Etienne Anheim, Pétrarque. Portrait de famille, Paris, Les Editions de Minuit, Index nominum, 286 p.
C'est le portrait d'un poète des débuts de la Renaissance italienne peint au travers de sa famille, de ce que l'on en connaît du moins et de ce que le poète a voulu en retenir. "L'art de pétrarquiser" (Du Bellay puis Ronsard) toucha ensuite la Renaissance française et y fit des émules un siècle et demi plus tard.
Le monde de Pétrarque est d'abord un univers masculin. L'hégémonie masculine est presque totale et les correspondants du poète sont uniquement masculins, après nettoyage peut-être. Seul le personnage plus ou moins inventé de Laure (de Laurea, qui évoque le laurier, signe du couronnement, et non de Laura) se dégage du Canzionere, ouvrage qui se compose de 366 poèmes en italien dont 317 sonnets. François Pétrarque, fils et petit-fils de notaires, rompt donc avec la tradition familiale pour se consacrer finalement, à quelles conditions, à l'écriture et à la poésie. "Ce tableau collectif n'est donc fait que de mots", prévient Etienne Anheim, l'auteur, normalien : pas même de tableaux de peintres contemporains pour donner à voir le portrait de la famille. "Combien faut-il de générations de notaires pour faire un écrivain, combien de vies rendues presque invisibles, littéralement absorbées, pour nourrir un auteur ?" (p. 27). La question sociologique que pose l'auteur est fondamentale, et il s'y tiendra dans son travail biographique très fortement documenté et souvent influencé par les travaux de Pierre Bourdieu. "L'accomplissement de l'écriture et son travail de préservation - dans l'Eglise médiévale, dans l'oeuvre de Pétrarque, dans la littérature moderne et jusque dans les sciences sociales -se font ainsi toujours sur une ligne de crête, au risque de la réinvention et de l'effacement des vies autour de soi qui deviennent, tout à coup, minuscules." (p. 27). Cette remarque incidente de Etienne Anheim est au principe des sciences sociales est loin d'être anecdotique (pour celles qui visent la science, du moins).
Ce livre est, au-delà d'un minutieux travail biographique, une occasion de penser la question du capital culturel et les problèmes de sa transmission de père à fils : transmission aisée des notaires au fils devenu poète mais beaucoup plus malaisée du poète à son fils ("dilapidation ","figures d'écrivains, écrasantes pour leurs enfants qui ne sont jamais leurs véritables héritiers" (p. 217). Et Etienne Anheim, ironique, de citer Christine Planté "les hommes accouchent de livres et les femmes d'enfants" (p. 238) et aussi, par exemple, Buddenbrooks. Verfall einer Familie, le roman de Thomas Mann (1901).
Le livre m'est apparu comme un travail exemplaire de sociologue et d'historien. La mise en chantier concrète de concepts clefs (héritage culturel, capital culturel, reproduction culturelle, capital humain, etc.) lui donne une dimension exceptionnelle, et rare. L'évocation du cinéma hollywoodien pour le regard masculin porté sur les femmes, par exemple, est une occasion, certes anachronique, de resituer aussi Pétrarque dans l'histoire sociale et culturelle occidentale. Et l'on est alors dans la très longue durée.
