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dimanche 25 septembre 2016

Portrait socio-démographique des Etats-Unis de demain


Paul Taylor and the Pew Research Center, The Next America. Boomers, Millenials, and the Looming Generational Showdown, 288 p., 2014, 2015, Perseus Group, $8,25 (eBook)

Examiner les Etats-Unis à partir de la data produite par deux sources, le recensement (Census Bureau) et les travaux de l'institut d'études et de recherche  socio-démographique Pew Research Center qui se définit comme un "fact tank", tel est l'objectif de cet ouvrage.
Les catégories d'analyse de l'auteur et, sans doute, celles de Pew Reasearch Center, semblent celles de la culture qui nourrit le journalisme et le microcosme politique américains : connivence coupable ? Un long chapitre introductif est consacré au débat électoral actuel, à sa vision politicienne, strictement bi-partisane. Comme si ce filtre politique suffisait pour comprendre et lire la "démocratie en Amérique". Beaucoup d'énergie est consacrée à la comparaison démocrates / républicains, dichotomie mobilisée pour décrire tous les aspects de la société américaine. Seconde caractéristique de cette vision, second filtre : la race comme variable descriptive voire explicative, bien que l'auteur souligne à quel point la statistique organisée selon cette notion est confuse, analyse recoupant les pages d'Hervé Lebras sur ce sujet.
Un développement important est consacré à l'imprégnation religieuse : les deux tiers de la population sont concernés ("churching of America"), cette imprégnation quelque peu déclinante. L'affiliation religieuses est changeante au cours d'une vie ; les prises de position des églises sur l'avortement, le mariage ou l'homosexualité expliquent en partie ce phénomène de churn, faith-hopping propre à la culture religieuse américaine.
L'angle général choisi par l'auteur pour son ouvrage est celui des générations (generational lens), et notamment ce qui oppose les Baby Boomers (50 ans et plus) et les Millennials (20 ans et plus). Les premiers ont du mal avec le vieillissement, les second avec le passage à l'âge adulte. La génération est choisie plutôt que l'âge comme variable explicative : les hommes ressemblent plus à leur temps qu'à leur père, dit-on.

Parmi les thèmes abordés :
  • le vieillissement de la population (greying) et l'augmentation du taux de population dépendante (dependency ratio : enfants et population très âgée). 
  • l'éducation : comme en France, on constate aux Etats-Unis une formation post-secondaire plus fréquente pour les femmes que pour les hommes ; de plus, les femmes ont une espérance de vie plus importante que les hommes : quelles sont les conséquences de ces deux données ? De plus, les femmes sont dans 4 cas sur 10 celles qui assurent le revenu du foyer (breadwinner) tandis qu'elles restent très sous-repésentées dans les lieux de pouvoir. Ce qui ne peut durer...
  • la transformation induite par l'économie numérique fait l'objet du chapitre 11. Topo confus et convenu sur les "digital natives", générations très tôt socialisées dans une économie numérique ; pour elles, le web est un prolongement du cerveau (external brain) et les nouveaux médias (réseaux sociaux, smartphone) constituent un nouvel environnement ("The new media are the new neighborhood"). McLuhan pur et dur. L'effet global du numérique sur les conditions de vie, sur les modes de pensée et le malaise dans la société numérique ne sont que superficiellement évoqués. 
La démographie est-elle un destin, s'interroge l'auteur ? Le conflit générationnel est-il inévitable ? La question débouche sur la protection sociale qui se trouve au cœur du débat électoral. Social Security, Medicare / Medicaid, "the most sacred of scared cows", dira Milton Friedman. Politique économique et sociale opaque : faut-il rechercher une égalité des chances entre les générations ("intergenerational equity") ? L'auteur évoque les "pères fondateurs" de la Révolution américaine, Thomas Paine et Thomas Jefferson : "the earth belongs to the living, and not the dead" ; une génération ne doit donc pas pouvoir s'endetter au-delà de son espérance de vie, or, souligne l'auteur, "we're robbing the future to pay for the present".
Certes la famille est souvent le berceau de la protection sociale (aide inter vivos et héritage) mais les transferts sociaux fonctionnent de moins en moins bien, lésant les jeunes générations. Leur implication politique est cruciale : le perçoivent-elles ?

En annexe, se trouve un texte de Scott Keetler, texte bienvenu, tant par sa pertinence que par sa clarté, intitulé "How we know what we know". L'auteur évoque l'inégalité devant l'expression de l'opinion et la difficulté croissante de recruter des répondants (problème lancinant des études sur les média et la publicité). Indispensable réflexion épistémologique sur l'enquête en sciences sociales et sur le "métier de sociologue". A bon escient, l'accent est mis sur l'inégale maîtrise de la langue américaine et ses conséquences sur la représentation et sur les coûts d'enquête : que comprend l'enquêté ("cognitive hability and vocabulary"), quid des non-réponses, des biais liés à la formulation des questions... Cette annexe s'achève sur une réflexion sur la "non survey data" (ou "organic data") par opposition à la "designed data". Comment les combiner ? Robert Groves, qui fut directeur du recensement américain souligne le défi à venir pour les études média : "The challenge to the survey profession is to discover how to combine designed data with organic data, to produce resources with the most efficient information-to-data ratio". Le livre ne fait toutefois pas voir clairement les gains d'analyse d'une approche par la data, seule ou combinée.
Une seconde annexe rappelle brièvement la terminologie utilisée et propose des tableaux statistiques complémentaires.

Conclusion : voici une lecture féconde pour la connaissance des Etats-Unis par les non-Américains. Mais féconde aussi pour la comparaison avec la situation française (confronter avec le travail d'Hervé Le Bras). Très bon outil de travail critique. Mais il me semble qu'il y manque une réflexion sur les catégories d'analyse mobilisées (cf. Comment penser nos catégories de pensée ?).

mercredi 17 février 2016

La presse au miroir d'une Histoire : le meurtre de Weimar


Johann Chapoutot, Le meurtre de Weimar, Paris, puf, 2015, 97 p. Bibliogr

Comment l'Allemagne a-t-elle succombé au nazisme ? Les explications globales sont multiples : l'expérience de la brutalité durant la guerre de 1914-18 (les tranchées, le gaz, etc.), l'humiliation qui fait suit au traité de Versailles, la crise de 1929, le chômage, la collaboration du grand patronnat.... En revanche, les démonstrations menées à partir de cas méthodiquement analysés sont rares. Johann Chapoutot approfondit dans ce livre le cas de l'assassinat par des membres des milices nazies (la SA.) d'un ouvrier communiste en Silésie. "Ce meurtre devint une affaire, et le fait un événement par la vertu du calendrier". Qu'est-ce qui fait qu'un "fait" passe de "divers" à "historique" ?

L'analyse de Johann Chapoutot est précieuse tant au plan des résultats que de la méthodologie mobilisée. Les sources originales répertoriées (une liste de plus de 6 pages) font surtout appel à la presse nazie, au quotidien Völkischer Beobachter dont Hitler est le seul actionnaire ("völkisch" est un terme de la langue nazie, difficile à traduire, qui renvoie à das Volk, le peuple, donc à populaire, populiste). Son sous-titre déclare sans détour son but : Kampfblatt der nationalsozialistischen Bewegung Grossdeutschlands (1920-1945), journal de propagande et "feuille de combat" des militants du parti nazi pour le "grande Allemagne", journal d'ailleurs issu d'un titre antisémite racheté par le NSDAP puis par Hitler.

Tout se passe comme si l'auteur reconstituait à partir de ces documents les raisonnements des acteurs nazis, raisonnements et argumentations dont la presse quotidienne nazie est à la fois le reflet, le témoin et l'acte, un performatif politique, en quelque sorte. Comment la SA (Sturmabteilung) de Ernst Röhm a forcé la main de Hitler, comment la convergence d'un crime et d'une législation d'exception conduisit à l'illégalité puis à la promotion d'une légalité nouvelle (que théoriseront bientôt Alfred Rosenberg puis, bien sûr, Carl Schmitt) ?
Du point de vue méthodologique, il y a dans ce livre beaucoup à retenir sur la relation entre presse et événement, "comment l'historien peut y lire, sous l'écume de l'actualité, les courants profonds de plusieurs histoires". Bien sûr, on ne peut que se demander ce qu'apporterait la confrontation avec la presse du parti communiste (KPD). Mais ce n'est pas ici le sujet.
En plus de la presse nazie, l'auteur illustre et complète son travail à l'aide de brefs commentaires sémiologiques de quelques reproductions d'affiches électorales des différents partis.

Superbe travail, concis, précis, informé, clair. Belle démonstration d'histoire et de science politique des médias.

lundi 16 novembre 2015

L'intelligence artificielle des passions de l'âme



Rosalind W. Picard, Affective Computing, Cambridge, The MIT Press, 292 p. 2000, Bibliogr, Index

Descartes voyait dans les émotions des "passions de l'âme" (1649), les effets de l'action du corps sur l'âme. Avec l'analyse des émotions et le "calcul affectif" (affective computing), l'analyse des expressions du visage est devenue une discipline scientifique recourant à l'intelligence artificielle pour déterminer l'humeur, les sentiments d'une personne.
Une telle connaissance, si elle est rigoureuse, peut donner lieu à de nombreuses exploitations commerciales, médicales, éducatives. L'humeur, bonne ou mauvaise, est-elle une variable discriminante du comportement du consommateur, de l'élève, des décideurs, des politiciens ? Que révèle-t-elle de la santé d'une personne, des risques de maladie, de son intention d'acheter ?

Pour celui qui s'émeut, l'émotion, disait Jean-Paul Sartre, est une "transformation du monde" (Esquisse d'une théorie de l'émotion, 1938) : en effet, dans l'émotion tout se mêle et se confond, la pensée (cognition), le corps et la conscience ; aussi l'émotion fait-elle l'objet d'une approche nécessairement interdisciplinaire, combinant à l'anthropologie les sciences cognitives, la robotique, le machine learning, l'oculométrie (eye-tracking ou gaze-tracking) et, bien sûr, la psycho-physiologie, où Jean-Paul Sartre situait le "sérieux de l'émotion" (observation des états physiologiques).
L'analyse de l'émotion fait l'objet d'un projet du MediaLab au MIT (Cambridge) au point de départ duquel se trouvent les recherches de Rosalind Picard, où elle est Professeur. Son ouvrage fondateur, Affective Computing, déclare un objectif que l'on peut résumer en quelques mots : pour les rendre plus intelligents, doter les ordinateurs des moyens de comprendre les émotions pour qu'ils puissent "avoir le sentiment de", voire même, "faire du sentiment". "Computers that recognize and express affect". Avec quels types de données faut-il les alimenter ? Quel rôle peut jouer l'internet des choses que l'on porte sur soi (capteurs, affective wearables) dans cette perspective ?

L'intelligence artificielle peut permettre d'approfondir la compréhension des émotions et des sentiments (feelings). Rosalind Picard met en avant de son travail la déclaration de Marvin Minsky (comme elle, Professeur au MIT auteur de The Emotion Machine et de The society of Mind) : il ne s'agit pas de savoir si une machine intelligente peut avoir des émotions mais si une machine peut être intelligente sans avoir d'émotions. On devine sa réponse.

L'ouvrage commence par l'étude du cadre intellectuel général de l'"affective computing", la description des émotions ; il débouche en seconde partie sur l'ingénierie propre à son développement, aux conditions de la reconnaissance automatique des émotions par un ordinateur.
L'analyse des visages et des émotions exprimées ("emotion recognition") repose sur quelques opérations essentielles à partir d'une base de données de visages, détection des visages, codage des expressions faciales ("facial coding"), catégorisation des émotions de base. Notons que cette catégorisation est sans cesse reprise depuis Descartes qui en distinguait, intuitivement, "six simples et primitives" (art. 69 du Traité des passions : admiration, amour, haine, désir, joie, tristesse), les autres émotions n'en étant que des compositions ou des espèces. L'affective computing devrait rendre possible une analyse plus objective, passive des émotions. Quid de la détection des sarcasmes ?
Le diagnostic final, l'identification d'une émotion, d'une humeur (mood) combine l'analyse de la voix et de celle des expressions du visage.
Science fiction ? On pense au film Ex Machina dont le personnage est un robot, alimenté par toutes données du Web, dont les photos des réseaux sociaux (micro-expressions mémorisées), capable de décoder les émotions humaines. Comprendre des émotions est une étape clé sur le chemin du test de Turing.

Les applications sont nombreuses et des entreprises vendent l'exploitation de l'analyse des émotions. Citons, par exemple, pour le marketing :
  • RealEyes qui se veut "the Google of emotions". Recourant à la reconnaissance faciale, il s'agit d'observer l'effet de stimuli marketing dans les points de vente : produits, agencement des linéaires, PLV. Utilisé par Ipsos.
  • Affectiva (dans laquelle a investi WPP) propose, en temps réel, des emotion analytics issus des travaux du MediaLab (MIT)
  • Innerscope Research (racheté par Nielsen) se réclame de la consumer neuroscience
  • Emotient quantifie l'émotion, l'attention, l'engagement pour prédire le succès d'un message publicitaire, d'une émission. Racheté par Apple en Juin 2016.
  • Virool analyse les émotions des utilisateurs de vidéo sur le Web (eIQ platform)
  • A titre d'exemple, signalons le projet européen de recherche SEMEOTICONS qui vise l'auto-surveillance à l'aide d'un miroir intelligent (wize mirror ou affective mirror) pour l'auto-diagnostic
  • Signalons encore l'analyse des émotions politiques lors des débats électoraux (cf. par exemple, au Canada en septembre 2015 avec le FaceReader du Tech3Lab de Montréal
  • La BBC étudie l'impact émotionnel de la publicité dite "native" avec CrowdEmotion.
  • Vyking recourt à la reconnaissance faciale pour cibler les consommateurs selon les émotions que manifestent les visages.
  • FacioMetrics (née en 2014 de Carnegie Mellon University) a été rachetée en novembre 2016 par Facebook.
L'ouvrage de Rosalind Picard a peu vieilli dans ses principales problématiques. L'hypothèse de l'universalité des émotions de base (cf. les travaux, discutables, de Paul Ekman) qui, pour partie préside à la catégorisation, reste à démontrer. Des travaux d'ethnologie devraient y pourvoir, mais aussi des travaux d'historiens (cf. l'ouvrage de Damien Boquet et Piroska Nagy, Sensible Moyen Âge. Une histoire des émotions dans l'Occident médiéval, 2015, Paris, Seuil, 475 p., Bibiogr., Index) ou celui, plus gloabal, de Jean-Jacques Courtine, Claudine Haroche, Histoire du visage. Exprimer et taire ses émotions (XVIe - début XIXe siècle, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1988, 2007, 287 p.
Enfin, l'analyse de l'émotion doit être rapprochée de l'analyse de sentiments qui compte sur l'étude des expressions langagières pour déceler la tonalité positive ou négative d'un texte, d'un énoncé. 

lundi 6 juillet 2015

Public Relations, journalisme et réseaux sociaux

La photo de couverture symbolise la place et
l'importance des porte-paroles, sans visage

John Lloyd, Laura Toogood, Journalism and PR. News media and public relations in the digital age, 2015, I.B. Tauris / Reuters Institute for the Study of Journalism, University of Oxford, 138 p.

D'où viennent les contenus rapportés par les médias ? Ils ne tombent pas du ciel. Quelle est la part d'entre ces contenus qui provient des entreprises, des administrations, des partis, par l'intermédiaire des relations publiques (communiqués de presse, livres blanc, pseudo études, etc.) ? La part de l'information qui revient à l'investigation journalistique semble faible (nous excluons bien sûr ce qui relève de l'opinion) ; les médias, les journalistes auraient-ils pour tâche essentielle de rapporter les discours des puissants de tous ordres qui, bien sûr, ont leurs porte-paroles (spokesmodel pour les marques). En témoignent les budgets colossaux dépensés par les entreprises (par exemple, à Bruxelles ou à Washington D.C.) pour défendre et faire valoir leur point de vue, leurs intérêts surtout, auprès des organismes de décision politique et économique (lobbying).
S'interroger sur la nature des relations publiques, c'est donc s'interroger sur la nature des médias et de leur publicité ("Öffentlichkeit, "Jürgen Habermas). La "dictature des médias" ne serait-elle plus désormais qu'une dictature des relations publiques donc des plus puissantes entreprises et institutions ? Les élections elles-mêmes semblent se jouer en termes de relations publiques par l'intermédiaire de la recherche de financements. La première étape d'une élection consiste à collecter des fonds. Le gagnant est celui qui en rassemble le plus (cf. "Money is a pretty good predictor of who will win elections", PBS Newshour). Les réseaux sociaux jouant un rôle d'amplification des PR, y compris pour les fake news...

L'ouvrage de John Lloyd et Laura Toogood commence par un bref et "sélectif" rappel historique. Les auteurs évoquent d'abord Edward Bernays, un fameux freudien à qui l'on doit une célèbre définition des RP : "the Engineering of consent" (1947), expression à laquelle fera écho, 40 ans plus tard, le pamphlet de Noam Chomsky et  Edward S. Hermann, Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media (1988).
La deuxième source historique renvoie aux travaux de Walter Lippmann : le journalisme est le premier brouillon (draft) de l'histoire, les RP étant le premier brouillon de ce brouillon ("the first draft's first draft").
Dans cette histoire, le premier tournant des relations publiques est pris avec la télévision (cf. l'ouvrage canonique de David Halberstam, The Powers that Be, 1979, sur l'époque Kennedy) ; le second tournant, nous le prenons actuellement avec le numérique, le Web, les réseaux sociaux : dans cette économie de l'information, désormais, les données changent tout.

Les relations publiques prennent-elles la place du journalisme ?
Au début de l'histoire de la communication, les informations produites par les  relations publiques étaient filtrées et reprises par les journalistes ; aujourd'hui, ces informations vont directement des entreprises et des institutions au public des consommateurs, des électeurs, des employés. Les réseaux sociaux affectent la réputation des produits, des personnes : les RP interviennent à la fois pour construire et défendre cette réputation, donc aussi pour la surveiller (monitoring, sentiment analysis). Avec Internet, notent les auteurs, la réputation est tellement fragilisée que sa gestion prend une importance cruciale : la vitesse et l'amplitude de la circulation de l'information, sa mise à disposition continue imposent aux RP de nouvelles approches.

Et puis, bien sûr, il y a des relations publiques qui se font passer pour du journalisme ; c'est le publi-rédactionnel, dit, aujourd'hui, avec le numérique, native advertising. Les RP créent un événement, que Daniel Boorstin qualifiait de pseudo-event, et la presse le couvre, lui donnant de l'ampleur et du rayonnement. Alors, demande naïvement un étudiant en RP (cité par les auteurs) : au lieu d'inviter les journalistes, pourquoi ne pas les payer tout simplement pour qu'ils écrivent l'article ?
L'évolution numérique de l'information conduit toute entrerpise à être un média à temps partiel :
"All companies are media companies", grâce à leurs services de relations publiques à leurs sites Web à leur présence sur Facebook, LinkedIn, Twitter, Snapchat, Weibo, YouTube, qui sont des selfmédias, et, dorénavant, grâce à la gestion de leurs données éditoriales et publicitaires que leurs services doivent effectuer (Digital Management Platform, DMP) : "data driven companies".

Le livre consacre un chapitre entier à la communication politique, en commençant par Machiavel. Ce chapitre comporte curieusement plus de trois pages sur la fin du lobbying (« up to a point" !). Les deux derniers chapitres sont consacrés à Internet et, succinctement, aux relations publiques en Chine, en Russie et en France.
Pour la France, on aurait aimé voir analysé Babbler, entreprise très révélatrice de l'évolution numérique des RP. "Better than newsroom", selon leur propre slogan : "PR pro turn into Media Community Managers".

Pour conclure l'évocation de cet ouvrage, revenons à son introduction. "Les relations publiques dépendent de moins en moins du journalisme tandis que le journalisme dépend de plus en plus des relations publiques", ainsi peuvent se résumer les résultats de la recherche évoquée dans ce livre. En fait, pour inverser le sens de la relation, les relations publiques ont trouvé de "puissants alliés" numériques : les réseaux sociaux (cfNumérique et destruction créatrice de médias). Ainsi, les réseaux sociaux s'avèrent-ils aujourd'hui les concurrents les plus dangereux des médias, qui semblent s'y complaire. Impéritie ?

Lucide, cet ouvrage aussi  a le mérite de la clarté, chaque chapitre s'achevant par un résumé concis de ses conclusions. Il ouvre un débat primordial sur l'économie de l'information, débat trop souvent éludé : d'où vient l'information (y compris celle des agences d'information) ? Un tel ouvrage gagnera à être mis à jour régulièrement. Les premiers chapitres constituent une lecture propédeutique pour les études en communication.

dimanche 31 mai 2015

L'événement Socrate, sa propagation jusqu'à nous



Paulin Ismard, L'événement Socrate, Paris, Flammarion, 2015, Bibliogr., Index, 21 €, 304 p.

Le procès de Socrate et sa condamnation à mort en -399 constituent un événement de la mémoire occidentale et de l'histoire de sa philosophie. Evénement : "un événement n'est pas ce que l'on peut voir ou savoir de lui mais ce qu'il devient (et d'abord pour nous)", rappelle l'auteur, citant Michel de Certeau. Histoire qui se propage depuis les textes canoniques de Platon et de Xenophon, tous deux intitulés Apologie de Socrate. L'Affaire Socrate, dit encore l'auteur, comme on a dit l'Affaire Dreyfus. Affaire toujours contemporaine au point qu'en 2012, on a rejoué ce procès à Athènes. Rappel de Paulin Ismard, en conclusion : "la Grèce antique demeure une réalité bien vivante".

Ce qui frappe dans cet événement vieux de 25 siècles, c'est tout ce que l'on en ignore et qui sans doute assure sa vitalité. La cause même du procès, d'abord. Il s'agit probablement un procès politique (c'est la guerre civile) qui voit la revanche de la démocratie contre l'oligarchie des "Trente-Tyrans" (-404 / -403) que Socrate a soutenue. Mais, qu'est-ce que la démocratie grecque, est-elle proche de la notion actuelle ? Le mot peut être trompeur ; en fait, les démocraties occidentales d'aujourd'hui auraient sans doute pour les Grecs d'autrefois beaucoup des traits d'un régime oligarchique, le suffrage indirect créant et entretenant une oligarchie politicienne (cf. Daniel Gaxie, Le cens caché, 1978). Les dispositifs numériques pourraient-ils rénover la démocratie, la rendre directe, la déprofessionnaliser ?

Depuis sa mort, l'histoire de Socrate et de sa fin théâtralisée est reprise sans cesse (cf. infra, le tableau de David) ; ainsi, le personnage de Socrate sera-t-il récupéré successivement par le christianisme, l'Islam, la Renaissance (Erasme, Montaigne), les Lumières ("Socrate Diderot" dit Voltaire à propos de l'encyclopédiste embastillé qui, dans sa cellule, traduit l'Apologie de Socrate), les Révolutionnaires, de Robespierre à Babeuf et bien d'autres (utile rappel de Paulin Ismard, citations à l'appui). Ainsi, l'événement se transforme pour se perpétuer et habiter la mémoire. Rappelons quand même le rôle que jouent, dans le maintien de "l'événement Socrate", les dialogues de Platon, lus et étudiés à l'école (combien de temps encore ?).

Socrate est le philosophe emblématique des professeurs de philosophie, comme le rappelle Maurice Merleau-Ponty dans son Eloge de la philosophie (1953, leçon inaugurale au Collège de France) : "Il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n’ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n’écrivait pas, qui n’enseignait pas, du moins dans des chaires d’État, qui s’adressait à ceux qu’il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l’opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate. La vie et la mort de Socrate sont l’histoire des rapports difficiles que le philosophe entretient, – quand il n’est pas protégé par l’immunité littéraire, – avec les dieux de la Cité, c’est-à-dire avec les autres hommes et avec l’absolu figé dont ils lui tendent l’image". Tout est dit, et l'on débat toujours : Socrate, sophiste ou non sophiste ? Rappelons que Fârâbî, éminent lecteur de Platon, laissait entendre que, du point de vue de Platon, Socrate s'y prenait mal et qu'une méthode douce, comme celle de Trasymaque eût mieux convenu (cf. Pierre Bouretz, Lumières du Moyen-Age. Maïmonide philosophe, Gallimard, 2015, Chapitre 1).

Livre d'histoire et de philosophie, sur le droit et la religion dans la Cité aussi, L'événement Socrate, alimentera efficacement une réflexion sur la notion d'événement et sur les médias qui le structurent et le propagent, et par lesquels il perdure. Quels médias dans le cas de Socrate ?  Le livre, l'école, le musée (tableaux)...
"L'historien doit se faire sismographe" pour saisir la puissance continue de l'événement, dit Paulin Ismard. L'auteur est toujours prudent dans ses interprétations, clair. Circonspection sémantique salutaire : pour des lecteurs modernes, que peuvent signifier dans les énoncés socratiques des termes comme εὐσέβεια (piété), ἀρετή (vertu), "évergète pauvre", philanthropie ?

N.B. Alors que des politiciens doutent de la place du grec dans notre enseignement, regrettons que les mots grecs utilisés dans le livre ne soient pas écrits aussi avec l'alphabet grec. Réflexion à mener sur l'édition et la vulgarisation, qui vaut pour toute langue étrangère.

David - The Death of Socrates
Jean-Louis David, La mort de Socrate, 1787 (The Metropolitan Museum of Arts, New York)
dont la reproduction partielle est utilisée pour le couverture du livre de Paulin Ismard (cf. supra)