisés par les rhéteurs pour enseigner". Ciment de l'hellénisme", conclut-il, Homère est "l'origine des légendes et des mythes fondant l'identité grecque".

A l'école d'Homère n'est pas un ouvrage facile, il demande une lecture lente, beaucoup d'attention aux démonstrations savantes et subtiles, mais très diverses, des auteurs, une rumination en somme, comme le demandait Nietzsche. Mais ce travail apporte aux non spécialistes un peu de la distance nécessaire pour percevoir comment notre futur proche développe sa culture et ses références.
Le "regard éloigné" que revendique Florence Dupont pour l'hellénisme (cf. méthodologie des écarts) est fécond (y compris scolairement : cf. "Plus de latin, plus de grec : faut-il laisser l'enseignement décliner ?" à propos de Homère, Virgile, indignez-vous). Actualité d'Homère (cf. le numéro du Magazine Littéraire daté d'octobre 2017 : pourquoi a-t-on besoin d'Homère?). On connaît le paradoxe de Charles Péguy : "Homère est nouveau, ce matin, et rien n'est peut-être aussi vieux que la journal d'aujourd'hui".
Septembre 2017

Qu'est-ce qui dans nos sociétés, depuis quelque temps livrées aux moteurs de recherche et aux publications socio-numériques, joue le rôle d'Homère pour les siècles passés, référence implicite ou explicite, contenus que l'on pille, sur lesquels on s'appuiera pour illustrer, enseigner, argumenter, frimer ? Shakespeare, Goethe, Cervantès autrefois ? Victor Hugo ? Mark Twain ? Confucius (孔子) ou la Pérégrination vers l'Ouest (西游记), Tolstoï, le Rāmāyana de Vālmīki ?

Qui aujourd'hui, quelles œuvres en Europe, en Asie, seraient des équivalents du ciment homérique (hors textes religieux) ? Peut-être ce ciment est-il à chercher dans des œuvres audio-visuelles, films, jeux vidéo ou séries "cultes" (Lord of the Rings, La Légende de Zelda) ou la "littérature chantée" de Bob Dylan (performed litterature), à moins que la parcellisation sociale et politique n'en ait terminé avec tout ciment culturel...


Voir aussi :

Pourquoi Bob Dylan est important : surprendre les airs du temps

dimanche 9 octobre 2016

Les voies étroites du silence


Alain Corbin, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Paris, Albin Michel, 2016, 218 p. (dont 8 p. de reproductions)

Histoire inattendue que celle du silence, dont la définition n'est pas l'absence de bruit mais plutôt la recherche d'un éloignement du bruit : isolement, recueillement, paix loin de l'excitation urbaine et sociale, retraite hors du monde et des autres : chambre, monastère, bibliothèque, forêt, nuit ... Le goût du silence pour rompre avec le bavardage.
Toute communication s'affiche sur un mur de bruit dont il lui est difficile d'émerger. La ville fait du bruit, de plus en plus de bruit, bruit des véhicules surtout, klaxons énervés, radio à plein régime, à peine pub, sirènes d'urgence, bruits de machines, de moteurs (camions, avions), motos qui expriment en pétarades vengeresses des impatiences, des colères peut-être de n'avoir que deux roues, talons hauts et creux. Bruit heureux d'être ensemble des enfants, des adolescents, des manifestants dans la rue, des commerçants les jours de marché ("Les cris de Paris " de Clément Janequin. Le droit de faire du bruit dans la rue, espace public, semble aller de soi... Pas si sûr, pourtant ! Alain Corbin s'intéresse surtout au mouvement de retrait du bruit social. Si le bruit est à la portée de tous, ce n'est pas le cas du silence, qui s'apparente de plus en plus à un luxe.

Plutôt qu'une sociologie historique de la sensibilité aux bruits, l'auteur traite son sujet en puisant dans l'histoire de la littérature : Julien Gracques et Le Rivage des Syrtes, Baudelaire, Proust, Senancour, Lorca, Bernanos, ThoreauRodenbach, Huysmans, Celan, Vigny, Hugo, Péguy, etc. Anthologie littéraire du silence. Une très grande place est faite à la littérature religieuse, chrétienne principalement : Thérèse d'Avilla, Jean de la Croix, Pascal. Une mention brève du silence au cinéma : cinéma muet, bien sûr (Chaplin, Dreyer et sa Passion de Jeanne d'Arc, Murnau, King Kong) mais aussi Blow-Up d'Antonioni, Tous les matins du monde sur Monsieur de Sainte Colombe, Marin Marais et la viole de gambe : les vrais silences sont dans les films parlants. Le silence est l'effet d'un écart, d'une retraite.
La peinture aussi peut exprimer les "voix du silence" : Magritte, Dali, Hopper, "le silence des choses dans l'œuvre de Chardin"... A travers quelques thématiques, le livre égraine des occasions de se taire, de faire silence : l'amour, la haine, la lecture, la prière. Beaucoup de citations pour pointer les modalités du silence, les réflexions qu'il peut inspirer.

Reste, de nos jours, le bruit que chacun s'inflige dans des écouteurs ; restent le bavardage inévitable de la radio, des podcasts ou, surtout, celui, si pénible, des téléphones portables quand de pauvres gens tonitruent des banalités où parfois perce la fierté ou l'émotion. "T'es où ?". Peur du silence, apprivoisement rassurant de la solitude ? Grouillement indéchiffrable des annonces dans les aéroports, inutiles annonces multingues dans les avions, le métro...
Comment comprendre, aujourd'hui, que des campagnes ont eu lieu autrefois pour dénoncer le bruit des cloches (1883) ? Quant à l'affiche de Signac pour Aspro (cf. infra, 1964), elle reste plus que jamais d'actualité.



mardi 8 septembre 2015

Plus de latin, plus de grec : faut-il laisser l'enseignement décliner ?


Thierry Grillet, Homère, Virgile, indignez-vous !, Editions First, 2015,  100 p.


Faut-il enseigner aujourd'hui le grec et le latin, langues anciennes, mortes mais dimensions indiscutables des cultures européennes et de leurs racines (N.B. le pape tweet en latin) ?
Un débat a lieu en France à ce sujet dont se sont emparés les médias. Bizarrement, cette réflexion sur les programmes est mêlée à une réflexion sur les inégalités. Quel rapport ? Les langues anciennes ne propagent pas plus les inégalités que les mathématiques, le français, la physique ou l'anglais. Moins sans doute que d'autres disciplines car les élèves qui font du grec partent tous de zéro tandis que l'anglais hérite des inégalités entre familles, inégalités dûes au tourisme et aux séjours linguistiques, notamment ; quant au français, l'héritage familial joue beaucoup dans la formation du capital linguistique : il y va de l'amour de la langue comme de "l'amour de l'art".
Le débat va bon train d'autant qu'il n'est servi par aucune étude, aucune certitude scientifique, et qu'il traverse toutes les positions de l'échiquier politique. On peut donc tout dire et son contraire, et l'on ne s'en prive pas.

Voici un pamphlet contre des années de politique scolaire qui ont organisé le déclin continu des langues anciennes. L'auteur, Thierry Grillet, est directeur de la Diffusion culturelle à la Bibliothèque Nationale de France. Ce n'est pas un "héritier" : il a passé son enfance dans des cités en province, sa mère était caissière au supermarché. "N'étant pas héritier, il m'a fallu constituer un héritage" : c'est un héritier de l'école républicaine devenu latiniste puis helléniste. Avec ce texte, il renvoie l'ascenseur social dont il a bénéficié.

Bref, cinglant parfois, tendre souvent, son petit livre ne manque pas d'arguments. A sa rescousse, il cite Steve Jobs ("J'échangerais toute ma technologie pour une après-midi avec Socrate", dit le fondateur d'Apple) ; il évoque Arthur Rimbaud, premier en composition de vers latins... Il aurait pu aussi, au choix, convoquer Mark Zuckerberg (Facebook) qui revendique sa formation en grec et latin et son amour d'Homère et Virgile, ou encore David H. Thoreau qui a publié des traductions du grec, voire même Karl Marx, conservateur bien connu, qui écrivit sa thèse de doctorat sur Démocrite et Epicure et ne manquait jamais de citer en latin et en grec pour argumenter ses discours politiques et ses raisonnements économiques (cf. infra).
Thierry Grillet signale surtout un texte de Henri Poincaré, "Les sciences et les humanités", publié en 1911 afin d'illustrer la valeur intellectuelle des langues anciennes pour l'entraînement à l'observation et à l'analyse, le développement de l'esprit de finesse et d'invention. Henri Poincaré fut un mathématicien formidable, doublé d'un philosophe et d'un physicien. Admettons qu'il savait de quoi il parlait, ce polytechnicien féru d'humanités classiques dont il vantait l'utile gymnastique intellectuelle.
Nous pourrions ajouter que, dans une société en proie à l'automatisation et à l'intelligence artificielle, les humanités - cela peut être aussi bien le chinois, la musique, la danse, le dessin, etc. - constituent un contrepoids capable de féconder et dynamiser les cultures techniques et scientifiques qui nous baignent. De plus les langues anciennes apportent un peu du décentrement et de respiration culturelle nécessaires aux formations contemporaines (cf. Florence Dupont et la méthodologie des écarts). Steve Jobs ne voulait-il pas situer Apple au carrefour des arts libéraux et de la technologie ?

Selon Thierry Grillet, nous assistons à "une casse culturelle réalisée sous couvert d'une aspiration, légitime, à plus d'égalité". Il s'agit, dit-il, d'une Renaissance à l'envers. "Contre la barbarie", c'est son slogan en guise de conclusion, et il n'hésite pas à rapprocher ce mouvement de la destruction des œuvres culturelles anciennes au Moyen-Orient ou en Afrique.
En passant, il rappelle utilement combien le déclassement de l'enseignement public profite aux officines privées, aux universités payantes (souvent anglophones) : l'inégalité fleurit ainsi aux portes de l'école laïque et gratuite. Nos politiques se tromperaient-ils de combat ?

On a écrit ici ou là que l'hostilité au latin était un héritage de la sociologie de Pierre Bourdieu et des Héritiers. Contre-sens ridicule : Pierre Bourdieu ne manquait pas une occasion, dans ses travaux et séminaires de recherche, de mobiliser sa maîtrise des langues anciennes. Avec les chercheurs du Centre de Sociologie Européene, il a mis en évidence la logique inégalitaire, reproductrice, des héritages culturels ; cela n'a rien à voir avec l'enseignement des langues anciennes, au contraire. C'est confondre symptôme et étiologie. Ce qui se déduit des travaux sociologiques de Pierre Bourdieu, ce serait plutôt qu'il faut égaliser les chances scolaires en enseignant à tous des langues anciennes (que l'on se reporte, entre autres, à Rapport pédagogique et communication, Paris, Mouton & Co / CSE, 1968, 125 p., par Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Monique de Saint-Martin).

Terminons donc en citant Marx qui concluait avec humour, en latin, sa "critique du programme de Gotha", critique de la cécité politique : “Dixi et salvavi animam meam ("ce disant, j'ai sauvé mon âme", Kritik des Gothaer Programms, 1875). Mais l'enseignement de l'allemand en France est en mauvaise posture aussi ; d'ici qu'on l'accuse d'être facteur d'inégalités !

Karl Marx (Das Kapital, Erster Band, Berlin, 1965, Dietz Verlag, p. 73) citant Aristote, en grec.

Eléments de bibliographie
  • Wilfried Stroh, Latein is tot, es lebe Latein! Kleine Geschischte einer grosses Sprache, 2008, Berlin, List Taschenbuch, 415 p., Index (Personenregister, Sachregister).
  • Cécilia Suzzoni, Hubert Aupetit (dir.), Sans le latin..., Paris, 2008,  Editions Mille et une nuits, / Fayard, 420 p. (Association le Latin dans les littératures européennes, ALLE).
  • Andrea Marcolongo, La lingua geniale. 9 ragioni peramare il greco, 2016, Laterza. Publié en français en 2018 par Les Belles Lettres (cf. supra), La langue géniale. 9 raisons d'aimer le grec, 197 p.

dimanche 5 février 2012

Civilisation du journal. Par le journal ?

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La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, sous la direction de Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant. Paris, Nouveau Monde Éditions, 2011. 1762 p. Bibliogr., Index, 39 €

Enorme ouvrage collectif qui réunit une soixantaine de collaborateurs, historiens spécialisés, universitaires. Il traite de toutes les dimensions de la presse : technologie, économie, droit, écriture (journalisme, littérature, mise en page)... La période couverte va de 1800 à 1910. Cette période doit son unité, à mon avis, au fait que, pendant tout ce siècle, la presse est sans concurrent média, sans concurrent sur le marché publicitaire. Avec la radio (années 1920), fini le monopole : le statut économique et social de la presse change. 

Vers le milieu du XIXe siècle, des événements convergent pour une périodisation essentielle : 1836, la publicité permet à Emile de Girardin de diviser le prix du quotidien par deux, fondant un nouveau modèle économique mixte des médias ; 1832, fondation de l'Agence Havas, développement du télégraphe électrique, de la presse mécanique de Marinoni (voir les textes de Gilles Feyel). 
L’analyse par Marc Martin de la place et de l’évolution de la publicité durant cette période est séduisante mais bien trop brève (7 p.). Financement, innovation technologique, graphique, la publicité commerciale mérite de plus longs développements. Notons toutefois la contribution de Benoît Lenoble sur les produits dérivés et l'autopromotion : almanach, calendriers, estampes, gravures, affiches, tracts, cartes postales mais aussi les enseignes des points de vente, les murs peints. Tout avait-il déjà été inventé ? 

Impossible désormais de travailler sur les dimensions historiques de la presse sans passer par cet ouvrage. Superbe résultat éditorial et historique. Outil de travail sur ordonnance (je prescris notamment Gilles Feyel et Marie-Ève Thérenty à mes étudiants) mais ouvrage que l'on peut lire aussi pour le plaisir de certains textes : portraits de personnages divers en journalistes (Ponson du Terrail, Rochefort, Vallès, Séverine, Zola, Mallarmé, Baudelaire, Maupassant, Gaston Leroux, Péguy, etc.), essais "sociologiques" : "Vivre au rythme du journal" (Marie-Eve Thérenty), "Ordonner l'information" (Dominique Kalifa, Marie-Ève Thérenty) sans compter l'approche par les centres d'intérêt (vulgarisation scientifique, théâtre, religion, féminins, voyage, enfants, famille, sport, etc.) ou par les genres journalistiques.

Une telle encyclopédie de la presse écrite demande aussi une ergonomie numérique. Même si l'ouvrage est doté d'un riche outillage de notes, d'illustrations, d'index des noms et des titres, une présentation au format numérique lui rendrait encore mieux justice. Habitué au Web, aux tablettes, on attend un moteur de recherche, des hyperliens entre concepts, références,un dictionnaire, etc. Ensemble, papier et numérique, quel magnifique manuel cela ferait, avec des mises à jour, des commentaires, etc. Mais c'est déjà un formidable ouvrage.
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jeudi 22 décembre 2011

Galois, l'image de marque d'un génie mathématique

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Caroline Ehrhardt, Evariste Galois. La fabrication d'une icône mathématique, Editions EHSS, 2011, 302 p, Bibiogr., Index, Glossaire mathématique.

Comment se construit l'image d'un génie, image d'une marque remarquable ? Comment se constitue une mémoire, une postérité, une réputation ? Quelles sont les forces qui y contribuent, y ont-intérêt ?
Voici un exemple inattendu : celui d'Evariste Galois, mathématicien, connu et étudié aujourd'hui pour sa contribution à la théorie des groupes qui porte son nom. Le livre est issu d'une thèse pour le doctorat soutenue à l'EHSS sous le titre : Evariste Galois et la théorie des groupes. Fortune et réélaborations (2007).

Travail d'histoire des sciences, d'épistémologie. L'auteur dissèque, analyse, décape sans jamais se laisser détourner des faits,  résistant aux pressions de la légende, distinguant scrupuleusement ce que l'on sait, qui est vérifiable, de ce que l'on suppose, imagine, croit. Du coup, prenant l'icône à rebrousse-poil, elle désenchante (c'est bien là le métier d'une science du social, désenchanter le monde, "Entzauberung der Welt", selon Max Weber). La thèse dégage une double postérité de Galois, fonctionnant selon deux temporalités spécifiques : une postérité politique et une postérité mathématique.  Les interactions de l'engagement républicain de Galois et de ses travaux mathématiques vont produire l'image actuelle et le personnage de Galois en France.

Dans la fabrication de l'image de génie romantique de Galois, les médias de l'époque puis des siècles suivants, journaux et revues spécialisées, jouent un rôle majeur ainsi que les manuels et livres de mathématiques, pour le champ spécifique, spécialisé, des mathématiques (image savante). Les célébrations et commémorations (centenaire, poses de plaques, discours divers, éditions, colloques, etc.) marquent des étapes de la vulgarisation de l'image, des tournants dans sa diffusion, dans la constitution du personnage, d'une sorte de célébrité, people du champ intellectuel.
Caroline Ehrhard montre aussi les manières toutes nationales de recevoir le travail de Galois, différentes en Grance-Bretagne, en Allemagne, aux Etats-Unis où l'on associe davantage le nom de Galois à ceux de Cauchy et de Lagrange (on s'en tient essentiellement à la postérité mathématique). En France, grâce à sa double postérité, Galois est devenu une icône nationale, une production et un enjeu du système scolaire français.

Editions Pole, 6,8 €. Bibliogr.
Comment s'effectue la sortie de la réputation de Galois hors de l'atmosphère strictement mathématique pour atteindre le public non spécialisé ? Elle s'effectue par paliers : d'abord, au début du XXe siècle, le grand public intellectuel l'intègre à ses sympathies politiques, socialistes et dreyfusardes (Les Cahiers de la Quinzaine de Péguy, publient un texte de Paul Dupuis sur Galois), les philosophes professionnels l'intègrent à leur réflexion sur l'histoire des sciences (Couturat, Brunschwig, Tannery, etc.).
Une légende se construit à laquelle contribuent à leur tour des intellectuels non mathématiciens comme Alain ou Ségalen, légende dont s'empare un public élargi public, image tissée de romantisme républicain (le héros meurt d'amour, en quelque sorte, en duel, et pour la République) et de génie mathématique. Jeune beau, amoureux, génial, engagé, généreux, victime, malheureux en amour et en mathématiques, "mathématicien maudit". Tous les ingrédients sont réunis. Nul besoin désormais de mathématiques pour "aimer" et célébrer Galois (on peut d'ailleurs "aimer" Galois sur Facebook, qui compte de nombreux groupes Galois ;-), de divers types). Il y a aussi des films dont un court métrage d'Alexandre Astruc, 1967).

Le beau travail, méticuleux, précis, technique de Caroline Ehrhardt constitue un modèle de rupture avec ce que construisent les médias : il fait voir l'intérêt de l'épistémologie comme analyse du mode de production scientifique, d'une part, et comme analyse de la vulgarisation, d'autre part. Hygiène intellectuel dont les travaux sur les médias devraient s'inspirer. Involontairement, car ce n'est pas son objectif primordial, ce travail montre, décompose l'influence et les effets des médias.

2011 fut l'année du bi-centenaire de la naissance de Galois. Le numéro que Tangente Sup lui consacre illustre à merveille les propos de Caroline Ehrhardt. A côté des explications et illustrations mathématiques (niveau de Terminale S), on peut lire dans ce magazine un article intitulé "Galois, le Mozart des mathématiques" (Victor Segalen avait déjà rapproché de Rimbaud de Galois ; cf. Parallèle entre Galois et Rimbaud, 1906). "Fascination", dit la 4 de couverture qui reproduit le timbre poste que la République Française a émis en 1984, dans la série des "Personnages célèbres" pour célébrer Galois.

N.B.

On peut écouter sur France Culture une émission avec Caroline Ehrhard ("Continent sciences", avec Stéphane Deligeorge ; commencer à 5mn30).

La référence de Max Weber : conférence de 1919, intitulée "Wissenschaft als Beruf", ("la science comme vocation"), publiée en français dans un ouvrage intitulé Le savant et le politique.
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mardi 20 septembre 2011

Sur les traces des traces de Big Brother

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Alain Levy, Sur les traces de Big Brother. La vie privée à l'ère numérique, Paris, L'Editeur, 2010, 263 pages.

Emprunter au roman d'Orwell pour évoquer les dispositifs permettant de "connaître" les comportements des internautes est une rude métaphore venant du Président d'une entreprise, Weborama, dont le métier est de vendre aux entreprises une connaissance efficace du Web. Les données médiates de la conscience numérique permettent de cibler au plus juste les activités sur le Web. Activités commerciales ou non. Alain Levy prend le parti de dire ce qui va sans dire et d'établir le syllogisme constitutif du Web : pas d'économie publicitaire sans ciblage (majeure), pas de ciblage sans cookies (mineure). Voilà pour les prémisses. Pas de Web sans cookies, voilà pour la conclusion du syllogisme (en attendant mieux).
Les cookies sont au principe du fonctionnement du Web et de son économie : sans cookies, sans identifiant unique, pas de réseaux sociaux, pas de moteurs de recherche, pas de vente en ligne, rien, ni Google, ni Facebook, ni Yahoo! Ni Weborama ? Les cookies sont des traces que laissent les internautes de passage sur des sites. Le médiaplanneur, sur le Web, fait, à sa manière, oeuvre automatisée d'enquêteur et d'historien (cf. Carlo Ginzburg), pour aller du passé (chercher les traces) au futur proche. Le Web comme la ville est un média de passants.

Sur les traces de Big Brother est un livre d'économie sans économétrie visible : il montre comment fonctionne Internet. Un livre de droit sans arrêts : comment maintenir Internet "dans les simples limites de la raison" morale. Le livre se lit dans les variations de la distance entre économie et droit : de zéro, pour le chef d'entreprise tout à son résultat, à l'infini pour l'humaniste, tout à la morale. Quelle est la juste distance ? Débat kantien : avoir des mains mais sales, ou n'avoir pas de mains, mais si pures ! Alain Lévy ne récuserait sans doute pas les termes du dilemme de Charles Péguy.

Cet essai, qualifié modestement et exactement de "document", couvre quatre domaines : la connaissance des comportements numériques, la place de la publicité dans l'économie numérique, ce que changent à la vie privée les moteurs de recherche et les réseaux sociaux,  les moyens de protéger la vie privée sur le Web. Tout cela est énoncé et "documenté" clairement, distinctement. De plus, Alain Levy prend parti, il dit "je", évoque sa "conviction". Tant mieux. Le danger, qu'il voit bien venir et veut prévenir, est celui de la globalisation : "à force de globaliser, on mélange tout" (p. 131). Danger qui donne sa valeur à la double approche de l'auteur, tantôt chef d'entreprise et ingénieur, tantôt mari et père de famille, qui ne globalise jamais.

"Big Brother" dans 1984 incarnait les penchants criminels de la surveillance totalitaire. Aujourd'hui, "Big Brother" est l'expression qui revient le plus fréquemment pour situer Google et Facebook. Passage à la limite... Paradoxe : alors que Orwell visait une société particulière (stalinienne) qui s'est effondrée depuis, certains voient désormais une menace totalitaire dans toute société qui se numérise. Parfois, pour mieux faire valoir que notre époque est à la surveillance, Alain Levy embellit le passé. Comme si les administrations, depuis toujours, ne traquaient les richesses, pour lever l'impôt, comme si elles ne recensaient pas les hommes, pour les envoyer à la guerre. Fouiller, dénoncer, classer : toutes les sociétés le font. La Sainte Inquisition fouillait les maisons et les consciences pour convertir et assassiner ; plus près de nous, le maccarthysme ne reculait devant rien. Tout cela s'est déroulé sans cookies, sans informatique. Les régimes les plus totalitaires ont organisé l'espionnage et la dénonciation de tous par tous, sans technologie de pointe. Voyez Pétain, voyez Franco, voyez la DDR... Certes, les nazis ont pu profiter d'IBM pour établir des listes de personnes à déporter (cf. E. Black, IBM and the Holocaust, 2001) mais, en général, la police politique de la pensée n'a pas attendu les écrans et les caméras, elle a toujours et partout pu compter sur des hommes de sinistre volonté, et même sur des enfants, pour effectuer les pires des tâches criminelles. Qu'importe les technologies, c'est de morale qu'il s'agit : sans morale, sans droit, toute technologie peut devenir criminelle. 

Chaque paragraphe du livre provoque à la discussion. A chaque paragraphe, on a envie d'objecter et d'anticiper des objections aux réponses que l'on devine. Chacun des énoncés de l'ouvrage, pris un à un, est disputable, mais l'ensemble qu'ils constituent est incontestable. Plusieurs années après sa publication, l'ouvrage suscite toujours le débat.
Des objections ? Retenons en trois.
  • Les internautes sont libres et égaux en droit. Rien ne les oblige à s'afficher sur Facebok comme rien n'obligeait Rousseau à publier d'intimes Confessions. En revanche, les internautes ne sont pas égaux de fait devant les outils numériques (p. 30). On ne naît pas internaute, on le devient. Plus ou moins. Le numérique a ses héritiers, tout comme l'amour de l'art, de la langue et l'école... 
  • Alain Levy défend le droit des personnes privées à l'oubli ; certes, mais je pressens un risque de glissement de ce droit à des exploitations politiques. Or, en politique, le devoir de ne pas oublier s'impose, il me paraît même constitutif de notre culture (cf. notre post récent). 
  • La métaphore des digital natives ("nés avec le Web") est dérivée d'une notion linguistique approximative - mais qui aboutit à la grammaire (cf. Noam Chomsky) ; elle me semble faire obstacle à l'analyse des usages du Web. D'autant que cette notion rejoint, dans le raisonnement d'Alain Levy, la métaphore des abeilles, insectes pollinisateurs (chapitre 5). Certainement, l'auteur met alors le doigt sur un aspect crucial de l'économie du Web, celui de l'exploitation du lexique (plus que de la langue), donc de la production, par la communauté, d'un  "trésor" sémantique (Saussure). Ici, affleure le risque d'érosion de la diversité langagière et culturelle par l'usage d'Internet (cf. la "novlangue", évoquée p. 42). Allons, sans abeilles internautes, tout n'est pas perdu pour le Web, le vent suffit souvent à la pollinisation : les plantes qui ciblent moins distribuent plus largement leur pollen. Alternative constante en marketing : cartes de fidélité ou pas (Every Day Low Price) , affinité ou pas, etc. Les abeilles, insectes totalitaires "dont le travail est joie", s'accordent bien à l'idée de "Big Brother". Victor Hugo déjà leur reprochait de collaborer au manteau impérial et aux tapis du sacre. Le vent, lui, est plus anarchiste, plus lyrique aussi ! Vive le vent, donc, "qui court à travers la campagne".
Voici un livre polémique, à structure "ouverte", dont les problématiques n'ont pas fini d'être actuelles, dont les thèmes valent pour toute communication numérique. Alain Levy fait revisiter le Web, conduisant ses lecteurs loin de leurs bases habituelles, tour à tour dans le cambouis de la gestion des sites, des données (data) et du marketing comportemental mais aussi, chemin faisant, dans les principes d'une morale collective dont le Web est indissociable. Jamais l'un sans l'autre.