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lundi 9 octobre 2017

Révolution de papier pour la révolution russe : affiches et magazines

Affiche de l'exposition à Bruxelles (couverture
 du poème de Maïakovski, Sur ceci (Про это)
 avec Lili Brik, par Rodchenko (1923)

Une exposition modeste et discrète, sobre, dans un contexte un peu terne, se termine à Bruxelles. Son thème était l'utilisation du papier pour la communication politique et sociale, servie par une formidable diversité graphique : "The Paper Revolution. Soviet graphic design & constructivism [1920 - 1930's], au musée ADAM, Art & Design Atomium Museum avec la collaboration du Musée du Design de Moscou. Magnifique sujet que cette révolution du papier et ses innombrables explosions créatives.

On a pu y voir des affiches de propagande ainsi que des couvertures de magazines et de livres où s'exprime la créativité graphique au service de la révolution bolchévique. L'esthétique mise en œuvre tient beaucoup au constructivisme (Aleksei Gan, 1922) et au futurisme (la revue LEV) ; elle emprunte au mouvement de culture prolétarienne ("proletcult", Пролетку́льт). Travail de recherche typographique sur les caractères d'imprimerie, les compositions et sur les photomontages (Valentina Kulagina, El Lissitzsky, Aleksandr Rodchenko). L'exposition présente des œuvres graphiques inspirées par l'avant-garde suprématiste (l'école de Kazimir Malevich à Vitebsk) avec ses formes géométriques, son "monde sans objet" ("die Gegenstandlose Welt").

La période révolutionnaire verra de nombreuses innovations artistiques (musique, poésie, peinture, cinéma, théâtre, danse), effervescence créative qui touchera également la publicité (cf. Maïakoski, poète de la publicité russe). "L'armée des arts", disait Maïakovski.
Journée des travailleuses
Les thèmes principaux des affiches et magazines vantent la modernité : les avions, une usine hydro-électrique (Lénine dira, en 1919, que "le communisme, c'est les soviets plus l'électricité"), l'entrée des femmes dans les forces de production, l'armée populaire (des fusils pour les ouvriers), la diffusion de livres, la presse (L'URSS en construction, Journal des femmes)... Technologie et production de masse doivent accompagner et entraîner la transformation sociale.
Lénine attendait de la presse comme mass-média qu'elle serve la propagande, qu'elle joue "un rôle d'agitation politique et d'organisateur des masses" (1901). Les premières années de la révolution verront paraître des dizaines de nouveaux journaux et magazines, de revues artistiques.
L'enjeu la lutte idéologique n'était-il pas de substituer à l'imagerie russe orthodoxe, toute de soumission, une imagerie nouvelle, célébrant l'enthousiasme, le combat social et l'effort économique pour la libération ? Révolution culturelle ?

L'exposition rend compte de l'importance du papier et de l'imprimerie comme pourvoyeurs de médias pour la propagande, l'exhaltation de la révolution, de la production industrielle, de la culture, de la place des femmes dans la société et l'économie soviétiques. On doit au papier, grâce à sa flexibilité, à sa versatilité, grâce à sa grande accesssibilité (on le sait depuis Luther !), des médias populaires, très grand public.
L'armée rouge, armée populaire des ouvriers
et paysans. Le privilège de porter des ames
pour la classe ouvière (1928)...
Des livres (книги) pour tous les domaines du savoir... 
Affiche pour le film "Octobre" d'Eisenstein
(1927, Jakov Guminer)
C'est d'abord une exposition à la gloire de la révolution du papier. On peut bien sûr y observer, comme en un miroir, les témoignages de la liberté créative de la révolution russe, en ses premières années, avant la prise du pouvoir par Staline et la dictature, mais ce peut être aussi et surtout l'occasion d'une sociologie des médias de papier, séparant le message du média. Quel est le message du papier ? Universalité d'un média pour tous, partout ? Démocratie et autogestion culturelles (self-média) ? Occasion encore de rappeler combien la diffusion du cinéma aura été dépendante des affiches et des techniques graphiques.

La lisibilité de l'exposition aurait pu être améliorée ; s'y orienter était compliqué, malgré l'édition d'un guide pour les visiteurs et la réalisation d'un montage vidéo.

Un catalogue, un livre plurilingue (avec le russe) concernant l'exposition auraient été bienvenus ; il n'est pas trop tard. Le "Visitor's guide", utile, était par trop rudimentaire. Souhaitons que cette exposition donne lieu à d'autres éditions, plus riches...

Références

Voices of Revolution, Cambridge, Cambridge, The MIT Press, 2000, bibliogr., Index.

dans MediaMediorum, sur  l'économie et l'histoire du média papier :

- Histoire du papier. Technologie et média

- Les affiches, médias des révolutions chinoises

samedi 26 décembre 2015

L'information visuelle. Regards sur le photojournalisme des magazines



Thierry Gervais, Gaëlle Morel, La fabrique de l'information visuelle. Photographies et magazines d'actualité, éditions textuel, 2015, 239 p. , Bibliogr. Index.

L'écriture photographique saurait-elle être garante de l'objectivité du journaliste, du reporter ou du sociologue ? C'est la question qui ne cesse d'être posée par l'utilisation de la photographie pour couvrir et découvrir l'actualité. La photographie a pris place très tôt dans la presse, dès 1843, avec l'emblématique hebdomadaire L'Illustration (dont les archives, publiées sur Internet, permettent aux lecteurs de "revivre l'histoire au présent").
L'ouvrage de Thierry Gervais et Gaëlle Morel parcourt l'histoire générale du magazine d'actualités pour en dégager les conditions d'efficacité, en décrire les métiers qui organisent et rationalisent la combinaison du texte et de l'illustration en un nouveau genre médiatique.
Les auteurs situent les évolutions techniques : de la gravure à la similigravure qui permet une diffusion massive, la couleur, l'héliogravure, les appareils portatifs (Leica, Rolleiflex). Ces changements permettent une nouvelle rhétorique de l'image de presse et l'apparition du photo-journalisme où le photographe devient acteur et partie prenante du travail journalistique.

Trois grandes parties divisent le livre. La première est consacrée à l'invention du magazine (1843 - 1918) et de l'illustration ; elle s'achève avec le développement du reportage de guerre (bataille de San Juan à Cuba, conflit russo-japonais, guerre de 1914-18 etc.) et le reportage sportif. Bientôt, on voit arriver dans la presse les photographies d'amateurs, les photomontages aussi, et les retouches, les recadrages déjà.
La seconde partie traite des magazines d'actualité générale en Europe (1919-1936) : parmi les titres retenus, le Berliner Illustrierte Zeitung, l'Arbeiter Illustrierte Zeitung (magazine du Parti communiste, tout comme Regards en France), ou de VU qui, parmi les premiers, intègre la publicité.
La troisième partie décrit la standardisation progressive des magazines d'actualité et la création d'un genre pour lequel Life (1936) jouera un rôle emblématique. Les journalistes allemands quittent l'Allemagne nazie emportant avec eux aux Etats-Unis les talents qui ont fait la réputation de magazines comme la Berliner Illustrierte Zeitung. Life inaugure une conception du  magazine d'actualité qui influencera Paris Match, Stern, Look, Picture Post (1938), etc. Voici le moment des photographes stars (Robert Capa, Henri Cartier- Bresson...) et de l'agence photo (Magnum Photos, créé à New York en 1947). La publicité suit et prend une place importante : 50% des pages de Life en 1942, début du context planning.

La fabrique de l'information visuelle approfondit utilement l'histoire de la presse et des genres journalistiques. C'est un travail important pour comprendre comment la presse pourra évoluer sur le Web avec la généralisation de la photo et vidéo amateur alors que les médias sociaux accueillent des milliards de photos d'amateurs et que la question se pose de leur analyse automatique par l'intelligence artificielle (repérage des sentiments exprimés dans une image, détection des objets présents dans une image, image recognition, reconnaissance faciale, mesure de la mémorabilité, etc.). Quelle place peut occuper le photo-journalisme dans ce nouveau monde de l'information (de la sociologie et de l'histoire aussi) ? La photographie a bouleversé les techniques de narration (storytelling) et l'horizon d'attentes des "lecteurs" : a-t-elle, au-delà, sans qu'on le perçoive encore, bouleversé les idées et l'information ? Qu'en sera-t-il des changements introduits par le smartphone et les tablettes qui généralisent la vidéo, le partage et la portabilité ? Une nouvelle révolution de l'image est-elle en cours ?

Sur la photographie et les médias :

lundi 7 avril 2014

La radio au service des nazis en Allemagne (1933-1945)


Muriel Favre, La propagande radiophonique nazie, Paris, INA éditions, 2014, 161 p., Bibliogr., Index, 18 €

Ce que les nazis firent de la radio. Dès leur prise de pouvoir, les nazis ont contrôlé totalement les médias, sous l'impulsion de Joseph Goebbels. Toute presse non nazie fut interdite et la radio passa entièrement sous contrôle nazi. En 1939, l'écoute des radios étrangères fut interdite.

L'ouvrage de Muriel Fabre correspond à une thèse d'histoire ; l'auteur, archiviste de formation a travaillé au Deutsches Rundfunkarchiv (Francfort), elle décrit les utilisations de la radio par les pouvoirs nazis. Elle rappelle à propos que le parti nazi (NSDAP) n'avait eu aucun accès à la radio avant sa prise de pouvoir ; ce qui élimine l'explication courante selon laquelle la radio aurait assuré le triomphe du nazisme : non, la radio n'a pas fait les élections allemandes de 1932-1933 ! D'une manière générale, ce que doivent Hitler et son parti à la radio n'est pas démontré.
L'auteur analyse surtout le fonctionnement politique et l'organisation de la radio dirigée par les nazis.
  • Retransmission de la radio dans les usines et les bureaux (premier discours de Hitler diffusé depuis l'usine Siemens de Berlin en novembre 1933), puis dans les cafés. Un récepteur adéquat a même été conçu à cet effet. Ecoute sous contrainte, non sans réticence du public, semble-t-il. Un média que l'on 
  • Le modèle économique de la radio nazie est celui du secteur public : dès 1936, Goebbels supprima la publicité à la radio afin de s'assurer du contrôle total du financement et de l'organisation.
  • Pas de ciblage, rappelle Goebbels : la radio est un mass-média. Représentation courante, que partagent à l'époque aussi bien Rudolph Arnheim que Joseph Goebbels. La radio serait un média qui s'imposerait à tous, qui transcendant les classes de réception, effacerait les distinctions sociales pour procéder à "l'unification mentale du peuple allemand" (J. Goebbels). 
Au terme de l'ouvrage, une question s'impose : en matière de communication politique, qu'est-ce qui est l'universel d'une époque et que l'on retrouve dans d'autres régimes (mussolinien, stalinien, franquiste, etc.), dans d'autres partis, et qu'est-ce qui caractérise exclusivement le nazisme allemand ? A mon avis, en matière de médias, rien n'a distingué les nazis. L'obsession politique du contrôle des médias, autant qu'il est possible, semble d'ailleurs universelle.
La radio était perçue comme une arme de guerre civile : d'ailleurs, le gouvernement nazi fit don d'un émetteur Telefunken à Franco pour l'aider dans sa guerre contre les Républicains espagnols (RNE, 1937).

Malgré tout le travail historique effectué par l'auteur, on reste frappé par la pauvreté conceptuelle des sciences sociales face aux médias : dans ce cas, faute de données qualitatives (témoignages), faute de données quantitatives concernant la réception (pas de publicité, donc pas de mesure d'audience...), il est difficile d'apprécier l'acquiescement ou la résistance de la population allemande à la radio nazie. On est contraint de s'en tenir à l'analyse des programmes, à la diffusion, à méconnaître la réception.
Avons-nous progressé sur l'analyse des "mass-médias" ?
Pour analyser les modalités d'action et d'efficacité de la radio, l'auteur recourt à la notion confuse de "cérémonie radiophonique", notion importée de travaux sur la télévision. Quant à la notion de propagande, elle est tout aussi floue : d'ailleurs, dans le titre du ministère de J. Goebbels figurait avec la notion de propagande celle de "Volksaufklärung" (difficile de traduire cette expression qui signifie "éclairer le peuple") où le peuple (das Volk) est mis en avant comme dans la dénomination (branding) d'autres réalisations nazies : Volksempfänger (récepteur radio), Volkswagen (automobile)...
Pour mieux percevoir le rôle idéologique de la radio, sans doute faut-il l'intégrer dans l'ensembles des moyens mis en œuvre par un groupe ou un parti pour assurer l'hégémonie de ses idées (A. Gramsci). D'où l'intérêt de l'approche globale de l'action nazie tentée parfois par Muriel Fabre.
Avant 1933, pour sa propagande et sa visibilité, le parti nazi comptait sur des manifestations de rue paramilitaires puis sur l'organisation minutieuse de vastes regroupements populaires : toute une sémiologie était mobilisée avec chemises brunes, emblèmes, hymnes, flambeaux... le tout servi par des mises en scène démonstratives voire menaçantes. Pour préparer la prise du pouvoir, les nazis procédèrent ainsi à l'investissement calculé et systématique de l'espace public (par exemple, la formation d'orateurs et de conférenciers nazis est organisée dès 1928). Ce premier travail de propagande étant effectué, il reviendra à la radio (le direct) et aux actualités cinématographiques (différé) de l'amplifier. Ultérieurement, il en fut ainsi lors des déplacements de Hitler devenu chef d'Etat.

Voici donc une description précieuse de la radio nazie. Dans un souci de vulgarisation, cette publication a-t-elle peut-être trop décapé la thèse originale des références originales (en allemand) et de son appareil de commentaires.

Signalons, pour finir, une anecdote rapportée par Muriel Favre (qui ne l'explique pas) : parmi les consignes données aux directeurs des radios nazies, l'une concerne les Cantates de Jean-Sébastien Bach : ne pas en diffuser pas plus d'une fois par mois.

dimanche 20 janvier 2013

Notions surfaites ou branchées : de quoi parlons-nous ?

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Hans von Trotha, Das Lexikon der überschätzten Dinge, Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt, 2012, 220 Seiten

Ce livre n'est qu'une liste de mots ; tous ces mots ont en commun, selon l'auteur, de désigner des notions, des objets, des marques, des pratiques qui sont surestimées, glorifiées, idéalisées (overrated), mises en avant sans raison, dont on exagère l'importance (du verbe "überschätzen"). Ce sont des mots à la mode dans l'Europe germanophone (entre autres). Ils constituent une partie du sol commun de la communication en allemand, des "petites mythologies" (Roland Barthes, 1957).
L'exagération est un travers peu perçu de notre style de communication, de notre conversation, de notre bavardage : volonté de briller avec le vocabulaire, de se faire voir, de revendiquer une appartenance, de convaincre aussi (enseigner, n'est-ce pas toujours exagérer).

Le numérique contribue largement à cette liste hétéroclite de mots (dont beaucoup viennent de l'anglais) : par exemple, les emoticons, les call center et le cloud computing, les algorithmes perçus comme la magie du XXIème siècle, etc. La créativité lexicale du virtuel s'exprime en images : chat room, cyber sex, digital natives, Wikipedia. Elle s'exprime aussi dans la multiplication des abréviations (exemple : LG pour Liebe Grüsse omniprésent dans les courriers) et des mots-valise (Kofferworte) sur le modèle de Dokudrama, Dokusoap, Bollywood, Denglish, etc. Surfaits : les émissions culinaires, les points bonus des statégies de fidélisation, les romans historiques, la communication d'Ikea, le vocabulaire de Facebook ("Gefällt mir", "Mag-ich", etc.). L'auteur ironise sur Powerpoint, qui standardise les raisonnements simplifiés en Bullet Points ; il ironise à propos de l'iPhone aussi, objet fétiche, article de mode, et son prix.

Chacune des contributions, d'une page en environ, est caustique et provoquante toujours, allusive souvent, drôle parfois. Mais l'effet principal - qui peut-être n'est pas recherché par l'auteur - naît de la liste, de la succession alphabétique, qui produit des juxtapositions et des collisions inattendues. Par delà cet effet de liste, il y a un effet global qui, progressivement, fait ressentir le ridicule de nos manières de parler, de nos exagérations satisfaites. Ce texte oblige le lecteur à prêter une attention renouvelée aux mots qu'il entend, à ceux qu'il prononce pour ne pas les laisser parler à sa place (séduction du signifiant), à ne pas se laisser aller aux clichés convenus et à leurs connotations non maîtrisées.
Ces textes sont plus ou moins intraduisibles dans une autre langue : car chaque langue a ses mots enflés de fierté et de puissance dont espère profiter celui qui les prononce (acte perlocutionnaire). Ces mots sont produits dans des contextes sociaux et culturels spécifiques, discours autorisés (électoraux par exemple), marketing et publicité (branding), émissions de télévision grand public, grande distribution, etc. La culture de masse depuis qu'elle numérise ses médias, cherche à donner aux clients l'illusion que chacun d'eux est traité comme une personne à part ("Signalisiert wird dem Kunden das Gefühl, etwas Besonderes zu sein", à propos de Ikea, p. 93).

L'auteur a lu et utilise Victor Klemperer et son LTI ; on pressent l'émergence inquiétante d'un langage totalitaire déjà à l'oeuvre derrière les usages qu'il épingle : exagération qui marche et enrôle. Passé le plaisir d'un humour omniprésent, la lecture nous met mal à l'aise, ridiculisant notre communication et son côté Bouvart et Pécuchet : eux aussi étaient avides de mots à la mode.
Cet ouvrage, qui jamais ne jargonne, illustre l'idée d'une sémiologie au sens où l'entend Saussure : "science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale". Sauf que l'on ne sait pas qui emploie ces mots, quelle est leur fréquence d'emploi, leur contexte d'emploi.


Version chinoise
Véronique Michel, La Chine branchée, Editions Sépia, Paris, 2012, 109 pages, biblio., 12 €

Véronique Michel illustre les évolutions de la société chinoise à partir des expressions nouvelles qu'elles installent dans la communication. Elle a repéré et décortiqué des expressions chinoises courantes, plus ou moins à la mode. Sans aucune prétention d'analyse, l'auteur réussit à épingler des jeux de mots révélateurs du changement social en cours. Les typologies que produisent à foison les études sont révélatrices : les tribus (族) ont des noms drôles : "insectes d'entreprise" (ceux qui restent au bureau faute de vie personnelle), les "zéro Pascal" (pas de stress), les "étudiants d'outre-mer" (tortues de mer), la tribu du pouce (les damnés du texto, 拇指族), etc. Cette créativité lexicale est favorisée par les jeux sur les prononciations du chinois (changements de tons). Le livre ne manque pas d'humour et plaira à ceux qui aiment le chinois.

lundi 16 août 2010

Générations médias

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Michael Jäcker, "Was unterscheidet Mediengenerationen. Theoretische und methodische Herausforderungen der Medienentwicklung", Media Perspektiven, Heft 5 - 2010, pp. 247-257.

La revue de langue allemande, Media Perspektiven est une revue de la régie publicitaire de ARD, la première chaîne allemande du secteur public de radio-télévision (ARD-Werbung Sales and Services). Elle couvre l'activité de recherche média et publicité en Allemagne.

"Qu'est ce qui différencie les générations médias ?" Que les technologies marquent ou définissent des époques est une chose. Que les technologies de communication distinguent les générations en est une autre. On va souvent vite en besogne lorsque l'on s'en tient au groupe d'âge comme variable d'homogénéisation et que l'on omet ce qui disperse ce groupe d'âge, hétérogène quant à l'assimilation des technologie : la capital culturel et scolaire légitime, la situation économique, l'habitat, etc. Toutes variables héritées de la famille ("ein Defizit, das den Kindern quasi durch die Eltern vererbt wird", p. 250).
Au prix de quelle cécité met-on l'accent sur la génération, pourquoi privilégier cette notion ? Ainsi, parler de "digital natives" n'a pas de pertinence sociologique mais constitue un de ces fameux discours d'accompagnement des intérêts économiques d'une époque : il faut bien encourager la consommation des technologies "modernes" et démoder les anciennes ; ces notions font partie de la panoplie d'incitation et promotion de la modernité. Il est plus vraisemblable que toute nouvelle technologie disperse un groupe d'âge selon ces variables, que la technologie numérique n'est pas "une" et qu'une population s'en approprie plus ou moins certains de ces traits. Et que, pour une familiarité ou des usages donnés d'une technologie émergente, les proximités sont plus le fait de la situation économique et du capital culturel que de la génération. Toute technologie crée des classes d'usagers, classes qui recrutent dans toutes les générations. Aussi, parler de "génération iPhone", c'est user d'une terminologie maladroite pour parler de l'époque de l'iPhone.

L'article de Michael Jäcker est consacré aux enjeux méthodologiques et théoriques de la recherche média. Dans sa première partie, l'auteur reprend et passe au crible des notions courantes, qui (de notre point de vue) font obstacle épistémologique à une approche rigoureuse des médias (obstacles verbaux, selon Bachelard) : la notion de génération et de catégories d'âge elles-mêmes ("Kritischer Umgang mit Alterskategorien erforderlich") et l'hypothèse d'homogénéité de culture et de comportements qui l'accompagne ("Homogenitätsannahme"), la notion d'ère de d'information ("in einem Informationszeitalter zu leben"), la notion de "digital divide", le primat donné à l'inter-générationnel sur l'intra-générationnel, etc. Equipé de ce doute que l'on souhaiterait plus systématique, hyperbolique, dans la recherche média, l'auteur reprend les études qui traitent des générations média. Exposé et critique salutaire.

D'une manière générale, on observe une réticence, une résistance des travaux sur les médias à prendre en compte des variables scolaires (réussite, échec, filière), des variables de modes de vie pour s'en tenir plutôt à des notions courantes, commodes et peu distinctives (sexe, âge, équipement, niveau de vie, etc.). Tout se passe comme si tout était fait pour écarter les différences. On veut à tout prix trouver dans les médias une culture uniformisante, la classe d'âge transcendant les classes économiques et culturelles. Pourtant, tout indique le contraire : le prix d'un téléphone varie de 1 à 10, les factures de téléphone également, l'accès à Internet varie considérablement selon les équipements, les types d'abonnements : s'en tenir au fait de disposer d'un téléphone portable pour parler de génération numérique, variable dichotomisée, simplifie tout. De même, pour faire "masse", prendre comme critère le fait d'"utiliser Internet au moins une fois par semaine" (voire "une fois par mois" !)... Toutes ces statistiques simplificatrices aplatissent les différences ("nivelliert diese Differenzierung") et contribuent à l'illusion pacifiste d'un monde irénique, unifié et débarrassé des "luttes des classes" par et dans la technologie. Sociologies euphorisantes !

Ce travail de synthèse donne un éclairage critique indispensable sur l'épistémologie d'une recherche média empêtrée dans des méthodologies inappropriées (l'analyse d'une recherche américaine sur des étudiants et Internet), stérilisantes, conçues pour des pratiques d'habitude, suivant la règle des trois unités : "Qu'en un jour, en un lieu, un seul fait accompli // Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli", le média analogique suivait encore Boileau ! La déclaration était facile et crédible. A vouloir aujourd'hui traiter les médias numériques avec les méthodologies conçues pour des médias analogiques, le travail de recherche est relégué dans la sphère des études de célébration et d'accompagnements (cf. travers détecté par Sandrine Médioni dans sa thèse).
La première urgence dans les études média est d'inventer des méthodes de recherche propres à l'univers numérique, d'en établir les cadrages indispensables. Et, surtout, de définir cet univers dans sa relation aux pratiques plus anciennes et qui subsistent : non seulement la télévision et la presse, mais aussi, ce que l'on "perçoit moins" comme médias, l'écriture manuscrite, la conversation face à face, la réunion, la présentation, la carte de visite, le marketing direct, le cinéma en salles, la montre, la carte postale, etc. Quel est le statut de ces pratiques, comment se mélangent-elles à celles nées des technologies numériques ?
Enfin, la notion de génération, comme d'autres catégories de massification, doit sans doute beaucoup à la difficulté d'accès des chercheurs aux "autres" : autres générations, autres milieux sociaux dont témoignent le nombre de travaux faisant appel aux échantillons d'étudiants, aux "inactifs", aux classes moyennes... gibiers faciles des enquêtes..
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samedi 26 décembre 2009

Marketing politique tous-azimuts : Mao dans la révolution culturelle


Guy Gallice, Claude Hudelot, avec Angel Pino et Isabelle Rabut pour les légendes, Le Mao, Editions du Rouergue, Rodez, 472 p. Index, 19 €

Cet ouvrage est consacré au marketing des idées et du personnage politique de Mao Zedong. Les deux auteurs ont rassemblé et commenté une étonnante collection de documents et d'objets consacrés à la célébration du Président Mao. Très beau livre, belle réalisation matérielle (encore que la position des légendes - précises et efficaces - en rende incommode la lecture). 472 pages, toutes d'illustrations, entrecoupées de quelques textes et commentaires.


Des photos, des statuettes, des bustes, des tableaux, des affiches, des médaillons, des opéras, des disques, le livre des Citations du Président Mao (dit, en France, Petit livre rouge), des gravures, des timbres, des vignettes, des postes de radio, des réveils, des horloges, des boîtes, des miroirs, des livres, des coffres, des coiffeuses, des cahiers d'écoliers, des éventails, des albums de photos, des bas-reliefs, des badges, des thermos, des assiettes, des gobelets, des flacons, des vases, des tasses, des théières, des bols, des étoffes, des tapis, des bannières, des drapeaux, des tapisseries, des sacs à bonbons, des mouchoirs, des taies d'oreillers, des bâtons à encre, des tampons, des sceaux, des billets de monnaie, des papiers découpés... et j'en passe. Cf. Ci-contre : pochette d'un disque de chants de la Révolution culturelle (années 1960).

Tous les supports possibles ont été mobilisés pour célébrer le premier Président de la nouvelle République chinoise, celui qui a mené le combat contre l'occupation japonaise, guidé la Longue Marche. Sur ces événements, une légende s'est construite, que la critique historique finira par préciser. Parler de "culte de la personnalité" n'aide pas à comprendre, au contraire. Mieux vaudrait rapprocher de ce catalogue total d'objets des diverses situations de marketing intensif, multi-canal : situations religieuses, situations commerciales... La prise de pouvoir sur les objets de la vie quotidienne est une tentation constante de la publicité et de certaines cultures religieuses (cf. les "objets publicitaires à collectionner"). Il nous manque de voir notre société de marketing intensif avec le "regard éloigné" d'ethnologues chinois.

Par son effet d'accumulation, ce livre constitue une contribution indéniable à la mesure du travail de célébration. Un tel inventaire, objectif et exhaustif, risque pourtant de laisser croire que l'efficacité de ce mass-marketing fut totale. La prise en compte de la réception, nécessairement subjective, est moins commode, aussi est-elle absente de la plupart des travaux sur les mass-médias. Une telle prise en compte relativiserait sans doute l'efficacité de l'inculcation politique. La mass-médiologie spontanée, condescendante, veut des médias tout puissants et une réception par les masses sans défaut, infaillible, passive, uniforme. Il est de l'intérêt des mass-médiologues  pour forcer leur thèse de ne pas voir, et de ne pas faire voir, les ruses multiples de l'intelligence à l'œuvre dans la réception (Métis, Μῆτις). Cette asymétrie est au principe de la plupart des discours sur les médias ; elle en dissimule le mode de fonctionnement et leurs conditions sociales et matérielles d'efficacité. Il faut bien voir combien l'étude de la réception est difficile tandis que l'analyse des contenus des messages du marketing est commode.

La fiction parvient parfois à évoquer les résistances rusées, subtiles, à l'inculcation. C'est, par exemple, ce que réussit le romancier de Yan Lianke (阎连科) dont le titre, Servir le peuple (Editions Philippe Piquier, Arles, 15 €), reprend ironiquement un slogan fameux de la Révolution culturelle (inspiré d'un discours de Mao Zedong du 8 septembre 1944). Les surréalistes avaient revendiqué l'amour et l'érotisme comme lieux de la révolution privée et de la résistance à bien des oppressions et tentations totalitaires : révolutions dans la révolution, qui échappent aux sciences sociales.