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dimanche 18 octobre 2020

Sur l'épistémologie des mathématiques

 

Hourya Benis Sinaceur, Jean Cavaillès. Philosophie mathématique, VRIN, 2ème édition revue et augmentée, 2019, 192 p. , Bibliogr.

La philosophe marocaine Hourya Benis Sinaceur a amélioré l'édition de l'ouvrage qu'elle a consacré à Jean Cavaillès. Jean Cavaillès était un philosophe français, normalien, épistémologue ; résistant sérieux, il fut condamné et assassiné par les nazis en 1944.

La première édition datait de 1994 (aux P.U.F.) ; cette nouvelle édition y a surtout gagné quelques références bibliographiques. Ce livre examine trois questions : tout d'abord, qu'est-ce que l'histoire d'une science déductive, question "sur la formation de la théorie abstraite des ensembles". Ensuite, deuxième question, celle qui concerne les pouvoirs de la méthode axiomatique. Enfin, qu'est-ce qu'une théorie de la science ?

Hourya Benis Sinaceur, normalienne et spécialiste de l'épistémologie des mathématiques, pose ces questions, clairement, et  suit les efforts de Jean Cavaillès pour y répondre. C'est par référence à son directeur de thèse, Léon Brunschvicg, dont il admire Les étapes de la philosophie mathématique et qui dirigera également la thèse de Raymond Aron, que Jean Cavaillès choisit l'histoire comme méthode d'investigation. Dans l'axiomatisation de la théorie des ensembles, il s'agit pour Jean Cavaillès de décrire d'abord le développement et le fonctionnement de la pensée mathématique pour, dans ces développements, repérer le "mécanisme de ses créations". Décrire pour expliquer. Double quête, déclare Hourya Benis Sinaceur : "l'histoire et la raison de l'histoire, le devenir et la nécessité de son avènement".

"Je ne cherche pas à définir les Mathématiques mais, au moyen des Mathématiques, à savoir ce que cela veut dire que connaître, penser ; c'est au fond, très modestement repris, le problème que se posait Kant. La connaissance mathématique est centrale pour savoir ce qu'est la connaissance". Voilà l'enjeu d'une philosophie des mathématiques pour Jean Cavaillès. Et c'est ce travail à l'oeuvre que veut montrer le livre de Hourya Benis Sinaceur. Et le livre n'est pas facile, nous met en garde son auteur, qui cite Gaston Bachelard en introduction : "Pour le lire Cavaillès, il faut travailler".


mercredi 2 mai 2018

Des médias piégés par leurs contenus, tirés par leurs compléments ?


Bahrat Anand, The Content Trap. A Strategist's Guide to Digital Change, 2016, 464 p., $ 15.76 (ebook), Bibliogr.

L'auteur est Professeur de gestion (Business Administration) à Harvard Business School. Ph.D. en Economics, c'est un observateur - "dégagé" - des stratégies d'entreprises, au sens où Raymond Aron se disait "spectateur engagé". Comme observateur, son travail est remarquablement riche et diversifié : tout l'histoire du Web est présente dans le livre, sous forme de cas, d'exemples, d'anecdotes aussi, notamment,  puisés dans l'histoire récente des médias, de la presse (Newsweek, The Economist, Schibsted, etc.) et de la télévision surtout. L'ouvrage se termine par une longue réflexion sur l'éducation dans un univers de savoirs numérisés.
The Content Trap est de lecture agréable et utile parce qu'il remet les faits de l'histoire récente du marketing et des médias en perspective, ou, du moins ce que l'on estime être les faits, ceux que l'on a faits et que l'auteur continue à faire et à propager. Mais comment ces faits sociaux sont-ils faits?

Résumons brutalement l'originalité de l'ouvrage. On connaît la dichotomie classique qui oppose contenus et tuyaux et le dicton courant affirmant que le contenu est roi. Bahrat Anand semble en prendre hardiment le contrepied : le roi n'est pas le contenu, au contraire, ce qui règne désormais, c'est la connexion mais surtout le complément du média, son contexte. L'auteur dénonce dans le marketing et les médias la présence d'un état d'esprit centré sur le produit, sur le contenu ("a product or a content-oriented mindset") ; il propose de lui substituer un état d'esprit centré sur les compléments ("complements mindset"). Dans le même ordre d'idée, il suppose de renoncer à une mentalité d'assiégé ("citadel mentality") : au lieu de protéger le produit à tout prix, il faut plutôt en développer et en travailler les connections, le laisser déborder (spillover), évoluer, s'adapter, changer.

Bahrat Anand met l'accent sur la notion de complément. Ce qui fait le succès de l'iPhone vendu fort cher, avec une marge élevée, est son complément, iTunes ; l'appareil ne vaut que parce qu'il donne accès à la musique et à des applications innombrables, ses compléments, le tout de manière simple et commode. Toutefois, il importe de ne pas se mettre en situation de dépendance vis à vis de certains compléments stratégiques : c'est ce qui a conduit Apple à développer sa propre appli pour remplacer Google Maps, à l'origine offert par défaut avec l'iPhone (comme la météo et la bourse). La notion de complément est ancienne, dont le modèle canonique est la dialectique du rasoir que Gillette commercialise fois une à bas prix pour ensuite vendre des lames, cher et souvent. L'auteur évoque la relation entre les pneus et le Guide Michelin, moins convaincante. Qu'en serait-il, pour Nespresso, de la relation machine à café / capsules ? La visibilité du papier, livre ou magazine, sur les linéaires, fait vendre le numérique, note l'auteur : le réseau de distribution en dur est-il le complément du numérique, ou l'inverse ? Quel rôle assigne Apple à ses Apple Stores ? Compléments ?

A l'appui de sa thèse, l'auteur accumule les exemples : la presse et la concurrence des petites annonces en ligne, le marketing du sport, la vente de la musique ; il observe le déclin du CD, le maintien des concerts et les lancinantes lamentations à propos du piratage. L'impact du piratage sur la vente de musique ou de films est d'ailleurs devenu un sport de combat pour universitaires ("contact sport among academics"), ironise-t-il ; cela vaut maintenant pour le cord-cutting et le développement de la télévision connectée (unbundling, OTT, Direct-To-Consumer TV). Corrélation ou causation ? Les stratégies de conservation, de préservation du CD, de la vidéo-cassette, des salle de cinéma relèvent-elles du même combat, perdu d'avance, combat qui en appelle systématiquement au droit et à l'Etat pour faire régner l'ordre menacé, et rétablir le status quo ante bellum (en France la loi Hadopi, 2009 ; aux Etats-Unis, le "Betamax case", Suprem Court, 1984, Sony vs Universal, par exemple). Erreur de diagnostic, souvent fatale, note l'auteur. L'histoire montre que les médias dominants s'opposent toujours aux nouveautés : ils furent contre la radio (aux Etats-Unis), contre la télévision par câble et satellite (aux Etats-Unis, le piratage déjà !), contre la FM (en France, 1980), contre le magnétoscope (l'inénarrable bataille de Poitiers, 1982), contre Internet... A qui le tour ? Pourquoi cette inertie entêtée ?
La notion de complément est au cœur de l'analyse, même si elle est confuse, elle permet de dépasser celle de disruption ("from disruption to complement"). Ne doit-on pas prendre en compte, au titre du complément, l'accès, la commodité, l'ergonomie ? La télévision par câble ou satellite est peu commode ; en revanche, Netflix est simple, d'usage facile, la presse en ligne est commode (sauf pay-wall, refus des adblocks... On a parlé d'âge de l'accès et du service supplantant un âge de la propriété (Jeremy Rifkin, The Age of Access, 2001) : est-ce si nouveau (cf. l'histoire du livre et des bibliothèques, du manuscrit à l'imprimé) ? Le recours utile à l'histoire s'avère décapant : la radio, tout comme MTV ensuite, n'ont pas concurrencé la vente de disques, au contraire, elles en ont fait la promotion, de même que YouTube, SiriusXM ou Pandora...
Et la publicité ? Pour Bahrat Anand, elle est encore obsédée par l'audience au lieu de privilégier le partage et les communautés ("it is not about eyeballs; it's about sharing, networks, and communities"). La mesure des audiences, telle qu'elle est encore pratiquée (GRP) appauvrit les médias mesurés. La publicité est-elle un complément des médias mesurés, ou est-elle complétée par les médias ?

Autant le livre de Bahrat Anand est agréable, cultivé, touffu toutefois, autant la thèse telle que l'énonce un titre provocateur, "le piège du contenu", semble exagérée et non démontrable malgré la multiplication des exemples que l'auteur n'a pas vécus en direct (privilège et limite du travail de chercheur "dégagé").
Publié en automne 2016, donc écrit il y a au moins trois ans, l'ouvrage semble déjà un livre d'histoire. Peut-on aujourd'hui affirmer que le contenu est un piège pour Netflix qui commet une erreur en mettant l'accent sur les créations, notamment originales (la responsable des créations originales de YouTube déclare que Netflix est trop loin devant ("too far ahead") pour que YouTube puisse le concurrencer. Or Netflix investira 8 millards en nouveaux contenus en 2018. La bataille pour l'acquisition de Fox que se livrent Disney et Comcast n'a-t-elle pas pour enjeu les contenus des studios de Fox (Comcast a déjà acquis Universal) ? Apple ne s'oriente-t-il pas vers les contenus  lorsqu'il annonce un chiffre d'affaires de 9,2 milliards de $ pour sa partie Services (T1, 2018) ? Et YouTube avec ses "influenceurs", ne s'agit-il pas de contenu ? Et la bataille pour les droits sportifs ?
Enfin, si l'on suit la thèse de Bahrat Anand, de quel média ou de quel appareil, les données sont-elles le complément ? Ou, quel est leur complément ? Quel est leur statut, de quel modèle économique relèvent-elles ?

La stratégie des marques s'accomplit à coup de petites décisions empiriques difficiles à saisir (l'auteur s'y essaie toutefois lucidement) plus que d'orientations théoriques claires, plus faciles à exposer, a posteriori, du moins. Malgré toute l'argumentation déployée par cet ouvrage, le contenu nous semble régner, encore et toujours, même si les effets de complément, de connection et de contexte que pointe Bahrat Anand jouent un rôle essentiel. Les médias vivent dans un régime de "monarchie républicaine", de despotisme éclairé ! Le contenu règne, mais gouverne-t-il ?

samedi 24 décembre 2016

Bourdieu : sociologue de son temps, dans son temps


Pierre Bourdieu, Sociologie générale, Volume 2, Cours au Collège de France 1983-1986, Paris, 2016, Editions du Seuil, 1214 p., Index des noms, index des notions, 35 €. En fin d'ouvrage, on trouvera les résumés des cours et une "situation du deuxième volume du cours... dans son époque et dans l'œuvre de Pierre Bourdieu" par Julien Duval.

Voici la suite des cours de Pierre Bourdieu au Collège de France. Le Volume 1 (cours de 1981-1983) a été publié en fin d'année 2015 (cf. une sociologie du destin). La structure de ce volume, correspond à une séparation plus ou moins nette du cours en deux heures : la première, une "leçon", est plutôt théorique, la seconde, dite séminaire, est consacrée à l'exposé de recherches en cours, à des études de cas.

Ce volume semble laisser passer davantage d'oral que le premier volume et l'on perçoit dans le texte l'ironie, l'humour et la bonhomie aussi de Bourdieu, une certaine anxiété, un certain plaisir de jouer avec les mots, de jongler avec sa formidable érudition (il se délecte du grec ancien). Ces transcriptions donnent de Bourdieu une image plus sympathique, plus inquiète, moins dogmatique que ses livres et, a fortiori, que ses articles. Autant que dans sa rigueur scrupuleuse, sourcilleuse presque, la personnalité de Pierre Bourdieu se révèle dans la manière, le ton, l'abondance et la diversité des références, les détours, les digressions...

Les lecteurs, qu'ils soient nouveaux lecteurs ou fans endurcis, peuvent entrer dans ce volume de plusieurs manières : par l'un ou l'autre des index, par la table des matières, par le cours de tel ou tel jour, ou, tout bonnement, en feuilletant au hasard, y entrer comme un âne dans un moulin. Serendipity sociologique qui laisse oublier l'aspect didactique !

Ce second tome est essentiellement consacré aux différentes formes de capital et notamment aux trois états du capital culturel ; de cette notion, Pierre Bourdieu propose de passer à celle plus effficace de capital informationnel, "capital d'informations structurées et structurantes", capital stocké dans la mémoire ou dans les dispositions culturelles et qui structure toute acquisition ultérieure. Formes du capital qui permettent d'enrichir les analyses purement économiques du capital, dont celle de Karl Marx.

Plus encore que dans le Volume 1 de cette "sociologie générale", Pierre Bourdieu s'avère d'abord philosophe. Tradition française depuis Emile Durkheim, Raymond Aron (mais Auguste Conte était mathématicien, Gabriel Tarde, juriste). L'index des noms le confirme : Jean-Paul Sartre, Hegel, Heidegger, Husserl, les philosophes sont cités abondamment, en revanche, Auguste Conte, Gabriel Tarde ne le sont pas du tout...

Le sociologue Bourdieu est de son temps, dans son temps : cela se voit et donne parfois un air vieilli à l'ouvrage. Il a fallu à ceux qui ont établi cette excellente édition (Patrick Champagne, Julien Duval) ajouter des notes de bas de page pour expliquer les allusions (journalistes, essayistes, politiciens français oubliés qui firent autrefois la une de télé7Jours ou d'un quelconque 20 heures... Vanitas vanitatum !). Pierre Bourdieu souligne les difficultés épistémologiques qu'implique l'inscription de la sociologie dans les débats de son époque : "les sciences de la nature ne connaissent pas cette difficulté : elles n'ont pas à compter avec l'usage que font les planètes de leur discours" (p. 1069).
Dans son cours du 26 avril 1984, il termine par une remarque sybilline à propos du pouvoir : "le temps ne s'accumule pas. Il aurait fallu le dire en commençant ; c'est un axiome" (p. 321). Le pouvoir prend du temps... on pourrait ajouter une forme moins visible du temps : des asssistants de toute sorte, des avantages de toute sorte (transports, secrétariat).

"Penser le trivial" : cela semble être un des objectifs de la sociologie de Pierre Bourdieu, ou plutôt de démasquer du sociologique derrière le trivial. L'ouvrage expose le système dans toute son ampleur en en montrant son efficacité explicative générale dans les détails, mobilisant des outils particuliers, adaptés à des cas particuliers. Comment travailler les textes de Pierre Bourdieu sans devenir un de ses "prédicants" (le mot est de lui) ? Il faut résister à la séduction de son style, de son architecture conceptuelle, au risque que fait courir une éventuelle affinité partielle des habitus.
La dernière phrase lu livre "j'ai essayé de dire vite et mal ce que je voulais dire" doit être retournée : il le dit très bien et lentement.

mercredi 13 août 2014

Epistémologie de la connaissance photographique : Lévi-Strauss, Jullien, Bourdieu


Le smartphone et ses applis diverses transforment radicalement l'économie de la photographie grand public : celle-ci est devenue gratuite et de bonne qualité (cf. "How the smartphone defeated the point-and-shoot digital camera"). Au service du récit quotidien de la vie quotidienne, récit autobiographique surtout, la photographie est devenue outil de narration (storytelling, narrative intelligence), d'expositions de soi (selfies, sexting) plus ou moins éphémères (The Time of Snapchat). La photographie est l'écriture des réseaux sociaux (Snapchat, Instagram, Weibo, Facebook, etc.) : fin 2013, Facebook déclarait collecter, en moyenne, 350 millions de photos par jour. Voir, sur les pratiques du smartphone : PhotoPhone, Smartphoto et phonéographie, ou encore fricote, cuisine de la table au portable.

Tout est occasion de photographie : vacances, assiette au restaurant, prise de notes pendant une réunion professionnelle, un cours, et, bien sûr, plus traditionnellement, tout ce qui relève de la célébration domestique : mariages, naissances, anniversaires, etc.
Les "usages sociaux" de la photographie se sont étendus suivant les capacités de l'appareil, de plus en plus automatique, de plus en plus proche et portable (cf. le cas limite du GoPro : "Wear it. Mount it. Love it"). Le smartphone permet une photographie sans longue préparation, "automatique" presque, mais souvent posée (le sourire rituel s'impose de plus en plus spontanément).

Epistémologie de la connaissance photographique. Occasion de voir ou occasion de ne pas voir ? Photographier pour mieux voir ou pour ne pas voir ? Pour faire ou ne pas faire attention ? La photographie est-elle un outil au service de la connaissance ou fait-elle obstacle à la connaissance ?

Dans le livre de photos consacré au Brésil et à ses séjours d'ethnographe (Saudades do Brazil, Paris, Plon, 1994, 224 p.), Claude Lévi-Strauss souligne le risque inhérent à la photographie : «Durant la première expédition j'avais, en plus du Leica, une petite caméra ovale de format 8 mm dont j'ai oublié la marque. Je ne m'en suis presque pas servi me sentant coupable de garder l'œil collé au viseur au lieu de regarder et d'essayer de comprendre ce qui se passait autour de moi. »
Il reprend cette idée dans un entretien avec Véronique Mortaigne (Loin du Brésil, 2005, republié par les éditions Chandeigne) : «Quand on a l'œil derrière un objectif de caméra, on ne voit pas ce qui se passe et on comprend encore moins ». « Je photographiais parce qu'il le fallait, mais toujours avec le sentiment que cela représentait une perte de temps, une perte d'attention ». Pour Claude Lévi-Strauss, la photographie représente un coût de renoncement élevé.

C'est aussi le point de vue de François Jullien, exprimé dans Philosophie du vivre (Editions Gallimard, 2011, Paris). François Julien évoque les touristes qui, sitôt arrivés « repèrent d'un coup d'œil ce qu'ils pourront photographier, le mettent dans la boîte ». « Prendre une photographie, dit-il, c'est se mettre à couvert, interposer ».
Effet de la technique ? François Jullien reprend et commente la formule d'Héraclite : "présents, ils sont absents" (cf. son cours sur France Culture et la BNF). « La technique, en multipliant la présence, l'atrophie. En étendant de toute part son appareillage, elle met à l'abri et prémunit. Elle prémunit de l'assaut du présent ». L'enregistrement distrait de l'immédiat, dispense d'être attentif parce qu'il met en conserve, compte sur l'avenir pour voir ou écouter (enregistrement audio ou vidéo). Procrastination, remettre à demain, sorte de multitasking différé, improbable.

S'il a écrit sur sur la photographie comme pratique (Pierre Bourdieu et al. Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Les Editions de Minuit, 1965), - recherche financée par Kodak-Pathé, ouvrage dédié à Raymond Aron -, Pierre Bourdieu a utilisé la photographie comme outil de son travail d'ethnographe. Les photos prises au cours de ses enquêtes, de ses observations, seront publiées beaucoup plus tard. (cf. Images d'Algérie. Une affinité élective, éditions Actes Sud, 2003, 222 pages). Epistémologue du regard "armé" de l'ethnologue, Pierre Bourdieu attend surtout de la photographie un moyen, un instrument d'observation différée.
Pour lui, la photographie provoque «  une conversion du regard », « une manifestation de la distance de l'observateur qui enregistre et qui n'oublie pas qu'il enregistre". La photographie enrichit l'observation : "elle suppose aussi toute la proximité du familier, attentif et sensible aux détails imperceptibles que la familiarité lui permet et lui enjoint d'appréhender d'interpréter sur-le-champ... à tout cet infiniment petit de la pratique qui échappe souvent à l'ethnologue le plus attentif ». Toutefois, le regard de l'ethnologue, lorsqu'il photographie, est déjà éduqué, prévenu ("familier") : il n'est pas neutre, il cadre, classe, met dans des boîtes, dirait François Jullien.
Comme tout enregistrement, la photographie présente les bénéfices du différé : observation à retardement, quand on a tout son temps, loin de l'urgence du moment. « Les photos que l'on peut revoir à loisir, comme les enregistrements que l'on peut réécouter...  permettent de découvrir des détails inaperçus au premier regard et qu'on ne peut lourdement observer, par discrétion, pendant l'enquête ».

Pour l'ethnographe, l'appareil photo est un instrument d'observation ; l'ethnographe se trouve dans la même situation scientifique que d'autres chercheurs qui doivent dépasser "l'observation simple".  Ce que soulignait déjà Claude Bernard : « L'homme ne peut observer les phénomènes qui l'entourent que dans des limites très restreintes ; le plus grand nombre échappe naturellement à ses sens, et l'observation simple ne lui suffit pas. Pour étendre ses connaissances, il a dû amplifier, à l'aide d'appareils spéciaux, la puissance de ses organes en même temps qu'il s'est armé d'instruments divers qui lui ont servi à pénétrer dans l'intérieur des corps pour les décomposer et en étudier les parties cachées » (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865).