mardi 25 août 2026

L'usage de la musique par les nazis

Isabelle Mity, Les maîtres-chanteurs du IIIe Reich. Musiques et musiciens sous le nazisme, Paris, Perrin, 2026, 330 p., Bibliogr., Index. 23€

"Musique. Adoucit les moeurs. Ex. : la Marseillaise" déclare Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Il n'avait pas tout entendu encore. 
Normalienne et germaniste, Isabelle Mity a étudié, entre autres, à la Humboldt Universität de Berlin. Elle enseigne aujourd'hui à l'université de Paris Dauphine. Son ouvrage est fort bien documenté. D'ailleurs, les morceaux de musique évoqués dans l'ouvrage sont proposés à l'écoute via Deezer mais le système qui veut nous enregistrer dans sa comptabilité est si compliqué que j'ai renoncé. Dommage.

La musique préférée des nazis, ce fut d'abord Richard Wagner, mais aussi Anton Bruckner ou Franz Lehar ("Die lustige Witwe"). Les nazis organisent une "chasse aux juifs" dans l'industrie musicale qui touche aussi bien Arnold Schönberg, Kurt Weill, Bruno Walter (Schlesinger), Otto Klemperer, Hans Eisler, que Mendelsohn, Offenbach... En revanche, Richard Strauss, Wilhelm Furtwängler collaborent avec le pouvoir nazi, tout comme Karl Böhm, Carl Orff et surtout Herbert von Karajan, membre du parti nazi (comme Elisabeth Schwarzkopf) de 1931 à 1945 mais pardonné, "oublié" par la dénazification autrichienne. Tous "laquais du Reich".
 
"La guerre en musique" constitue la seconde partie de l'ouvrage. il est question, par exemple, du sextuor vocal des Comedian Harmonists ("Ein Freund, ein guter Freund") qui sont des stars et que l'on va pourtant éliminer (trois d'entre eux sont juifs). La radio est le média dominant en Europe, en Allemagne (l'audience passe de 4 à 16 millions d'auditeurs de 1932 à 1943) comme en Grande-Bretagne. Donc Joseph Goebbels va tenter de brider la popularité du jazz. Bientôt, il fera interdire même "Bei mir bist Du schön", une opérette yiddish (Sholom Secondas) que chantaient les Andrew Sisters. Mais Isabelle Mity nous fait suivre "le fabuleux destin de Lili Marlene" que reprendra Rainer Werner Fassbinder dans son film de 1981 ("Lili Marlene"). Le livre raconte l'histoire en détails de cette chanson reprise en allemand par Marlene Dietrich (projet Muzak).

L'ouvrage est très complet jusqu'à la couverture du livre montrant Goebbels en 1936 jouant de l'orgue. Les diverses occasions de faire et surtout d'écouter de la musique sont passées en revue, et notamment jusqu'à celles que les gardiens imposaient dans les camps de concentration et d'extermination. Effrayante concurrence qui fait l'objet de la dernière partie du livre décrivant en détail la difficile et souvent impossible survie des musiciens et musiciennes dans les camps.

Le livre se lit bien, trop bien peut-être parfois et l'on aimerait souvent en savoir davantage. Avoir quelques statistiques aussi. Mais ce n'est pas le sujet de thèse d'Isabelle Mity qui vise d'abord le grand public avec Les maîtres-chanteurs du IIIe Reich.


dimanche 9 août 2026

Pétrarque et sa famille : un travail de sociologue historien

Etienne Anheim, Pétrarque. Portrait de famille, Paris, Les Editions de Minuit, Index nominum, 286 p.

C'est le portrait d'un poète des débuts de la Renaissance italienne peint au travers de sa famille, de ce que l'on en  connaît du moins et de ce que le poète a voulu en retenir. "L'art de pétrarquiser" (Du Bellay puis Ronsard) toucha ensuite la Renaissance française et y fit des émules un siècle et demi plus tard.

Le monde de Pétrarque est d'abord un univers masculin. L'hégémonie masculine est presque totale et les correspondants du poète sont uniquement masculins, après nettoyage peut-être. Seul le personnage plus ou moins inventé de Laure (de Laurea, qui évoque le laurier, signe du couronnement, et non de Laura) se dégage du Canzionere, ouvrage qui se compose de 366 poèmes en italien dont 317 sonnets. Mais Laurea n'est certainement qu'une figure de papier.

François Pétrarque, fils et petit-fils de notaires, rompt donc avec la tradition familiale pour se consacrer finalement - à quelles conditions ? -  à l'écriture et à la poésie. "Ce tableau collectif n'est donc fait que de mots", prévient Etienne Anheim, l'auteur, normalien : pas même de tableaux de peintres contemporains pour donner à voir le portrait de la famille. "Combien faut-il de générations de notaires pour faire un écrivain, combien de vies rendues presque invisibles, littéralement absorbées, pour nourrir un auteur ?" (p. 27). Cette question sociologique que pose l'auteur est fondamentale, et il s'y tiendra dans son travail biographique très fortement documenté et parfois influencé par les idées de Pierre Bourdieu. "L'accomplissement de l'écriture et son travail de préservation - dans l'Eglise médiévale, dans l'oeuvre de Pétrarque, dans la littérature moderne et jusque dans les sciences sociales -se font ainsi toujours sur une ligne de crête, au risque de la réinvention et de l'effacement des vies autour de soi qui deviennent, tout à coup, minuscules." (p. 27). Cette remarque incidente de Etienne Anheim, qui est au principe des sciences sociales, est loin d'être anecdotique (pour celles et ceux qui visent la science, du moins).

Ce livre est, grâce à un minutieux travail biographique, une occasion de penser la question du capital culturel et les problèmes de sa transmission de père à fils : transmission aisée des notaires et financiers au fils devenu poète mais beaucoup plus malaisée du poète à son fils ("dilapidation ","figures d'écrivains, écrasantes pour leurs enfants qui ne sont jamais leurs véritables héritiers" (p. 217). Et Etienne Anheim, ironique, de citer Christine Planté "les hommes accouchent de livres et les femmes d'enfants" (p. 238)  et aussi, par exemple, Buddenbrooks. Verfall einer Familie, le roman de Thomas Mann (1901).

Le livre m'est apparu comme un travail exemplaire de sociologue et d'historien. La mise en chantier concrète de concepts- clefs (héritage culturel, appropriation culturelle, capital culturel, reproduction culturelle, transfuge de classe, capital humain, etc.) lui donne une dimension exceptionnelle, et rare. L'évocation du cinéma hollywoodien pour le regard masculin porté sur les femmes (voir le "male gaze" de Laura Mulvey), par exemple, est une occasion, certes anachronique, de resituer aussi Pétrarque dans l'histoire sociale et culturelle occidentale. Et l'on est alors dans la très longue durée et l'on frôle l'anthropologie.