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samedi 26 décembre 2020

Les Indiens, grands vaincus de l'immigation européenne en Amérique du Nord

Claudio Saunt, Unworthy Republic. The Dispossession of Native Americans and the Road to Indian Territory,  W.W. Norton & Company, 396 p., Index + notes pp. 323-396, 26,95 $,

 Thanksgiving célèbre chaque année en novembre l'amitié des Indiens d'Amérique du Nord pour la petite centaine des envahisseurs européens, en 1621. Passé ce moment annuel de célébration, la situation des Indiens en Amérique du Nord s'est fortement détériorée. C'est ce que ce livre expose et explique en détails sous le titre de "République indigne". Il s'agit de la dépossession des différentes tribus indiennes par la République américaine que présidait alors Andrew Jackson, et leur transfert à l'ouest du Mississippi, et dans des conditions horribles. 

Bien sûr, il y a dans notre culture, les westerns et quelques héros indiens, mais ce sont les Européens qui l'emportent toujours et qui ont écrasé les Indiens, natifs de l'Amérique du Nord, déportés dans des bateaux à vapeur, tués par les maladies.

Le livre est un livre d'historien. "Indian Removal", "Genocide", termes auxquels l'auteur, qui ne nie pas leur valeur historique, préfère les mots : "deportation", "expulsion", "extermination". Cette terminologie plus rigoureuse n'est pas sans évoquer les déportations et les exterminations des Juifs européens : "The United States, the self-described exceptional nation, was not so exceptional in this instance ; it belongs on  a woefully long list of states that sponsored mass deportations. In fact, it was among the first in the modern era to undertake such an operation". Cette opération fit ainsi l'admiration des colons français en Algérie, des Allemands en Afrique et Hitler, qui évoquait les indigènes d'Europe comme des Indiens, déclara que "la volga devait être notre Mississippi"... "Unworthy Republic tells the story of the road to Indian Territory, one of the first state-sponsored  mass expulsions in the modern world".

Le livre expose l'expulsion des Indiens par la bureaucratie de Washington, à partir de mai 1830. L'auteur exploite les documents du gouvernement fédéral. Cette politique d'expulsion se fait à l'avantage des des Etats esclavagistes du Sud ; elle fut acceptée par une très faible majorité du Congrès. "Expulsion was the war the slave owners won". D'autres choix politiques étaient possibles : "Deportation was a political choice". C'est de cette Amérique là aussi que le monde a hérité. L'alliance des banquiers de New York avec les politiciens du Sud et les planteurs l'a emporté grâce à une politique de corruption et de vol, soutenue par des politiciens indifférents et incompétents. "A shameful national legacy", héritage qui se poursuit sans doute aujourd'hui. Cette continuité n'est pas l'objet de ce livre mais on gagnerait sans doute à en savoir d'avantage sur ce point, l'histoire de la colonisation s'en trouverait plus claire.


mardi 10 septembre 2019

Les migrations sont au Collège de France


François Héran, Migrations et sociétés, Paris, Collège de France - Fayard, 2018, 74 p.

C'est sa première leçon au Collège de France. Prononcée le 5 avril 2018. Les migrations constituent un sujet politique avant d'être économique, en France, en Europe, entre autres. Le sujet est embrouillé de multiples manières et il est bien difficile de s'y retrouver. Un point de vue scientifique est bienvenu. François Héran, ce normalien philosophe devenu professeur au Collège de France (chaire "Migrations et société"), à ce sujet controversé doit apporter sa culture, son intérêt et sa rigueur. Car il y a de quoi faire !

Le texte de sa leçon inaugurale déclare d'emblée - c'est sa deuxième phrase - que  "les migrations [...] sont une composante ordinaire de la dynamique des sociétés". Et la conclusion sera claire : "Mon programme ne prétend pas trancher toutes les questions sur la place de l’immigration dans la société : il entend les poser dans le respect des faits ». Donc saisir l'ordinaire, le banal, ce que l'on ne voit guère et en respecter les faits. Tous les faits.
Que pèse l'immigration dans la population française ? Près du quart de la population si l'on prend en compte deux années consécutives ; et, toutes proportions gardées, l'Europe accueille plus d'immigrants que les Etats-Unis. La France manquant de bras pour assurer son développement fait appel naturellement aux immigrés : l'immigration apporte la main d'oeuvre indispensable à son développement. Depuis le milieu du XIXème siècle, ce à quoi l'on assiste est "non pas une intrusion massive mais une infusion durable", souligne François Héran. Accuser les démographes qui ne feraient que rapporter un flux à un stock est inutile et naïf. "Neutralité engagée" : revendique simplement l'auteur, ni pour ni contre l'immigration, "qu'on le veuille ou non, nous devons faire avec l'immigration, tant elle est ancrée dans nos sociétés".

3,4% de la population mondiale, selon une statistique de l'ONU (2017) sont concernés par l'immigration, donc plus de 95% de la population mondiale n'a jamais émigré. Les populations, selon Adam Smith, devraient avoir le droit d'émigrer : aujourd'hui en France, 220 000 migrants entrent dans ce pays parce qu'ils en ont le droit, tout simplement. Saluant les travaux "quali" d'Abdelmalek Sayad et de Stéphane Beaud dont l'auteur reconnaît avoir besoin, il revendique également les descriptions statistiques pour mieux comprendre les immigrations. François Héran dans sa première leçon, programmatique, montre le rôle des statistiques et leur "vitalité" pour reposer les problèmes. "Ce n'est pas pour dominer que l'Etat s'applique à compter, c'est pour rendre des comptes", conclut-il.

Le travail de François Héran au Collège de France est bienvenu pour aborder le problème de l'émigration, scientifiquement, et, notamment, l'émigration ordinaire. Qu'est ce qui dépend de nous, pays d'accueil, et qu'est ce qui n'en dépend pas ? Peut-on vivre dans deux nationalités à la fois ? Les questions ne manquent pas. Aussi, le travail de ce cours sera-t-il suivi attentivement car il se promet d'énoncer "sur une base informative aussi solide que possible" des questions que le débat politique ne sait pas poser sérieusement.