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samedi 21 février 2015

Li Madou (利瑪竇) : interculturel sino-européen au 16ème siècle


Michela Fontana, Matteo Ricci. 1552-1610. Un jésuite à la cour des Ming, traduit de l'italien, Editions Salvator, Bibliogr., Index,456 p. 29,5 €

Voici une biographie de Matteo Ricci, membre de la Compagnie de Jésus, volontaire pour les missions, envoyé en Chine en 1582. Livre agréable à lire, bien mené, savant mais pas trop, qui invite à penser les contacts inter-culturels (scientifiques, techniques, philosophiques).
La stratégie d'évangélisation de Ricci est prudente, patiente. Il va d'abord se faire chinois. Il apprend la langue, la parle, la lit et l'écrit. Il assimile l'oeuvre de Confucius qu'il admire et dont il traduit en latin les Quatre livres essentiels (Sishu 四书), qu'il sait par coeur. Il construit et habite une maison chinoise. Il s'habille et se coiffe comme un mandarin, laisse pousser barbe et cheveux. Après des années, il évolue dans la société chinoise comme un poisson dans l'eau, réalisant le rêve des ethnologues du XXème siècle, établissant un modèle de "terrain" ethographique de longue durée : 32 ans. En comparaison, les séjours de nos ethnologues, quelques mois pour tout comprendre, semblent bien courts...
En 1585, Matteo Ricci devient Li Madou, son nom chinois (利玛窦), le sage d'Extrême-Occident (西泰, Xitai), son nom honorifique. "L'occidental était devenu chinois".

Cette histoire de la tentative d'implantation des Jésuites en Chine peut être lue comme une réflexion sur la distance et la relation entre cultures. Sans les canonnières, pas de colonisation, la supériorité de la religion occidentale ne peut pas s'imposer. Par conséquent, il reste à respecter et adopter la culture locale et faire valoir sa culture par le talent et la science : "calculemus" plutôt que "disputemus".

Distance géographique

Le voyage d'Europe en Chine dure au moins six mois. Matteo Ricci est loin de ses livres, il lui est difficile d'en faire venir. Il est loin des savants occidentaux et des débats scientifiques en cours (Copernic, Galilée). Le courrier prend des mois, se perd. On fait des sauvegardes à la main. Il n'y a pas de dictionnaires bilingues (Matteo Ricci contribuera à un dictionnaire sino-portugais). Il faut copier les mappemondes à la main. Cet ouvrage fait percevoir à chaque page, sans les théoriser, les conditions de toute communication et dont Internet accentue l'ignorance, favorise l'oubli, tant semblent aller sans dire le courrier électronique, la multiplication des copies, les encyclopédies, les dictionnaires, les calculatrices, etc.

Distance culturelle

Penguin Books, 1983, 350 p. Index
Tout d'abord, il faut aux occidentaux des années pour apprendre parfaitement le chinois. Première étape indispensable. Ensuite, la reconnaissance passa par la transmission, à la culture d'accueil, de la culture scientifique et technique occidentale, partie universelle, laïque, démontrable et parfois montrable. Le respect des lettrés chinois pour Matteo Ricci provient aussi de ses traductions du latin et du grec : ainsi Matteo Ricci traduira en chinois le premier livre des Eléments d'Euclide. Ce respect se gagne aussi par une réflexion morale qui emprunte au stoïcisme : en 1596, Matteo Ricci rédige, en chinois, un Traité de l'amitié, "Jiaoyoulun", 交友论 (éditions Noé, Paris, 2006, 78 p., bilingue chinois / français).
Matteo Ricci et ses proches sont animés d'une ambition encyclopédique : langues (transcription phonétique du chinois), astronomie (amélioration du calendrier, prévision des éclipses), musique, géographie et cartographie (Matteo Ricci ne cessera au cours de ses déplacements de prendre des notes pour établir une carte de la Chine). Matteo Ricci publiera également en chinois un traité sur la "mnémotechnique de l'Occident", Xiguo Jifa, 西国记法 (voir l'ouvrage de Jonathan D. Spence, The Memory Palace of Matteo Ricci) : la mémorisation était l'une des clés de la culture des lettrés chinois et de la réussite aux examens impériaux.

Matteo Ricci avait été envoyé pour convertir la Chine, la Chine l'a converti. Sur ce fond de lenteur et de patience, d'échanges et d'apprentissages réciproques se sont développées, il y a quatre siècles, une pensée et une pratique humanistes. Pour les occidentaux, comprendre la Chine moderne suppose sans doute la même vertu de patience, les mêmes détours. Récemment, l'apparente mondialisation semble avoir réduit les distances culturelles ; en fait, elle les a seulement rendues moins perceptibles. Elles n'en sont que plus solides : toute acquisition culturelle demande du temps. Même à l'époque du Web, il n'y a pas de raccourcis. Le tourisme repose sur une illusion culturelle et la fréqentation du Web s'y apparente, si l'on n'y prend garde.

N.B.
  • Les Belles Lettres ont publié en 2013 la traduction en français de l'ouvrage religieux de Matteo Ricci, Le sens réel de "Seigneur du ciel" (天主實義, 1603), Paris, Index, 650 pages, édition bilingue français / chinois
  • Sur la place du "fait chinois" dans les débats religieux et philosophiques qui suivirent l'œuvre de Matteo Ricci, voir l'ouvrage de Olivier Roy, Leibniz et la Chine, Paris, 1972, 176 p., Bibliogr.

mardi 26 août 2014

Expo télé à Paris


Catalogue de l'exposition. L'appli iPad.
"Culture TV. Saga de la télévision française" Exposition jusqu'au 8 mars 2015,
Musée des arts et métiers / CNAM, 60 rue Réaumur, 5,5 €

Exposition consacrée à l'histoire de la télévision française. Histoire des techniques d'abord, de la télévision mécanique à la numérique : transmission, réception, production. On peut, par exemple suivre l'évolution des appareils domestiques (réception) .
Histoire événementielle et politicienne ensuite : les grandes dates de 80 années de la télévision épousent celles du spectacle politique. Télévision performative parfois : débats électoraux, petites phrases d'élus et de candidats, etc. De Gaulle, Marchais, quels talents télévisuels !
Histoire people : la robe de mariage de Diana ! Histoire du spectacle sportif que la télévision achète, amplifie et construit. Peut-on imaginer Zidane sans la télé ?
Télévision miroir, cette anthologie télévisuelle réunit beaucoup d'extraits d'émissions choisis pour leur notoriété. Ces émissions représentent des terrains, de véritables traces pour les ethnologues, elles font voir combien ont changé les manières de se tenir, de se présenter, de parler, de se vêtir.
Télévision nostalgie (voir le Hors Série de télé 7 Jours sur le Petit Nicolas) : les anciens enfants téléspectateurs retrouvent le petit train des charades d'Interlude, Pimprenelle, Dorothée, les speakerines...
L'exposition a des ambitions didactiques et s'accompagne de conférences, de visites guidées, d'ateliers pédagogiques pour des publics scolaires ou familiaux, de documents.

Une exposition ne pouvait pas tout dire, tout montrer, d'autant que tout n'est pas spectacle. Il fallait donc assumer des renoncements ; certains de ceux-ci étonnent pourtant : on ne trouve pas trace dans l'exposition de l'économie de la télévision, rien sur la publicité et les régies des chaînes, très peu sur l'audience. Qui paie la télé ? On parle de l'influence politique, mais quid de des influences économiques ? Pour l'essentiel, l'exposition met l'accent sur une télévision de journalistes et d'animateurs, pas celle des gestionnaires, le hors champ de la télévision. La télévision a un coût très élevé, emploie des milliers de personnes et cela n'apparaît pas. Rien non plus sur la presse magazine (Télé 7jours), pilier majeur du multitasking télévisuel, plus que le smartphone ou la tablette, mais que l'on omet, faute de savoir l' évaluer.

Toutefois, beaucoup de ces lacunes apparentes sont comblées par une application gratuite accessible sur l'App Store. Les principales thématiques sont reprises en "chapitres" dans l'appli, illustrées de documents photos et vidéo, accompagnées des texte de synthèse, clairs et justes (notamment Géraldine Poels, Antonio Grogolini, Agnès Chauveau, Valérie Sacriste, Isabelle Veyrat-Masson sur les Publics).

Plus qu'un catalogue, l'appli s'avère désormais un complément indispensable à toute exposition physique. L'appli "Culture TV" constitue un outil propédeutique, agréable et commode, pour celles et ceux qui doivent approfondir l'histoire de la télévision française avant d'étudier les techniques, les modèles économiques, le financement de la télévision.


Sur l'histoire de la télévision française :

Service public TV. François Mauriac téléspectateur


Début de la frise chronologique placée au début de l'exposition qui - c'est rare - n'omet pas la période nazie

mercredi 13 août 2014

Epistémologie de la connaissance photographique : Lévi-Strauss, Jullien, Bourdieu


Le smartphone et ses applis diverses transforment radicalement l'économie de la photographie grand public : celle-ci est devenue gratuite et de bonne qualité (cf. "How the smartphone defeated the point-and-shoot digital camera"). Au service du récit quotidien de la vie quotidienne, récit autobiographique surtout, la photographie est devenue outil de narration (storytelling, narrative intelligence), d'expositions de soi (selfiessexting) plus ou moins éphémères (The Time of Snapchat). La photographie est l'écriture des réseaux sociaux (Snapchat, Instagram, Weibo, Facebook, etc.) : fin 2013, Facebook déclarait collecter, en moyenne, 350 millions de photos par jour. Voir, sur les pratiques du smartphone : PhotoPhone, Smartphoto et phonéographie, ou encore fricote, cuisine de la table au portable.

Tout est occasion de photographie : vacances, assiette au restaurant, prise de notes pendant une réunion professionnelle, un cours, et, bien sûr, plus traditionnellement, tout ce qui relève de la célébration domestique : mariages, naissances, anniversaires, etc.
Les "usages sociaux" de la photographie se sont étendus suivant les capacités de l'appareil, de plus en plus automatique, de plus en plus proche et portable (cf. le cas limite du GoPro : "Wear it. Mount it. Love it"). Le smartphone permet une photographie sans longue préparation, "automatique" presque, mais souvent posée (le sourire rituel s'impose de plus en plus spontanément).

Epistémologie de la connaissance photographique. Occasion de voir ou occasion de ne pas voir ? Photographier pour mieux voir ou pour ne pas voir ? Pour faire ou ne pas faire attention ? La photographie est-elle un outil au service de la connaissance ou fait-elle obstacle à la connaissance ?

Dans le livre de photos consacré au Brésil et à ses séjours d'ethnographe (Saudades do Brazil, Paris, Plon, 1994, 224 p.), Claude Lévi-Strauss souligne le risque inhérent à la photographie : «Durant la première expédition j'avais, en plus du Leica, une petite caméra ovale de format 8 mm dont j'ai oublié la marque. Je ne m'en suis presque pas servi me sentant coupable de garder l'œil collé au viseur au lieu de regarder et d'essayer de comprendre ce qui se passait autour de moi. »
Il reprend cette idée dans un entretien avec Véronique Mortaigne (Loin du Brésil, 2005, republié par les éditions Chandeigne) : «Quand on a l'œil derrière un objectif de caméra, on ne voit pas ce qui se passe et on comprend encore moins ». « Je photographiais parce qu'il le fallait, mais toujours avec le sentiment que cela représentait une perte de temps, une perte d'attention ». Pour Claude Lévi-Strauss, la photographie représente un coût de renoncement élevé.

C'est aussi le point de vue de François Jullien, exprimé dans Philosophie du vivre (Editions Gallimard, 2011, Paris). François Julien évoque les touristes qui, sitôt arrivés « repèrent d'un coup d'œil ce qu'ils pourront photographier, le mettent dans la boîte ». « Prendre une photographie, dit-il, c'est se mettre à couvert, interposer ».
Effet de la technique ? François Jullien reprend et commente la formule d'Héraclite : "présents, ils sont absents" (cfson cours sur France Culture et la BNF). « La technique, en multipliant la présence, l'atrophie. En étendant de toute part son appareillage, elle met à l'abri et prémunit. Elle prémunit de l'assaut du présent ». L'enregistrement distrait de l'immédiat, dispense d'être attentif parce qu'il met en conserve, compte sur l'avenir pour voir ou écouter (enregistrement audio ou vidéo). Procrastination, remettre à demain, sorte de multitasking différé, improbable.

S'il a écrit sur sur la photographie comme pratique (Pierre Bourdieu et al. Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Les Editions de Minuit, 1965), - recherche financée par Kodak-Pathé, ouvrage dédié à Raymond Aron -, Pierre Bourdieu a utilisé la photographie comme outil de son travail d'ethnographe. Les photos prises au cours de ses enquêtes, de ses observations, seront publiées beaucoup plus tard. (cfImages d'Algérie. Une affinité élective, éditions Actes Sud, 2003, 222 pages). Epistémologue du regard "armé" de l'ethnologue, Pierre Bourdieu attend surtout de la photographie un moyen, un instrument d'observation différée.
Pour lui, la photographie provoque «  une conversion du regard », « une manifestation de la distance de l'observateur qui enregistre et qui n'oublie pas qu'il enregistre". La photographie enrichit l'observation : "elle suppose aussi toute la proximité du familier, attentif et sensible aux détails imperceptibles que la familiarité lui permet et lui enjoint d'appréhender d'interpréter sur-le-champ... à tout cet infiniment petit de la pratique qui échappe souvent à l'ethnologue le plus attentif ». Toutefois, le regard de l'ethnologue, lorsqu'il photographie, est déjà éduqué, prévenu ("familier") : il n'est pas neutre, il cadre, classe, met dans des boîtes, dirait François Jullien.
Comme tout enregistrement, la photographie présente les bénéfices du différé : observation à retardement, quand on a tout son temps, loin de l'urgence du moment. « Les photos que l'on peut revoir à loisir, comme les enregistrements que l'on peut réécouter...  permettent de découvrir des détails inaperçus au premier regard et qu'on ne peut lourdement observer, par discrétion, pendant l'enquête ».

Pour l'ethnographe, l'appareil photo est un instrument d'observation ; l'ethnographe se trouve dans la même situation scientifique que d'autres chercheurs qui doivent dépasser "l'observation simple".  Ce que soulignait déjà Claude Bernard : « L'homme ne peut observer les phénomènes qui l'entourent que dans des limites très restreintes ; le plus grand nombre échappe naturellement à ses sens, et l'observation simple ne lui suffit pas. Pour étendre ses connaissances, il a dû amplifier, à l'aide d'appareils spéciaux, la puissance de ses organes en même temps qu'il s'est armé d'instruments divers qui lui ont servi à pénétrer dans l'intérieur des corps pour les décomposer et en étudier les parties cachées » (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865).

mercredi 30 avril 2014

Journalisme infiltré : sur le revers matériel de la médaille numérique


Jean-Baptiste Malet, En Amazonie. Infiltré dans le "meilleur des mondes", Paris, Fayard, 2013, 159 p.

Le journalisme infiltré ou journalisme d'immersion permet de déjouer les interdictions et surtout de traiter un sujet de l'intérieur, sinon de le vivre. L'un des premiers infiltrés, Günther Walraff a mené, en Allemagne surtout, de nombreuses enquêtes. Dont une à l'intérieur de la rédaction du quotidien Bild-Zeitung (groupe Axel Springer) : Der Aufmacher (1977), Zeugen der Anklage (1979)...

A Erfurt, Caro Lobig, journaliste infiltrée dans les entrepôts de Zalando (commerce en ligne) a réalisé un documentaire pour RTL sur les conditions de travail dans l'entreprise. L'entreprise a porté plainte pour espionnage industriel. RTL soutient sa journaliste tandis que le reportage se propage et est débattu sur les réseaux sociaux.
C'est également dans les entrepôts, au cœur de la logistique du e-commerce, que Jean-Baptiste Malet s'est infiltré pour décrire les conditions de travail, d'embauche aussi (Adecco), sur le site Amazon de Montélimar.
En Amazonie est le récit de son enquête, dont la méthodologie s'apparente à l'observation participante. Dans le meilleur des mondes est une allusion au sous-titre français d'un ouvrage de Günter Wallraff : Parmi les perdants du meilleur des mondes (Paris, éditions La Découverte, 324 p.). Le récit décrit les conditions de travail, l'ambiance générale : horaires, rythmes, surveillance de chaque instant, méfiance, fatigue, petits chefs...
Décidément, les prix bas coûtent fort cher à notre société. Et la défense de l'emploi à tout prix, par les élus, très cher aussi. Et ceci ne se passe pas seulement en Asie lointaine, mais dans notre "douce France", à quelques pas de la Nationale 7... "route des vacances"... Le monde numérique, contrairement aux affirmations oiseuses, ne connaît pas de dématérialisation.

En annexe, Jean-Baptiste Malet donne des éléments de "terminologie amazonienne" ; en effet, à Montélimar, Amazon impose son vocabulaire professionnel américain : ne pas dire "volumineux" mais "large", pas "atelier" mais "floor", pas "centre de distribution" mais "fulfillment center", et puis outbound / inbound, slam, stower, eacher, bin, damage, associates... Sans compter la devise affichée : "work hard, have fun, make history". Surprenante, cette importation langagière. Comment l'expliquer ? Mépris du local ? Effet de la mondialisation ? Ces entreprises entachent leur image de marque, en bravant les cultures européennes (syndicales). Comme le rappelle à propos Laura Stevens dans The Wall Street Journal, Walmart, champion américain de la grande distribution, n'a-t-il pas fini par devoir abandonner le marché allemand (cf. "Amazon Vexed by Strikes in Germany") ? Un sentiment national diffus d'humiliation et de colonisation commence à s'exprimer...

A l'enchantement du numérique succède ainsi, au fur et à mesure que s'étend sa progression, un lourd désenchantement et beaucoup de déceptions. Espionnage, confiscation confidentielle de la vie privée, moteurs de recherche soumis aux intérêts commerciaux, gentrification, conditions de production industrielle insupportables... Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du numérique. Le revers de la médaille numérique est terrible : d'un côté, les délais de livraison réduits, la commande en ligne, l'appli mobile, l'abondance de choix, de l'autre côté, cachées, des conditions de travail réactionnaires. S'en tenir comme souvent à la célébration unilatérale de cette économie, à ses prouesses technologiques et omettre les hangars d'Amazon ou de Zalando constitue un mensonge politique et une erreur d'analyse économique. On aurait pourtant aimé imaginer cette si nouvelle économie plus vertueuse et respectueuse des travailleurs que la métallurgie ou le textile. Quand les hérauts des gloires numériques vantent leur modernité et paradent, - et ils s'y entendent -, il faudrait toujours (leur) rappeler les conditions de travail tristement traditionnelles dans leurs hangars et leurs usines.

Le journalisme infiltré s'inspire de précédents intellectuels riches, plus ou moins ethnographiques. Par exemple, celui de Georges Orwell chez les mineurs (The Road to Wigan, 1937) ; celui de Simone Weil, professeur travaillant en usine (cf. textes réunis par Gallimard dans La condition ouvrière en 1951, repris in Œuvres, "L'expérience du monde du travail", Paris, Gallimard, 1999). Ou encore, celui de Robert Linhart, intellectuel "établi" en 1968 dans les usines Citroën (L'établi, Editions de Minuit, Paris, 1978). Tous revendiquaient une connaissance plus intime, rigoureuse du monde du travail ouvrier et de ses souffrances (donner "un contenu précis au concept de plus-value", disait Robert Linhart). Mais comme pour nos journalistes, de savoir provisoire la situation d'infiltré la rend supportable : une dimension manque inexorablement... Reste le remarquable ouvrage de Katherine Hosse sur "Facebook vu de l'intérieur" (The Boy Kings. A Journey into the Heart of the Social Network, 2012).

Sur ce journalisme, voir : Reporter unndercover. Journalisme offensif à la TV

lundi 31 mars 2014

Ethnologie littéraire de l'hypermarché


Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, 2014, 72 p.

Romancière, Annie Ernaux raconte sa vie avec l'hypermarché, à la demande d'une collection du Seuil, "Raconter la vie". Son essai est le récit d'une sorte d'enquête qu'elle a menée au cours d'une année de courses banales à l'hypermarché voisin, son hypermarché Auchan de Cergy-Pontoise. Enquête ? Non, pas une enquête, dit-elle, mais "un relevé libre d'observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là". Travail d'ethnographe sans doute, d'ethnologue sûrement : l'hypermarché vu par une de ses clientes régulières, fille elle-même d'épiciers. Travail d'écriture aussi.

Au cœur de la vie d'une grande partie de la population, depuis une cinquantaine d'années, il y a l'hypermarché. L'expérience hebdomadaire en reste pourtant ignorée des politiques, journalistes, écrivains, intellectuels et autres pseudos experts. Dénigrée. Contre cette ignorance, la romancière réhabilite l'hypermarché et lui donne une dignité culturelle sans perdre de vue son importance vitale pour les clients : son texte cite constamment le prix des produits... Texte de cliente ! Pour Annie Ernaux, les hypermarchés "ne sont pas réductibles à leur usage d'économie domestique" ; elle y voit des lieux de vie et des lieux de mémoire, une distraction souvent plutôt qu'une corvée. Cliente régulière, l'auteur observe le monde de l'hypermarché avec tendresse, énonçant au passage ce qui la touche et ce qui la révolte.
Exemples.
Elle dénonce le ton de la communication : "Par respect pour nos clients, il est interdit de lire les revues et les magazines dans le magasin": le possessif l'irrite : "ni moi ni les autres ne sommes la propriété d'Auchan".
Elle dénonce le sexisme inculqué subrepticement par les étalages de jouets au moment des fêtes : ces "objets de transmission" sont "à la source du façonnement de nos inconscients". Elle note encore la condescendance des jeunes vendeurs des rayons "technologie" lorsqu'ils s'adressent à des femmes.
Elle évoque l'émotion qu'elle perçoit chez les clients de la parapharmacie : "rayon "psy", "rayon du rêve et du désir, de l'espérance" : l'efficacité du produit intervient avant l'achat.
Elle remarque combien la grande distribution s'adapte à la diversité culturelle de la population : en fait d'intégration, le marketing ethnique semble faire mieux que l'éthique et peut-être mieux que l'école.
En fin de compte, Annie Ernaux rappelle une des lois sociales du règne de la marchandise : "L'humiliation infligée par les marchandises. Elles sont très chères, donc je ne vaux rien". L'hypermarché se présente comme une "énorme accumulation de marchandises" (Karl Marx, Le Capital) ; toute suite d'objets déposés sur le tapis roulant ne peut-elle pas se lire comme une psychanalyse sociale, "façon de vivre et compte en banque". On peut y entrevoir l'avenir du "big data" : le problème du big data n'est pas tant dans le traitement des données que dans la sélection sensible des données. L'algorithme de choix remplacera-t-il le "regard éloigné" et mélancolique de l'ethnologue ?

S'auto-analysant comme cliente, Annie Ernaux remarque que "la docilité des consommateurs est sans limites", docilité dont l'un des symptômes est la relation à la caisse automatique où le client skinnerien obéit à la consigne débitée par une voix anonyme (mais que faire d'autre si l'on veut payer ses courses ?). Elle souligne d'ailleurs la profusion de contraintes qui encadrent la vie dans l'hypermarché : affichage de mises en garde, architecture conditionnant le cheminement des consommateurs, caméras de surveillance, vigiles... Libertés surveillées. Mais en quoi est-ce différent d'un aéroport, d'une mairie ou d'un collège ? Que change le smartphone, omni-présent, à la manière de faire ses courses? Qu'y changera le beacon ?

Malgré tout, dans l'hyper, on est chez soi, l'hyper est à la fois espace public, non-lieu et lieu intime. "On peut s'isoler et mener une converstaion dans un hypermarché aussi sereinement que dans un jardin". L'essai d'Annie Ernaux ne cesse de dire cette ambivalence : "Souvent, j'ai été accablée par un sentiment d'impuissance et d'injustice en sortant de l'hypermarché. Pour autant, je n'ai cessé de ressentir l'attractivité de ce lieu et de la vie collective, subtile, spécifique, qui s'y déroule".

Revenant à l'écriture, en épistémologue lucide, elle rappelle que "voir pour écrire, c'est voir autrement". L'originalité de cet ouvrage tient dans la critique croisée de la sociologie et de la littérature. Quel est leur objet commun ? Cet essai d'Annie Ernaux ne dispense pas des analyses quantitatives du marketing : il les éclaire et met en garde contre l'ethnocentrisme méprisant des experts et des intellectuels. Il fourmille d'intuitions qui demandent des confirmations statistiques : par exemple, l'hypermarché est-il un univers surtout féminin, caissières et clientes ? Le résultat de cette enquête rapprochée est stimulant ; on aimerait que de semblables études soient consacrées à la vie dans l'université, par exemple. Ou encore dans des entreprises, sur le modèle du travail effectué par Katherine Losse sur Facebook.
Inversement, cet essai d'Annie Ernaux laisse entrevoir sa méthode littéraire, entre introspection calculée et ethnologie spontanée.

Combien de temps faut-il "à une réalité nouvelle (comme l'hypermarché) pour accéder à la dignité littéraire ?" On pense à un poème dans lequel Allen Ginsberg s'adresse à Walt Whitmann : "In my hungry fatigue, and shopping for images, I went into the neon fruit supermarket, dreaming of your enumerations" ("A Supermarket in California", 1955). On peut aussi penser à la chanson, tellement moquée, et pourtant tellement juste, de Didier Barbelivien sur "Le parking d'Auchan" (1986).

Sur Annie Ernaux
Les mots-clefs et la vie d'une femme
D'Annie Ernaux à Aurélie Filipetti. Romans

lundi 30 décembre 2013

L'amour fou de New York : petits poèmes en photos

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Brandon Stanton, Humans of New York, $ 29,98, New York, St-Martin's press, 2013

Les photographies réunies dans ce livre ont été prises à New York au cours des trois dernières années. Scènes de rue, portraits (les photographiés ont donné leur accord : contrainte de droit). Captures d'écrans visuels, ethnographie spontanée des lieux publics. Ce ne sont pas des photographies esthétisantes ; plus que la forme, le photographe a privilégié le sujet. L'auteur ne mentionne rien de la technique (appareil, etc.).

"Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville, quand on sait se promener et regarder ?" notait Charles Baudelaire qui soulignait que ses "petits poèmes en prose" étaient nés "de la fréquentation des villes énormes", de Paris, "Capitale du XIXème siècle" (selon l'expression ultérieure de Walter Benjamin).
New York, capitale du XXème siècle ?
Ces photos, comme les "petits poèmes en prose" peuvent être regardées dans le désordre : il n'y a pas d'ordre apparent dans le livre, ni pagination, ni classement des photos, ni chapitrage, ni index, ni cartographie. A lire au hasard, dériver. On soupçonne toutefois un marketing culturel -- calculé ou spontané -- dans le soin de représenter toutes les cultures, toutes les tendresses, toutes les religions, tous les quartiers...

Les centaines de photographies rassemblées montrent de très vieilles gens, des enfants, des artistes, des solitudes, des fous et des Vénus, des chiens, mais aussi des jeunes mariés, des joueurs d'échec, des parents, des pauvres, des amoureux, des skateboarders, des couples, des fauteuils roulants.
Le photographe a recherché l'étrange, l'étonnant, une sorte d'exotisme que traduisent les costumes et les accessoires, les coiffures et les maquillages, les gestes ("techniques du corps", Marcel Mauss). Parfois, il pose une question à ses modèles de rencontre. Beaucoup de photographies sont posées, rejouées ; elles sont légendées aussi, mentionnant parfois un lieu, une anecdote, une citation des personnes photographiées. Volonté de désillusion.

A une passion récente pour la photo, reconversion à l'occasion d'un licenciement, l'auteur, qui se professionnalise, ajoute le recours aux réseaux sociaux, un blog puis Facebook (HoNY, 17 millions de followers) puis Tumblr surtout. Par certains de leurs aspects, les réseaux sociaux participent d'une sorte d'anthropologie "imaginaire", non savante, folksonomique, qui n'est ni dans les musées ni dans les livres ; Brandon Stanton construit à sa manière celle des new-yorkais. Il laisse entrevoir ce que les sciences du social pourront tirer des réseaux sociaux pour réaliser une ethnographie du XXIème siècle.

L'ensemble constitue une sorte d'inventaire anthropologique ("photographic census of New York City") ; mais on peut le lire aussi comme un témoignage des tentatives, modestes et paisibles, de résistances à l'uniformisation qu'imposent la vie urbaine, le commerce, le travail, la scolarisation, la consommation, les médias. Le sentiment qui se dégage le plus souvent des photographies est la fierté : l'originalité est un luxe qui ne s'achète pas. L'une des forces de résistance à l'uniformisation sociale est l'amour, "l'amour fou", et ce livre comporte de nombreuses de nombreuses scènes d'amour fou, scènes humbles qui sont autant d'images surréalistes où posent des couples, des parents avec leurs enfants, des grands-parents, des mères, des vœufs, des veuves... André Breton n'avait-il pas inclus des photographies dans son roman, "l'amour fou" (1937).

Fin août 2017, "Humans of New-York" devient une émission de 30 minutes sur Facebook (plateforme Watch).
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jeudi 7 mars 2013

La socialisation numérique de la télévision, vue par le CSA

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CSA, Première approche de la "télévision sociale", 2013, 43 p. (2,33 Mo, PDF)

Le CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel), organisme français de régulation de la radio-diffusion, publie une étude sur de nouvelles formes de consommation de la télévision, la consommation socialisée grâce à des appareils numériques (smartphone, tablette, ordinateur). Cette socialisation est en partie publique, ouverte ; les interactions empruntant des réseaux sociaux et divers moyens publics d'expression des téléspectateurs (blogs, etc.). La "télévision sociale" se distingue de la socialisation privée, fermée, au foyer, en famille, autour d'un téléviseur (dite "écoute "conjointe", selon le nom d'un indicateur calculé par Médiamétrie).

Ce rapport constitue un travail rigoureux d'inventaire des modalités récentes de socialisation étendue de la consommation de télévision (écosystème, cas, définition provisoire). La description historique des deux dernières années de télévision sociale est confrontée à l'évolution des agrégats télévisuels courants.

La difficulté majeure que rencontre cette approche tient d'abord aux changements technologiques constants que connaît le milieu économique de la télévision socialisée (socialisante ?), changement des équipements et des outils de mesure ; la difficulté tient aussi au flou des notions que mobilise cet univers. Tant de mots / notions sont utilisés de manière magique, sans que l'on puisse les définir de manière opérationelle ("engagé", "social", "audience sociale", "interactivité", etc. ) ; d'ailleurs, prudents et circonspects, les auteurs de cette approche ont souvent pris la peine d'affubler tous ces mots de guillemets pour signaler aux lecteurs qu'ils ne sont pas dupes des incantations familières du milieu qu'ils analysent. Saine rupture de style !

De plus, beaucoup de données évoquées par les acteurs de la télévision sociale sont issues de méthodologies mystérieuses et avantageuses : les auteurs le soulignent (cf. p. 22 : "la bataille des chiffres","Les difficultés de la caractérisation socio-démographique des audiences sociales", "les données d'audience sociale ne sont pas extrapolables à l'ensemble de la population française comme le sont les données d'audience traditionnelle de la télévision"). Sages et utiles précautions quand aux, Etats-Unis, Nielsen s'associe à Twitter pour produire un nouvel agrégat hybride, "Nielsen Twitter TV Rating". La TV sociale demande un surcroît de rigueur dans la mesure : on ne mélange pas sans risque des audiences et des tweets.
Tout ceci, rappelé non sans fermeté par les auteurs, indique à quel point "on" ignore encore l'économie de ce marché, ou, autrement dit, à quel point ce marché organise et "bétonne" son opacité tout en imposant sa rhétorique et son auto-célébration.

Les pages sur les modèles économiques de la télévision "sociale" mettent en évidence, à leur tour, combien il reste difficile d'y voir clair. Pour la télévision, les coûts sont certains, les bénéfices ne le sont pas. Si l'on ne perçoit pas clairement et distinctement ce que la télévision sociale apporte à la télévision, on perçoit bien ce que la télévision apporte aux réseaux sociaux : trafic, légitimité, contenus (l'objet même de la discussion), continuité, etc. Difficile de ne pas craindre que la télévision, aveuglée, réduite malgré elle à un rôle ancillaire, ne contribue à la formation d'une richesse dont elle ne profite guère et qui, bientôt, pourrait se retourner contre elle (cf. Facebook's Great Advertising Expectations as TV's Risk Factors") ; l'exemple de la presse invite à y réfléchir (cf. "menaces ", p. 29).
Ajoutons trois points à discuter au diagnostic prononcé par le rapport.
  • La presse est le premier degré de socialisation de la télévision. Historiquement et statistiquement. On a omis la place et le rôle de la presse de télévision (une quinzaine de magazines, sans oublier les rubriques TV dans des centaines de titres). Cette presse compte des millions de lecteurs réguliers, avec de nombreuses reprises en main ; de plus, elle fournit d'importantes occasions de lire, de choisir, de critiquer les émissions avec ses outils numériques (applis, sites). 
  • Qui est propriétaire des données recueillies par les réseaux sociaux grâce à la télévision ? Qui enrichit ses bases de données riches, nombreuses et précieuses ? Les groupes de télévision ? Certainement pas. Peut-être faut-il intégrer dans les analyses et discussions de la télévision socialisée les pistes de réflexion du "Rapport sur la fiscalité de l'économie numérique" de Pierre Collin et Nicolas Colin (cf. le point 2 qui recommande de "lier la fiscalité à la collecte et à l'exploitation des données"). Peut-être faut-il aussi à ce propos évoquer les conséquences à terme du déséquilibre scientifique et technologique entre les réseaux sociaux américains et les équipes travaillant sur ces sujets dans les groupes de télévision française : l'initiative technologique est concentrée entre les mains de quelques grandes entreprises de réseaux sociaux n'ayant en France que des équipes commerciales.
  • Une ethnographie de la télévision sociale (multiscreentasking, etc.) compléterait avantageusement les descriptions de l'écosystème. On comprendrait et verrait mieux ce que signifient l'engagement, l'interactivité, le partage, etc. Mais une telle ethnographie est-elle possible ?
On ne peut que saluer la volonté d'observation de ce secteur que manifeste le CSA au travers de cette première approche : travail indispensable dont il faut souhaiter qu'il soit poursuivi et approfondi. Il permet d'envisager l'économie de la télévision sous un plus grand angle, de la désenclaver. Lecture indispensable, polémique, bien sûr.
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samedi 25 août 2012

La Chine au téléphone portable

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Liu Zhenyun, Cell Phone, A Novel, Portland, Merwin Asia, 2011, 249 p. (première édition en chinois, 2003)

Ce roman chinois contemporain s'intitule 手机 (téléphone portable). Il articule, par delà des intrigues amoureuses et professionnelles (télévision, édition), trois idées principales.
  • Le téléphone portable est un miroir grossissant des changements sociaux intervenant en Chine dans les années 2000.
  • Le téléphone portable joue un rôle démoniaque jusque dans les relations interpersonnelles les plus intimes.
  • Les gens parlent trop, tout le temps, sans réfléchir. 
La vie en Chine est racontée, à travers les péripéties téléphoniques de quelques personnages, épouses, maris, amantes, amis... Description de l'usage invasif du portable, dans les cours, les réunions, dans les relations intimes (sextext, etc.), familiales.
En quelques années, le téléphone portable s'est emparé de la Chine ; ce roman s'inspire du changement social que l'appareil a engagé ou, plutôt, qu'il a précipité et dont il illustre et surdétermine les caractéristiques (individualisme, immédiateté, atomisation). Dans le roman se laisse esquisser l'évolution moderne de la Chine, celle des campagnes et des villes, fameuse "contradiction principale", chère à la Révolution culturelle.

Le héro du roman est issu de la campagne (province du Shanxi) ; il est devenu, à la ville, Beijing le présentateur d'un talk show télévisé dont tout le monde parle, "Straight talk". Est-il genre culturel plus exemplaire de l'hégémonie culturelle du bavardage ? Sans illusion, malgré sa visibilité, malgré les fans, notre présentateur sait qu'il n'est qu'un "acteur" exprimant ce qu'un autre a pensé, écrit : "Tu es Confucius, moi, je suis un acteur" confie-t-il à son collaborateur. Lucidité qu'ont peu de présentateurs !
L'auteur évoque la dimension sociale des émissions populaires, touchant le très grand public, les masses : "Votre bouche n'est pas seulement à vous, elle appartient à tous les Chinois", dit-on au présentateur : définition du porte-parole, allusion aussi, sans doute, quelque peu biaisée et ironique, à ce qui fut la "ligne de masse" dans la politique maoiste...
Liu Zhenyun (刘震云) stigmatise l'étrange et irrépressible besoin des habitants de la société chinoise moderne de "parler pour ne rien dire". Belle expression, à prendre littéralement : vies encombrées de ce que l'on ne cesse de taire (tacitus), que l'on retient, refoule. Hypocrisie sociale et politique, censure implacable et explosive du socialement correct. Vies muettes à propos de l'essentiel, bavardes quant au secondaire : la téléphonie portable bouscule et change tout, car, avec elle, si les paroles volent, elles ne s'envolent plus et restent comme des écrits : répondeurs, textes, photos, traces qui menacent et trahissent les "misérables petits tas de secrets" de vies autrefois privées.

Cette irruption de la téléphonie, perçue comme sale, diabolique, dans la vie de générations qui n'y sont pas entraînées, est sans doute vécue différemment par les générations nées récemment (qualifiées un peu vites de "digital natives"), générations pour lesquelles le téléphone portable est un élément courant, banalisé de la vie quotidienne.
"Pourquoi nos vies sont-elles de plus en plus compliquées ? Parce que nous sommes de plus en plus habiles avec les mots". Habileté, légéreté à laquelle le téléphone contribue en sautant par dessus rituels et mises à distance qui encadraient la communication dans la Chine traditionnelle. Il y a du Confucius ("J'aimerais mieux ne pas avoir à parler (...) Est-ce que le ciel parle ?") et du ZhuangZi (Tchouang Tseu, 住子) dans cette philosophie.

Difficile pour le lecteur d'une traduction de juger de la subtilité du style, des allusions, difficile pour un lecteur occidental d'imaginer tout ce que des Chinois perçoivent, comprennent, ressentent en lisant ce roman qui a connu un grand succès en Chine. Des annotations pointant des allusions, des références historiques ou politiques seraient utiles aux lecteurs occidentaux. Mais, au-delà des exotismes quotidiens, on comprend vite que ce roman s'applique aux sociétés occidentales, européennes notamment. En fait, c'est l'ethnologie d'un appareil qu'il esquisse et, peut-être, celle de la mondialisation.
Adapté avec succès au cinéma par Feng Xiaogang fin 2003, puis au théâtre.


N.B. Liu Zhenyun a publié en 1991 deux nouvelles rassemblées en français sous le titre de Peaux d'ail et plumes de poulet (2006, éditions Bleu de Chine), moins littéralement traduite par Tracas à perte de vue. L'ouvrage évoque la vie dans la Chine post-maoïste, après 1989, avec des personnages coincés entre la bureaucratie et de modestes ambitions de mobilité sociale. L'auteur montre la politisation de la langue recourant à des notions maoïstes inefficaces pour penser et conduire la vie quotidienne dans une Chine qui se modernise. Voir aussi du même auteur, chez le même éditeur, Les mandarins (2004) qui explore des thèmes voisins.
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samedi 7 juillet 2012

Facebook vu de l'intérieur : ethnologie de la start-up

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Copie d'écran du livre lu sur iPad
Katherine Losse. The Boy Kings. A Journey into the Heart of the Social Network, 2012, Free Press (Simon & Shuster), 256 p.

Voici un livre sur une immense entreprise du numérique. Mais à la différence de tant d'autres livres, il n'est pas basé sur des interviews complaisantes recueillies par un journaliste. Pas de détails croustillants, non plus. Il est écrit par quelqu'un qui connaît son sujet et qui est cultivé. Il ne dénonce même pas, il énonce.
L'auteur a été recrutée par Facebook en 2005 ; elle a commencé son "voyage au coeur du réseau social" par le service clients avant de travailler à l'internationalisation du réseau (localisation, traduction) puis de devenir le "nègre" du fondateur ; en 2010, elle revend ses actions et quitte Facebook.
Diplômée d'une université américaine réputée (Johns Hopkins, à Baltimore), Katherine Losse est issue d'une filière "liberal arts" (littérature, histoire, anthropologie) ; non développeur, elle n'appartient pas à l'aristocratie de l'entreprise.

Jouant de l'écart entre son "regard éloigné", hérité de sa formation intellectuelle, et de son intimité avec l'entreprise, Katherine Losse réussit un essai / roman décapant et tendre, jamais manichéen, qui passe de l'ethnographie à une ethnologie de la startup technologique, ethnologie dont il est peu d'exemples. Distante et intimement engagée, solidaire et critique, l'auteur pratique, de facto, une observation participante : "I felt a bit like Margaret Mead on Bali, watching the natives of a distant world enact their culture". Cette situation méthodologique mériterait, à elle seule, une discussion épistémologique sur la nature du savoir produit dans de telles conditions, et sur le sentiment diffus de trahison qui s'en dégage inévitablement.

Le livre fait voir la coexistence, dans la culture d'une entreprise contemporaine, de la modernité absolue et d'une tradition plutôt crasse. Facebook est, à ses débuts, une entreprise où la division technique et sociale et sexuelle du travail est explicite ; au sommet, l'élite des développeurs, ils codent sans horaires, profitent de nombreux avantages matériels à commencer par un bon salaire. A leur périphérie, s'affairent des "nontechnical employees", administratifs, commerciaux... Hiérarchie implacable, classes étanches. Monde que domine une culture masculine, jeune, avec ses mots et ses astuces parfois aussi déplacés que ridicules : "Their idea of cool", commente, superbe, Katherine Losse qui croit parfois se trouver dans Mad Men "as if in repudiation of fifty years of social progress".
Culte de la personnalité du fondateur, impérial "with his chest puffed-out, Napoleon-style" ; "société de cour", infantilisation des relations, paternalisme, rituels d'appartenance. Bien sûr, pas de syndicat. C'est le prix social payé et accepté pour des actions qui se vendront cher, peut-être. Facebook et sa culture numérique reposent sur des conditions de travail inhabituelles, tacites ; il faut habiter près de Facebook ("within the mile"), être joignable à tout moment, participer aux cérémonies d'intégration à la tribu (métaphore de la cellule et de l'organisme). Parfois, on pense au monde des maîtres de forges du XIXème siècle en Europe. Mais Facebook n'est ni la mine ni l'usine et l'on y entretient une atmosphère ludique : "Looking like you are playing, even if your working".

Dans ce temple de la subjectivité objectivée qu'est Facebook, la culture dominante, celle des ingénieurs, est hostile à toute subjectivité ; révération d'un idéal de technologisation pure et parfaite, "the valley's imperative to technologize everything". La culture générale non professionnelle des développeurs semble exclusivement contemporaine, faite de jeu vidéo, de cinéma et de musique de variétés. La communication entre employés est continue, incessante, par appareils interposés, appareils omniprésents (qui sont aussi des status symbols) : smartphone, MacBook Pro, caméras, gadgets technologiques...
La valorisation des employés, comme on parle de la valorisation d'une entreprise, est continue et incessante aussi, elle s'exprime dans une sémiologie totale, monétaire et symbolique : le lieu où l'on s'assied, les équipes avec lesquelles on travaille, les moindre avantages en nature (perks) sont autant d'évaluations qui forment le cours d'un employé à chaque instant de sa vie professionnelle, "minute decisions made each day". Micro-économie du capital humain.
Le microcosme de Palo Alto ? "Felt like a shimmering, tech Disneyland", "like a shopping mall for venture capitalists searching for the next Facebook" ; l'auteur en retient les mots fétiches, ses croyances et ses maximes : scaling, disrupting, "getting root", "the voting will fix it", "do not argue with trolls, if you do they win"...

Très bien écrit, souvent émaillé de références subtiles, la présence en filigrane de Joan Didion et de sa vision de la Californie, l'ouvrage désenchante l'entreprise numérique (tout comme l'ouvrage de Jean-Baptiste Malet sur Amazon). Mais pour bien le lire, le lire "juste", il faut, en même temps, comme dans une polyphonie, entendre trois autres voix qui donnent au texte sa richesse et sa profondeur.
  • Tout d'abord, garder à l'esprit la tendresse et le respect que l'auteur éprouve, malgré tout, pour cette entreprise et son fondateur, pour tout ce qu'elle-même y a appris et gagné. Jamais elle ne crache dans la soupe. Jamais, chez elle, la condescendance que l'on a pu observer chez certains acteurs du monde financier pour Mark Zuckerberg. La réussite extraordinaire de Facebook n'est pas mise en doute. Pas plus que n'est remise en question la révolution dans la communication que représente ce réseau social (et pas les autres).
  • La vie à Facebook est décrite avec sympathie, l'auteur profite d'un regard intérieur lucide, aiguisé par les cinq années qu'elle y a passées. C'était aussi la belle vie. L'auteur, à son tour, y effectue bientôt un travail exaltant, avec des avantages en nature (voyages, hôtels luxueux, etc.). 
  • L'analyse de Katherine Losse permet de comprendre l'incompréhension de certains acteurs du monde financier pour le style de Mark Zuckerberg (cf. Sur le hoodie de Zuckerberg).
  • La lucidité de Katherine Losse s'exerce aussi à propos de l'université. Ne pas oublier, au long de notre voyage de lecteur au coeur de Facebook, son point de départ, l'expérience déprimante de l'université et, plus globalement, des Etats-Unis englués dans une crise nouvelle : Johns Hopkins, la prestigieuse, est cernée par un environnement de chômage, de drogue et de violence ("the advanced state of America's postindustrial decay"). Désillusions après des études très chères (Johns Hopkins après Wesleyan University) et les discours de célébration élitistes, distillés lors du recrutement alors qu'à l'horizon se profilent chômage et petits boulots, les emprunts qu'il faut rembourser pendant des années... Le confort de Facebook est à rapprocher de ce contexte démoralisant pour apprécier pleinement le discours mesuré de l'auteur.

samedi 9 juin 2012

Lire Lévi-Strauss en Pléiade

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Claude Lévi-Strauss est entré en Pléiade (Gallimard). Les moins techniques de ses textes y sont réunis dans un volume de 2 063 pages, avec ilustrations, notes et index (ces textes sont également accessibles séparément au format de poche).
Ethnologue, anthropologue, philosophe, Claude Lévi-Strauss est aussi, comme Buffon, Freud ou Marx, de ces savants qui furent des écrivains. Mais nous avons bien d'autres raisons de lire Lévi-Strauss. Surtout si l’on est au métier des médias, du marketing et de la publicité. 

Méditation métaphysique et politique
Elle prend la forme de notations tendres et sceptiques, d'avertissements résignés mais radicaux. A propos de l'uniformisation, par exemple, vers laquelle converge aveuglément la gestion triomphale des médias, méditer la fin pessimiste de Tristes tropiques : « Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur» ... (p. 444), qui rappelle "l'humanité réduite au monologue" que fustigea Aimé Césaire. Ou encore, l'intuition de la communication écrite que l'on voudrait tant croire libératrice et qui semble aussi au service "des dominations" (p. 293). Cette lumière désenchantée, jetée, comme en passant, sur les fondements des médias, comment éclaire-t-elle Internet, l'information mondialisée, la numérisation des produits culturels ?

Hygiène méthodologique
Alors que fleurissent des études média se réclamant de l’ethnologie, il faut revenir aux textes fondateurs, et professionnels. Bien sûr, on en rêve tous d’une ethnographie du portable chez les adolescents, de la télévision en famille, des comportements dans les points de vente… A (re)lire Lévis-Strauss, on percevra toutefois ce qu’il faudrait de patience, de temps, de sens de l’observation et de connivence pour étudier de telles situations sans les altérer. A quelles conditions serait possible une ethnographie des médias ? Reprenons ces trois exemples.
  • Pour le premier cas, il faudrait d'abord un ethnographe adolescent. Un adulte observant les ados ? Absurde. Il ne saisira, au mieux, que le comportement d’adolescents observant un chargé d’études prétendant les observer.
  • S’installer dans une famille pour l’observer regardant une émission de prime time ? Certains prétendent le faire. Il faudrait le talent de Coluche pour l'évoquer sérieusement : « C’est un mec, y vient chez toi. Bonsoir tout le monde. Faîtes comme chez vous, continuez ... Le petit carnet ? C'est pour prendre des notes. J'peux prendre des photos ? Me regardez pas, faîtes comme d’habitude, comme si j’étais pas là… ». On oubliera.
  • Publié dans Les Unes (Ed. de La Martinière, 2010)
  • L’ethnographie du point de vente ? Travailler comme employé, restocker les linéaires, tenir une caisse… Ecouter, noter, apprendre… Sans doute, mais il y faudrait des mois et des mois. "S’établir", comme, en 1968, le prônaient Robert Linhart et ses copains (cf. L'établi). Encore manquerait-il la discussion avec le chaland informateur : pour quoi achetez-vous cette boîte de céréales et pas celle-ci, en admettant qu'il/elle le sache ?
Règle première : l’ethnographe doit être invisible à ceux qu'il observe, paradoxe de l’observation participante. Restent l'introspection sociologisante, les histoires de vie (cf. The Uses of Literacy, de Richard Hoggart), l'infiltration à la Günter Wallraff.
Avant de prétendre au métier d’ethnographe, lire Lévi-Strauss.

Des angles de lecture technique pour aiguilllonner l'étude des médias et de la publicité
Par exemple. La réflexion sur les mécanismes classificatoires et les termes dont usent les langues dans leurs taxonomies : nous voici au cœur des moteurs de recherche. Le totémisme aujourd’hui, et surtout La pensée sauvage devraient être des manuels lorsque l’on classe et organise pour les vendre, qui des objets (catalogues), qui des comportements et des mots à fin de médiaplanning. Suivre l’ethnologue travaillant sur les noms communs, les noms propres, les syntagmes, évaluant les "quanta de signification". Dans Regarder Ecouter Lire, suivre l’analyse du montage et de la logique d’agrégation qui opèrent dans les œuvres d’art …qui aideront à comprendre la structuration des contenus média. Dans La Potière jalouse, les réflexions sur la définition des mots où s'applique l'analyse de la pensée mythique. Dans La Pensée sauvage, la fameuse apologie du bricolage et du mythe comme morceaux de code assemblés.
Et partout, à chaque page, l’invitation en acte à la modestie, à la prise en compte scrupuleuse de tous les faits. Bricolage et braconnage théoriques au seuil de la philosophie, de la poésie, sans jamais s'y laisser aller. Une œuvre où il fait bon se perdre pour se retrouver.
A sa mort, Libération lui accorda une pleine page, à juste titre : "Le siècle Lévi-Strauss" (4 novembre 2009).
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mercredi 25 avril 2012

Divers états du capital culturel numérique

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Delphine Serre coordonne le numéro de Actes de la recherche en sciences sociales, N°191-192, 2012/1-2 consacré aux légitimités culturelles. Elle l'ouvre par un article de cadrage intitulé "Le capital culturel dans tous ses états" (pp. 4-13). 
Cette notion sociologique construite par Pierre Bourdieu dans les années 1970 reste peu utilisée directement par les sciences des médias pourtant avides d'outils de description et d'analyse sociologique (i.e. ciblage). Elle est souvent réduite à sa forme scolaire (niveau d'études, nombre d'année d'études) vers quoi l'attirent la notion économique de capital humain et l'économie de l'éducation.
Bourdieu distinguait trois états du capital culturel : objectivé (visible dans des objets accumulés, livres, disques, tableaux, collections, partitions, etc.), incorporé (gestes, doigtés, tours de main, maîtrise langagière, etc.), certifié (institutionnalisé, diplôme reconnu, légitimant). Plus tard, Bourdieu considérera le capital culturel comme une dimension du capital informationnel (1991).

Des questions difficiles naissent de la notion de capital culturel dès que l'on veut l'utiliser hors labo : celle de la conversion d'un état dans un autre (certifier un capital corporel, incorporer un capital objectivé, etc.) et celle de la transmission (le droit et le métier d'hériter, que le numérique complique : qui héritera des librairies de eBooks et de iTunes ?). C'est pourquoi l'évaluation du capital culturel et de sa légitimité repose essentiellement sur des enquêtes ethnographiques. Dans ce domaine, les enquêtes quantitatives auxquelles se fient les études média sont souvent promptes à simplifier pour compter à tout prix.
Les articles réunis dans ce numéro d'Actes illustrent différentes approches méthodologiques du capital culturel et de sa légitimation..

Que faire du capital culturel pour comprendre et analyser les médias ? Sans doute est-ce une variable essentielle de l'explication des consommations média ; toutefois, dans le meilleur des cas les études de référence s'en tiennent à exploiter le diplôme, ignorant les pratiques, réduites à des déclarations. Les données produites par les médias numériques pourraient vivifier les analyses du capital culturel : analyses des recherches effectuées sur les moteurs de recherche, suivi du marketing comportemental (suite des actions aboutissant à une transformation, click, achat, etc). L'étude des comportements observables sur le champ des réseaux sociaux reconstituerait avantageusement "l'anatomie du goût" et l'enrichiraient : que peut-on faire, par exemple, de la notion d'engagement, telle que l'exploite le marketing ?
  • Il serait sans doute fécond de rapprocher l'évolution de la notion de capital culturel de la dynamique nouvelle lancée par les réseaux sociaux (la formation universitaire joue un grand rôle dans la timeline affichée sur Facebook, réseau lui-même issu de la vie universitaire américaine - Harvard Business School). "Groups for School" ouvert en avril 2012 aux Etats-Unis par Facebook, apparaît comme une contribution à la mise en avant du capital culturel : les universités sont gérées comme des marques (stratégies de distinction, etc.).
  • Quid des formes nouvelles du capital culturel objectivé (livres numériques, musique en fichier) tous objets invisibles ? Quid des forme de capital culturel incorporé assurant la gestion de la réputation (dite, pour l'occasion, e-reputation) et exploitées par le marché de l'emploi (chasseurs de têtes, ressources humaines). La gestion de sa propre image, jusqu'à présent réduite aux techniques du corps, a pris une ampleur et des formes nouvelles.
  • Les réseaux sociaux professionnels (Viadeo, LinkedIn) illustrent des "savoir-faire relationnels", une  sociabilité amicale ou professionnelle difficilement certifiables (p. 10).
  • D'une manière générale, quels types d'habitus sont inculqués par ces nouveaux outils d'accumulation de capital culturele et social, donc de capital symbolique ?
On ne peut que souhaiter que la sociologie de la culture se tourne vers ces nouveaux objets de recherche issus du développement du Web et de la téléphonie mobile. 
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lundi 21 février 2011

Les signes du métro

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Jérôme Denis, David Pontille, "Petite sociologie de la signalétique. Les coulisses des panneaux du métro", Paris, Presse des Mines, 200 p., Bibliogr. 19 €.

La ville, et dans la ville, le métro, nous font errer dans une forêt de signes, des réseaux de symboles et de textes. Sans eux nous serions perdus, et souvent nous le sommes, malgré eux ou à cause d'eux. Ce livre est issu d'une étude systématique des signes du métro parisien, des "coulisses" de sa signalétique. Le point de départ en est une enquête ethnographique (entretiens avec des agents, photos, "voyageurs mystères", etc.). Particulièrement révélateur, le conflit entre publicité et signalétique qui toutes deux bataillent pour l'attention des usagers : ce conflit s'estompera si la publicité est restreinte aux écrans ; la confusion est notamment sur-déterminée par les opérations publicitaires mises en oeuvre hors du cadre traditionnel des panneaux (adhésivage, par exemple).


La sémiologie du métro, sa charte graphique et sa compréhension opérationnelle par les usagers, est invisible aux habitués, mais indispensable pour les autres (usagers irréguliers, égarés, touristes, etc.). Les auteurs étudient la géo-sémiotique qui fait place la signalétique dans son environnement de lecture, environnement qui complique la mise en place des automatismes perceptifs chez les usagers.
Travail minutieux, attentif aux détails et à la globalité du champ de communication que constitue le métro. Ce qui a été réalisé pourrait sans doute être appliqué à la circulation dans un site Web, à la recherche d'une émission dans un guide de programmes TV, à la recherche d'un produit dans un hypermarché ou d'un service dans un centre commercial, dans un aéroport. On ne peut se départir, en lisant ce travail, de l'idée que les usagers s'ils étaient adéquatement mobilisés contribueraient à la gestion de cette signalétique : pour relever des anomalies, la RATP pourrait faire appel à ses usagers qui reporteraient leurs observations par photographies, crowdsourcing qui compléterait et enrichirait les observations des enquêtes de tous ordres. Seuls ceux qui se perdent savent où ils sont et ce qui leur aura manqué pour se trouver là où ils voulaient être. Traiter le métro comme un chapitre du grand livre du monde est une bonne idée, surtout si l'on se souvient que le corps est géomètre.
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mardi 5 octobre 2010

La sphère privée des médias



Enquêtes au domicile des familles : la recherche dans l'espace privé, ouvrage coordonné par Bernadette Tillard et Monique Robin, L'Harmattan, 156 p. Bibliogr.

Les contributions de recherche réunies dans cet ouvrage traitent d'un problème méthodologique que les études média laissent souvent de côté : que se passe-t-il lorsqu'une enquête se déroule au domicile des enquêtés, quand "notre" terrain, c'est leur "chez-soi" (on se rappelle l'étymologie latine de "chez" : "casa"). L'approche rivilégiée par les auteurs est à la fois pratique (manières de travailler, relations d'expériences, conseils, réflexions autocritiques sur le travail accompli et sur les outils), épistémologique (quelles sont conséquences sur les savoirs ainsi acquis de leurs conditions sociales de production, comment se constituent et sont vécus les terrains d'observation) et éthiques (situer les limites de l'exploitation des données, la sécurité des enquêtés, le respect de la vie privée).


Les recheches évoquées dans cet ouvrage traitent presque toutes d'enquêtes menées au domicile de familles "en difficulté", selon l'euphémisme courant. La fragilité des situations d'enquête est expliquée, tout comme sont dégagées les précautions, les trésors d'astuce, de patience et de respect que les enquêtrices (ici, psychologues et ethnographes) doivent déployer pour apprendre de leurs informants sans les trahir, sans les blesser. Toute enquête personnelle risque d'être perçue comme espionnage social au service de plus puissants (ce qu'elle est souvent). Toute relation d'enquête apparaît comme une relation sociale, une relation de classe que tout révèle et rappelle : les vêtements, les manières de parler des enquêteurs, les habitudes domestiques des enquêtés, etc. Les travaux rapportés dans cet ouvrage sensibilisent à la difficulté du terrain et font voir notre ignorance, savamment dissimulée : "qu'est-ce que cela entraîne d'être là, dans le territoire privilégié du chez-soi familial ?" Quels artéfacts installent la relation d'enquête, d'observation plus ou moins participante. Quelles perturbations de la vie ordinaire entraîne cette participation ?
Les questions méthodologiques peuvent être triviales : comment recruter l'échantillon, quelle durée optimale d'enquête, quel rythme des (re)visites ? Elle ne sont jamais exclusivement méthodologiques.

Transférons ces interrogations aux enquêtes média. Que sait-on de l'expérience intime des médias à domicile ? Que peut-on en savoir autrement que par introspection et histoires de vies ? En fait, pas grand chose. On a des statistiques d'équipements (les meilleures sont effectuées au domicile), des déclarations de consommations, des audiences mais on ne sait presque rien sur les modalités concrêtes des consommations, on ne dispose d'aucune observation adéquate sur la culture de télévision. L'ethnographie de l'espace domestique, intérieur, semble impossible : il faut se contenter des observations extérieures et d'inférer. Presque tout est quelque peu biaisé, et peu facile à redresser. Est-il seulement possible, pensable, d'oberver dans le long terme les usages domestiques des médias à domicile ?

Toute enquête est aussi confrontée aux questions de vie privée : en quoi, sur ce plan, la démarche ethnographique se distingue-t-elle de l'analyse des données recueillies sur les comportements d'nternautes ? L'ethnographie, pour l'essentiel, est une pratique visible. Elle perd en intrusion ce qu'elle le gagne en respect et en capacité d'interprétation, en compréhension. L'observation automatique, invisible, repose sur des analyses mathématiques (typologies, catégorisations, etc.) et invente ses hypothèses et ses explications (régressions, analyse multivariée). N'oublions pas la mise en garde de Philippe Descola : "un anthropologue ne commence à faire du bon travail qu'à partir du moment où il arrête de poser des questions, où il se contente d'écouter ce que les gens disent, car poser une question c'est déjà un peu définir la réponse".

lundi 8 février 2010

Où mène l'enquête ?

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Le meunier, les moines et le bandit. Des vies quotidiennes dans l'Aurès (Algérie) du XXe siècle est un livre d'ethnologue tout terrain. Pourquoi l'évoquer à propos des médias ? Parce qu'il fait voir jusqu'où  peuvent aller une enquête et un compte rendu d'enquêtes.
Fanny Colonna raconte des vies d'aventuriers qui se sont croisées dans cette région, celle d'un meunier italien dans l'Aurès (1875-1978), de moines pauvres convertis à l'Aurès et d'un bandit d'honneur, sorte de Mandrin justicier tôt exécuté.
L'ambition de cette longue et multiple enquête est de déceler les liens et les attachements improbables, impensables, que les apparences et les statuts publics occultent, liens des personnes entre elles, liens avec les institutions, les paysages. L'ethnologue est amenée à poursuivre la vie qui échappe aux catégories courantes, toujours simplificatrices. Couple, croyance, métier, échange, propriété, tout est toujours plus flou, indicible, instable : en témoigne l'impossible portrait de Hmama, la compagne du meunier, qui donne à cette histoire une tonalité romantique et mystérieuse.



Discutant les faits que "fait" l'enquête ethnographique, Fanny Colonna rend compte des problèmes multiples que doit résoudre l'enquête : trouver et rencontrer les informateurs, échanger avec eux. Les difficultés tiennent entre autres au plurilinguisme des situations de communication : arabe, chaoui et français  mobilisent des catégories de perception et d'analyse qui se traduisent mal de l'une à l'autre. Le compte-rendu suppose la synthèse d'une multiplicité d'observations et de collectes inachevées, effectuées sur des terrains hétérogènes : croisement "délicat des archives et des sources écrites", d'une part,  avec "une enquête de terrain et de voix vivantes", d'autre part (p. 207).
  • Dans la postface, la réflexion épistémologique retrouve les accents de "Elle a passé tant d'heures", texte que Fanny Colonna a consacré aux photographies de l'ethnologue Thérèse Rivière (Aurès-Algérie 1935-1936). Ce livre discret devrait figurer dans la bibliographie première des études médias, tant pour sa sensibilité et sa fécondité épistémologiques que pour son analyse du rôle de la photographie dans l'enquête.
  • Dans le monde aurésien que reconstitue l'enquête, l'absence des médias industriels (presse, radio, affichage, télévision, téléphonie) est frappante, et laisse percevoir, par contraste, l'encombrement médiatique des cultures actuelles. De la société enquêtée se dégagent l'omniprésence de la conversation et du face à face, sans médiation, l'importance de la rencontre, hasard plus ou moins construit. L'écrit y est encore peu présent, dont on entrevoit qu'il est d'abord outil d'administration civile, religieuse, militaire.
  • L'obstacle linguistique est partout : dans les effets pernicieux de vocables forgés dans les colonisations, les invasions, les conversions. Kateb Yacine ne mettait-il pas en question jusqu'aux termes désignant les composantes de la population algérienne ? Alors que resurgissent en France des notions suspectes sur la diversité et l'ethnicité, l'ethnologie ne devrait-elle pas balayer devant cette porte, sa porte ?
  • Cet ouvrage rappellera aux spécialistes de médias et de marketing, grands dévoreurs d'enquêtes, ce qu'enquêter veut dire et ce que "nos" enquêtes, rapides, intensives, tellement quanti, risquent de ne jamais nous apprendre. Il laisse imaginer d'autres enquêtes sur les comportements de consommation des médias, enquêtes de type biographique qui prendraient leur temps pour traiter des histoires individuelles avec les médias (bio média).

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