Affichage des articles dont le libellé est Marinetti (F). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Marinetti (F). Afficher tous les articles

jeudi 25 août 2016

Médias de pierre : oublier Palmyre ?


  • Annie et Maurice Sartre, Palmyre. Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2016, 261 p., Bibliogr.
  • Dominique Fernandez, Ferrante Ferranti, Adieu Palmyre, Paris, 2016, éditions Philippe Rey, 128 p., 19 €
  • Paul Veyne, Palmyre. L'irrremplaçable trésor, Paris, Albin Michel, 2015, 144 p., 14,5 €
La destruction récente des ruines de Palmyre (Tadmor) est l'occasion de publications de célébrations du passé et de lamentations sur les temps présentmais aussi de réflexion sur l'environnement urbain et ce qui fit la ville intelligible à d'autres époques (smart city).
Palmyre, cité syrienne (grecque d'organisation) puis colonie romaine. On y parlait grec et araméen, c'était une oasis sur la route de la soie, au carrefour des civilisations grecques, romaines et perses ;  elle a été partiellement détruite, ravagée, pillée, son musée saccagé par les guerres en cours.
Que disent aujourd'hui, au-delà d'un tourisme friand d'exotisme, sa grande colonnade, ses temples, ses statues, ses nécropoles, ses sculptures funéraires, son agora, son théâtre (modèle romain), ses rues commerciales à colonnes, rues piétonnières où la circulations des véhicules et des cavaliers était interdite ?

Palmyre détruite, "irremplaçable trésor". Ce n'est pas la première fois que des monuments sont victimes de vindictes religieuses ou politiques. Des cathédrales, des palais, des villes entières parfois (Rome, Moscou, etc.), "forêts de symboles", ont connu le même sort au fil des révolutions, des guerres de religion, des conquêtes militaires, des modernisations urbanistiques et touristiques, cités victimes des "chacals de l'immobilier". Du sac du Palais d'été (Pékin) au bombardement des villes allemandes (Dresde, Berlin, etc.), l'histoire n'épargne aucun peuple, aucune religion.

Pour retrouver Palmyre, l'hebdomadaire anglais The Economist propose depuis 2015 une appli de réalité virtuelle : "RecoVR Mosul: a collective reconstruction" faisant appel au crowd sourcing (photos et vidéos de touristes, d'habitants de la région, etc.).

De ces trois ouvrages, le plus récent (Palmyre. Vérités et légendes) est d'abord une critique en règle de discours antérieurs, notamment celui de Paul Veyne ; les auteurs, spécialistes de la Syrie ancienne, y épinglent erreurs et imprécisions. Polémique de spécialistes qui montre la difficulté pour le non spécialiste de s'y retouver dans l'histoire politique ancienne notamment dans celle de Zenobie, pseudo reine, sans doute non judaïsante, dont on ne sait comment elle finit ses jours.
Jusqu'où la vulgarisation à fin d'audience, commerciale, politique, peut-elle simplifier, romancer la réalité lorsque cette dernière est d'accès difficile. Même l'histoire de la destruction récente de Palmyre et de son pillage sont malmenés : ils ne commencent pas en 2015 mais en 2012.

Dominique Fernandez et Ferrante Ferranti rappellent dans un chapître de leur ouvrage les forfaits du vandalisme éternel auquel ont échappé peu de civilisations.
Leur livre est surtout un livre de photographies à la gloire de Palmyre tandis que celui de Paul Veyne tient un discours d'historien. Il explique l'économie caravanière, la défaite de Zenobie, "reine de Palmyre" ; il résume quelques siècles d'histoire militaire et politique qui s'achèvent avec la conquête musulmane. Sémiologie de l'espace urbain, géographique. L'importance des cultes, du commerce, inscrite dans un urbanisme ostentatoire et dans les déplacements des habitants, tout cela inspiré des cités grecques et romaines, des souks...
A Palmyre, on était polyculturel, tous les dieux de la région y cohabitaient paisiblement ; on était polyglotte, on parlait araméen, grec, latin, puis hébreu, arabe.
"Les civilisations n'ont pas de patrie", souligne Paul Veyne dans un paragraphe critique à propos de l'impérialisme culturel : "S'helléniser, c'était rester soi-même tout en devenant soi-même ; c'était se moderniser".
Aujourd'hui, la cité, qui est inscrite sur le liste du patrimoine mondial, est détruite, mais parions qu'elle sera reconstruite, fouillée plus profondément.
Que disaient ces colonnades, ces temples, ces rues aux voyageurs, aux habitants de la région ? Quels messages transmettait cette architecture urbaine, ces pierres quand elles étaient blanches ? Les inscriptions disent la romanisation, les familles, les clans, la tradition, le pouvoir et leur place dans ce dispositif. Les pierres traduisent et inculquent un habitus mental : Erwin Panofsky et les historiens décrivant l'architecture gothique comme une traduction en pierre de la scolastique ("eine steinerne Scholastik", cf. Postface par Pierre Bourdieu à Architecture gothique et pensée scolastique).
Notons que la culture urbaine a eu plus de chance que la culture nomade, arabe qui laissait peu de traces : nous n'avons de traces, de mémoire que de politique et de culture écrites, gravées dans la pierre, mais aucune trace de l'oral.
Les médias dictent ainsi l'histoire et plutôt l'histoire des dominants, des vainqueurs. Les pouvoirs organisent de leur vivant leur propre mémorisation : chaînes de télévision des Etats, des parlements, archivage, monuments, plaques, etc.
Friedrich Nietzsche valorisait d'avantage l'oubli que l'histoire ("De l'utilité et de l'inconvénient de l'histoire pour la vie", Considérations intempestives) ; il dénonçait dans notre culture un excès de passé, qui fait obstacle à l'invention de l'avenir. Les musées sont des cimetières, diraient plus tard les futuristes (Marinetti). Les événements présents de Palmyre permettent de remettre en chantier de telles questions, jugées impertinentes.
Quel usage idéologique de l'histoire, concluent Annie et Maurice Sartre  évoquant les nationalismes qui tour à tour enrôlent Zénobie...


lundi 25 juillet 2016

Apollinaire, les peintres de sa modernité


Apollinaire. Le regard du poète, Paris, 2016, Editions du Muséee d'orsay, Editions Gallimard, Bibliogr., Index, 320 p. 45 €

Catalogue de l'exposition qui s'est tenue à Paris au Musée de l'Orangerie (6 avril -18 juillet 2016).
Guillaume Apollinaire fut, comme Charles Baudelaire, un poète de la modernité : il célébra l'aviation, les tramways, le cinéma, la "rue industrielle", la Tour Eiffel, les phonographes, l'électricité, le machinisme ("sonneries électriques des gares chant des moissonneuses")... et  la publicité. Car "A la fin [dit-il], tu es las de ce monde ancien" ("Zone", Alcools). Louis Aragon (Le Paysan de Paris) et André Breton le suivront dans ces goûts : on pense aussi au tableau de Marc Chagall, "Paris par la fenêtre" (1913) avec la Tour Eiffel et un train du chemin de fer de petite ceinture. Ou encore au tableau de Natalia Gontcharova intitulé "La lampe électrique" (1913). Tous deux présents dans le catalogue. Le débat avec le futurisme n'est jamais loin.

"Je crois avoir trouvé dans le prospectus une source d'inspiration... Il me reste les catalogues, les affiches, les réclame de toutes sortes. Croyez-moi, la poésie de notre époque y est incluse. Je l'en ferai jaillir…" (cité p. 57). Dans le catalogue de l'exposition, figurent quelques reproductions d'images publicitaires qui ont pu séduire Apollinaire : la première pour la ouate thermogène (un diablotin crachant des flammes), une autre pour "Fantômas", film muet de Louis Feuillade (mai 1913) ; Apollinaire est même membre fondateur, avec Max Jacob, de la Société des Amis de Fantômas, la SAF !).
Guillaume Apollinaire aime le cinématographe ("l'art populaire par excellence"), il aime les films de Charlie Chaplin, les Fantômas, les westerns. Il écrira même un cinéma-drame, "La Bréhatine" (1917). Cf. le texte de Carole Aurouet, "Apollinaire et le cinéma", pp. 61-64).

Guillaume Apollinaire fut aussi un admirateur des arts dits premiers (extra-occidentaux, africains surtout, Congo, Dahomey), ce qui était alors une dimension de la modernité, (de la mode ?) occidentale que le colonialisme ne dérange guère . Voir le contribution éclairante de Maureen Murphy : "Apollinaire et l'oiseau du Bénin (Picasso) : le primitivisme en question". pp. 83-96.

L'exposition et le catalogue mettent en évidence, de manière dispersée, le milieu d'Apollinaire, son "cercle" (le champ, dirait Pierre Bourdieu) avec son réseau de relations, peintres, galiéristes, journalistes, collectionneurs, éditeurs grâce auquel il gagne sa vie. Voir le travail de Sylphide de Daranyi "Apollinaire acteur du monde de l'art - Chronologie" (pp. 279-286). Mais la chronologie, minutieuse, indispensable, ne suffit pas à éclairer la structuration même de ce champ, sa polarisation, son efficacité économique, les conflits d'école, de personnes (dont la relation Apollinaire / Picasso ou encore Marie Laurencin / Apollinaire), les bénéfices, les enjeux, les "amis", les transformations du champ (travail engagé par Anna Boschetti, cf.infra). Qui accomplira ce travail de sociologie historique de l'art (cf. celui de Pierre Bourdieu sur Manet et le symbolisme) sans lequel on se perd ?
Guillaume Apollinaire fut un homme de son temps. Comment ne pas l'être ? Pourtant, il en émerge comme une intelligence de son temps... un "homme-époque" ?

Référence :
  • Anna Boschetti, La poésie partout. Apollinaire, homme-époque (1898-1918), Paris, Editions du Seuil, 2001, 347 p. Index.

dimanche 23 septembre 2012

Les médias et les bruits du silence

.
George Prochnik, In Pursuit of Silence. Listening for Meaning in a World of Noise, New York, Doubleday, 2010, $ 11,99 (eBook), 352 p.

Un livre sur le silence ne peut ignorer les médias : s'il y a des médias silencieux (la presse, l'affiche en papier), il en est des bruyants (radio, télévision, jeux vidéo, téléphone, cinéma). Notre société vit dans un monde bruyant : bruits des médias, bruit de la ville, de la rue et des moteurs, bruit dans les magasins, les restaurants, les bistrots, bruits de la foule, de la cour de récré, du lieu de travail...
Ce que nous appelons silence est l'absence de tout bruit perçu.  Les partitions indiquent le silence, sa durée. Fait silence celui qui cesse de parler, de chanter, de jouer, le temps d'un soupir ou d'un demi-soupir. Est-ce là un degré zéro des médias sonores ou simplement un bruit que l'on n'entend plus, à force de l'avoir entendu, un bruit auquel on s'attend, auquel on s'est habitué. Le silence serait un bruit qui dérangerait si l'on ne l'entendait plus. "Il y a toujours quelque chose à voir, quelque chose à entendre" ("There is always something to see, something to hear"), affirme le musicien John Cage (Silence, 1961) qui, pour faire entendre ce bruit ambiant, composa "4'33''", opus où l'on n'a cru entendre que du silence (John Cage avait même envisagé de vendre du silence à Muzak !).

L'environnement sonore, "Soundscape", est force formatrice d'habitudes perceptives, certes. Que sait-on de l'habitus sonore acquis dans le bruit environnant, que toute une population partage plus ou moins ? "Tuning of the world" selon le titre d'un ouvrage canonique sur le sujet (de R. Murray Schafer, 1977). Bande-son de nos sociétés....
Pour comprendre le silence, l'auteur a mené une enquête quelque peu journalistique, allant dans toutes les directions recuillir des expériences du silence et du bruit. Des anecdotes, des travaux scientifiques, des entretiens avec toutes sortes de professionnels : astronaute, soldat, médecin, policier, psychologue, moine, acousticien, ingénieur, enseignant... Mais cette accumulation ne vient pas au bout de la question. Le plus intéressant, pour nous, dans ce livre, est ce qui touche à l'urbanisme, au marketing dans les points de vente et aux différentes formes de lutte contre le bruit : toutes ces dimensions du bruit nécessitant des mesures donc des objectivations.

Pourquoi tant de bruit ? 
Au point que tant de personnes en deviennent sourdes (hearing loss). Certaines populations africaines vivant loin du bruit ont, à 70 ans, une meilleure ouïe que des new-yorkais de 20 ans. Effet pathogène des appareils audio (iPod, etc.), effet des machines, des véhicules, bruit assourdissant des clubs, des concerts de musique populaire (rock, etc.), des salles de cinéma, des stades dont l'architecture est conçue justement pour créer et accentuer la sensation de bruit, de foule, pour euphoriser (on a gagné ! ). La célébration chez le "futuriste" Filippo Marinetti (Manifeste publié le 20 février 1909 à la une du Figaro) de la vitesse et du bruit, culminant dans le culte de l'automobile et des machines était prémonitoire.
"Acoustic stimulation": plus le rythme de la musique diffusée dans un restaurant est rapide, plus les clients mangent vite. Plus la musique est forte dans un bar, plus les consommateurs consomment. Le fond sonore des points de vente s'est emparé de la musique pour accroître les ventes ; muzak (créé en 1934), dmx (qui mobilise Pandora), Mood Media revendiquent une  "multi-sensory branding". Conditionnement musical pour travailler plus, dépenser plus...
Parfois, la musique s'est emparée des bruits : "Voulez-vous ouïr les bruits de Paris" (Clément Janequin, sur les cris des marchands), "Pacific 231" (Arthur Honegger, sur une locomotive à vapeur)...



"The right not to listen" : le droit de ne pas écouter
L'auteur rappelle que, en 1950, les passagers de la gare Grand Central Station, à New York, ont dû se mobiliser pour que cesse la diffusion de musique de fond sandwichée de messages publicitaires (fond sonore fourni par Muzak, en l'occurence). La gare avait vendu ses clients. Crainte de ces clients que bientôt les trains eux-même diffusent cette musique commerciale. Craignant pour la réputation de leur profession, les publicitaires se rallièrent aux manifestants.

Cet ouvrage invite à quelques interrogations
  • Il évoque peu l'exposition au bruit sur le lieu de travail. L'auteur est sans doute plus à l'aise avec les moines qu'avec les ouvriers du bâtiment !
  • Les expériences évoquées sont essentiellement américaines. On voudrait en savoir plus sur le silence dans d'autres cultures.
  • Faut-il étendre au "silence" la notion de "bien public", lui donner le statut d'un bien (commun ?) qu'il ne faut pas gaspiller ? La pollution sonore est si peu combattue... Le droit de ne pas écouter, de ne pas entendre est un droit de l'Homme. Question lourde d'implications : droit de refuser la publicité (opt-in), valeur de la publicité choisie, de l'engagement volontaire. On rencontre des questions soulevées par la publicité sur le Web.
  • Pourquoi ne pas reprendre et approfondir le concept de "schizophonie" (R. Murray Schafer) : les sons que l'on écoute séparés de leur contexte original (musique vivante enregistrée et amplifiée, paroles sans visage qui ne s'adressent à aucun visage, etc.). 
"Ôte toi de mon silence"
Combien de fois a-t-on envie de dire aux bruyants qui nous accablent de leurs médias : "Touche pas à ma tranquilité", "Baisse le son", "Ne téléphonez pas dans des lieux publics"... George Prochnic suggère que plutôt que s'opposer au bruit, il faut faire valoir l'importance du silence. Qui peut entendre cela ?
.
A l'entrée de la Cathédrale Saint-Nicolas à Fribourg (Suisse)