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dimanche 24 février 2019

Une journaliste et photographe berlinoise aux prises avec le XXème siècle

Autoportrait 1950

Berlin lebt auf! Die Fotojournalistin. Eva Kemlein. 1909-2004, 126p. 2016, Stiftung Neue Synagogue Berlin,  Hentrich & Hentrich14,9 €

"Berlin revit" (lebt auf) après douze années de nazisme, dont cinq années de bombardements, à quoi succèdent l'occupation soviétique et son mur de la honte ("Mauer der Schande"). De Hitler à Staline : Eva Kemlein, toute une vie à Berlin (un chapitre s'intitule "Ein Berliner Leben im 20. Jahrhundert").
La photo-journaliste du quotidien Berliner Zeitung, dont le premier numéro est publié en mai 1945, a couvert la renaissance de la ville capitale en montrant surtout l'héroïsme quotidien des femmes de Berlin dans une ville en ruines et occupée par la soldatesque soviétique (cent mille femmes violées par les occupants).
L'oeuvre photographique de Eva Kemlein contribuera à l'exposition, "Berlin - ville des femmes" ("Berlin - Stadt der Frauen", 2016). Berlinoise, née à Berlin, Eva Kemlein a mené dans la capitale une existence souterraine durant les dernières années du régime nazi pour éviter la déportation (sa mère a été déportée et assassinée).

Photographe, Eva Kemlein documentera les ruines du château de Berlin (3 000 photos), Das Berliner Schloss (aujourd'hui reconstitué sous le nom de Humboldt Forum) avant sa destruction volontaire : le dynamitage (die Sprengung) du château en 1950 fut décidé par le gouvernement de la zone d'occupation soviétique (dite DDR / RDA), destruction hautement symbolique d'un monument du patrimoine culturel européen.
Plus tard, Eva Kemlein se spécialisera dans la photographie de théâtre, des répétitions aux premières ; elle sera la photographe de l'activité théâtrale de Berlin, et notamment du Berliner Ensemble de Helen Weigel et Bertolt Brecht. Même s'il s'agit de théâtre, elle se veut "Bildereporterin"  (reporter d'images) et non artiste photographe ("künstlerische Fotografin"). On peut voir dans le catalogue ses photos de l'actrice Helen Weigel dans "Mère Courage et ses enfants", dans "Peur et misère du IIIème Reich" ; des photographies font voir aussi, à travers les diverses mises en scène, la construction de la magie du théâtre, de la tension et de la poésie. On voit des photographies de la "La vie de Galilée", mise en scène en 1957 (loin de la navrante adaptation actuelle - février 2018 - au Berliner Ensemble, "Galileo Galilei. Das Theater und die Peste"). On peut également voir des photos de la mise en scène de "Die Vermittlung" (Peter Weiss, "L'instruction", une pièce sur le procès d'Auschwitz à Francfort, 1963-1965).

L'ouvrage est le catalogue de l'exposition qui eut lieu en 2016-2017 à la synagogue de Berlin (Centrum Judaicum). Le titre reprend la une du premier numéro du Berliner Zeitung. L'ouvrage comporte dix chapitres consacrés à différents aspects de l'oeuvre et de la vie de Eva Kemlein qui a légué 300 000 négatifs à la fondation du musée de la ville de Berlin.
Contribution à l'histoire du journalisme du quotidien et du spectacle, tout à l'opposé du people. Cette femme ne se dira ni grand reporter ni artiste, c'est une journaliste photographe du "tous les jours", bicyclette et Leica qui ne la quittera jamais, même pendant la période nazie.
Journaliste photographe empêtrée dans l'histoire, bien plus que l'historien. Car comment faire voir du présent quand ce n'est pas encore de l'histoire ? Que faut-il en faire voir ? Comment ne pas (se) tromper ?

vendredi 5 août 2011

Brecht et Weigel à la maison

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Chausseestrasse 125. Die Wohnunngen on Bertolt Brecht und Helene Weigel in Berlin-Mitte, fotografiert von Sibylle Bergemann, Akademie der Künste-Archiv, 96 p.

Visiter la maison d'un écrivain pour mieux comprendre le mode de production de ses textes ? Pourquoi pas. La dernière habitation de Brecht peut être visitée à Berlin, Chausseestrasse 125. La visite, guidée, est brève, claire. Le document qui l'accompagne également.

Cette maison est aussi et, peut-être, d'abord, un atelier où se fabriquent les pièces de théâtre ("Produktionstätte"), où se réunissent les acteurs, costumiers, décorateurs des pièces jouées par le Berliner Ensemble, théâtre que dirige Helene Weigel : des bureaux et tables pour écrire, ciseaux et colle, pinceaux, schémas de mises en scène, documents (photos, journaux, anglais et américains notamment)... Une radio, une machine à écrire (portable), des téléphones fixes et même un téléviseur dans la chambre d'Helene Weigel. Des livres.

Le document du musée rapporte des réflexions sur les effets de l'habitation (l'habiter), sur le rôle et l'ampleur des habitudes ("die Diätetik der kurzen Gewohneiten") prises dans une habitation, réflexions stimulées par une discussion avec Walter Benjamin. En allemand comme en français, les notions d'habitude (Gewohnheit) et d'habiter (wohnen) sont parentes et renvoient, pour le français, au verbe latin avoir (habere). Dommage que le mot "habitant" l'ait emporté sur l'ancien français "habiteur" : de la maison et de celui qui y demeure, quel est l'habiteur ?

Au mur, sur des étagères, des signes des engagements de Brecht : un poème de Mao, une image et un texte de Confucius ("Der Zweifler", celui qui doute, titre d'un poème de Brecht, repris dans le livre, p. 50), des masques de théâtre japonais Nô : la ligne asiatique ("die asiatische Linie") qui court dans l'oeuvre de Brecht est manifeste, tout comme la ligne marxiste, non stalinienne (portraits de Lénine, Marx, Engels). Et encore des livres, de toutes sortes : des policiers (Krimi), des livres de cuisine et les classiques (Schiller, Goethe, Shakespeare, Cervantes, etc.)...

Trop peu d'attention est accordée par les sciences des médias et des cultures au mode de production des oeuvres, des médias (épistémologie). Les modes de production, littéraires ou cinématographiques, restent dissimulés dans la notion fumeuse d'auteur. D'après cette habitation, qu'est-ce qui a changé dans les technologies de création littéraire ? L'ordinateur et le Web. Si peu, et tellement.
Cette habitation énonce un mode de vie indissociable d'un mode de production et d'un rapport au monde : l'habitation ne doit pas manifester, provoquer d'attachements. Elle reste un lieu provisoire, pas d'enracinement. Dernière habitation de passage pour ces deux qui furent des émigrés perpétuels, condamnés par le nazisme dès 1933, mais revenant à la langue allemande et à Berlin, un moment usurpés (cf. le texte de Anna Seghers sur la langue parlée, prononcée par Helene Weigel, pp. 66-68). Brecht et Weigel sont enterrés ensemble, selon leurs voeux, dans le cimetière voisin, à quelques pas des tombes de Fichte et de Hegel...
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