Affichage des articles dont le libellé est gestion. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est gestion. Afficher tous les articles

mercredi 5 juillet 2023

La gestion de la construction au XVe siècle. Réflexions épistémologiques

 Sandrine Victor, Le Pic et la Plume. L'administration d'un chantier (Catalogne, XVe siècle), Classiques Garnier, Paris, 279 p., Bibiogr., Index nominum, Index rerum, Sources

Voici une thèse de gestion. D'histoire de la gestion des constructions au XVe siècle.
Les sources sont comptables : comment se sont effectués les travaux dans deux cas de fortifications remarquables, celui de Gérone et celui de Salses (près de Perpignan). Qui a payé ? Comment ? L'auteur suit les "méandres de la gestion administrative" très méticuleusement, citant les participants, les courriers échangés (cités en espagnol, suivis d'une traduction de l'auteur). Le vocabulaire employé par les "commis aux écritures médiévaux , les commanditaires des travaux" est souvent moderne. Question importante : "optimisation, rationalité, bureaucratie" : ces termes qui empruntent à Max Weber, entre autres, dénaturent-ils les phénomènes observés ? Qu'est-ce que les "fonctionnaires", par exemple, "rodés au fonctionnement de l'appareil d'Etat, à la hiérarchie, à l'application des ordres, et surtout, aux comptes" (p. 49) ? Ils suivent un habitus particulier : ce sont les cadres de l'armée ("de soldats à ouvriers, la gestion comptable est la même"). Officiers et fonctionnaires partageraient le même habitus. Et l'on peut souligner ici le jeu de mots sur "ceux qui comptent". Mais que valent les expressions comme celle d'"appareil d'état", que désignent-elles ?

Ce travail est impressionnant par la qualité et la subtilité des démonstrations. Chaque point est assorti de ses précisions indispensables et, presque chaque fois, de questions techniques d'abord et, ensuite, de questions épistémologiques. L'enjeu est l'observation, dans un chantier, de la collaboration des hommes qui y participent. D'où l'importance de scruter cette collaboration au pied de la lettre "interrogeant l'Etat, l'administration, l'entreprise, la modernité des structures et des états d'esprit, les mécanismes économiques et les interactions professionnelles". 
Sandrine Victor a raison de voir dans ce type de recherche le lieu de travaux à venir ; elle a raison aussi de citer les travaux de Paul Bertrand sur le rôle de "l'écrit ordinaire" ("écrit" qui est en fait à la source de cette thèse, comme de presque toutes les thèses de Lettres, mais aussi de Droit). Difficile de résumer une telle recherche où tout semble si bien se tenir. Le titre est peut être simplificateur, trop peu épistémologique, mais les questions, quelque peu humoristiques, de Brecht sont bienvenues. 
Le livre est à lire par les historiens aussi et surtout par ceux qui font de la "science politique" qui peuvent se demander ce qu'il en devient aujourd'hui des questions posées par l'historienne, questions si modernes.
Superbe travail donc.


mercredi 20 septembre 2017

Pas de disruption ? Révolution dans les "révolutions industrielles"



Pierre Musso, La religion industrielle. Monastère, manufacture, usine. La généalogie de l'entreprise, Paris, Fayard, 2017, 792 p. index, bibliogr, illustrations.

L'auteur n'y va pas par quatre chemins : la révolution industrielle n'a pas eu lieu, ou, du moins, pas là où on l'attendait, et ce n'était pas une révolution. A l'idée d'une discontinuité radicale s'affirmant au XIXème siècle (machines à vapeur, chemins de fer, bourse, urbanisation, formation d'une classe ouvrière de prolétaires, etc.), Pierre Musso substitue l'idée d'une continuité qui commencerait avec les monastères européens (X-XIIème siècle), se poursuivrait avec les manufactures puis avec les usines et le travail à la chaîne, l'électricité et, enfin - mais c'est une autre histoire - culminerait ou cesserait peut-être avec la désindustrialisation et la numérisation de l'économie.
Point de rupture donc, de disruption au XIXème siècle mais un progrès constant, une évolution, pas une révolution. On s'éloigne ainsi des idées de certains historiens de l'économie, des sciences. Mais peut-être, plus généralement, ce livre rompt avec la notion de rupture, celle de coupure. Les périodisations semblent floues, confuses et arbitraires : elles ne vaudraient que comme méthode d'exposition (Darstellungsweise). Tout comme la notion de révolution, notion passée de l'astronomie à la politique et, de là, à l'histoire économique.

Pierre Musso, qui se réfère beaucoup aux textes de Pierre Legendre (cf. Dominium Mundi. L'empire du management, notamment), prend ses distances avec l'histoire du capitalisme telle que la conçoit Max Weber qui voit dans l'éthique protestante l'esprit et l'origine du capitalisme. Plus largement, il montre, le capitalisme naît du christianisme et notamment du monachisme chrétien (la "Règle de Saint Benoît", les abbayes de Cluny, de Cîteaux en étant les premiers marqueurs temporels). Orare et laborare : "prier et travailler", tels sont les devoirs du moine, double vie qui fonde la société industrielle. S'il y a rupture, coupure, elle se trouve entre une civilisation de loisir (scholéσχολή) et de contemplation, dont l'économie est fondée sur l'esclavage et la guerre de conquête (les sociétés grecques et romaines), d'une part, et une civilisation de l'action et du travail d'hommes "libres" (de vendre leur force de travail !), d'autre part. Là se trouve sans doute la révolution économique quand, en Europe occidentale, le travail, associé aux sciences et aux techniques, est perçu comme libérateur et facteur de progrès interminable et non d'avilissement. "Le christianisme réhabilite la raison, le travail et la technique", affirme l'auteur. La "révolution industrielle" lui semble un mythe, "un grand récit".
Editions du Seuil, 1975
Pierre Musso décrit le rôle de la mesure, de la quantification (horloges, prêts, commerce, comptabilité à partie double, etc.) qui distinguent l'économie monacale (référence au travail classique de Jean Gimpel et à celui de Pierre-Maxime Schuhl). Les machines triomphent très tôt, dès les monastères et les manufactures (moulins). Le passage à la manufacture puis à l'usine est progressif : à "révolution", Pierre Musso préfère le terme de "bifurcation", plus descriptif, sans prétntion expilcative.
Dans son ouvrage, l'auteur parcourt méticuleusement huit siècles d'économie jusqu'à l'émergence de la "religion industrielle", laïque et universelle (Auguste Comte, Henri de Saint-Simon, deux ingénieurs polytechniciens). En effet, de cette longue et lente évolution émergeront les techniques de gestion avec l'organisation "scientifique" du travail (fordisme, taylorisme). Le livre s'achève et se conclut sur la "révolution managériale" (de Henri Fayol à Peter Drucker).
On regrettera pourtant de voir top peu évoquée l'économie chinoise (cf. Joseph Needham), pour la comparaison et, plus rarement encore, le judaïsme, à propos du travail et du développement capitaliste européen. Quels sont les rôles et place du judaïsme dans cette généalogie où il est fait, du début à la fin, une place primordiale à la culture et aux idéologie religieuses ?

Texte clair, richement documenté (notes nombreuses, aisément accessibles en bas de page), mobilisant des références et une iconographie souvent inattendues et méconnues (des tableaux, les expositions "universelles", le travail de Chaptal, chimiste, professeur à Polytechnique, réformateur de l'enseignement, etc.). Superbe ouvrage d'historien qui invite à penser désormais le passage au numérique dans la suite de cette vision, hors disruption donc, et qui a le mérite de rappeler d'abord que l'économie numérique n'a pas le monopole historique de l'innovation industrielle. Comment situer le développement de l'intelligence artificielle et des algorithmes dans la prolongation de l'histoire de la "religion industrielle" jusqu'à aujourd'hui ? Que vaut l'idée de "quatrième révolution industrielle" (exemple : David Kelnar ?) La disruption ne serait-elle qu'une "illusion rétrospective" voire, plus simplement, un manque de recul ou un déficit de pensée ?

N.B. Il faut mentionner le travail de Pierre-Maxime Schuhl commenté par Alexandre Koyré, "Les philosophes et la machine", in Etudes d'histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1971.
Signalons aussi, dans le même volume, "Du monde de l'à peu près à l'univers de la précision". Ces deux contributions complètent utilement le point de vue de Pierre Musso sur la relation de la science, notamment des mathématiques, à la techique et à la science appliquée, donc à l'industrie.