Nietzsche et les techniques, sous la direction de David Simonin, Paris, PUF, 1925, 370 p., Bibliogr.
On connaît un peu le poète et philosophe de Zarathustra, on connaît parfois le Nietzsche polémiste, on connaît plus rarement le professeur qui à Bâle enseigna brillamment les classiques grecs... Voici maintenant le Nietzsche technicien, du moins celui qui réfléchit sur les techniques, leurs places, leurs rôles dans l'histoire économique et sociale. Et c'est un livre bienvenu qui évoque cette dimension mal connue, voire inconnue, des réflexions et du travail de Nietzsche. Nous nous contenterons ici toutefois de quelques aspects techniques que cet ouvrage, dirigé par David Simonin, normalien et philosophe, met nettement en évidence : le creusement du tunnel du Saint-Gothard, la relation à Marx, la navigation aérienne et surtout la machine à écrire.La dynamite (la nitroglycérine, inventée par Alfred Nobel en 1866) facilite le percement du tunnel pour le chemin de fer du Saint-Gothard qui va permettre à Nietzsche de se rendre à Gênes, à Rapallo, Portofino et Santa Margherita ; il fait du philosophe un "bon Européen". Le livre accorde une place très importante à ce tunnel et à ses conséquences socio-économiques, et politiques.
Frédéric Porcher dans sa contribution, "Machine et exploitation chez Nietzsche", confronte judicieusement les idées de Friedrich Nietzsche à celles de Karl Marx sur le machinisme moderne et sur la science économique. Confrontation délicate mais éclairante.
"La machine à écrire des poèmes joyeux" : tel est le titre que donne à son intervention Paolo d'Iorio, éminent spécialiste de l'oeuvre de Nietzsche. "Unser Schreibzeug arbeitet mit an unseren Gedanken. Wann werde Ich über meine Finger bringen, einen langen Satz zu drücken !," ("Nos instruments d'écriture participent à l'élabioration de nos pensées. Quand parviendrai-je à forcer mes doigts à imprimer une phrase longue !"). Ces affirmations, ces espoirs qui anticipent les réflexions de Marshall McLuhan sur les médias, traduisent l'influence des tapuscrits de Nietzsche (57 pages pour 33 610 caractères) sur son oeuvre. Nietzsche avait aussi envisagé la navigation aérienne :"La navigation aérienne suffit à elle seule à jeter par-dessus bord tous les concepts de la culture", proclame-t-il (cf. les développements de Marco Brussoti dans le chapitre 9).
Au total, cet ouvrage représente donc une somme de travaux très complémentaires qui donnent à comprendre la philosophie de Nietzsche à propos des techniques, dans les détails que souvent les commentateurs classiques ont ignorés. Et, à partir de là, c'est peut-être tout Nietzsche qu'il faut repenser.
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