mardi 24 décembre 2019

Spinoza encore, un immense chantier épistémologique



Henri Atlan, Cours de philosophie biologique et cognitiviste. Spinoza et la biologie actuelle, Paris, Editions Odile Jacob, 635 p. Bibliogr., Index nominum, index rerum. 35 €.
Préface de Pierre Macherey

L'objet de ce livre est la philosophie de Spinoza qui écrivait au XVIIème siècle (1632-1677). Que peuvent en comprendre et en retenir des lecteurs du XXIème siècle, quatre siècles plus tard. Pour cet examen, l'auteur qui est biologiste, confronte les idées de Spinoza aux connaissances scientifiques actuelles en neurobiologie et en intelligence artificielle. L'ouvrage a constitué une thèse pour le doctorat en philosophie, thèse soutenue en décembre 2017.
L'auteur relit donc L'éthique de très près pour en isoler des lignes fondamentales qui peuvent et doivent retenir l'attention d'un lecteur moderne. En fait, cet ouvrage est une thèse de philosophie soutenue à Paris I en 2017, thèse qui fait suite à un cours à Johns Hopkins University aux Etats-Unis (Baltimore, 2007).

Henri Atlan veut aider les lecteurs actuels de L'éthique à "s'orienter dans la pensée", selon l'expression de Kant, à schématiser, à imaginer donc comme le souligne Pierre Macherey dans sa préface. Pierre Macherey, toujours Althusérien, voit dans ce spinozisme "une arme imparable pour combattre la philosophie spontanée des savants" et finalement, pour "en finir avec toutes les formes de croyance". Henri Atlan se sert de la philosophie de Spinoza, et de celle de Ludwig Wittgenstein, en ayant également pour objectif d'en terminer avec toute forme de croyance. Le rôle de "la petite physique" située entre les propositions 13 et 14 de la deuxième partie de L'éthique s'avère essentiel où Henri Atlan peut définir les conditions d'une morale pour une vie libre.
L'ouvrage de Henri Atlan se compose de deux grandes parties : dans la première, l'auteur lit Spinoza de manière originale, montrant comment il ne fonde pas une théologie, comment il lie matière et pensée, et comment il sait ne pas achever son travail par une absence de théorie physique générale.
La seconde partie concerne les rapports esprit / corps et traite de questions actuelles : la théorie de l'information, et une épistémologie pragmatique qui rend compte de données expérimentales et s'achève en un monisme que Henri Atlan décrit comme anomique.

Cet ouvrage est beaucoup trop complexe pour que l'on en rende compte en une page. Tout d'abord, il me faudrait le relire, et le relire encore. Ensuite, il faut en discuter les hypothèses et les conclusions de manière systématique pour y voir clair et les confronter à l'état actuel des sciences et techniques, biologie et intelligence artificielle. Mais, en le lisant à petites doses, lentement, on ne manquera pas d'être fasciné par le travail en cours, qui s'accomplit dans la lecture minutieuse, actuelle et ancienne, de Spinoza. En fait, une fois débarrassé du charabia de son époque, l'oeuvre de Spinoza se révèle assez contemporaine ; il ne se perd pas dans les rouages de la philosophie de son temps, pour peu que l'on sache l'en détacher, ce que fait Henri Atlan avec habileté. C'est toute une épistémologie que ce travail révèle et l'on se demande si un mode d'exposition nouveau ne permettrait pas de mieux lire, et Spinoza et Henri Atlan.

lundi 23 décembre 2019

Philosophie chinoise pratique : se passer de la volonté pour mieux agir


Romain Graziani, L'usage du vide. Essai sur l'intelligence de l'action, de l'Europe à la Chine, Paris, Editions Gallimard, 2019, 269 p.

C'est un ouvrage écrit par l'un des très bons connaisseurs de la Chine ancienne. Normalien, ancien de Harvard, l'auteur enseigne les études chinoises aujourd'hui à l'Ecole Normale Supérieure (Lyon). Il est aussi le rédacteur en chef de la revue Extrême-Orient Extrême-Occident. Ses recherches portent essentiellement sur l’histoire sociale et intellectuelle de la Chine ancienne.
Le plus désirable, c'est ce que l'on ne cherche pas, parce que si on le cherche, alors on ne l'obtient pas. Paradoxe de l'action volontaire ? L'action efficace n'est pas voulue, au contraire. Alors, que faire ?

Le livre porte sur les "méfaits de la volonté" car "tout se passe en fait comme si l'excès de conscience réflexive et le surcroît de volonté nous éloignaient irrémédiablement de la fin convoitée. Vouloir et pouvoir semblent se situer dans une relation directement antagoniste" : voilà, le problème est posé des états optimaux et réfractaires, qu'il s'agisse de vouloir s'endormir, d'effectuer des gestes sportifs (l'auteur évoque souvent le tennis), de se rappeler un nom, ou plus vain encore, la volonté de séduire ou de convaincre d'une idée voire d'une politique : "le seul fait de les intentionner les rend hors d'atteinte"... Romain Graziani s'appuie surtout sur la pensée chinoise et notamment sur le Zhuangzi (Tchouang-tseu), fameux texte chinois du troisième siècle avant notre ère ; mais aussi, il fait appel entre autres, à l'écrivain autrichien Robert Musil, à William James, Maître Eckhart, Alexis de Toqueville mais aussi à des mathématiciens tels Henri Poincaré (L'invention mathématique, mai-juin 1908) ou Alexandre Grothendieck, ou encore à Ovide, poète latin, et au penseur norvégien contemporain Jon Elster. Donc, il faut vouloir le non-vouloir. L'auteur n'hésite pas dans ce livre à "subvertir quelques oppositions bien établies entre le vouloir et le non-vouloir, la vigilance et la distraction, l'attention et la confusion, l'action et le non-agir".

"Vouloir, c'est ne pas pouvoir" car la volonté d'accomplir tel ou tel acte en empêche sa réalisation : l'auteur multiplie les exemples, empruntant à la philosophie classique autant qu'à l'histoire de la psychologie pour donner des conseils : déjouer l'emprise de l'intentionnalité dans chacun de nos gestes, aller vers le non-vouloir, le non-agir, formes souveraines de la volonté libre (ou libérée).
Belle démonstration de Romain Graziani mais nous restons malgré tout dans l'expectative : il fallait s'y attendre, et d'ailleurs, il nous a mis en garde. Que faire alors ? Rien ? Le non-vouloir, la rééducation de soi sont des solutions que suggère l'auteur. Mais ce n'est pas très certain ; l'analyse, la description des problèmes sont plus claires que les solutions, évidemment. En tout cas, voici un très beau livre qui donnera aux études chinoises classiques des perspectives nouvelles (appliquées) et actuelles.

mercredi 18 décembre 2019

Proust, encore, et toujours



Jean-Yves Tadié, Marcel Proust. Croquis d'une épopée, Paris, Gallimard, 2019, 376 p.

L'auteur de ce livre est le grand spécialiste contemporain de Marcel Proust : c'est à lui que l'on doit les quatre volumes de la dernière édition de la Recherche en Pléiade et de nombreuses études dont certaines sont présentes dans ce volume. Le titre reprend, quant à lui, celui d'un gros ouvrage sur Napoléon que l'auteur évoque à propos de son enfance.
Cinq cent personnages et des milliers de pages : la Recherche est une oeuvre immense et Jean-Yves Tadié, en grand Professeur, en évoque des moments, "l'épopée", les "croquis" et les petites histoires aussi dans cet ouvrage qui réunit une trentaine de ses contributions diverses au cours des dix dernières années : conférences, communications, interventions à des colloques, préfaces, articles parus ici ou là, dans Le Figaro ou la NRF... L'ouvrage comprend à la fois des articles fondamentaux et des articles anecdotiques, écrits en passant mais qui chacun ajoutent une note de plus au portrait infini de Proust, car on trouve de tout dans ce volume que l'on peut lire aussi en flânant, mais toujours pour mieux comprendre Proust.

L'ouvrage commence par une préface qui raconte l'entrée de Jean-Yves Tadié dans l'oeuvre de Marcel Proust car c'est une déjà vieille histoire qui remonte à ses années d'étudiant puis à sa thèse. En 1982, vient la demande de Gallimard pour une nouvelle édition, la seconde, de Marcel Proust en Pléiade, puis une biographie, puis une exposition à la Bibliothèque Nationale...
Le livre commence avec l'amitié, d'abord ; l'auteur, pourtant, après avoir répertorié des dizaines de connaissances de Proust, suppose que celui-ci ne connut véritablement que son oeuvre, et son travail créateur comme réseau d'amitiés.

Le livre va ainsi de Versailles, où Proust se réfugie après la mort de sa mère, à Cabourg, à Pompéi. On y trouve aussi Proust pianiste et les musiciens, dont Reynaldo Hahn qui fut son amant ; on y trouve aussi, bien sûr, la fameuse sonate de Vinteuil (César Franck ou/et Camille Saint-Sens ou/et Gabriel Fauré ? Un peu des trois, sans doute). Et puis voici Marcel Proust et la peinture, avec Elstir et les oeuvres de John Ruskin jusqu'au "petit pan de mur jaune" de Vermeer de Delft ; et puis, voici les tableaux de Chardin et surtout ceux de Claude Monet, son peintre préféré, mais l'on rencontre encore Paul César Helleu, Gustave Moreau et James Whistler. Combien de ces personnages sont-ils devenus des héros du musée imaginaire de Proust ?
Un article est consacré au journalisme ; il commence par un inventaire des contributions de Proust aux revues et à la presse : Le Figaro, bien sûr, mais aussi la Nouvelle revue française, la Revue blanche et des dizaines d'autres... et ce, dès l'enfance, souligne Jean-Yves Tadié. Marcel Proust se voulait journaliste. A propos de la presse, il écrira, entre autres, sur la "réalité mortelle du fait divers", sur "la misère du globe", réservant en revanche aux revues des textes plus approfondis ou les gardant pour lui, comme le "Contre Sainte-Beuve" (refusé par Le Figaro). Car Marcel Proust, et Jean-Yves Tadié le rappelle, est mal accueilli par la presse, qui, pour l'essentiel, l'ignorera. Signalons encore, dans ce livre, un article sur Baudelaire, un tout petit sur Bergson, son cousin, une préface sur Claude Debussy (cf. Claude Debussy à la plage), un texte sur Lionel Hauser, banquier et petit-cousin, un texte sur sa voisine, le commentaire de l'un des trois questionnaires de Proust, etc.
Nous trouvons dans ce livre également deux préfaces à des éditions de Gallimard : l'une à Jean Santeuil, l'autre à Un amour de Swann.

Alors, Proust aujourd'hui ? D'abord, il n'apparaît pas chez Sartre, Malraux et à peine chez Camus. En revanche, en chinois, en japonais et en anglais, on compte déjà trois traductions dans chacune de ces langues. Mais laissons le dernier mot à Jean-Yves Tadié : "Reste la pensée de ce roman qui n'arrête pas de penser. L'intrusion de la philosophie dans le roman en change l'interprétation : c'est la pluralité des significations qui se superpose à la singularité de l'anecdote ; c'est l'arrière-plan, et non plus le plaisir de la surface; c'est la verticalité de la question, non l'horizontalité de l'intrigue. Le sens est infini, non l'anecdote ". Le livre de littérature devient donc aussi philosophie ; parti du journalisme, Marcel Proust finit philosophe.
Voici un ouvrage à lire pour voir Marcel Proust autrement, pour le lire mieux, le comprendre davantage.

Notons enfin que, cette semaine, le FigaroSCOPE titre "A la recherche de Marcel Proust" (cf. la photo de la une, supra) pour célébrer le centenaire de son prix Goncourt et propose une promenade dans Paris pour le retrouver.

lundi 16 décembre 2019

Comback à Tübingen



COMEBACK. Kunsthistorische Renaissance, Kerber Art, Kunsthalle Tübingen, 150 p. Werkliste pp.143-149

L'ouvrage concerne l'exposition qui se tient à Tübingen, en Allemagne. L'exposition rassemble une centaine d'oeuvres d'une trentaine d'artistes contemporains qui font revivre à leur manière, dans leurs propres tableaux, des tableaux plus ou moins célèbres.

Ainsi Christian Jankowski fait revivre Un Atelier aux Batignoles de Henri Fantin-Latour (1870). Yinka Shonibare CBE en 2011 reprend le Morte de São Francisco (1593, Bartolemeo Carducho) : s'il conserve bien sûr la disposition des personnages, ce ne sont plus toutefois des religieux ; quant au personnage central, il s'agit désormais d'une femme, belle et élégante, qui tend au mourant une mince bougie (Fake Death Picture, 2011). Le même modèle pose d'ailleurs, avec le même costume pour une mort de Chatterton, le poète anglais dont Alfred de Vigny fit un héros romantique.

Le tableau 3 mai 1808, de Francisco Goya est repris par Jose Manuel Ballester dans un tableau intitulé 3 de Mayo 2008 dans lequel ne restent plus, dans le même cadre, que les traces à terre des vêtements des condamnés : les soldats du peloton d'exécution et les condamnés ont disparu mais l'on voit le lieu du crime parfaitement, avec les bâtiments et l'église en arrière-plan. Le tableau de Léo Caillard (en couverture du livre), Hipster in stone XII modernise une statue célèbre en lui ajoutant un smartphone, un T-shirt sous la toge et les lunettes de soleil ; ces accessoires raniment un héros ancien, impérial, alors que de son geste, il prend un selfie.
Ce sont de véritables appropriations que montrent les tableaux de lza Lou (The damned, 2004) ou Christian Jankowski qui reprend et modernise un Matisse (Neue Malerei, Matisse II 2018) où une danseuse fait bien voir ses chaussures (ce sont des Nike), un Cranach ou un David, un Rembrandt, un Van Gogh... Le tableau d'Henry Wallis (1856) qui montre le poète Thomas Chatterton qui s'est suicidé très jeune : la bouteille d'arsenic est au premier plan, comme dans le tableau original, est repris par Yinka Shonibare CBE. Seuls quelques éléments de la mise en scène ont été modifiés : le costume, la fenêtre qui ne donne sur rien alors qu'elle donne sur des bâtiments de Londres dans le tableau imité, la fleur en pot bien plus discrète sur la fenêtre...

Toutes ces révisions de tableaux célèbres donnent à revoir à des spectateurs modernes, actuels, les tableaux anciens (comeback) et invitent à y réfléchir. Non sans ironie. Les oeuvres les plus célèbres de l'histoire de la peinture sont ainsi mises à jour, et leur imitation leur fait dire bien d'autres choses que l'original... Mais dans combien de temps faudra-t-il les reprendre alors que l'on se saura plus ce qu'est un smartphone, un selfie ?

lundi 2 décembre 2019

Des artisans du texte en Egypte ancienne


Chloé Ragazzoli, Scribes. Les artisans du texte en Egypte ancienne, Paris, 2019, Les Belles Lettres, 710 p. , Chronologie, Inventaire des manuscrits de miscellanées sur papyrus connus, Table des figures, Index divers (Toponymes et ethnonymes, Divinités, Anthroponymes, Chapelles de tombes, Expressions et mots égyptiens commentés, Titres égyptiens, Res notabiles, Principales sources textuelles traduites).
Préface de Christian Jacob.

C'est un ouvrage de référence, un ouvrage fort savant de recherche égyptologique qui porte sur les scribes. Il reprend le texte d'une thèse soutenue en 2011. Le scribe est en effet incontournable dans la culture égyptienne, à la fois rouage administratif et passeur de la culture lettrée. L'auteur veut redonner au scribe son "autonomie de pensée et de culture". Pour cela, elle rouvre le dossier "en prenant au sérieux ce que les scribes disent et ce qu'ils font". La période de référence s'étend du quinzième au dixième siècle avant notre ère, le Nouvel Empire avec Hatchepsout, Thoutmosis III, Akhénaton, Toutânkhamon ou Ramsès II. C'est une époque de conquête, le royaume s'étend.
L'écriture du scribe est le hiératique, une simplification courante des signes hiéroglyphiques ("écriture monumentale") ; c'est ainsi que sont composés les textes officiels, textes de droit, de savoir et de littérature qui assurent aux scribes un rôle de "contrôleur et de courroies de transmission de l'Etat égyptien". Ce savoir et ce savoir-faire pratique font d'eux une "élite intermédiaire au sens large", les hiéroglyphes étant beaucoup plus rares. L'auteur prend comme source essentielle de son travail les Late Egyptian Miscellanies (1295-1069 avant notre ère) avec les documents d'autoprésentations funéraires (tombes privées) et les inscriptions laissées par les visiteurs des monuments (graffiti, ostraca, etc.).

A cette époque, "l'écriture demeure une corvée" : le travail d'écriture relève des scribes qui en ont le quasi-monopole et assurent le travail de l'Etat et de son administration. Dirigé par le vizir, l'Etat administratif (justice, ressources royales, armée et temples) gère l'économie et l'appareil idéologique de l'Etat : l'inventaire des biens, la collecte des impôts, la surface agricole, la production sont au coeur du travail bureaucratique des scribes. Et c'est ce travail que prend pour objet l'auteur, ou plus exactement, celui de "monde social" des scribes, notion qu'elle emprunte aux travaux de Anselm L. Strauss sur le "monde social". Enfin, notons que Chloé Ragazzoli ne s'en tient pas au strict contenu des miscellanées, à leur épistolarité, elle les examine plus largement pour en dégager "une machine à faire des livres". En fait, son travail conduit le lecteur de la matérialité de l'écriture à la religion des scribes, et donc à une réflexion sur les outils qui permettent l'élaboration d'une pensée abstraite égyptienne, qui, comme l'écrit l'auteur, donne naissance à "une archéologie des savoirs théoriques et pratiques du scribe".

Il s'agit par conséquent d'un vaste ouvrage, remarquablement illustré où les croquis, les représentations n'ont pas pour objet de faire beau mais de faire comprendre, de mettre en lumière ; le livre est parfaitement composé pour donner à comprendre le travail des scribes et le "monde des invisibles", leur monde social comme l'évoque Christian Jacob dans sa préface. Chloé Ragazzoli lit le travail des scribes sérieusement, rigoureusement, et elle fournit une contribution importante à la recherche égyptologique, d'une part, et à l'histoire des cultures, d'autre part.
Les scribes font appel à d'autres outils intellectuels que ne le feront les Grecs, l'auteur parle des "images-concepts" qui constituent les "catégories épistémiques de la pensée égyptienne" de cette époque. En conclusion, l'auteur note modestement que les notions d'office et de fonction sont omniprésentes dans l'activité des scribes. Mais, quel était le véritable pouvoir des scribes, quelle était leur place ? Pouvoir administratif et institutionnel des activités, certes, mais pouvoir culturel aussi car, comme l'évoque Chloé Ragazzoli, ces miscellanées constituent une véritable machine à lire et à écrire, ils sont plus que des ensembles de textes et constituent également un véritable outil de production littéraire, la "miscellanéité".
Les scribes s'avèrent des acteurs d'un monde lettré que ce travail examine minutieusement, allant des opérations cognitives au contenu littéraire qu'elles régissent. Superbe travail que cette thèse, minutieuse et globalisante qui redonne vie à une époque pour l'essentiel méconnue. Et le livre se lit aisément, il est clair, habilement documenté, bien construit. Même si l'on n'est pas spécialiste, et c'est mon cas, il est passionnant et riche en suggestions pour d'autres domaines de la sociologie de la culture.

mercredi 20 novembre 2019

Enfances de classes : les inégalités définitives et monstrueuses entre les enfants



Enfances de classe. De l'inégalité parmi les enfants, sous la direction de Bernard Lahire, Paris, Seuil, 1230 pages, bibliographie

C'est un gros, très très gros ouvrage. Parce qu'il veut tout dire de ce qu'est une enfance dans un milieu pauvre, très pauvre en la comparant avec celle qui se déroule dans des milieux riches. Parce qu'il veut montrer comment se créent et se propagent et se multiplient les inégalités, nées entre les milieux de naissance et de vie. "Les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde", tel est le point clef, simple, et l'objectif, de la démonstration que veut proposer ce livre. Citons Bernard Lahire : " donner à voir  et à ressentir leurs effets multiples, inscrits dans les corps et dans les esprits individuels, en termes de manières de voir, de sentir et d'agir, en termes d'écarts dans les conditions concrètes d’existence et de coexistence, ainsi que sur les champs  extrêmement variables du possible qu'elles imposent aux individus appartenant aux différentes classes de la société."
Quatre années d'enquêtes menées par un collectif de 17 sociologues auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans, vivant dans différentes villes de France, quatre années pour saisir les inégalités présentes dès l'enfance et, ainsi, "appréhender l'enfance des inégalités". 175 entretiens avec des parents des enfants et des enseignant-e-s de ces mêmes enfants ainsi que des exercices langagiers conduits, "joués" avec les enfants.
L'objet du livre est de montrer les inégalités à l’œuvre, dès leur source. Et encore, à cinq ans, beaucoup est joué, déjà. Au bout du compte, limité pourtant, les inégalités sont montrées, pointées même, et les vies de certains enfants apparaissent plus ou moins "diminuées". Le livre fait donc le bilan, "un" bilan, de ces inégalités vécues chaque jour par ces enfants. Mais les enfants ne disent certainement pas tout ce qu'ils perçoivent, ou ne perçoivent pas tout ce qu'ils vivent, car c'est trop compliqué : qu'il s'agisse des enfants ou de leurs parents, les outils de l'énonciation des inégalités, comme de l'aveuglement social, sont inégalement partagés ! Alors, qu'est-ce qui reste aux plus dominés, aux plus démunis ? La violence ?

Bernard Lahire reprend à sa manière les démonstrations de Pierre Bourdieu, de celles que, peut-être, celui-ci ne pouvait pas faire (nous pensons à La misère du monde, 1993, Paris, Seuil, Enquêtes financées par la Caisse des dépôts). Impossibilité sociale, impossibilité épistémologique ? En tout cas, le travail effectué par l'équipe de Bernard Lahire est de qualité et ses conclusions sont parfaites. Bien sûr, on pourrait certes encore accentuer le diagnostic. A quoi bon ? A 5 ou 6 ans, l'essentiel semble être déjà joué. Bien sûr, un miracle peut avoir lieu, plus tard, mais à quelles conditions ? "Peut-on faire quelque chose de ce que l'on a fait de nous ?", se demandait Jean-Paul Sartre, qui, lui, n'en doutait pas. Indéracinable privilège !

lundi 18 novembre 2019

Les Arts déco, un art de vivre en mer, dans les années trente


L'art déco, un art de vivre. Le paquebot Ile-de-France

Exposition au Musée des années 30, Boulogne-Billancourt

Cette exposition, qui s'est amarrée à Boulogne, décrit le style de vie d'une époque, d'une classe sociale. Car ce qu'elle décrit surtout, c'est le style de vie de gens très riches, pour qui la vie est un voyage heureux dans un cadre exceptionnellement luxueux. L'exposition, typique de cette classe et de ses divertissements pendant les années trente, a lieu au quatrième étage du musée.
C'était l'époque des Arts Décoratifs et Industriels, avec sa mode, son fumoir, ses  salles de cinéma, sa bibliothèque et ses salons de thé... Le mélange des photos, de la vaisselle et de du mobilier font revivre pendant quelque temps cette époque et cette classe-loisirs ; en tout point, elle évoque Thorstein Veblen (1899) qui la caractérisait par une "conspicuous consumption" ou "conspicuous leisure", classe pour laquelle les loisirs sont tout le travail de distinction et réclament un effort continu. Et c'est en quelque sorte, le cadre et les conditions de ce travail que l'on peut observer dans cette exposition. Belle exposition, qui montre le style de vie de la classe riche et bien élevée de cette époque ; on y voit des meubles, de la vaisselle, des tableaux, des jouets, de la verrerie...


Fauteuils de
Jacques Emile Ruhlmann
Fauteuils de 
Jacques Emile Ruhlmann

Le journal du bord



The Last Voyage
L'exposition montre donc le style de vie de cette classe qui savait si bien vivre. Bien sûr, pendant ce temps, l'Allemagne allait mal, de plus en plus mal, mais on n'en dit rien... avant que le bateau ne soit converti pour le transport de troupes pendant le second conflit mondial ("la parenthèse militaire", dit l'exposition). La gastronomie est l'essentiel avec le sport et les moments de détente et de socialisation. "C'est une création, faite d'ordre, de mesure, de beauté, où tout répond à une destination, à un plan logique conçu à la fois pour contenter la raison et pour donner à l'esprit cette satisfaction qu'il retire de la présence de l'art", dira un magazine de l'époque, pour évoquer l'ambiance du voyage transatlantique. Baudelairien presque : "Là, tout n'est qu'ordre et beauté // Luxe, calme et volupté // Des meubles luisants/ / Polis par les ans //Décoreraient notre chambre"...  Le voyage, de Paris à New York, durait près d'une semaine sur cette ville flottante qui mesurait 241x 28 mètres pour 1550 passagers dont 639 en première classe et plus de 800 pour le personnel. Les femmes n'y apparaissent que comme divertissement, illustrant la mode qui les met à leur avantage. Une partie importante de l'exposition est également consacrée aux enfants dont le style de vie singe celui des parents.

En 1959, le bateau qui n'est plus rentable est vendu à une société japonaise ; il sera loué à la Metro Goldwyn Mayer pour qu'y soit tourné "The Last Voyage" ("Panique à bord") : ce sera effectivement son dernier voyage...

mercredi 13 novembre 2019

La déportation et l'assassinat des Juifs en France



Jean-Luc Pinol, Convois. La déportation des Juifs de France, Editions du Détour, Paris, 2019, 319 p. Bibliogr., Index des convois. Sources, méthodes, outils. Préface de Serge Klarsfeld.

Voici un ouvrage de chercheur, un ouvrage d'historien, un ouvrage de spécialiste d'analyse spatiale.
Le travail a pour objet la déportation des Juifs de France, qu'ils fussent Français ou étrangers, pendant la période qui s'étend de la défaite militaire française (mai-juin 1940) à la défaite militaire allemande (le dernier convoi de déportation quitte Drancy le 17 août 1944, pour Auschwitz). C'est l'histoire de près de 80 000 personnes, chiffre qui énonce "le caractère massif de la persécution des Juifs".
Au point de départ de l'étude, se trouve le fichier établi et remis par Serge Klarsfeld ; ce fichier a été cartographié puis étudié de manière très détaillée par l'auteur, Professeur et chercheur à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon (chaire d'histoire urbaine contemporaine).

L'ensemble des 79 convois a été analysé indiquant les effectifs, la provenance (les parisiens, Seine et banlieue, et les autres), ainsi que la présence d'enfants. Pour chaque convoi - et le livre est exhaustif - l'auteur précise la provenance des personnes déporté/es et il indique, sur une carte, l'endroit de France d'où la personne a été déportée. Nous avons donc une histoire de la déportation de France des Juifs.
Mais cela n'est pas tout, car à la déportation, il faut ajouter les fusillés, les guillotinés, tous ceux et celles qui ont été massacrés, et donc qui n'ont pas pu être déportés.
Le livre montre l'évolution habile de la répression : d'abord, les personnes juives doivent se déclarer dans les commissariats de police. Là, ensuite, leur carte d'identité est marquée en rouge du cachet "Juif" ou "Juive". C'est le temps du fichage, de la définition et du repérage : 149 734 personnes sont ainsi recensées à Paris. Alors, peut commencer la deuxième phase : il s'agit de concentrer les Juifs dans des lieux précis. Enfin, peut se mettre en place la troisième phase, celle de la déportation vers des camps spécialisés, les camps de la mort.
L'encadrement juridique constitue un bon prétexte : après la loi du 3 octobre 1940 qui limite les droits civiques de tous les Juifs, puis celle du 4 octobre qui limite celle des Juifs étrangers, viennent enfin les textes repris et amplifiés par celui de 2 juin 1941. La répression peut alors commencer, et elle commence le 14 mai 1941, puis les 20-24 août 1941... les premiers trains de déportés quittent la gare parisienne pour le camp d'extermination de Auschwitz... Le 7 juin, le port d'une étoile de tissu jaune a été imposé qui facilitera les opérations d'arrestation...
Et la police française fait "son travail"... tout comme une grande partie de la population française tellement soucieuse de légalité et aussi quelque peu intéressée.
Carte d'origine des déportés
du convoi N°35 parti de
Pithiviers pour Auschwitz,
le 21 septembre 1942
Mais l'ouvrage donne également une brève représentation des Justes, de ceux - si peu nombreux - qui ont aidé des Juifs à échapper aux Allemands et à leurs supplétifs (cf. pages 193-206).

A ce bilan des déportations (environ 80 000), il faut ajouter celui des 1 200 personnes qui n'ont pas été déportées car elles sont mortes avant, en France. Notamment en 1944, en Dordogne par exemple (division Brehmer) ou dans la région lyonnaise et les Alpes où sévissent les Barbie, Paul Touvier et Lécussan. Les Allemands sont aidés dans leur tâche, comme toujours, par les dénonciations effectuées par les collaborateurs français, qui bénéficient des biens volés aux Juifs arrêtés.

Par sa méthode rigoureuse, imparable, l'ouvrage de Jean-Luc Pinol donne dans ce livre une grande leçon d'histoire. Histoire non achevée et qui sera compliquée encore par des modalités informatiques d'interactivité, notamment. Car la cartographie n'a pas encore dit son dernier mot.

La France dans la société numérique. Encore un effort !



L'économie et la société à l'ère du numérique, INSEE, Edition 2019, 158 p., glossaire

L'objet de ce livre collectif, rédigé par une vingtaine de collaborateurs de l'INSEE, est de dresser un bilan de l'économie numérique en France, économie dont le périmètre comprend les "technologies, contenus et supports de l'information" (TCSI) ; en gros, ce sont la fabrication de produits, l'édition et la diffusion audiovisuelle, les télécoms et les activités informatiques. Voilà pour l'équipement.

Pour la pratique numérique, on apprend qu'elle décroît avec l'âge, tout comme les compétences numériques, en général. "Partout l'informatisation est plus favorable aux travailleurs les plus qualifiés", aux nouveaux métiers détenus "principalement par des hommes, plutôt jeunes, très diplômés et cadres". Tout est dit, rien ne change donc, pour l'essentiel, avec les technologies numériques récentes. Sans doute, pour qu'un changement décisif intervienne, faudrait-il qu'un travail d'incitation soit entrepris dans ce sens par les pouvoirs publics.

Après une introduction générale, l'ouvrage ouvre deux dossiers. Le premier de ces dossiers est consacré aux métiers du numérique. Data scientists, community managers et informaticiens. Le second concerne cloud computing et big data, la dématérialisation donc.
En 2018, 82% des personnes de 15 ans et plus ont utilisé Internet au cours des trois derniers mois. Le capital culturel est toujours la variable explicative clef (presque 90% pour les diplômés du supérieur, contre 30% pour les sans diplômes). Les données diposnible pour 2017 indiquent que l'on ne comptait alors que 3% des emplois dans les métiers  du numérique (soit 800 000 personnes).
Les emplois du numérique se trouvent d'abord en région parisienne (plus de 10% d'emplois numériques dans les Hauts-de-Seine) et dans les zones de haute technologie (Toulouse ou Sophia-Antipolis, par exemple).
Le cloud computing était utilisé par une société sur cinq en 2018, ce qui est au-dessous de la moyenne européenne ; en revanche, l'analyse de données massives place la France en bonne position, devant l'Allemagne.

Ensuite, viennent 3 fiches consacrées :
  • aux nouvelles pratiques numériques 
  • aux équipements et usages numériques
  • à la contribution à l'économie des technologies, contenus et supports de l'information
Enfin, l'ouvrage s'achève par une fiche sur la protection de la vie privée, l'impact environnemental du numérique et des comparaisons européennes (disparités d'équipement, d'usages, d'accès à Internet). Pour terminer, un glossaire est proposé : il est clair et apporte des éclairages utiles sur la plupart des notions mobilisées dans cet ouvrage.

L'ouvrage dresse un bilan qui, globalement, ne surprend pas : les effets de l'âge et du diplôme se conjuguent pour expliquer les écarts de performance électronique. La France est en retard sur le plan scolaire, ce qui dit tout et ne promet guère. Notons également que les hommes sont majoritaires dans ces technologies, et que cette situation semble s'être dégradée entre 2011 et 2016. Enfin, on notera que de nombreuses données sont déjà tardives ; un effort doit être effectué pour disposer de données économiques de qualité beaucoup plus rapidement.

lundi 21 octobre 2019

Tenter de philosopher notre "ici et là"



Etienne Helmer, Ici et là. Une philosophie des lieux, Paris, Verdier, 2019, 119 p.

L'ouvrage part d'un constat élémentaire : nous sommes ici et là : "c"est toujours ici que nous sommes ", annonce l'auteur dès l'introduction. Notre "être-au-monde" est avant tout un "être-aux-lieux". L'ouvrage est consacré aux traits fondamentaux de ces lieux : aux traits statiques, dont il montre l'insuffisance, l'auteur substitue la pluralité interne de tout lieu avant de mettre en évidence les principes de différentiation des lieux.

La première partie du livre est donc consacrée à l'effet des lieux géographiques familiers, de ceux que nous arpentons, de ceux que nous apprenons et que nous nous approprions : quartiers, bâtiments ou, chambres à coucher... et qui nous forment, nous éduquent, nous enseignent les lieux. Puisque le lieu nous habite autant que nous l'habitons, un lieu est aussi ce qu'il contient. Le lieu nous localise.

Le "chez soi", l'espace domestique avec sa décoration constituent des lieux tout autant que notre bistrot favori ou une ville. Pour Heidegger, les choses aussi semblent constituer des lieux, contribuer à notre "être là" / "Da sein". C'est également ce que décrit aussi le romancier Ohran Pamuk à propos de propre ville, Istambul, qui parle par les mots de la musique locale,"hüzün", "hüzün musique qui "sourd de l'intérieur des paysages, des rues et des vues" de la ville d'Istambul, qui "acquiert une netteté perceptible dans le paysage et chez les gens".
Alors, finalement, qu'est-ce qu'un lieu ? Georges Pérec, tout autant que Jean-Jacques Rousseau, échoue dans sa "tentative d'épuisement d'un lieu parisien". Le lieu est inépuisable... Et il n'y a aucun espoir, fût-ce dans les exemple politiques récents. Et l'auteur d'évoquer Notre-Dame-des-Landes, la Place de la République... Alors Etienne Helmer fait appel à Platon puis à Diogène, revient en arrière.
Car qu'est-ce qu'un "non-lieu" ? Et l'auteur de citer Marc Augé (Bistrots et cafés : espaces publics populaires ?) surtout, mais aussi Annie Ernaux (Ethnologie littéraire de l'hypermarché), Pierre Clastres, Michel Foucault ou Nathan Wachtel pour répondre à cette question, simple pourtant. Pour qui, demande l'auteur, tous ces lieux ne seraient-ils donc que des non-lieux ?

Au bout du compte, on ne sait pas, on ne sait plus ce qu'est un lieu, on a tourné autour, on a lu des auteurs qui en parlaient, mais pas tout à fait, et c'est là l'intérêt de ce livre qui cite beaucoup, un peu, qui donne envie de lire certains auteurs que l'on n'a pas lu avec les mêmes yeux, les mêmes pensées, et que Etienne Helmer invite à relire autrement... On referme le livre un peu étonné qu'il soit terminé : je vais le relire !

mardi 15 octobre 2019

Modiano, encore et encore. Mais ce n'est jamais tout à fait pareil


Patrick Modiano, Encre sympathique, Paris , 2019, Gallimard, 137 p.

De Modiano, on attend toujours quelque chose de nouveau et cela est toujours un peu comme avant. Et pourtant, cela change et l'on est très vite pris par une histoire étrange, qui s'effiloche, qui dure, et qui devrait bientôt finir, mais ne finit pas et ne finira pas. "Toutes ces paroles perdues, certaines que vous avez prononcées vous-même, celles que vous avez entendues et dont vous n'avez pas gardé le souvenir, et d'autres qui vous étaient adressées et auxquelles vous n'avez prêté aucune attention... Et quelquefois, au réveil, ou très tard dans la nuit, une phrase vous revient en mémoire, mais vous ignorez qui vous l'a chuchotée dans le passé" (p. 29).

Voilà ce qui tisse un roman de Patrick Modiano. Et l'on suit des bouts de phrase prononcées ici ou là, des refrains, et l'on finit par toucher au but. "Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu'on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l'entendez pas et l'on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis, un jour, il revient à l'improviste quand vous êtes seul et que rien autour de vous ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d'une chanson qui exerce encore son magnétisme" (p. 48).

Ce roman de Patrick Modiano est un classique, du genre que l'on peut étudier en classe, et dont on pourra rêver ensuite tranquillement aussi : une rencontre, une enquête lancée par un employeur qui n'y croit guère, enquête que le héros commence, abandonne, oublie puis reprend des années après et qui finit par finir, presque, vers Annecy... Ce sera demain...
Ce livre est court, et c'est bien. Peut-être pourra-t-on le relire dans quelques mois, simplement pour retrouver la petite musique qui fait son charme, une fois que l'on aura perdu de vue l'intrigue. Et l'on se dira, que c'est bien du Modiano.
Modiano en est à son vingt-neuvième roman et il assure "avoir l'impression d'écrire toujours un peu le même livre". Laissons-lui son impression, mais elle est à peu près fausse. A peu près...

mardi 8 octobre 2019

Pour oublier l'oubli qui viendra


Alexis Sukrieh, L'apparition de l'oubli, Paris, L'Astre Bleu, Paris, 2019, 174 p.

"C'est logiquement dans le petit cimetière du village que mon père a été enterré, juste à côté de l'église".
L'idée de ce livre est simple, banale même, courante. Il s'agit du décès d'un proche, très proche, le décès du père. Le roman est inattendu et tellement attendu ; mais, d'ailleurs, est-ce bien un roman ? On ne s'attend à rien, et rien ne nous étonne. La relation au père est une relation complexe, familière et courante, familiale mais, pour chacun, chacune, tout à fait originale. Et l'auteur rend compte clairement de cette courante originalité, comme si elle s'accrochait à lui, lui qui ne l'a pas vu advenir. De scènes familiales en réflexions sur sa propre vie, Alexis Sukrieh raconte la mort de son père.

Ici, le père est médecin. Immigré, il a quitté sa Syrie natale et a épousé une normande, médecin aussi. Ils vivent près de Caen. Tout le reste est banal mais spécial ; car aucun père n'est banal, chacun est tellement spécial.
Comment quitter son père puisqu'il le faut, puisqu'il nous a quitté ? Telle est la question que pose ce livre. Comment l'oublier sans le perdre ? Comment en garder les mots, les idées, les réflexions qu'il a faites en passant, au petit déjeûner ou en conduisant ? Tout cela de tous les jours d'une vie qui s'en va et qui reste ; et qui reviendra aussi, parfois ? Le livre raconte tout : les dialogues avec le père, des souvenirs d'enfant, souvenirs d'école, de jeux dans le jardin, de vacances ; son père tondant la pelouse, achetant à son fils un costume, conduisant sa BMW un peu vieille mais tellement pleine de souvenirs... Le père est bilingue et il parle arabe, régulièrement. "L'ancien enfant" (Paul Eluard) se souvient aussi de vacances syriennes, des "miettes" de vacances, de Palmyre visité... Le père est multiple ; et les fils, la mère ne sont-ils pas multiples aussi ? Sans doute...

Les lecteurs seront étonnés par ce livre, simple d'apparence et complexe en réalité. L'auteur a su raconter le désastre, inévitable, du décès de son père. Car tous les pères sont mortels. L'auteur n'a rien vu venir, il n'a rien compris. Mais que peut-on comprendre de la mort d'un proche ? La devine-t-on ? Non, pas vraiment, semble avouer l'auteur qui raconte simplement sa surprise. Après ? "Il est déjà top tard, le temps des dialogues est révolu".
Le livre fait alterner les moments heureux et les moments qui entourent le décès ; la prise de conscience n'est pas savante mais humble, et ignorante. Le livre, à force d'être banal, fait voir l'extraordinaire qui se dégage. "Je n'ai plus aucun repère car je n'ai plus de père" (p. 136). A lire. Un beau livre. Parce que cela est bien conduit, et si simplement ; l'auteur met ses lecteurs au courant, tout simplement, et il poursuivra sa vie avec et, aussi, sans son père. Bien sûr. Dans le portrait de cette famille, on a parfois l'impression de manquer la mère, de l'oublier peut-être un peu, elle que l'on sent présente, forte, active pour ne pas perdre le moral, elle dont la vie pourtant est un peu partie aussi... Mais ceci est une autre histoire, encore.
Le lecteur referme le livre, étonné par cette histoire courante, attendue, et tellement inattendue. L'auteur a du talent : on attendra un autre livre.

lundi 23 septembre 2019

Retour dans les "camps" de la mort



Ginette Kolinka (avec Marion Ruggieri), Retour à Birkenau, Paris, Grasset, 100 p.

L'ouvrage est modeste mais fier et ferme. L'auteur se souvient de son expérience de Birkenau, Bergen-Belsen, Raguhn et Theresienstadt, camps de déportation et de concentration, et d'extermination. Célèbres.
Elle est alors une jeune fille. Elle raconte ce qu'elle a vécu, perçu : les coups, la faim, le froid. La haine aussi, et quelques rares solidarités. A sa sortie, elle pèse vingt kilos.
Comment survivre à une telle expérience ?
Elle y retourne pourtant, bien des années après. Elle n'aime pas ce qu'elle voit d'Auschwitz, musée trop bien organisé maintenant. Elle n'aime pas non plus Birkenau ("maintenant, c'est un décor") ; elle n'y voit plus qu'un "faux lieu". Elle, elle peut imaginer encore l'odeur, la saleté... alors que le Birkenau qu'elle retrouve est "bien propre" : "je ne ressens rien", dit Ginette Kolinka.

Evoquer son expérience pour des lycéens ? "Je ne vais pas dans les musées, peu au cinéma, encore moins au théâtre... Je n'ai pas de conversation..." Alors, non... Mais, finalement, elle y va et fait le travail.
Le livre dit les camps d'abord, sa vie dans les camps, et s'achève avec le retour dans sa famille, son mariage et, sur le tard, l'accompagnement de voyages de lycéens qui visitent les camps avec leur classe. C'est bref, bien écrit, clair et simple. Sans fioritures, direct. Pas de bavardages.
Edifiant.
Mais les camps que l'on visite aujourd'hui ne sont plus ce qu'ils ont été ; et c'est tant mieux ! Quel sens alors ont les visites ? Comment leur faire dire leur histoire, notre histoire, l'Histoire ?  Les modalités du tourisme ordinaire sont vaines, au mieux. Il faut d'autres outils pour que l'horreur parle et fasse peur, et, peut-être, nous guérisse... Mais quels outils ?
Il faut les inventer et c'est urgent.

mardi 10 septembre 2019

Les migrations sont au Collège de France


François Héran, Migrations et sociétés, Paris, Collège de France - Fayard, 2018, 74 p.

C'est sa première leçon au Collège de France. Prononcée le 5 avril 2018. Les migrations constituent un sujet politique avant d'être économique, en France, en Europe, entre autres. Le sujet est embrouillé de multiples manières et il est bien difficile de s'y retrouver. Un point de vue scientifique est bienvenu. François Héran, ce normalien philosophe devenu professeur au Collège de France (chaire "Migrations et société"), à ce sujet controversé doit apporter sa culture, son intérêt et sa rigueur. Car il y a de quoi faire !

Le texte de sa leçon inaugurale déclare d'emblée - c'est sa deuxième phrase - que  "les migrations [...] sont une composante ordinaire de la dynamique des sociétés". Et la conclusion sera claire : "Mon programme ne prétend pas trancher toutes les questions sur la place de l’immigration dans la société : il entend les poser dans le respect des faits ». Donc saisir l'ordinaire, le banal, ce que l'on ne voit guère et en respecter les faits. Tous les faits.
Que pèse l'immigration dans la population française ? Près du quart de la population si l'on prend en compte deux années consécutives ; et, toutes proportions gardées, l'Europe accueille plus d'immigrants que les Etats-Unis. La France manquant de bras pour assurer son développement fait appel naturellement aux immigrés : l'immigration apporte la main d'oeuvre indispensable à son développement. Depuis le milieu du XIXème siècle, ce à quoi l'on assiste est "non pas une intrusion massive mais une infusion durable", souligne François Héran. Accuser les démographes qui ne feraient que rapporter un flux à un stock est inutile et naïf. "Neutralité engagée" : revendique simplement l'auteur, ni pour ni contre l'immigration, "qu'on le veuille ou non, nous devons faire avec l'immigration, tant elle est ancrée dans nos sociétés".

3,4% de la population mondiale, selon une statistique de l'ONU (2017) sont concernés par l'immigration, donc plus de 95% de la population mondiale n'a jamais émigré. Les populations, selon Adam Smith, devraient avoir le droit d'émigrer : aujourd'hui en France, 220 000 migrants entrent dans ce pays parce qu'ils en ont le droit, tout simplement. Saluant les travaux "quali" d'Abdelmalek Sayad et de Stéphane Beaud dont l'auteur reconnaît avoir besoin, il revendique également les descriptions statistiques pour mieux comprendre les immigrations. François Héran dans sa première leçon, programmatique, montre le rôle des statistiques et leur "vitalité" pour reposer les problèmes. "Ce n'est pas pour dominer que l'Etat s'applique à compter, c'est pour rendre des comptes", conclut-il.

Le travail de François Héran au Collège de France est bienvenu pour aborder le problème de l'émigration, scientifiquement, et, notamment, l'émigration ordinaire. Qu'est ce qui dépend de nous, pays d'accueil, et qu'est ce qui n'en dépend pas ? Peut-on vivre dans deux nationalités à la fois ? Les questions ne manquent pas. Aussi, le travail de ce cours sera-t-il suivi attentivement car il se promet d'énoncer "sur une base informative aussi solide que possible" des questions que le débat politique ne sait pas poser sérieusement.

lundi 26 août 2019

La recherche du lieu où l'on veut vivre


Daniel Schreiber, Zuhause. Die Suche nach dem Ort, an dem wir leben wollen, Frankfurt, Suhrkamp, 2018, 140 p., Literaturverzeichnis, 10 €

Traduit en français par Alexandre Plateau : Je suis né quelque part, Autrement, 208 p. 19,9 €

"La recherche du lieu où l'on veut vivre ", annonce le sous-titre allemand de cet essai dont le titre est simplement "Zuhause", être chez soi, à la maison... C'est d'abord une autobiographie : partir de quelque part, de n'importe où, de là où l'on est né, de sa famille pour arriver chez soi.
L'auteur étant homosexuel, son enfance a été plutôt maltraitée par le système scolaire de l'Allemagne (à l'époque, l'Allemagne de l'Est) : de là, son envie de partir, de fuir ce monde. A New York d'abord ("j'ai aimé habiter New York", souligne l'auteur), New York où il se laisse aller à l'alcool et à d'autres drogues avant de commencer une analyse qu'il terminera en Europe. Et nous le retrouvons donc en Europe, à Londres, un peu, mais surtout à Berlin, beaucoup. Il se réinvente progressivement à Berlin...
"De combien de sécurité / de sûreté a-t-on besoin pour vivre?" ("Wie viel Sicherheit braucht man zum Leben?"). Alors, ce sera Neukölln, le quartier au sud de Berlin où il s'installe, où il crée petit à petit son chez lui, son Zuhause. Et l'auteur de citer quelques-uns de ses auteurs de référence : Gaston Bachelard et la poétique de l'espace, Hölderlin, Lacan, Heidegger... Et finalement, il se remet à cuisiner, revenant à ses premières passions... Combien de fois faut-il parcourir un même chemin pour le connaître, le reconnaître, pour se retrouver ?

Le livre se termine par "la beauté des cicatrices" ; il cite Donald W. Winnicott, psychologue de l'enfance qui vante le "gut genug", le "bien assez" que doivent trouver les parents qui ne sauraient rechercher le très bien, le parfait - dont l'accessibilité sans doute n'existe pas. Le "Zuhause" se trouve dans l'auto-connaissance, la connaissance de soi plus que dans l'immobilier, plus dans l'habiter que dans les murs...
L'auteur raconte bien son histoire, on le suit bien, à New York puis à Berlin dans les différents moments de sa vie, difficile souvent, qu'il commente, comme en passant. Il termine en ayant trouvé son "chez lui", au bout de son chemin. Qu'avons-nous appris ? Qu'il nous faut trouver le lieu où l'on se sent bien, où l'on est à l'aise, où l'on est soi-même aussi. Son chemin s'avère complexe avec ses psychanalyses et sa culture, avec sa famille aussi. Le chemin n'est pas donné, il est construit, petit à petit. On suit volontiers l'auteur mais il ne nous dit pas tout. Le chemin qu'il raconte reste en partie secret, et ceci est sans doute une autre histoire !

mardi 20 août 2019

Dictionnaire Montaigne, à lire méticuleusement, dans le désordre


Dictionnaire Montaigne, 2013 p.  Sous la direction de Philippe Desan, 2018, Classiques Garnier, Paris

Ce Dictionnaire Montaigne reprend et enrichit en 749 entrées un dictionnaire publié d'abord en 2007. Il est dirigé par Philippe Desan, professeur de littérature à Chicago et spécialiste reconnu de l'oeuvre de Montaigne.
Tout y est et l'on trouve (de) tout dans cet ouvrage : un texte sur Nietzsche, l'article "Mélancolie" ou l'article "Mémoire" (la mémoire est suspecte aux yeux de Montaigne), un article sur la "Femme" et un sur "l'Homme", un article sur le "Judaïsme" (Montaigne descendant de marranes ?)... Chaque article s'accompagne de références bibliographiques, le "Mexique - Pérou", le "Moi", le "Paratexte" des Essais, "Pindare" que Montaigne n'a sans doute pas lu, "Platon" par J-L Viellard-Baron, ou la "Rhétorique"..., sur Pascal" aussi, son ardent lecteur, etc.

A quoi sert un tel ouvrage ? A se retrouver dans l'oeuvre de Montaigne, ou, plutôt aussi, à s'y perdre mais à s'y perdre pour s'y retrouver, ailleurs. Le livre mêle des mots que l'on attend, ainsi la "Pédagogie" et des mots que l'on n'attend guère comme le "Phare de Cordouan" (à l'entrée de l'estuaire de la Gironde) dont Montaigne ne verra pas l'achèvement ou le "Repentir" qu'il dénonce ("la repentance n'apporte que du déplaisir") ou encore l'article sur "Rome" dont il reconnaît "qu'elle est la "seule ville commune et universelle", que la "Bulle de bourgeoisie romaine" (qu'il reçoit le 5 avril 1581) est "un titre vain" mais qu'il l'a reçu avec "beaucoup de plaisir". La "signature" de Montaigne fait aussi l'objet d'un article qui s'essaie à démêler le vrai du faux....

"Je ne peints pas l'estre, je peints le passage", affirmait Montaigne ; le livre évoque les "Revues montaignistes" (que l'auteur a reprises). Ronsard et Montaigne ? Peut-être, sans doute même. Shakespeare a-t-il lu Montaigne ? Les deux sont des culminations de la Renaissance, souligne l'auteur qui hésite à conclure. Terminons avec les "Cannibales" que Montaigne traite avec précaution et prudence. Montaigne est un auteur formidable que cet immense ouvrage tend à montrer par tous les côtés : il y parvient plutôt bien et l'on a bien du mal à refermer le livre dont chaque article ouvre un problème de la lecture de Montaigne au XXIème siècle, qui à son tour en suscite d'autres.

Le format de poche convient bien à cet ouvrage qui pourtant gagnerait à un second mode de présentation, complémentaire, autre, plus polémique et discutant les idées avancées par les auteurs. Un format batailleur donc. Numérique ?

dimanche 18 août 2019

Racine, jour après jour, son oeuvre


Georges Forestier, Jean Racine, Gallimard, 942p., 2006, Bibliographie sommaire, index

Voici une immense biographie. Mille pages... et le lecteur ne s'ennuie jamais. La vie de Racine nous est contée par le menu, du moins au début, pour les années de formation de Jean Racine jusqu' à Andromaque, au moins.
Georges Forestier est un spécialiste reconnu du théâtre classique : on lui doit des travaux sur Molière, sur Corneille mais surtout un immense travail sur Racine dont cet ouvrage est un élément majeur, après l'édition de ses oeuvres théâtrales (Racine, Oeuvres complètes. Théâtre - Poésie, 1999, Bibliothèque de la Pléiade, 1801 p.).

L'ouvrage commence par regretter l'absence des manuscrits de l'époque : "une fois le texte imprimé, l'autographe partait au feu". Et puis, Jean Racine n'est pas non plus marqué par ses héros : il n'est ni Phèdre, ni Roxane, ni Bérénice, ni Hermione. Le biographe de Racine se trouve donc confronté à une difficulté majeure : Jean Racine n'est l'auteur que d'une douzaine de pièces de théâtre, et sa carrière d'historiographe de Louis XIV est restée fortement méconnue, suite à un incendie. Une douzaine de pièces seulement, mais quels succès !
Georges Forestier cite le duc de Saint-Simon qui a célébré Jean Racine : "rien du poète dans son commerce, et tout de l'honnête homme, de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien". Et notre biographe de souligner que Racine, en 1699, à la fin de sa vie, reste un "homme de bien" et meurt sans n'avoir rien à regretter.
Notons encore que cette biographie revient sur l'échec des Plaideurs ou de Britannicus remettant en question les idées qui avaient dominé jusque récemment. D'une manière générale, le livre revient sur de nombreuses erreurs commises auparavant par les biographes de Jean Racine, erreurs qu'il rectifie, preuves à l'appui, modestement.

21 décembre 1639, naissance de Jean Racine dont la mère meurt l'année suivante ; lui, décédera soixante plus tard, presque jour pour jour. On ne saurait résumer un tel ouvrage : tout y est de la vie de Racine écrivain devenant bientôt, après à peine une douzaine d'années de carrière théâtrale, historiographe du roi pour finir "Gentilhomme Ordinaire de la Maison du Roi", mais restant toujours, plus ou moins, lié à Port-Royal des Champs.
L'ouvrage est d'une incroyable richesse redressant à chaque moment le cours de la vie connue. Il n'en rajoute pas, se fait presque toujours modeste dans ses affirmations. Quand il ne sait pas, quand il ne peut savoir, il le dit sans ambages, avoue ses hypothèses, mais s'en tient aux hypothèses. L'ouvrage est clair, précis ; Georges Forestier cite toujours les critiques, leur donne la parole longuement. Et surtout, il fait valoir l'évolution des attentes des spectateurs : trente ans séparent Le Cid et Bérénice, les goûts ont changé, les femmes sont plus nombreuses dans le public...

L'ouvrage est magistral, bien documenté (100 pages de notes et d'index). Le lecteur vit avec Racine, avec le Roi aussi. La question reste pourtant posée de l'intérêt matériel prochain de ce livre : des lecteurs du XXIème siècle sont en droit d'attendre des outils plus appropriés, facilitant les recherches. Les oeuvres de Jean Racine, l'oeuvre même, attend des outils plus efficaces. En ligne, cela est désormais possible. Il faut que les auteurs inventent de nouvelles manières d'exposer les oeuvres, de les faire parler.
Il n'empêche : ce Jean Racine est un grand et bel ouvrage.


vendredi 9 août 2019

Un grand classique en yiddish


H. Leivick, Dans les bagnes du tsar, récit traduit du yiddish par Rachel Ertel, Paris, 2019, L'antilope, 507 p. Préface de Rachel Ertel. Ouvrage.

Cet ouvrage, publié en 1958, est écrit cinquante ans après les événements qu'il raconte, la mise au bagne d'un jeune homme qui s'achève sur le bateau-prison qui l'amène sur la Léna, en Sibérie. Ouvrage testamentaire, estime la traductrice, Rachel Ertel, ouvrage qui mélange différents types de souvenirs.
L'auteur est un des créateurs majeurs de la poésie yiddish. Né en 1888 dans une famille pauvre de Biélorussie, il réussit à mener un parcours religieux jusqu'à une yeshiva (école talmudique juive) de Minsk qu'il quitte pour devenir militant du Bund (parti socialiste juif), au cours de la première révolution russe, en 1905. Arrêté, jugé, il est condamné à six ans de travaux forcés et à la perpétuité "dans les bagnes du tsar". D'où le titre du livre.

L'ouvrage est publié très tard, sous la forme d'un récit autobiographique, à la fin de la vie de H. Leivick (Leivick Halpern). On ne sait précisément d'où vient cet ouvrage qui mêle des événements vécus par l'auteur à des événements peut-être imaginaires. L'auteur meurt 74 ans plus tard, à New York où il a vécu depuis son arrivée comme immigrant, en 1913.

 L'ouvrage commence par une entrée dans les ténèbres de la prison où le héros est puni, se poursuit par un passage à l'hôpital de la prison où est soigné son typhus, il s'achève par la descente de la Léna, l'un des longs fleuves qui traversent la Sibérie où les prisonniers sont, ensuite, assignés à résidence. Le livre fait alterner de longs dialogues avec des événements courants de la vie passée, du heder (école élémentaire juive) au déplacement le long de la Léna. Ces dialogues constituent la richesse du livre. L'ouvrage se veut une réflexion philosophique continue où les événements ne sont que le prétexte à des constats moraux élémentaires sur la vie dans ces camps.
L'ouvrage, réaliste, est écrit - et traduit - avec beaucoup d'élégance, et il se lit comme un policier. Beau travail (et superbe traduction).

lundi 29 juillet 2019

Quand des philosophes imaginent les villes


Michel Eltchaninoff, La ville rêvée des philosophes, Paris, Philosophie Magazine EDITEUR, Paris, 191 p., 25 €.

Michel Eltchaninoff est homme de média et philosophe ; il co-dirige la rédaction de Philosophie Magazine (diffusion totale payée, selon l'ACPM-OJD, 36 482 exemplaires en décembre 2018).

L'ouvrage, issu de la rencontre de La Fabrique de la Cité (un think tank) et de philosophes professionnels est composé de six chapitres, chacun d'entre eux cumulant quatre parties :
  • la partie première, "perspective", donne le ton, 
  • la seconde partie fait dialoguer un spécialiste de la ville (urbaniste) et un philosophe professionnel (qui enseigne)
  • cela précède un ensemble de citations (de Platon à Claude Lévi-Strauss), plus ou moins longues, consacrées à la cité par des philosophes connus, plus ou moins modernes
  • et le chapitre se termine par un chapitre (trop) court (2 pages) concernant une oeuvre cinématographique (Jacques Tati, Fritz Lang, Jim Jarmush, Byron Howar et Rich Moore, Ridley Scott, et Jia Zhankhe.)
Le philosophe a voulu regrouper dans ce volume des idées de la ville propres "à embrasser la complexité", telles que les voyaient et les voient, les philosophes d'hier, er d'aujourd'hui encore. Ce livre est une collection d'idées, de pensées, de remarques venant de philosophes les plus anciens et les plus récents centrées autour de débats sur "l'extension du domaine de la ville", sur la notion de "smart city", sur le vivant, l'espace et le vide, sur le despotisme moderne (à propos de Singapour)...
Des philosophes commentent la ville : "la piétonisation des voies sur berges", le réaménagement de la place de la République (Paris), les aménagements de la ville de Lisbonne, le quartier  Hammarby (Stockholm), les coulées vertes (New York, Paris, Séoul) : mondes de "l'homo citadinus".
Jean-Jacuqes Rousseau ne voyait dans les grandes villes que des occasions pour les humains de s'y perdre : "l"homme est de tous les animaux celui qui peut vivre le moins en troupeaux", dira-t-il. Mais pourtant, l'homme vit dans les villes. Mais où commence et où finit une ville ? Ne faut-il pas laisser la ville se développer à sa manière, improbable et incertaine, plutôt Aristote que Platon ? Villes intelligentes ? Pas si sûr, calculables peut-être, mais "la capacité de bordel de l'espèce humaine outrepasse très largement les possibilités de calculabilité", observe Antoine Picon !
Ce livre est comme un flânerie incertaine dans les villes, villes de tous les temps, de tous les moments, villes de tous les films ("Playtime", de Jacques Tati ou "Metropolis" de Fritz Lang, ou encore la ville chinoise de Jia Zhankhe...).

Comment bâtir un discours sur la jungle urbaine d'aujourd'hui, jungle que construisent l'ingénieur et l'architecte guidés par des élus et des urbanistes ? "Plutôt mettre les idées en chantier que bâtir des châteaux en Espagne", met en garde Michel Elchaninoff qui vante dans la ville "l'indiscipline de ses habitants" ! Ce livre est un débat, un vaste mélange, organisé, de rencontres de spécialistes, d'expériences, de villes donc : il faudra le remettre en chantier chaque année pour entendre les nouvelles idées, les nouvelles menaces et voir naître et mourir de nouvelles villes.
Voici en tout cas un livre utile, à parcourir régulièrement pour entendre un philosophe ou un urbaniste dire ce qu'il voient des villes, comment ils les voient et ce qu'elles deviennent... puisqu'il est certain que l'on ne comprend pas comment vivent les villes, comment elles naissent et meurent.

mardi 25 juin 2019

Claude Debussy à la plage


On notera que Claude Debussy est en tenue de
ville et tient à la main l'appareil photos
Rémy Campos, Debussy à la plage, Editions Gallimard, Bibliographie et présentation du disque Claude Debussy 2011, hem, Hes.so, Gallimard.

C'est assurément un très beau livre qu'a réussi Gallimard avec cet ouvrage qui suit le musicien en vacances familiales à Houlgate, durant le mois d'aôut 1911. Un mixte est offert aux lecteurs, qui mêle, à de très nombreuses cartes postales de l'époque, des images de Chouchou, la petite Claude-Emma Debussy qui alors a dix ans. Le public et le privé.
Claude Debussy photographie un peu sa famille, sa femme et sa fille. Il n'est pas, semble-t-il, comme le sera Marcel Proust, très intéressé par le cadre socio-démographique ou, du moins, ne le laisse pas deviner. La demande sociologique lui échappe, ou, en tout cas, tout se passe comme s'il ne l'entendait pas.

L'ouvrage se veut historiographique, montrant, de photos en photos, et surtout de cartes postales en cartes postales, la vie quotidienne à la plage et comment la vivent les personnages engagés dans cette vie quotidienne, qui a ses rites et ses usages. La plage met en scène des touristes, elle ne montre pas - ou très peu - ceux qui font la vie de la plage, des restaurants, ceux pour qui elle est est un lieu de travail...

Le plan de l'ouvrage est serré : on commence par la plage puis la digue-promenoir, avant de traiter du casino, puis du grand hôtel. Voilà pour les vacances à Houlgate, et cette plage que Le Figaro décrit comme "si aristocratique et si mondaine". Ensuite, il sera question du retour "à la maison". Les photographies montrent, dans l'un et l'autre cas, une vie classique, banale, et qui omet les moments privés. La vie courante fait place à des poses banales de parents. Surtout, on n'entre pas à l'étage, dans les chambres. Le privé, c'est vraiment privé.
La sociologie qui domine l'ouvrage est discrète mais têtue. L'auteur, Rémy Campos, qui enseigne au Conservatoire National de Paris et à la Haute Ecole de Musique de Genève, se veut précis et met en évidence les limites du genre que pratique le livre. Les lecteurs ont tout à y gagner. Au total : un très beau livre.

Le disque qui accompagne l'ouvrage donne une idée de l'oeuvre musicale du moment. Il est dommage de devoir se contenter de ce CD, qui demande des manipulations de moins en moins efficaces, et qui mérite commentaire.

mardi 11 juin 2019

Romain Gary, écrivain indompté


Maxime Decout, Album Romain Gary, Paris Gallimard, 243 p., Index

Le voilà en Pléiade, enfin. 1914 -1980.
Il lui aura fallu près de quarante années après son décès.
Le petit garçon de Vilnius, ville autrefois pieuse de Lituanie, ne cessera pas d'aller de par le monde pour finir en France, où "la nuit sera calme". Heureuse promesse !
Ce roman est donc une biographie de Roman Kacew ; elle nous conduit, lecteurs mal à l'aise, de l'enfance de Romain Gary à son suicide, fin 1980. Entre temps, que de livres, que d'essais... Né dans l'empire russe, sous le nom de רומן קצב (en yiddish) ou Рома́н Ле́йбович Ка́цев, Roman Leibovich Katsev, en russe.

Poète francophile : "regardez un pays que vous ne connaissez pas dans les yeux de votre mère, apprenez-le dans son sourire et dans sa voix émerveillée". Il est né le 8 mai 1914.
A vingt et un ans, Roman Kacew deviendra citoyen français. Il intègre alors l'Ecole de l'Air de Salon-de-Provence et fuit immédiatement une France pétainiste et collaboratrice pour la Résistance gaullienne ; cela se terminera par Education européenne, en1945. De là, il intègre le Quai d'Orsay puis le Conseil de Sécurité des Nations Unies (New York), institution hélas "dévorée par le cancer nationaliste" ; de là, encore, il occupe le poste de consul général de France à Los Angeles où il fréquente le tout-Hollywood et rencontre Jean Seberg.
Il reçoit le prix Goncourt pour Les Racines du ciel en décembre 1956.

En 1958, Romain Gary reprend du service pour le Général de Gaulle puis il écrit un roman en anglais, Lady L. Auto traduction ? En 1960, Romain Gary publie Promesse de l'aube, récit autobiographique où l'on comprend que le personnage de sa mère est central : "Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tiendra jamais" : la vie ne sera plus dès lors que désenchantements... Jean Seberg prendra la place. Viennent alors les trois romans du cycle Frère Océan : Pour Sganarelle, La Danse de Gengis Cohn et La Tète coupable. La situation avec Jean Seberg se complique, et ils divorcent.
1974, année clef : sous les noms de Romain Gary, de François Bondy, de Shatan Bogat et de Emile Ajar paraissent quatre ouvrages du même auteur. Enfin, le 17 novembre 1975, La Vie devant soi se voit à nouveau attribuer le prix Goncourt, près de vingt ans après Les Racines du ciel.
Et Romain Gary décide de mourir, le 2 décembre 1980, il y aura bientôt quarante ans.

Le livre raconte les vies de Romain Gary. On s'y perd, d'ailleurs. Tellement d'engagements, de gags, d'activités, d'échecs, et de réussites : mais on ne saurait gagner à tous les jeux, il faut savoir perdre, aussi. Ce livre est un mode d'emploi : comment devenir autre, sans changer vraiment.
"Tous mes livres sont nourris de ce siècle jusqu'à la rage", prévient-il.

mardi 23 avril 2019

D'Alexandrie au RPA : que peut-on apprendre des lieux de savoir ?



Christian Jacob, Des mondes lettrés aux lieux de savoir, Paris, Les Belles Lettres, 2018, 462 p. Bibliogr., Index. 35 €

Cet ouvrage rassemble divers textes écrits par Christian Jacob, spécialiste universitaire de géographie et d'ethnographie antiques. Son domaine est l'histoire comparée des pratiques lettrées et ce livre parcourt deux mille ans de cette histoire, allant de la bibliothèque d'Alexandrie aux digital humanities et Wikipedia. Christian Jacob observe nos humanités numériques à partir de lieux de savoir anciens, lieux d'accumulation de capital culturel autant que de diffusion : le scriptorium médiéval, l'atelier des imprimeurs de la Renaissance et, bien sûr, la bibliothèque d'Alexandrie.
C'est par elle que commence l'ouvrage : "Alexandrie, IIe siècle avant J.-C.". Alexandrie est un projet, un rêve de ville intelligente, ville de géomètres et d'ingénieurs, avec ses canaux, ses larges rues, son phare, son agora, ses jardins, ses gymnases et sa bibliothèque : "métissage des pierres et des écritures, des couleurs et des formes, des dieux et des rois, des symboles et des esthétiques". Au coeur de la ville, se trouve le Musée (pour le culte des Muses) où sont recueillis, pour commencer, "les hommes et les livres venus de l'école d'Aristote",  point de départ d'une ambition universelle. C'est à Alexandrie que sera effectuée la traduction de la Torah en grec (la Septante) puisque Démétrios de Phalère, son bibliothécaire et fondateur, voulait rassembler tous les supports de la culture universelle ("paidéia"), grecque ou non, tous les livres de la terre en langue originale ou en traduction (la bibliothèque comptera 490 000 rouleaux de papyrus). La bibliothèque n'est pas que le lieu d'une accumulation matérielle, un entrepôt de stockage, elle suppose un classement, une taxonomie, une organisation encyclopédique des savoirs, des métadata, des catalogues (120 rouleaux)... Fonctionnaires, les savants qui administrent et animent la bibliothèque sont entretenus par le roi. La bibliothèque d'Alexandrie sera bientôt imitée, à Rome, à Pergame, à Antioche... Alexandrie devient "Ville-laboratoire" ; la bibliothèque a des airs de campus. Le chapitre se poursuit avec une "histoire des bibliothèques antiques".

Un chapitre est consacré à deux lecteurs - auteurs particuliers, Aulu-Gelle et Athénée de Naucratis. Tous deux prennent des notes au cours de leurs lectures, et les résument. Ainsi, Aulu-Gelle, dans les Nuits attiques, a constitué, au hasard de ses lectures, ordo fortuitus, un véritable journal de lectures, en grec ou latin. Ces compilations sont de véritables "bibliothèques portables", explique Christian Jacob qui évoque aussi, parmi d'autres, Pline l'Ancien qui aurait vendu fort cher ses notes de lectures (160 rouleaux).

Les "lieux de savoir" qu'étudie Christian Jacob sont divers modes de construction d'un savoir : les encyclopédies, les fiches ("mortifications nécessaires" qui n'ont pas disparu avec l'informatique), les "questions et réponses", les échanges épistolaires. D'analyse en analyse, le travail intellectuel se révèle aussi travail manuel ("les gestes de la pensée"). On en est amené à interroger la validité de la division, couramment admise, entre travail intellectuel et travail manuel.

Les “lieux de savoir” et les "mondes lettrés" désignent la manière dont se constituent les savoirs. Non pas les savoirs eux-mêmes mais leur mode de constitution, leur élaboration (modus operandi). Tout savoir est une pratique qui s’apprend et s’acquiert en faisant et reste dépendant de cette pratique d’apprentissage : c’est ce qui coud ensemble les différentes parties de ce livre en apparence décousu. Faire, et, en faisant, se faire, disait-on. C’est en forgeant, etc.… Mais on ne devient pas que forgeron. Les outils du travail intellectuel varient selon les époques et les contrées. La bibliothèque d’Alexandrie n’est pas Wikipedia : en quoi un lieu de savoir affecte-t-il, par exemple, le théorème de Thalès pour celui ou celle qui l’apprend ? Quel est le degré d’indépendance, d’autonomie, d’un savoir par rapport à ses outils d’acquisition, de transmission, de pratique ? C’est ce qu'engage la confrontation des différents thèmes de cet ouvrage, et leur variation même.
Lorsque l’on “fait” des fiches manuscrites pour apprendre de la géométrie, la médecine ou de la grammaire, qu’apprend-t-on qui n’est pas la géométrie, la médecine ou la grammaire ? On apprend à classer, trier, ordonner, résumer, hiérarchiser, analyser, programmer, recopier (i.e. copier /coller), modéliser, mémoriser. Quel habitus s'inculque alors dont profitera l'activité professionnelle ? En quoi est-il différent d’apprendre seulement en lisant ? En quoi ceci affecte-t-il la géométrie ou la grammaire acquise ? Un savoir peut-il être dissocié du média qui le communique et l’inculque ? L’habitus acquis, capital culturel incorporé, est-il transférable ou reste-il une dimension inséparable du capital culturel de son porteur ? Notons que beaucoup de ces savoir faire sont développés aujourd’hui par des logiciels et incorporés dans des tours de main, des doigtés, pour un clavier ou un pavé numérique.
Appliquons cette réflexion à autre domaine: un film est-il indépendant de son support, smartphone ou écran d’une salle ? En quoi Homère, récité et chanté par un rhapsode à la fin d’un banquet, est-il différent d'Homère ânonné en cours de grec ou parcouru en BD ?

Cet ouvrage, qui comprend lui aussi des notes de lecture, s'avère fécond en suggestions d'interrogations : comment l'ordinateur, le smartphone et plus généralement l'intelligence artificielle transforment-ils la recherche et l'exposé de ses résultats, le travail intellectuel en général ? Que sont devenus les fiches, les résumés, les courriers (et leur stockage, leur organisation, leur partage), les listes ? Les applications de productivité sont innombrables qui proposent d'organiser toutes sortes de documents (Evernote, Feedly, Dropbox, Pocket, ScreenFlow, Trello, Atlassian, Google Keep, etc.), de traduire, de collaborer et communiquer mieux (Slack, Skype for Business, etc.), plus vite, de lire et analyser autrement (cf. BigFish de Weborama, Quid, etc.)...
Ces techniques de production (autant de gestes, manières de penser, logiques métiers i.e. "back office functions", etc.) peuvent être imitées par des machines et automatisées, robotisées : c'est le domaine des software robots  (Robotic Process Automation, RPA). L'objectif constant de ces techniques est de réduire les coûts de transaction (répétitions, paperasse, saisies multiples, etc.) tout en augmentant la qualité et la rapidité des transactions.

Pour penser nos actuels "lieux de savoir" et leurs effets sociaux et culturels, le livre de Christian Jacob est précieux et passionnant ; pour son domaine, ce livre est un véritable "lieu de savoir" en miniature qui ne demande qu'à être extrapolé à la culture numérique actuelle.

Références sur Media Mediorum
Petite histoire des bibliothèques
De l'hébreu au grec : la Septante, philosophie d'une traduction
Portabilité : anthologies et playlists littéraires
Ego sum res googlans

lundi 25 mars 2019

Feuilleter les rues de Paris avec Modiano : archéologie littéraire


Gilles Schlesser, Paris dans les pas de Patrick Modiano, 2019, Editions Parigramme, 158 p., 18,9€

Les romans de Patrick Modiano ont Paris pour décor. Mais Paris y est souvent plus qu'un décor, c'est plutôt un choeur qui participe à l'histoire des personnages, comme une basse continue.
Gilles Schlesser réussit une étrange biographie, une archéologie dont tous les moments ramènent à Paris. C'est remarquablement bien fait : le montage combine habilement texte et photos, les légendes explicatives, les anecdotes, et une documentation précise, concise.

Que retient d'une ville, l'oeuvre d'un romancier ? Les rues, le décor urbain, les façades, le mobilier, les transports publics mais aussi les personnages, anonymes ou célèbres, les affichages publicitaires, les vitrines, des objets publics, les plaques d'information. Autant qu'on les habite ou les a habitées, on est toujours habité par une ou plusieurs villes. Cadre de référence tacite, implicite, un "palimpseste", dit Modiano. Le livre mêle plusieurs époques au XXème siècle. Nostalgie puisque, et Charles Baudelaire s'en attriste, "la forme d'une ville change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel". Patrick Modiano le dit à sa manière : "La topographie d'une ville, c'est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d'un palimpseste". Patrick Modiano est habité par Paris.

Géographie et histoire de Paris, par petites touches, bien choisies sont réunies dans l'ouvrage de Gilles Schlesser ; sélection des énoncés à propos des objets qui encadrent l'époque et permettent de la date : le pneu (télégramme pneumatique), le chocolat Pupier, les autobus à plateforme, la rue des Saussaies où siégeait la Gestapo, le PILI (plan indicateur lumineux d'itinéraire de la RATP), le Bus Palladium, la salle des Pas perdus de la Gare Saint-Lazare, Françoise Hardy ("Etonnez-moi, Benoît"), la publicité Dubo-Dubon-Dubonnet, les clous délimitant des passages pour piétons, le cabaret du Néant, une salle de classe du Lycée Henri IV, les indicatifs téléphoniques, des squares, des bistrots, des hôtels, le Vélosolex, les porteurs dans les gares, les chevaux que l'on mène à l'abattoir, rue Brancion, la Petite Ceinture, le Vél' d'Hiv', le Champo où se vendait le Libération de Sartre à la criée, Shakespeare et Company, et j'en passe. Revoir Paris avec Modiano.

Voici un livre pour le plaisir, plus intéressant qu'un"beau livre" ("coffee table book") et que l'on ne referme pas de si tôt, emporté par le voyage. Avec le livre de Gilles Schlesser, le lecteur revisite Paris, tout en parcourant les livres de Patrick Modiano et l'histoire du siècle passé, de sa jeunesse peut-être. Invitation à se promener dans Paris, à pied. Le Paris de Modiano est une ville de piéton ; quand on marche, on peut regarder, lire les murs de la ville, s'arrêter, flâner, attendre. Cet ouvrage précis et tendre relie entre eux les romans de Patrick Modiano, pour construire un véritable réseau dont les noeuds sont des adresses et les arêtes sont des rues ; il donnera envie de lire ces romans et même de les relire dans une nouvelle perspective, avant de faire un tour dans Paris retouver vos souvenirs.
"Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie n'a bougé !" Baudelaire encore.

Références
Apollinaire, citadin et piéton de Paris
Guy Debord rattrapé par la société du spectacle ?

vendredi 15 mars 2019

Karl Kraus, journaliste anti-journaliste. Cécité et lucidité à tout prix


Jacques Le Rider, Karl Kraus. Phare et brûlot de la modernité viennoise, Paris, Seuil, 557 p., 26 € Bibliogr., Index. 8 pages d'illustration.

Jacques La Rider, germaniste, spécialiste universitaire de la culture autrichienne, propose une biographie minutieuse et fouillée de l'oeuvre immense de Karl Kraus : plus de 22 000 pages écrites entre 1899 et 1936 (que l'on peut consulter en ligne - références ci-dessous). A la différence de travaux partiels consacrés à Karl Kraus qui sélectionnent les textes et les idées les plus conformes à leur thèse, Jacques La Rider ne laisse rien de côté, évoquant aussi les incohérences et les contradictions de l'oeuvre.
Après avoir lu cette biographie, le personnage de Karl Kraus, tellement célébré, apparaît complexe et discutable ; du coup, certaines célébrations peuvent sembler suspectes ou, à tout le moins, maladroites et biaisées.

L'idée directrice de Karl Kraus, sa thèse primordiale est que la presse et le journalisme inculquent dans le public et l'opinion publique la soumission satisfaite au nationalisme, à la modernité, au progrès. Cette soumission s'avère riche en conséquences politiques et sociales dramatiques. Le symptôme premier de la nuisance de la presse, Karl Kraus l'observe minutieusement dans la détérioration de la langue. Déjà, Nietzsche avait perçu le danger que la presse et le journalisme faisaient courir à la culture et à l'éducation.
Après avoir collaboré à de nombreux titres de la presse autrichienne, Karl Kraus, qui dispose d'une rente confortable versée par sa famille, crée sa propre revue en 1899, Die Fackel, la torche ou le flambeau, sensé brûler et faire la lumière. A partir de 1912, il en sera l'unique rédacteur.

Karl Kraus (1874-1936) revendique un journalisme agressif, sans concession, un journalisme qui ne cessera de dénoncer les industriels de la presse et leurs journalistes fauteurs de guerre. Journaliste anti-journaliste, il n'aura toutefois, quant à lui, pratiqué qu'un journalisme assis, un journalisme "de la chaire", lisant et colligeant la presse et les livres de son temps, fréquentant assidument les cafés et les théâtres de Vienne, de Berlin. Aucune investigation : ce n'est pas un "journaliste d'enquête" ; son travail repose sur l'analyse du travail publié par d'autres journalistes, une sorte de journalisme secondaire (comme on parle d'analyse secondaire). Paradoxe que ce journalisme occupé à dénoncer le journalisme, au moyen d'une sorte de curation toute personnelle, armée de logique, certes, mais sans vérification factuelle. Ce qui permet de comprendre aussi le volume de sa très abondante production...
Dire que les médias font l'air du temps, sont responsables de tous les maux du siècle et les rendent acceptables s'avèrera d'un bon rendement intellectuel et mondain. Comme toute célébration, ce journalisme ne demande aucune démonstration : d'ailleurs, on peut renverser la proposition et dire que le journalisme ne fait que respirer l'air de son temps, suivre et raconter "l'actualité". Causalité circulaire !

Une telle pratique du journalisme, loin des faits, ne va pas sans danger. Elle a conduit Karl Kraus à prendre parti, de loin, dans l'Affaire. Selon lui, le capitaine Dreyfus est coupable ; les dreyfusards, ceux qui défendent Dreyfus (Zola, Clémenceau, Jaurès, etc.) ne le font pas parce qu'il est innocent, argument juridique, mais parce qu'il est juif. La lutte contre l'antisémitisme provoquerait, en retour, un surcroît d'antisémitisme ! Encore un paradoxe krausien dont les profits de notoriété et de mondanité ne sont peut-être pas absents à l'époque. Karl Kraus se rangera donc, comme le social démocrate Wilhem Liebknecht, du côté des anti-dreyfusards ; il ira même jusqu'à inviter des antisémites notoires comme Houston Stewart Chamberlain, futur admirateur de Hitler, à publier dans Die Fackel. Le même Houston Stewart Chamberlain qui inspirera bientôt Hitler, Goebbels, et bien d'autres ! Et Kraus semble avoir ignoré le rôle essentiel de la propagande antisémite diffusée par une partie de la presse française : La Libre Parole (d'Edouard Drumont, fondateur de la Ligue nationale antisémitique de France), La Croix, Le Petit Journal, etc. manquant une occasion de dénoncer la malfaisance de la presse.
Jacques La Rider documente clairement cette affaire peu reluisante et révélatrice (pp. 108-121), souvent omise par les admirateurs de Karl Kraus. L'obsession antisémite de Karl Kraus a souvent été ignorée : antidreyfusisme, hostilité compulsive à Heinrich Heine (Heine und die Folgen) témoignent d'un surprenant aveuglement. L'antisémitisme de Kraus a été traité le plus souvent, comme si cela n'était pas si grave. Et Pierre Bourdieu de trouver Karl Kraus sympathique voire héroïque et de saluer sa "réflexivité critique" (cfEsquisse pour une auto-analyse, Raisons d'agir, 2004).
Die Fackel en ligne (en allemand)
Ainsi le grand journaliste Karl Kraus, dénonce le journalisme tout en se laissant aller au pire de ce qu'il dénonce. Pour juger du procès Dreyfus, il s'est contenté des discours et textes publiés dans la presse la plus conforme à ses a priori. Opinion contre opinion ! Provocation ? Ou banal laisser-aller, d'autant plus troublant que Karl Kraus, qui vient d'une famille juive, tient souvent, par ailleurs, des discours antisémites. Haine de soi et narcissisme se compensent, dit-on ("jüdische Selbsthass", selon l'expression discutable de Theodor Lessing, 1930). Dans sa conclusion, manifestement mal à l'aise avec la dimension antisémite de Karl Kraus, Jacques Le Rider évoque, d'une part, une distinction entre un  "antisémitisme culturel", celui de Kraus, d'autre part un antisémitisme "vulgaire" (p. 506). Peine perdue pour tenter de sauver Karl Kraus. Tout antisémitisme est criminel, c'est la leçon d'Auschwitz.

Polémiste, pacifiste, Karl Kraus privilégie deux cibles essentielles qui lui semblent parfaitement collaborer à la misère de tous : l'industrie militaire et les politiques qui sont favorables aux guerres d'une part, et, d'autre part, la presse et les journalistes qui propagent l'acceptation de la guerre et le consentement au nationalisme. Cette dénonciation culminera dans la condamnation des guerres qui ravagent l'Europe (Les  derniers jours de l'humanité, 1929). Karl Kraus pointe systématiquement cette responsabilité en puisant, au jour le jour, dans la presse de l'époque, à coup de citations. La conclusion tombera en 1933 : "le national-socialisme n'a pas détruit la presse, [que] c'est au contraire la presse qui a créé le national-socialisme".

Au-delà de cette proposition majeure déclinée dans toute l'oeuvre, la biographie décapante de Jacques Le Rider est éclairante, mobilisant de nombreuses informations, toutes significatives, sur la vie de Karl Kraus. Nous en avons retenu celles-ci.
  • Sur le plan de la forme, Karl Kraus exploite minutieusement les citations de presse pour en faire une arme polémique. Il s'illustre aussi dans la rédaction d'aphorismes, forme courte, qui divulgue aisément ses idées. Die Fackel est une entreprise médiatique unique dans l'histoire de la presse.
  • Karl Kraus non seulement écrit et publie mais, à partir de 1910, monte également de véritables spectacles dont il est le seul acteur, où il lit ses textes mais aussi des extraits d'auteurs classiques (Goethe, Shakespeare, Gogol, Wedekind et aussi Offenbach et Brecht) ; il lui arrive même de chanter. Au total, il donnera 700 lectures publiques.
  • Karl Kraus se veut un militant intransigeant de la langue allemande, défigurée, corrompue par la grande presse et la politique ; langue d'ailleurs mal enseignée au lycée. Karl Kraus soulignera qu'il n'a appris l'allemand qu'avec ses professeurs de latin. Un enseignement médiocre de la langue maternelle joue le jeu du journalisme et prépare les élèves à subir les méfaits d'une langue saccagée, les rendant vulnérables à la propagande, aux mensonges. 
  • Karl Kraus prend la défense de la vie privée de célébrités traînées dans la boue par la presse, décidément sans principes. 
  • C'est un adversaire déclaré de la modernité et du progrès technique dont la presse est à la fois le résultat et le moteur quotidien : le progrès est au service de la barbarie, pas de la culture. A l'occasion, Karl Kraus, volontiers conservateur, fustige les droits de l'homme, le droit de vote, le téléphone, la liberté de la presse, les Lumières, la psychanalyse... Humour, exagération pour choquer, étonner ? On ne peut s'empêcher d'y constater des similitudes avec l'attitude de Martin Heidegger, qui lui aussi dénonce les médias et la technique, causes de tous les maux du monde moderne. 
  • Karl Kraus, finalement lucide, estime que tout vaut mieux que Hitler et, par conséquent, qu'il faut à tout prix éviter le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne (Anschluss qui aura lieu en 1938). Dès la prise de pouvoir de Hitler en Allemagne, il dénonce la violence des nazis, les premiers camps de concentration... Il épingle Heidegger, universitaire nazi de la première heure (Troisième nuit de Walpurgis) et le poète Godfried Benn, lui aussi rallié au nazisme. Les nazis ne se sont pas trompés sur le compte de Kraus ; à peine au pouvoir à Vienne, ils en ont saccagé les archives.
  • Karl Kraus était connu et apprécié en France. Il y donna de nombreuses lectures, en Sorbonne notamment (1925-26), et ce sont des intellectuels français qui ont proposé par trois fois, en vain, sa candidature pour le prix Nobel (André Lalande, Léon Brunschwicg, Charles Andler, Léon Robin, Paul Fauconnet, Abel Rey, Lucien Levy-Brühl, Ferdinand Brunot).
  • Le livre évoque aussi un Kraus écologiste : "La nature maltraitée gronde ; elle se révolte d'avoir dû fournir de l'électricité à la bêtise humaine".
Sur le plan des médias et des industries culturelles, le livre Jacques Le Rider montre que Karl Kraus reste une référence indispensable. Il a préparé le travail de l'école de Francfort. Quant à sa dénonciation de la presse et de sa "magie noire" (l'encre des journaux), elle semble anticiper notre époque de fake news.
Cette excellente biographie, impitoyable et claire, permet de mieux comprendre Karl Kraus, ses errements et son talent, sa complexité et les difficultés inhérentes à son entreprise critique. Livre indispensable aux historiens, aux germanistes et à tous ceux qui analysent les médias aujourd'hui. On y rencontre Freud, Wittgenstein, Thomas Mann, Gehrard Scholem, Arnold Schönberg, Elias Canetti, Franz Kafka (qui trouve Karl Kraus insupportable), Rilke, Adorno, Alban Berg, Bertolt Brecht et aussi Walter Benjamin qui s'agace de voir Kraus jouer avec des "stéréotypes antisémites". Car tout le monde intellectuel germanophone et notamment viennois du début du siècle a lu Die Fackel et est venu, un jour ou l'autre, écouter Kraus.
Viennois irréductible, Kraus est indissociable de sa ville, ses rues, ses cafés, ses théâtres. Cosmopolite, il reste néanmoins enraciné dans la langue allemande de Vienne ("la vieille maison de la langue"), ses textes fourmillant de jeux avec les mots (Wortspiel et Wortwitz). En conséquence, difficile à traduire.

La biographie de Jacques Le Rider est précieuse : si l'on s'intéresse aux médias, il faut se coltiner Karl Kraus. Trier dans l'oeuvre. La modernité de cet anti-moderne est incontestable, les médias électroniques, les réseaux sociaux, la presse française de la collaboration, pour s'en tenir à quelques exemples, tout illustre la pertinence des analyses de Karl Kraus concernant les médias. Sa fécondité intellectuelle est extraordinaire qui raboute les médias, l'industrie culturelle, l'écologie et les langues, composantes souvent inutilement autonomisées et séparées. Quant à son antisémitisme, il faut certainement pour l'analyser le rapporter à la sociologie de la culture de l'époque dont l'antisémitisme est un ingrédient de base.
Document de présentation du film en France
(mars 2019)
La lecture de la presse confirme chaque jour les pires appréhensions de Karl Kraus. Aujourd'hui, en Autriche, certains auteurs semblent travailler comme lui : les pièces d'Elfriede Jelinek, viennoise fan de Karl Kraus, à propos de la campagne de Kurt Waldheim pour la présidentielle autrichienne (Präsident Abenwind, 1987) ou de Donald Trump (Am Königsweg, 2017). On peut aussi penser à Thomas Bernhardt.

Laissons la conclusion à un expert des médias, Walter Benjamin, lecteur et ami de Karl Kraus : "Le rôle de l'opinion publique fabriquée par la presse est précisément de rendre le public inapte à juger, de lui suggérer une attitude d'irresponsable et d'ignorant".
Et encore :
"Incognito, Karl Kraus parcourt nuitamment les constructions grammaticales des journaux et, derrière la façade rigide du verbiage, découvre de l'intérieur, décelant dans les orgies de la magie noire l'outrage fait aux mots, le martyre qu'ils subissent" (Karl Kraus, mars 1931, Frankfurter Zeitung). Cité par Jacques Le Rider, o.c. p. 449.

Post-scriptum
On m'objecte que l'antisémitisme de Karl Kraus était... "compréhensible", qu'il ne faut pas le prendre au pied de la lettre, etc. A quoi j'objecte que tout énoncé antisémite contribue à l'acceptabilité de l'antisémitisme, dont nous savons désormais où il peut conduire. Tout énoncé antisémite est grave, il n'en est pas d'innocent.
Certes, Karl Kraus est devenu anti-hitlérien, en 1933, mais, nolens volens, la vérité de l'antisémitisme en Autriche, pour évoquer une production cinématographique récente, on la trouve, par exemple dans le film de Amichai Greenberg, "Les témoins de Lensdorf" (2019, en anglais, "The testament"). C'est là que doit être jugée l'irresponsabilité de Karl Kraus : il ne faut pas jouer avec les mots...

Références
Jacques Bouveresse, "Karl Kraus & nous", Agone, Octobre 2005
Elias Canetti, Die Fackel im Ohr. Lebensgeschichte 1921-1931, Frankfurt, Fischer Taschenbuch Verlag
John Prizer, "Modern vs. Postmodern Satire. Karl Kraus and Elfriede Jelinek", Monatshefte, Vol. 86, N° 4. Winter 1994, pp. 500-513
Brigitte Stocker, Das Wien des Karl Kraus, Edition A.B. Fischer, Berlin, 2018, 64 p.
MediaMediorum, Kraus. Journalisme et liberté de la presse