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vendredi 15 mars 2019

Karl Kraus, journaliste anti-journaliste. Cécité et lucidité, à tout prix


Jacques Le Rider, Karl Kraus. Phare et brûlot de la modernité viennoise, Paris, Seuil, 557 p., 26 € Bibliogr., Index. 8 pages d'illustration.

Jacques La Rider, germaniste, spécialiste universitaire de la culture autrichienne, propose une biographie minutieuse et fouillée de l'oeuvre immense de Karl Kraus : plus de 22 000 pages écrites entre 1899 et 1936 (que l'on peut consulter en ligne - références ci-dessous). A la différence de travaux partiels consacrés à Karl Kraus qui sélectionnent les textes et les idées les plus conformes à leur thèse, Jacques La Rider ne laisse rien de côté, évoquant aussi les incohérences et les contradictions de l'oeuvre.
Après avoir lu cette biographie, le personnage de Karl Kraus, tellement célébré, apparaît complexe et discutable ; du coup, certaines célébrations peuvent sembler suspectes ou, à tout le moins, maladroites et biaisées.

L'idée directrice de Karl Kraus, sa thèse primordiale est que la presse et le journalisme inculquent dans le public et l'opinion publique la soumission satisfaite au nationalisme, à la modernité, au progrès. Cette soumission s'avère riche en conséquences politiques et sociales dramatiques. Le symptôme premier de la nuisance de la presse, Karl Kraus l'observe minutieusement dans la détérioration de la langue. Déjà, Nietzsche avait perçu le danger que la presse et le journalisme faisaient courir à la culture et à l'éducation.
Après avoir collaboré à de nombreux titres de la presse autrichienne, Karl Kraus, qui dispose d'une rente confortable versée par sa famille, crée sa propre revue en 1899, Die Fackel, la torche ou le flambeau, sensé brûler et faire la lumière. A partir de 1912, il en sera l'unique rédacteur.

Karl Kraus (1874-1936) revendique un journalisme agressif, sans concession, un journalisme qui ne cessera de dénoncer les industriels de la presse et leurs journalistes fauteurs de guerre. Journaliste anti-journaliste, il n'aura toutefois, quant à lui, pratiqué qu'un journalisme assis, un journalisme "de la chaire", lisant et colligeant la presse et les livres de son temps, fréquentant assidument les cafés et les théâtres de Vienne, de Berlin. Aucune investigation : ce n'est pas un "journaliste d'enquête" ; son travail repose sur l'analyse du travail publié par d'autres journalistes, une sorte de journalisme secondaire (comme on parle d'analyse secondaire). Paradoxe que ce journalisme occupé à dénoncer le journalisme, au moyen d'une sorte de curation toute personnelle, armée de logique, certes, mais sans vérification factuelle. Ce qui permet de comprendre aussi le volume de sa très abondante production...
Dire que les médias font l'air du temps, sont responsables de tous les maux du siècle et les rendent acceptables s'avèrera d'un bon rendement intellectuel et mondain. Comme toute célébration, ce journalisme ne demande aucune démonstration : d'ailleurs, on peut renverser la proposition et dire que le journalisme ne fait que respirer l'air de son temps, suivre et raconter "l'actualité". Causalité circulaire !

Une telle pratique du journalisme, loin des faits, ne va pas sans danger. Elle a conduit Karl Kraus à prendre parti, de loin, dans l'Affaire. Selon lui, le capitaine Dreyfus est coupable ; les dreyfusards, ceux qui défendent Dreyfus (Zola, Clémenceau, Jaurès, etc.) ne le font pas parce qu'il est innocent, argument juridique, mais parce qu'il est juif. La lutte contre l'antisémitisme provoquerait, en retour, un surcroît d'antisémitisme ! Encore un paradoxe krausien dont les profits de notoriété et de mondanité ne sont peut-être pas absents à l'époque. Karl Kraus se rangera donc, comme le social démocrate Wilhem Liebknecht, du côté des anti-dreyfusards ; il ira même jusqu'à inviter des antisémites notoires comme Houston Stewart Chamberlain, futur admirateur de Hitler, à publier dans Die Fackel. Le même Houston Stewart Chamberlain qui inspirera bientôt Hitler, Goebbels, et bien d'autres ! Et Kraus semble avoir ignoré le rôle essentiel de la propagande antisémite diffusée par une partie de la presse française : La Libre Parole (d'Edouard Drumont, fondateur de la Ligue nationale antisémitique de France), La Croix, Le Petit Journal, etc. manquant une occasion de dénoncer la malfaisance de la presse.
Jacques La Rider documente clairement cette affaire peu reluisante et révélatrice (pp. 108-121), souvent omise par les admirateurs de Karl Kraus. L'obsession antisémite de Karl Kraus a souvent été ignorée : antidreyfusisme, hostilité compulsive à Heinrich Heine (Heine und die Folgen) témoignent d'un surprenant aveuglement. L'antisémitisme de Kraus a été traité le plus souvent, comme si cela n'était pas si grave. Et Pierre Bourdieu de trouver Karl Kraus sympathique voire héroïque et de saluer sa "réflexivité critique" (cfEsquisse pour une auto-analyse, Raisons d'agir, 2004).
Die Fackel en ligne (en allemand)
Ainsi le grand journaliste Karl Kraus, dénonce le journalisme tout en se laissant aller au pire de ce qu'il dénonce. Pour juger du procès Dreyfus, il s'est contenté des discours et textes publiés dans la presse la plus conforme à ses a priori. Opinion contre opinion ! Provocation ? Ou banal laisser-aller, d'autant plus troublant que Karl Kraus, qui vient d'une famille juive, tient souvent, par ailleurs, des discours antisémites. Haine de soi et narcissisme se compensent, dit-on ("jüdische Selbsthass", selon l'expression discutable de Theodor Lessing, 1930). Dans sa conclusion, manifestement mal à l'aise avec la dimension antisémite de Karl Kraus, Jacques Le Rider évoque, d'une part, une distinction entre un  "antisémitisme culturel", celui de Kraus, d'autre part un antisémitisme "vulgaire" (p. 506). Peine perdue pour tenter de sauver Karl Kraus. Tout antisémitisme est criminel, telle est la leçon d'Auschwitz.

Polémiste, pacifiste, Karl Kraus privilégie deux cibles essentielles qui lui semblent parfaitement collaborer à la misère de tous : l'industrie militaire et les politiques qui sont favorables aux guerres d'une part, et, d'autre part, la presse et les journalistes qui propagent l'acceptation de la guerre et le consentement au nationalisme. Cette dénonciation culminera dans la condamnation des guerres qui ravagent l'Europe (Les  derniers jours de l'humanité, 1929). Karl Kraus pointe systématiquement cette responsabilité en puisant, au jour le jour, dans la presse de l'époque, à coup de citations. La conclusion tombera en 1933 : "le national-socialisme n'a pas détruit la presse, [que] c'est au contraire la presse qui a créé le national-socialisme".

Au-delà de cette proposition majeure déclinée dans toute l'oeuvre, la biographie décapante de Jacques Le Rider est éclairante, mobilisant de nombreuses informations, toutes significatives, sur la vie de Karl Kraus. Nous en avons retenu celles-ci.
  • Sur le plan de la forme, Karl Kraus exploite minutieusement les citations de presse pour en faire une arme polémique. Il s'illustre aussi dans la rédaction d'aphorismes, forme courte, qui divulgue aisément ses idées. Die Fackel est une entreprise médiatique unique dans l'histoire de la presse.
  • Karl Kraus non seulement écrit et publie mais, à partir de 1910, monte également de véritables spectacles dont il est le seul acteur, où il lit ses textes mais aussi des extraits d'auteurs classiques (Goethe, Shakespeare, Gogol, Wedekind et aussi Offenbach et Brecht) ; il lui arrive même de chanter. Au total, il donnera 700 lectures publiques.
  • Karl Kraus se veut un militant intransigeant de la langue allemande, défigurée, corrompue par la grande presse et la politique ; langue d'ailleurs mal enseignée au lycée. Karl Kraus soulignera qu'il n'a appris l'allemand qu'avec ses professeurs de latin. Un enseignement médiocre de la langue maternelle joue le jeu du journalisme et prépare les élèves à subir les méfaits d'une langue saccagée, les rendant vulnérables à la propagande, aux mensonges. 
  • Karl Kraus prend la défense de la vie privée de célébrités traînées dans la boue par la presse, décidément sans principes. 
  • C'est un adversaire déclaré de la modernité et du progrès technique dont la presse est à la fois le résultat et le moteur quotidien : le progrès est au service de la barbarie, pas de la culture. A l'occasion, Karl Kraus, volontiers conservateur, fustige les droits de l'homme, le droit de vote, le téléphone, la liberté de la presse, les Lumières, la psychanalyse... Humour, exagération pour choquer, étonner ? On ne peut s'empêcher d'y constater des similitudes avec l'attitude de Martin Heidegger, qui lui aussi dénonce les médias et la technique, causes de tous les maux du monde moderne. 
  • Karl Kraus, finalement lucide, estime que tout vaut mieux que Hitler et, par conséquent, qu'il faut à tout prix éviter le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne (Anschluss qui aura lieu en 1938). Dès la prise de pouvoir de Hitler en Allemagne, il dénonce la violence des nazis, les premiers camps de concentration... Il épingle Heidegger, universitaire nazi de la première heure (Troisième nuit de Walpurgis) et le poète Gottfried Benn, lui aussi rallié au nazisme. Les nazis ne se sont pas trompés sur le compte de Kraus ; à peine au pouvoir à Vienne, ils en ont saccagé les archives.
  • Karl Kraus était connu et apprécié en France. Il y donna de nombreuses lectures, en Sorbonne notamment (1925-26), et ce sont des intellectuels français qui ont proposé par trois fois, en vain, sa candidature pour le prix Nobel (André Lalande, Léon Brunschvicg, Charles Andler, Léon Robin, Paul Fauconnet, Abel Rey, Lucien Levy-Brühl, Ferdinand Brunot).
  • Le livre évoque aussi un Kraus écologiste : "La nature maltraitée gronde ; elle se révolte d'avoir dû fournir de l'électricité à la bêtise humaine".
Sur le plan des médias et des industries culturelles, le livre Jacques Le Rider montre que Karl Kraus reste une référence indispensable. Il a préparé le travail de l'école de Francfort. Quant à sa dénonciation de la presse et de sa "magie noire" (l'encre des journaux), elle semble anticiper notre époque de fake news.
Cette excellente biographie, impitoyable et claire, permet de mieux comprendre Karl Kraus, ses errements et son talent, sa complexité et les difficultés inhérentes à son entreprise critique. Livre indispensable aux historiens, aux germanistes et à tous ceux qui analysent les médias aujourd'hui. On y rencontre Freud, Wittgenstein, Thomas Mann, Gehrard Scholem, Arnold Schönberg, Elias Canetti, Franz Kafka (qui trouve Karl Kraus insupportable), Rilke, Adorno, Alban Berg, Bertolt Brecht et aussi Walter Benjamin qui s'agace de voir Kraus jouer avec des "stéréotypes antisémites". Car tout le monde intellectuel germanophone et notamment viennois du début du siècle a lu Die Fackel et est venu, un jour ou l'autre, écouter Kraus.
Viennois irréductible, Kraus est indissociable de sa ville, ses rues, ses cafés, ses théâtres. Cosmopolite, il reste néanmoins enraciné dans la langue allemande de Vienne ("la vieille maison de la langue"), ses textes fourmillant de jeux avec les mots (Wortspiel et Wortwitz). En conséquence, difficile à traduire.

La biographie de Jacques Le Rider est précieuse : si l'on s'intéresse aux médias, il faut se coltiner Karl Kraus. Trier dans l'oeuvre. La modernité de cet anti-moderne est incontestable, les médias électroniques, les réseaux sociaux, la presse française de la collaboration, pour s'en tenir à quelques exemples, tout illustre la pertinence des analyses de Karl Kraus concernant les médias. Sa fécondité intellectuelle est extraordinaire qui raboute les médias, l'industrie culturelle, l'écologie et les langues, composantes souvent inutilement autonomisées et séparées. Quant à son antisémitisme, il faut certainement pour l'analyser le rapporter à la sociologie de la culture de l'époque dont l'antisémitisme est un ingrédient de base.
Document de présentation du film en France
(mars 2019)
La lecture de la presse confirme chaque jour les pires appréhensions de Karl Kraus. Aujourd'hui, en Autriche, certains auteurs semblent travailler comme lui : les pièces d'Elfriede Jelinek, viennoise fan de Karl Kraus, à propos de la campagne de Kurt Waldheim pour la présidentielle autrichienne (Präsident Abenwind, 1987) ou de Donald Trump (Am Königsweg, 2017). On peut aussi penser à Thomas Bernhardt.

Laissons la conclusion à un expert des médias, Walter Benjamin, lecteur et ami de Karl Kraus : "Le rôle de l'opinion publique fabriquée par la presse est précisément de rendre le public inapte à juger, de lui suggérer une attitude d'irresponsable et d'ignorant".
Et encore :
"Incognito, Karl Kraus parcourt nuitamment les constructions grammaticales des journaux et, derrière la façade rigide du verbiage, découvre de l'intérieur, décelant dans les orgies de la magie noire l'outrage fait aux mots, le martyre qu'ils subissent" (Karl Kraus, mars 1931, Frankfurter Zeitung). Cité par Jacques Le Rider, o.c. p. 449.

Post-scriptum
On m'objecte que l'antisémitisme de Karl Kraus était... "compréhensible", qu'il ne faut pas le prendre au pied de la lettre, etc. A quoi j'objecte que tout énoncé antisémite contribue à l'acceptabilité de l'antisémitisme, dont nous savons désormais où il peut conduire. Tout énoncé antisémite est grave, il n'en est aucun d'innocent.
Certes, Karl Kraus est devenu anti-hitlérien, en 1933, mais, nolens volens, la vérité de l'antisémitisme en Autriche, pour évoquer une production cinématographique récente, on la trouve, par exemple dans le film de Amichai Greenberg, "Les témoins de Lensdorf" (2019, en anglais, "The testament"). C'est là que doit être jugée l'irresponsabilité de Karl Kraus : il ne faut pas jouer avec les mots...

Références
Jacques Bouveresse, "Karl Kraus & nous", Agone, Octobre 2005
Elias Canetti, Die Fackel im Ohr. Lebensgeschichte 1921-1931, Frankfurt, Fischer Taschenbuch Verlag
John Prizer, "Modern vs. Postmodern Satire. Karl Kraus and Elfriede Jelinek", Monatshefte, Vol. 86, N° 4. Winter 1994, pp. 500-513
Brigitte Stocker, Das Wien des Karl Kraus, Edition A.B. Fischer, Berlin, 2018, 64 p.
MediaMediorum, Kraus. Journalisme et liberté de la presse

lundi 29 juin 2015

Heidegger : l'interview en différé (Der Spiegel)


Lutz Hachmeister, Heideggers Testament. Der Philosoph, der Spiegel und die SS, Propyläen, Berlin, 2014, 368 p. Bibliogr., Index.

Heidegger est un philosophe allemand du XXème siècle (1889-1976). Professeur de philosophie influent aux disciples nombreux et célèbres : Hannah Arendt, Emmanuel Lévinas, Herbert Marcuse, Jean-Paul Sartre, Leo Strauss, entre autres. Il fut lui-même élève de Edmund Husserl qui dirigea sa thèse de doctorat.
Son œuvre compte plus d'une centaine de volumes, dont le plus important est Sein und Zeit (L'Être et le temps, 1927).

Le 23 septembre 1966, Martin Heidegger donna une longue interview pour l'hebdomadaire allemand, Der Spiegel, sous réserve que cette interview ne soit publiée qu'après sa mort. L'interview, longuement préparée, fut donc publiée dans le numéro suivant le décès du philosophe, en mai 1976, soit presque dix ans après avoir eu lieu. Heidegger, en repoussant la publication de l'entretien au-delà de sa mort, voulait pouvoir travailler tranquillement. Pour Der Spiegel, une telle interview constitue un trophée journalistique !

Le livre de Lutz Hachmeiter, directeur de l'Institut für Medien- und Kommunikationspolitik à Berlin, décortique et expose l'histoire de cette interview. Il en traite d'abord la construction, en évoque la mise en scène médiatique, qui comporte aussi de nombreuses photos posées. Il en documente méticuleusement les constituants, les acteurs (famille, étudiants, collègues), le contexte intellectuel et politique, l'époque. Le texte de l'interview est publié dans le tome 16 des œuvres complètes (cf. infra). On le trouve en anglais ici.

Rappelons les faits qui se trouvent au cœur de cette interview et la motivent. En 1933, quelques mois après que le parti nazi (NSDAP) et Hitler aient pris le pouvoir, Martin Heidegger est élu recteur de l'Université de Fribourg en Brisgau ; il y  manifeste d'abord son allégeance au pouvoir nazi, puis, déçu, prend petit à petit ses distances et démissionne, un an après. Depuis lors, la question revient sans cesse dans le débat philosophique : Martin Heidegger, le "grand philosophe", a-t-il été nazi, antisémite ? A-t-il jamais cessé de l'être ?
En 1945, Heidegger sera interdit d'enseignement pour trois ans ; ensuite, il ne sera plus inquiété et mènera à Fribourg et dans sa petite maison en Forêt-Noire (die Hütte), la carrière universitaire d'un intellectuel mondialement célèbre et célébré.
L'interview donne l'occasion à Heidegger de s'expliquer et de se disculper, bien qu'il ne plaide pas coupable... La première partie de l'interview du Spiegel est consacrée aux relations de Martin Heidegger avec l'Etat nazi (NS-Staat): "Der Philosoph und das dritte Reich". Ensuite, Heidegger évoque sa philosophie, à propos de l'éducation, du rôle de l'université et surtout de la place de la technique. Celle-ci est à ses yeux devenue incontrôlable et toute-puissante sous la forme de cybernétique (c'est le "Gestell") : selon Heidegger, l'erreur fondamentale de nos sociétés est-elle de se soumettre à la domination de la technique, aux médias, à la mondialisation ? Question d'importance, légitime, mais faut-il mixer ces questions philosophiques et politiques légitimes avec l'acquiescement actif au nazisme ? Stratégie rhétorique de détournement, voie d'évitement ?
D'ailleurs, comment ne pas s'étonner de la persistance dans la philosophie contemporaine de références à des œuvres qui n'ont jamais clairement rompu avec le nazisme comme celles de Martin Heidegger, Ernst Jünger, Carl Schmitt (tous trois interviewés par Der Spiegel) ? D'où vient cette fascination ? Pourquoi le poète Paul Celan a-t-il voulu rencontrer Martin Heidegger ?
La Une du Spiegel,
31 mai 1976 (N° 23)

L'interview pour Der Spiegel est conduite par deux journalistes, Rudolf Augstein et Georg Wolff. Ce dernier est issu de l'administration nazie où il travaillait au service de sécurité (Sicherheitsdienst - SD - de Reinhard Heydrich). Belle reconversion ! Un développement est d'ailleurs consacré par Lutz Hachmeister à la place qu'occupaient au Spiegel d'anciens cadres de l'Etat nazi, collaborateurs de Himmler. Chapitre éclairant de l'histoire de la presse allemande après-guerre et du fameux magazine, de réputation progressiste, à l'époque de Konrad Adenauer.
En fait, dans cette interview, Martin Heidegger ne répond directement à aucune question concernant son engagement nazi. Il ne philosophe pas sur le nazisme, ne dit rien sur la destruction de l'Europe juive, sur les camps d'extermination. D'ailleurs, on ne lui demande rien. Heidegger réfute la plupart des accusations dont il est l'objet. Pour toutes réponses, nous n'avons que quelques élucubrations plus ou moins ésotériques que les interviewers semblent écouter respectueusement ; la plus fameuse, la plus obscure, "Seul un dieu peut encore nous sauver" "Nur noch ein Gott kann uns retten") donnera son titre à un documentaire sur Heidegger.

Depuis cette interview, les tomes 94, 95 et 96, dits "Schwarze Hefte" (Cahiers noirs), des œuvres complètes de Heidegger ont été publiés, finalement. Ces écrits des années 1930 confirment l'antisémitisme têtu et constant du professeur de philosophie. Le quotidien Frankfurter Allgemeine (FAZ) parlera à ce propos de "débâcle intellectuelle".
La lecture de l'ouvrage de Lutz Hachmeister laisse une impression d'ambiguïté, de malaise. Heidegger noie le poisson dans son jargon philosophique. Notons qu'il déclarait détester les journalistes qu'il traitait de "Journaille", reprenant une expression péjorative de Karl Kraus (Die Fackel, 1902) dont usaient les nazis. Heideggers Testament. Der Philosoph, der Spiegel und die SS témoigne pourtant que Martin Heidegger ne dédaignait pas d'exploiter les pouvoirs de la presse (de nombreuses photos ont été prises à l'occasion de cette interview, publiées en un volume par FEY vendu à Todnauberg pour les touristes, cf. infra).

Emmanuel Lévinas était embarrassé quand on l'interrogeait sur le nazisme de Martin Heidegger. En 1968, dans Quatre lectures talmudiques, il écrira finalement : "Il est difficile de pardonner à Heidegger" (in "Traité du Yoma"), mais, néanmoins, il ne cessa de s'y référer dans ses cours (cf. ses derniers cours, année universitaire 1975-76 : Dieu, la mort et le temps). Près d'un demi-siècle plus tard, il semble impossible de pardonner. Pourtant la philosophie heideggerienne est florissante et hégémonique. Impardonnable.


Quelques références bibliographiques

  • Cohen-Halimi, Michèle, Cohen Francis, Le cas Trawny. A propos des Cahiers noirs de Heidegger, Paris, 2015, Sens&tonka, 42 p.
  • Heidegger, Martin, Gesamtausgabe (Jahre 1931-1941), Band 94, 95, 96, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 2014.
  • Heidegger, Martin, Gesamtausgabe (Reden und andere Zeugnisse eines Lebensweges 1910-1976), Band 16, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 2000.
  • Lescourret, Marie-Anne (sous la direction de ), La dette et la distance. De quelques élèves et lecteurs juifs de Heidegger, Paris, Editions de l'éclat, 1994.
  • Lévinas, Emmanuel, Dieu, la mort et le temps, 1993, Editions Grasset & Fasquelle (Livre de Poche)
  • Lévinas, Emmanuel, Quatre lectures talmudiques, 1968, Editions de Minuit
  • Trawny, Peter, Heidegger et l'antisémitisme. Sur les cahiers noirs, Paris, Seuil, 2014 (Heidegger und der Mythos der jüdischen Verschwörung, 2014, Vittorio Klostermann)
  • Trawny, Peter, (herausgegeben von), Heidegger, die Juden, noch einmal, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 2015, 256 p.
  • Trawny, Peter, Irrnisfuge- Heideggers An-archie, 2014, Berlin, Mathes & Seitz, 92 p.
  • Weill Nicolas, Heidegger et les Cahiers noirs. Mystique du ressentiment, Paris, CNRS Editions, 2018, 208 p. 

vendredi 27 février 2015

Freud, biographie intellectuelle sans média


Elisabeth Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Editions du Seuil, 2014, 580 p., Bibliographie, Index (des noms propres seulement), arbre généalogique et liste des patients.

Pour la compréhension du travail publicitaire, de la création à la réception, la mise à jour régulière de sa culture psychanalytique est indispensable. Il y avait la biographie de Freud en anglais par Ernest Jones, celle en français de Marthe Robert. Élisabeth Roudinesco, psychanalyste et historienne, publie à son tour une copieuse bibliographie de Freud.

L'intérêt premier de ce texte est sa densité : beaucoup de détails sont mobilisés pour exposer et expliquer le travail et les théories de Freud. Mais il ne s'agit pas que de Freud, il est question aussi de ceux et celles qui ont croisé le travail de Freud, l'ont accompagné, et l'ont lâché aussi. Ainsi, par exemple, on suit l'évolution de C. G. Jung, psychanalyste des premières années, proche et intime de Freud avant la séparation (soupçonné ultérieurement de sympathies nazies). On croise aussi Marie Bonaparte, Joseph Breuer, Ernest Jones, Karl Abraham, Wilhelm Fliess, William Bullitt, Sandor Ferenczi, Melanie Klein, Helene Deutsch, Lou Andrea-Salomé, Otto Rank, notamment. Mais on croise également des écrivains, Thomas Mann, Arthur Schnitzler et Stefan Zweig, notamment.
L'histoire du monde est sans cesse présente dans les vies personnelles, bousculées par la boucherie de 1914-18, la montée et le triomphe des nazis, de l'antisémitisme. En même temps, l'importance de l'Amérique s'accroît. Comment dans l'analyse démêler la part explicative des dimensions politiques et de l'histoire personnelle ?

Très riche, l'ouvrage est donc complexe : de Freud, il expose l'immense réseau des relations professionnelles, des relations avec les patients et des relations familiales. L'ensemble des interactions permet de mieux situer la vie et l'œuvre de Freud, de rectifier certains clichés et de suggérer de nouvelles pistes de compréhension et d'interprétation. Primordial est ici le doute systématique de l'auteur à l'égard des savoirs déjà accumulés à propos de Freud. On assiste donc à un grand nettoyage de faits et de concepts. Ce doute systématique - qui s'accompagne toujours de sympathie (on le lui reprochera) - donne à concevoir la difficile genèse de l'œuvre scientifique freudienne, les obstacles qu'elle doit franchir, les ruptures indispensables et parfois douloureuses, les hésitations et les bizarreries. Travail méticuleux et fécond, hérissé de détails. Les annexes (index, arbre généalogique, bibliographie, liste des patients) permettront aux lecteurs de s'orienter et d'approfondir leur approche (mais il manque un index des notions).

Il n'est pas questions de médias dans cet ouvrage. C'est dommage, on aurait aimé savoir si Freud écoutait la radio, utilisait les télégrammes, s'il lisait la presse quotidienne, laquelle, ce qu'il pensait du téléphone. On apprend qu'il n'aimait guère le cinéma mais appréciait les romans policiers. On apprend aussi que Karl Kraus, journaliste et contempteur fameux de la presse, se moquait de la psychanalyse et du statut people de Freud à Vienne. Mais Freud lisait-il Die Fackel, le journal de cet "anti-journaliste" ?
Catalogue de l'exposition, 230 p., 45 €
Le média de prédilection de Freud, c'est le courrier. Son œuvre épistolaire est immense. Quand en trouvait-il le temps ? L'auteur parle de 20 000 lettres... dont 1500 lettres à Martha, sa fiancée, entre 1882 et 1886, 1 200 lettres à Sendor Ferenczi, 287 à Wilhelm Fliess... Au-delà de la correspondance, écrite surtout en allemand (écriture gothique), il y a bien sûr les conversations face à face ou sur le divan rapportées, parfois travesties, dans ses ouvrages.

Freud se révèle un homme du XIXe siècle et d'abord un habitant de la "Vienne fin de siècle", selon le titre du livre de Carl E. Schorske qui mêle, dans un méme ouvrage Freud et Gustav Klimt. L'exposition à la Pinacothèque de Paris "Au temps de Klimt. La Sécession à Vienne" (premier semestre 2015) illustre cette atmosphère viennoise, terreau de la psychanalyse. On pourra aussi se rapporter au livre aussi de Jacques Le Rider, Les Juifs viennois à la Belle Epoque (Paris, Albin Michel, 2013, 358 p. Bibliogr., Index. L'ouvrage comporte d'ailleurs un chapitre sur Freud et un autre sur Karl Kraus).

Freud confiait qu'il n'aimait pas le monde moderne, qu'il n'aimait guère les États-Unis. Son monde, c'est plutôt l'Italie, l'Angleterre ; son imaginaire, c'était le monde des mythologies gréco-latines, de l'Egypte des pharaons, de Moïse, celui du Faust de Goethe. Classique, Herr Professor !
La psychanalyse, après Freud, investira le monde de la communication avec Edward Bernays, un viennois parent de Freud, "inventeur" des relations publiques et le monde de la publicité avec Ernst Dichter (1907-1991), viennois aussi, exilé aux Etats-Unis, inventeur des études de motivation, auteur de The Psychology of Everyday Living (1947) et de The Strategy of Desire (1960) dont on dit qu'il a inspiré la série "Mad Men" (cf. Laura MasseyThe Birth of Mad Men: Ernest Dichter, Psychoanalysis and Consumerism).

Des critiques éminents ont trouvé des biais méthodologiques et des partis-pris dans cette biographie (cf. , par exemple, Nathalie Jaudel, "Freud a échappé à Elisabeth Roudinesco")... Inévitable, et rectifiable. Voici, malgré tout, une biographie intellectuelle dépoussierée, agréable et utile. En attendant la prochaine...