Affichage des articles dont le libellé est codex. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est codex. Afficher tous les articles

lundi 23 janvier 2017

Papyrus et culture mobile en Egypte ancienne



Jean-Luc Fournet, Ces lambeaux, gardiens de la mémoire des hommes, Papyrus et culture de l'antiquité tardive, Paris, College de France, Fayard, 2016, 84 p. , 12 €

Les papyrus sont des médias et la Leçon de Jean-Luc Fournet pourrait être intitulée "Les papyrus : dix siècles de média". A priori, en effet, si l'on s'en tient à son sous-titre, cette Leçon promet d'être quelque peu ésotérique. Pourtant, il s'y trouve des éclairages et des intuitions fécondes pour comprendre les médias d'aujourd'hui. La distance rend les propriétés des médias plus visibles, obvies : Florence Dupont ne parlait-elle pas, à propos de l'antiquité, de "territoire des écarts". En fait, paradoxalement, une leçon savante sur les papyrus peut être riche de suggestions pour l'étude des médias numériques. De plus, le texte de cette leçon, élégamment vulgarisé, est accessible aux non spécialistes et se lit fort bien.

Les papyrus dont il est question dans ce cours inaugural au Collège de France, ont été écrits en grec (langue officielle de l'Egypte après Alexandre), à l'encre ; ils ont été retrouvés dans les sables d'Egypte qui les ont conservés. Ces papyrus sont des supports portables à la différence des inscriptions gravées (sur des monuments, par exemple, sorte d'affichage très longue conservation !) et qui relèvent de l'épigraphie. Les papyrus couvrent une période de plus d'un millénaire, allant d'Alexandre (3 siècles avant notre ère) jusqu'au 8ème siècle après. C'est l'Antiquité tardive, longue période de transition concernant notamment la transmisssion des textes : passage du rouleau au codex, essor des minuscules qui remplacent les lettres capitales.

L'auteur met l'accent sur les décalages que permet d'observer la papyrologie : décalages entre normes et pratiques, entre centre et périphérie, entre innovation et tradition. Le papyrologue sonde "non pas l'homme tel qu'il veut se montrer (épigraphie) mais tel qu'il est". Travail d'analyse qui s'apparente à celui de l'anthropologue.
Jean-Luc Fournet met en question l'opposition tranchée entre les textes littéraires (travaillés longuement) et les textes documentaires qui sont "inscrits dans l'urgence de la vie quotidienne" ; son travail est l'occasion d'une réflexion sur le multilinguisme (contacts entre langues) à partir du développement d'un grec vulgaire par et pour l'administration et la gestion... Autant de problèmes dont l'actualité est indéniable (ainsi de la vulgarisation présente de l'anglais : la langue des business plans ou des tax forms n'est pas celle de Walt Whitman ou F. Scoot Fitzgerald, etc.). Ce qui invite au doute pédagogique...

Avant de conclure l'introduction de son cours, Jean-Luc Fournet souligne l'un des péchés intellectuels que les papyrologues ont en commun les spécialistes des médias contemporains : "obnubilés par le contenu des documents, [ils] oublient souvent le parti qu'ils peuvent tirer de leur forme".

samedi 17 septembre 2016

Le livre, entre auteurs et imprimeurs



Roger Chartier, La main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur, Paris, 2015, Gallimard, folio Histoire, 406 p. Index. Notes abondantes (80 p.)

Touche après touche, Roger Chartier retrace, l'histoire du livre avant le 18ème siècle, pour y distinguer la part de l'auteur et celle de l'imprimeur. Cet examen minutieux est riche d'intuitions et de suggestions pour penser le nouveau tournant pris au 21ème siècle par le livre, entre imprimerie et édition numérique.
Cet ouvrage au format de poche rassemble des contributions à l'histoire du livre que l'auteur a dispersées dans diverses revues, actes de colloques, livres collectifs. Il constitue une anthologie commode pour suivre, de cas en cas, la pensée de Roger Chartier, Professeur au Collège de France (Ecrit et cultures dans l'Europe moderne).
Le travail de Roger Chartier est indispensable pour analyser l'histoire de l'écrit en Europe, et donc l'histoire des médias. Pour exposer ses thèses, Roger Chartier choisit des moments particuliers de l'histoire, des pliures exemplaires où se révèle nettement la nature de l'écrit.

Intitulé "la main de l'auteur", un chapitre traite du manuscrit (codex) : archives littéraires, manuscrits d'auteurs, rares avant le 19ème siècle, manuscrits de théâtre des 16 et 17ème siècles ; se révèlent alors le rôle des copistes et des textes préparés pour l'imprimeur par les correcteurs et typographes.

Plusieurs développements sont consacré à la traduction, et à la relation du livre à la scène de théâtre : édition de livres de régies et copies d'acteurs (sorte de prompt book guidant la représentation) ; au centre de l'analyse, les œuvres de Shakespeare et de Cervantes. Roger Chartier étudie également le rôle de la ponctuation dans l'oralité, pour le passage à la scène.

Un chapitre est consacré au texte de Bartolomé de las Casas (1552) sur la colonisation espagnole des Amériques et la destruction des Indiens par l'esclavage et les travaux forcés (15 millions de morts selon Bartolomé de la Casas) : Brevísima relación de la destruyción de la Indias. Roger Chartier suit les traductions et les éditions de ce texte et ses utilisations variées au service de diverses causes politiques et religieuses (Montaigne y puisera).

Un chapitre est consacré aux préliminaires d'un texte, tout ce qui forme le paratexte, selon l'expression de Gérard Genette. Le paratexte comprend préfaces, avant-propos, avertissements, dédicaces, approbation des censeurs, autorisation d'imprimer, etc. La démonstration est menée à partir d'une édition de Don Quichotte : l'intervention de l'imprimeur s'avère primordiale.

La mémoire, "bibliothèque sans livre" ? Roger Grenier évoque à ce propos le rôle des "librillos de memoria", ces sortes de tablettes (writing tables), effaçables et portables, sur lesquelles on écrit avec un stylet et qui fait penser par leur format et leur mobilité aux tablettes actuelles et aux ardoises magiques d'autrefois, qu'évoque Sigmund Freud comme métaphore de l'appareil psychique ("der Wunderblock", 1925).

Les réflexions de Roger Chartier alimentent précieusement et subtilement l'analyse de l'évolution de l'écriture et du livre avec le numérique (voir Ecriture et lecture numériques). Plus que jamais l'histoire des médias éclaire leur présent.

mercredi 23 janvier 2013

Petite histoire des bibliothèques

.
Lionel Casson, Libraries in the Ancient World, 2002, Yale University Press, 177 p. Index

Alors que nos outils de culture, de documentation et de recherche sont en pleine transformation, l'approche historique rappelle que ce qui est, et que nous commençons à regretter, n'a pas toujours été. L'écran, le clavier, le pavé numérique bousculent l'écriture manuscrite, les livres de papier et les encyclopédies, etc. Les bibliothèques, désormais construites et sauvegardées dans les nuages (cloud), se consultent en ligne, de n'importe où, y compris sur son smartphone.

L'ouvrage de Lionel Casson s'adresse à des non spécialistes. L'auteur parcourt quelques siècles, depuis la bibliothèque d'Aristote puis celles d'Alexandrie et de Pergame jusqu'au début du XIIIème siècle, tandis que l'on passe du rouleau (volumen) au codex, du papyrus au parchemin (le mot signifie "peau de Pergame"), du calame à la plume. Il traite surtout des librairies grecques et romaines.
Chemin faisant on voit se mettre en place l'outillage du travailleur intellectuel : les tablettes (de plusieurs dimensions, recouvertes de cire), le classement par ordre alphabétique (Alexandrie), la fixation des textes classiques, de traductions, la rédaction de glossaires et surtout la classification des contenus par thème (que l'on retrouve encore pour l'essentiel dans les librairies et les bibliothèques aujourd'hui).
Lionel Casson décrit dans leurs grandes lignes le fonctionnement des bibliothèques, leur architecture et leur aménagement, leur gestion (la copie, l'absence de droits d'auteur, le classement, le stockage, la formation d'un personnel spécialisé, l'édition de catalogues, etc.).
Lionel Casson achève son ouvrage avec le développement des bibliothèques dans les monastères chrétiens ; la Règle de Saint Benoît (540) impose aux moines d'apprendre à lire et prévoit des plages de lecture dans leur emploi du temps. Les monastères disposent de leurs propres scriptoria et développent déjà un système d'emprunts inter-bibliothèques.
Cet ouvrage, clair, sobrement illustré, constitue une introduction efficace à l'histoire des bibliothèques et par conséquent des médias ; il donne à voir l'enracinement de nos habitudes de travail, d'écriture et de lecture qui n'ont que quelques siècles ; on peut y nourrir le début d'une réflexion sur le changement qu'y introduit le numérique : comment franchir les limites de notre habitus "alphabétisé", que faut-il en abandonner pour tirer profit du numérique ?
.

lundi 22 novembre 2010

L'organisation visuelle du livre et de la démonstration

.
Anthony Grafton, Megan Williams, Christianity and the Transformation of the Book. Origen, Eusebius and the library of Caesara, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge. 367 p. Bibliogr., Index,

Voici un livre très érudit et original sur l'histoire des médias. Son objet, c'est la naissance d'un mode d'organisation de la page de livre, à l'époque de la transition du rouleau (volumen) au codex (manuscrit plié comme un livre actuel). C'est aussi le développement de nouveaux outils intellectuels, les tableaux comparatifs, les chronologies (timeline), toutes formes nouvelles d'organisation du savoir dont nous avons hérité.
Avec le codex, le support de parchemin acquiert une plus grande capacité (recto et verso) et une moindre fragilité ; il va souvent associer des oeuvres différentes en un même volume et il permet un accès direct au contenu (feuilletage). Le rouleau de papyrus qui dispose d'une moindre capacité ne publiait qu'une seule oeuvre, et souvent même qu'une partie d'une oeuvre, ne permettait qu'un accès séquentiel. Le christianisme qui se répend en Europe assurera l'hégémonie du codex pour l'édition de la Bible ("ancien" et "nouveau" testaments). La bibliothèque adapte aussi ses modes de stockages, du panier de rouleaux (capsa) au rayonnage pour les codices. C'est encore, pour plus d'une dizaine de siècles, une époque de copie manuscrite (on prête le livre à quelqu'un pour qu'il le copie).

Pour analyser et comprendre ces transformations, les auteurs suivent le travail d'Origène (185-253) et d'Eusebius à la bibliothèque chrétienne de Caesarea (Palestine).
A Origène, on doit la création de la bibliothèque et un travail d'édition de la Bible sur six colonnes : L'Hexapla juxtapose, de gauche à droite, le texte hébreu, sa translittération en lettres grecques et quatre traductions en grec (dont celle de la Septante et celle d'Aquila). L'Hexapla (Ἑξαπλάest un ouvrage complexe et innovant tant dans sa conception éditoriale que dans sa réalisation matérielle.
Eusébius (265-340) était évèque de Césarée. On lui doit une histoire universelle (Chroniques) en deux parties : la Chronographie (depuis Abraham) et les Canons (Χρονικοὶ Κανόνεςqui juxtaposent les différents événements de l'histoire mondiale à une date donnée. La mise en page des Chroniques hérite des principes de visualisation de l'Hexapla et les développe.

Les auteurs retiennent de leur minutieuse investigation l'invention de nouveaux modes d'exposition, de méthodes de visualisation nécessaires pour faire penser un texte ou pour concevoir une chronologie. Cette sémiologie graphique rompt avec les modes d'exposition strictement linéaires de l'époque. En lisant cet ouvrage, on assiste à la naissance lointaine de la pensée comptable par tableaux à double entrée, d'Excel, à l'émergence de la "raison graphique" en Occident, à la visualisation de la pensée. On voit aussi se mettre en place la division et socialisation du travail d'édition et le "collage" qu'elles favorisent (citations, emprunts, etc.).
L'Hexapla instaure aussi un plurilinguisme qui est une polyphonie, plurilinguisme qui se poursuivra dans la tradition chrétienne avec Jérôme puis fera place au monolinguisme du latin, jusqu'aux traductions en langues vulgaires. Ce plurilinguisme qui demande aux chrétiens de recourir à la collaboration de savants juifs impose l'évidence des problèmes infinis de la traduction, de l'établissement d'un texte et de sa standardisation.
Alors que le Web transforme l'édition, l'histoire des techniques de visualisation (infographie, "data visualization") et de démonstration révèle et réveille des propriétés du livre que nous avons assimilées au point de les avoir "oubliées" (normes d'apodicticité visuelle). On attend du numérique des éditions plurilingues, les multiples versions de certaines oeuvres (cf. l'édition récente des Oeuvres de Molière), et de nouvelles manières de montrer / démontrer, d'exposer. La notion d'œuvre elle-même s'en trouvera transformée.

.