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mercredi 8 février 2017

Géographie des mots : des exemples du lexique américain


Josh Katz, Speaking American : How Y'all, Youse and You Guys Talk. A Visual Guide, 2016, Boston, Houghton, Mifflin Harcourt, Index des lieux, Index des termes, $11,65 (ebook)

Les Etats-Unis représentent un bariolage infini de langues des immigrations où dominent l'anglais et l'espagnol et, de plus en plus, des langues asiatiques (chinois, hindi). L'anglais des Américains est aussi un héritage d'accents et de régionalismes (le français de Louisiane, du Wisconsin...), de dialectes (sociolectes) issus également des multiples immigrations et, rarement, semble-t-il, des langues indigènes. L'universalité supposée, rêvée de la langue américaine (globish) s'accompagne, aux Etats-Unis mêmes, de lexiques locaux et régionaux, marqueurs imperceptibles tant aux étrangers qu'aux autochtones. Dans telle ou telle contrée, pour reprendre les termes de l'enquête de Grégoire en France, des objets ou des idées semblables (signifiés) sont désignés par des termes particuliers (signifiants). Voir l'exemple de la question 1, ci-dessous : "Y'all" connote le Sud Est, "You Guys" le Nord, le Centre et l'Ouest. Ces usages langagiers, vernaculaires, distinguent les locuteurs de la région, les identifient. L'auteur, Josh Katz, regroupe ses observations en cinq parties : styles de vie ("how we live"), nourriture ("what we eat"), prononciation ("how we sound"), lieux ("where we go"), choses à voir ("things we see") .

Josh Katz travaille pour le New York Times ; son livre exploite les réponses à un questionnaire publié dans le quotidien fin 2013. Les questions reprennent celles de la Harvard Dialect Survey (Bert Vaux et Scott Golder, 2002). A l'origine de cette enquête se trouve l'ambition de construire l'arbre des américanismes : "The Word Tree: Ethnic Americanisms".
Les usages vernaculaires peuvent-ils suffire à identifier la provenance d'un locuteur ? L'enquête interroge aussi bien à propos des variations syntaxiques que phonologiques ou lexicales. L'ouvrage illustre de façon séduisante et condensée ce que l'on peut trouver de façon plus savante, détaillée et systématique, dans le Dictionary of American Regional English (DARE) et les travaux qui l'ont permis (voir les résultats, la méthodologie sur le site DARE).

Comment les bases de données lexicales exploitent-elles les variations dialectologiques ? Comment pourraient-elles le faire (NLP) ? La géographie des mots est le produit d'une mémoire active, incorporée, acquise comme et en même temps qu'un accent (variation phonologique) ; elle est incorporée lors de l'écoute et de la répétition de gestes phonatoires, elle s'entend plus qu'elle ne se lit. Les mots de tout échantillon de langue (clusters) trahissent une éducation, des racines culturelles mais l'oral, sans doute mieux que l'écrit, traduit aussi les hyper et hypo-corrections, les émotions... Pour l'instant les bases de données exploitent les lexiques à partir de textes écrits : thématiques, centres d'intérêt, intentions, comportements pourquoi pas la géolocalisation ? Les recherches de reconnaissance vocale devraient permettre d'avancer dans l'exploitation de l'oral qui révèle sans doute mieux un locuteur et ses stratégies tacites d'affiliation ou de distinction que l'écrit plus contrôlé, poli. Les mots n'ont pas encore tout dit...

Ouvrage de vulgarisation, SpeakingAmerican exploite habilement les ressources de datavision ; le support numérique en facilite grandement la lecture et le feuilletage (zoom, etc.). Il sensibilisera beaucoup d'Américains à des étrangetés de leur langue, arbitraires qu'ils ne soupçonnaient pas et qui ne se révèlent guère qu'au gré des mobilités et de contacts langagiers divers.
L'ouvrage rappelle la toute relative universalité de toute langue dite nationale. Il donne à penser l'histoire politique et les effets de l'uniformisation linguistique par l'école, l'administration et les médias... Voici donc un ouvrage simple qui peut donner à penser plus loin les exploitations des data langagières, leurs limites et leur très riche avenir.
What does the way you speak say about where you’re from?
The New York Times, December 2013

Références

Dictionary of American Regional English (DARE), University of Wisconsin-Madison

Ferdinand Brunot, voir les tomes de son Histoire de la langue françaie des origines à nos jours : entre autres, le tome IX, "le français, langue nationale", et le tome X, "Contact avec la langue populaire et la langue rurale", Paris, Librairie Armand Colin.

William Labov, Sociolinguistic Patterns, 1972, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, Bibliogr, Index

Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois. L'enquête de Grégoire, Paris, Gallimard, 1975, 320 p.

mardi 10 janvier 2017

Le temps des science sociales françaises



Thomas Hirsch, Le temps des sociétés. D'Emile Durkheim à Marc Bloch, Paris, 2016, éditions HESS, 471 p., Bibliogr., Index. 24 €

Accélération, temps réel, multitasking, brièveté des formats, mémorisation : les médias et la publicité donnent l'impression que notre vision du temps, kantienne depuis des siècles ("forme pure a priori de notre sensibilité interne"), est en train de changer, que les smartphones, les montres intelligentes et les réseaux sociaux avec leurs photographies altèrent notre gestion des souvenirs et de la mémoire. Sans compter l'omniprésence mobile des outils synchronisés de productivité, béquilles de notre entendement contre l'oubli et l'étourderie : calendriers, to-do list, alertes en tout genre, rappels (reminders)... La culture numérique ne cesse d'être préoccupée de la durée et du temps mais peu de l'histoire : ses analyses ont-elles hérité des sciences sociales françaises du siècle passé ? Est-elle consciente de cet héritage et de ses limites ?

Cet ouvrage reprend une thèse de l'auteur, soutenue en 2014 : "Le Temps social. Conceptions sociologiques du temps et représentation de l’histoire dans les sciences de l’homme en France (1901-1945)".  Le plan est strictement chronologique, chaque auteur se voyant attribué une tranche du demi-vingtième siècle français : Marcel Mauss, Charles Blondel, Lucien Lévy-Brühl et la "mentalité primitive", Emile Durkheim, Jacques Soustelle (Mexique, futur ministre de l'information), Maurice Halbwachs, Paul Rivet, américaniste, Marcel Granet (Chine ancienne) pour finir avec les historiens, Marc Bloch et Lucien Febvre. Bien sûr, la philosophie de la durée de Henri Bergson est beaucoup évoquée. S'agissant du temps, on aurait aussi attendu Marcel Proust (La Recherche, 1906-1922), voire Martin Heidegger (Être et temps, 1927) pour mieux faire percevoir l'effet des institutions, de l'administration françaises et de son microcosme sur les orientations des recherches en sciences sociales.

Sociologie et anthropologie, ethnologie sont marquées, stigmatisées par l'ombre portée du colonialisme et de ses guerres (jusques y compris Pierre Bourdieu). "Hypocrisie collective", disait Aimé Césaire. La corruption épistémologique qui s'en suit est encore loin d'avoir été évaluée, beaucoup de notations dans l'ouvrage y font une discrète allusion (cf. Paul Nizan et le travail de Lévy-Brühl, p. 249).
Cet ouvrage est un parfait manuel pour s'orienter dans la pensée française des sciences sociales, jusqu'à Georges Dumézil et Raymond Aron, à propos d'une question essentielle. Le temps joue le rôle de révélateur des orientations et des différences. Pour les spécialistes des médias et de la publicité, Thomas Hirsch apporte un éclairage sur les différences d'écoles de pensée socio-anthropologiques, montrant l'empreinte essentielle de Durkheim dans la sociologie française, empreinte encore sensible aujourd'hui. Regrettons que le philologue et historien de la langue, Ferdinand Brunot (1860-1938), ne soit pas même évoqué, lui qui fut aussi un chercheur de terrain et un historien.