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dimanche 8 août 2021

Un été avec Machiavel ?

Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, Paris, Equateurs / parallèles, France Inter, 2017, 148 p. L'ouvrage se termine par "Lire Machiavel", une bibliographie de 7 pages.

Ce sera bientôt le cinquième été de ce petit livre original sur Machiavel. "Passer "un été avec Machiavel". Une petite partie de l'été, au moins, pourquoi pas ?

Dans son Dictionnaire des idées reçues, Gustave Flaubert notait : "Machiavel. Ne pas l'avoir lu, mais le regarder comme un scélérat". Cela n'a guère changé ! Il n'a pas très bonne réputation, mais on ne sait pas vraiment pourquoi et on l'a rarement lu. Alors, lisons ce petit livre de Patrick Boucheron pour en savoir un peu plus long sur ce personnage qui écrira : "J'ai décidé d'emprunter un chemin qui, n'ayant encore été parcouru par personne, me vaudra certainement peine et difficulté". Ce livre est l'histoire de sa vie.

Machiavel est né en 1469. Son père, Bernardo, est amateur éclairé de bons livres (par exemple, l'Histoire de Rome de Tite-Live) mais Machiavel n'apprendra pas le grec. On le lui reprochera toute sa vie. En revanche, il sait le latin ; il recopie Lucrèce (De Natura Rerum). Enfin, beaucoup plus tard, sa mise à l'écart lui donne le temps de rédiger Le Prince, ouvrage politique. Son talent et son savoir proviennent "d'une longue expérience des choses modernes et d'une continuelle lecture des antiques". Le Prince est un livre dont on ne sait souvent que penser : Diderot y verra un exposé de "l'art de tyranniser" tandis que Rousseau pensera que "Cet homme n'apprend rien aux tyrans, ils ne savent que trop bien ce qu'ils ont à faire, mais il instruit les peuples de ce qu'ils ont à redouter". Le livre est dédié à Laurent de Médicis qui, mort jeune, ne s'en inspirera pas.

"Machiavel, ce maître désenchanteur" écrit donc, selon Patrick Boucheron, une typologie qui devrait plutôt s'appeler "De principatibus" que "Il Principe", titre simple et accrocheur que lui donna finalement son éditeur romain. La Mandragore, cette pièce de théâtre comique que rédige également Machiavelest le complément indispensable du Prince et du Discours sur la première Décade de Tite-Live. Mais il faut aussi mentionner son Histoire de Florence ou l'histoire des Ciompi, révoltés, quasi prolétaires ouvriers de la grande fabrique lainière. L'oeuvre de Machiavel a donc son unité par delà les diversités des genres. Il meurt en 1527.

"Les meilleures armées qui soient sont celles des populations armées" : on dirait du Mao Zedong mais pourtant c'est du Machiavel, que Patrick Boucheron caractérise comme le théoricien de la "guerre sale, une guerre de partisans, politique et brutale". Depuis sa mort, Machiavel est relu par divers théoriciens dont, en 1933, Antonio Gramsci. Qu'en ont-ils retenu ?

Ce petit livre est très bien fait, bien construit, il donne à penser Machiavel, il invite à le lire et à le relire. Pour ne pas s'ennuyer cet été ou plus tard. Et pour penser l'histoire autrement.

L'auteur est normalien et Professeur d'histoire au Collège de France (L'histoire des pouvoirs en Europe occidentale). On lui doit, entre autres, un ouvrage original sur Leonard et Machiavel (2008).


mardi 11 septembre 2018

Les multiples cavernes d'Alibaba (阿里巴巴)


Duncan Clark, Alibaba. The House that Jack Ma Built, ECCO, 2016, 304 p., 16,32 $ (kindle)

Bien sûr, c'est un conte que cette biographie du fondateur de l'une des très importantes entreprises chinoises. Les rois avaient leur historiographe attitré ; aujourd'hui, les chefs d'entreprise aussi. Mais tout le monde n'a pas le talent de Voltaire, de Chateaubriand ou, bien sûr, de Sima Qian (司馬遷>司马迁), le "grand historien" chinois (太史公). Les biographes des princes d'aujourd'hui sont souvent des journalistes et le résultat est parfois désolant. Ces "grands" patrons, que les présidents flattent et reçoivent comme des rois, le journalisme les célèbre et en fait des people.
Duncan Clark, lui, connaît bien l'économie de la Chine où il a vécu ; c'est un spécialiste des entreprises chinoises ; président et fondateur de la société de conseil, BDA, implantée à Beijing, il a conseillé Jack Ma.
La vie de Jack Ma (马云, Ma Yun) ne ressemble en rien à celle des classiques chefs d'entreprise numériques : pas très bon en maths, diplômé d'une université chinoise sans prestige, il revient de loin, du peuple. Prof d'anglais, qu'il a appris seul, sur le tas, il se jette à l'eau (xia hai,下海) pour fonder une entreprise de traduction suivant la nouvelle direction économique donnée par Deng Xiaoping. Ensuite, découvrant Internet dès ses débuts (1994), et décidé, toujours selon une fameuse formule de l'époque, à "devenir riche et glorieux"(致富光荣), il crée Alibaba en 1999. Vingt ans après, Alibaba est l'une des plus imposantes entreprises chinoises et mondiales.
En septembre 2018, Jack Ma, lors de son 54ème anniversaire, passe la main et organise sa succession. Le voilà disponible et riche, prêt pour de nouvelles aventures : investissements et philanthropie, écologie, éducation, politique peut-être... En elles-mêmes, la préparation et l'organisation de sa succession constituent une leçon de gestion.

La Une du South China Morning Post
annonçant le départ de Jack Ma (appli)
Jack Ma est d'abord le héros improbable d'une histoire ancrée profondément dans le développement de la puissance économique chinoise et dans la construction d'une économie numérique de consommation dans un pays dirigé par un Parti Communiste qui ne plaisante pas du tout avec l'indépendance nationale. La relation de Jack Ma et d'Alibaba avec les Etats-Unis est donc un angle d'observation et d'analyse pertinent. Depuis septembre 2014, Alibaba est cotée à New York (NYSE). Tout en restant attaché à la culture chinoise dont il est issu, Jack Ma admire les Etats-Unis.
Duncan Clark réussit à naviguer entre l'histoire personnelle (anecdotes) et professionnelle, d'une part, et l'histoire plus générale de la construction de l'entreprise avec ses multiples cavernes, d'autre part. Il donne à comprendre l'émerveillement d'un peuple qui a réalisé une longue marche vers une société de consommation et d'abondance numérique. L'auteur présente un Jack Ma, assurément sympathique, dont le charisme populaire rompt avec les mises en scène d'Apple ou Facebook. Mais il faut insister sur l'aspect construction, sur la cumulation des expériences, des échecs et des succès qui fondent Alibaba : le sous-titre du livre, qui évoque cette lente et diverse cumulation, est à prendre au sérieux : n'oublions pas que "The House that Jack Built" est le titre d'une chanson (nursery rhyme) que tout enfant anglophone connaît (inspirée d'une chanson traditionnelle juive, "Chad Gadya").

Alibaba, c'est le e-commerce, bien sûr : Taobao ("chasse au trésor", en chinois), Juhuasuan  et Tmall sont des plateformes où des commerçants peuvent référencer leurs produits. Le référencement est gratuit et le service client est assuré et contrôlé par des milliers de médiateurs (xiaoers,"小二, nom désignant autrefois les serviteurs). Les cavernes d'Alibaba, ce sont aussi Alipay (450 millions d'utilisateurs pour cette appli de paiement), AliCloud (cloud computing), le divertissement avec Youku Tudou, les données marketing avec Alimama ; évoquons encore UCWeb (navigateur), Ele.me (饿了么, livraisons, alimentation), Cainiao (logistique), HEMA, des supermarchés alimentaires de l’ultra-frais... Alibaba s'intéresse aux médias : participation minoritaire dans Focus Media (分众传媒, réseau de publicité extérieure, DOOH, 2018), acquisition du quotidien international de Hong Kong, South China Morning Post (2015), tout comme Amazon avec le Washington Post.
Alibaba est un concept original quand de nombreuses entreprises de l'Internet chinois ont commencé par imiter des entreprises américaines. Jack Ma se déclare un apôtre du petit commerce, mais Alibaba ne possède pas les infrastructures ("asset-light strategy"). La plupart de ses salariés travaillent dans le commerce.
Jack Ma est chinois, il a été formé en Chine, il connaît la Chine profonde (B2C = back to China), compte sur le bon sens local ("localness") et ne s'appuie pas aveuglément sur des experts. Même le design des sites est en phase avec la culture chinoise (le bazar, désordre organisé) et n'épouse pas l'universalisme épuré ("uncluttered") d'Amazon ou de Google. L'épopée d'Alibaba évoque celle de la Longue Marche et le pragmatisme de Deng Xiaoping : qu'importe la couleur du chat, pourvu qu'il attrape les souris  (不管白猫, 黑猫, 逮住老鼠就是好猫). Jack Ma est de ceux qui attrapent les souris. Notons quelques uns de ses célèbres aphorismes :
  • "Clients d'abord, employés ensuite et actionnaires après" (ceci traduisant son désaccord avec des actionnaires pour qui les employés sont interchangeables)
  • "I did not get an education from Harvard... I went to Harvard to educate them"
  • “The political and legal system of the future is inseparable from the internet, inseparable from big data”, opinion confiée à une Commission du Parti Communiste Chinois)
Au-delà de la biographie, le livre de Duncan Clark analyse le contexte historique et politique du développement d'Internet en Chine, la rencontre avec Yahoo! (Jerry Yang, 1997), début d'une relation complexe et difficile, la victoire sur eBay, les relations non moins complexes avec SoftBank (qui détient 29% de Alibaba) ainsi qu'avec les rivaux chinois : Tencent (jeux video), Baidu (search), JD qui ressemble à Amazon, NetEase, Sina, Sohu...
L'entrée en bourse d'Alibaba (NYSE, 25 milliards de $), fracassante, était fondée sur trois arguments :  d'abord l'expansion du cloud computing et de l'exploitation des données (ce sera Uni Marketing), pour passer de l'information technology à la data technology ("from IT to DT"), ensuite, la conquête de la Chine rurale, et, enfin, la mondialisation. "Go rural" et "Go global" sont liés : conquête de la Russie et du Brésil, contacts avec l'Afrique.... L'internationalisation n'est pas soumission aux GAFAM ou aux Etats-Unis ; à la différence de l'Europe, la Chine est sourcilleuse et prudente,  "China is not a borderless Internet" et la souveraineté "Internet sovereignty"n'est pas un vain mot ("Great Firewall of China") : "In China it is better to be a merchant than a missionary".

Bertold Brecht dans un poème fameux se moquait des historiens qui attribuaient les événements importants à un chef unique ("Fragen eines lesenden Arbeiters", 1935). Traduction (FM) des premières vers : "Le jeune Alexandre a conquis l'Inde. // Lui seul ?/ Cesar a battu les Gaulois. N'avait-il pas au moins un cuisinier avec lui ?"...
Cette biographie rompt avec les biographies flagorneuses et réductrices, même si l'historiographe ne cache pas son admiration pour son sujet ; l'auteur y souligne sans cesse la part des employés, des cadres, de l'administration chinoise, des concurrents aussi, dans l'histoire d'Alibaba.
Plus qu'une biographie, cet ouvrage peut constituer une excellente introduction à l'économie numérique chinoise.

MàJ: on a appris en décembre 2018, que Jack Ma est membre du Parti Communiste Chinois depuis ses années étudiantes.

mardi 7 novembre 2017

La machine à écrire le chinois ne manquait pas de caractères


Thomas S. Mullaney, The Chinese Typewriter. A History, Cambridge, 2017, The MIT Press, 504 pages,  $ 25,84 (ebook), Bibliogr., Sources en anglais, chinois, japonais, français, italien), Glossaire, Index.

L'ouvrage traite d'abord de l'histoire de la machine à écrire confrontée à la diversité des langues. La machine à écrire a été conçue pour la langue anglaise. Avec une volonté d'expansion mondiale, les grandes marques (Remington, Underwood, Olympia, Olivetti) rencontrent des problèmes d'ingénierie, de technolinguistique. Par rapport à l'anglais, chaque langue apporte sa différence : l'hébreu s'écrit de droite à gauche, l'arabe en cursive, le français avec des signes diacritiques (accents, etc.), mais toutes usent d'un alphabet et de signes de ponctuation. Les machines et leur mécanique peuvent être adaptées sans trop de difficultés à ces variations alphabétiques, somme toute, mineures. En 1958, la publicité d'Olivetti ne proclama-t-elle pas que ses machines écrivaient dans toutes les langues ("le macchine Olivetti scrivono in tutte la lingue") !

Mais le chinois n'a pas d'alphabet
La "monoculture Remington", selon l'expression de Thomas S. Mullaney, se heurte avec le chinois à un problème sérieux. Traditionnellement, depuis le XVIIIème siècle et le premier dictionnaire chinois (字汇, zihui, établi par Mei Yingzuo 梅膺祚), on admet que les sinogrammes peuvent être décomposés en 214 clés (部首, bu shou). Ces clés (ou radicaux) sont elles-mêmes décomposables en traits (on distingue 8 types de traits, 笔画, bihua). Cette structure n'a aucun rapport avec la structure alphabétique des langues occidentales et avec ce qu'elle produira, l'homme de l'imprimerie, "ABC minded" ("the typographic man"). De ce fait, on a longtemps considéré en Occident que l'écriture chinoise faisait obstacle à la pensée rationnelle et scientifique (Hegel), et, en Chine même, qu'elle constituait un handicap pour l'éducation de tous et la démocratie, point de vue défendu par l'écrivain révolutionnaire Lu Xun, 鲁迅 (1881-1936). D'où l'idée d'imposer l'alphabet à la langue chinoise pour moderniser radicalement une société chinoise empêtrée dans la tradition. La Révolution chinoise et Mao Zedong (1949) s'y opposèrent ; une réforme de l'écriture fut décidée comprenant, d'une part, une simplification des sinogrammes (汉字, hànzì) et, d'autre part, une romanisation standard avec un alphabet phonétique, le pinyin (拼音), l'ensemble permettant une unification linguistique de la Chine (1958). La voie du tout alphabétique fut donc écartée ; pourtant, la modernisation de l'administration, l'industrialisation, le commerce requièrent le développement d'une machine à écrire...

Combiner mécaniquement des clés et des traits s'avéra impossible. Concevant le trait comme équivalant à la lettre, un savant fançais, Jean-Pierre Guillaume Pauthier dès le début du XIXème siècle, fit graver des traits en métal : triomphe de l'esprit d'analyse cartésien que cette hypothèse combinatoire ("modular rationality") ! Mais cela ne pouvait pas fonctionner parce que les clés changent de place et de taille en fonction du sinogramme qui les incorpore. Le même type d'atomisation du chinois sera tenté pour la télégraphie. En vain.
Thomas S. Mullaney parcourt les principales tentatives pour sortir du modèle remingtonien qui s'imposait hors de la Chine, depuis 1873 ("The Type Writer"). Une voie qui parut féconde consistait à dégager, à l'aide d'une description statistique, les sinogrammes les plus fréquents, le "chinois fondamental" en quelque sorte, si l'on peut reprendre ici l'expression de Georges Gougenheim pour décrire ce "minimum Chinese". La machine à écrire de Zhou Houkun (XIXème siècle) mobilisait 4000 sinogrammes ; petit à petit, on réduisit, le nombre de caractères que la machine devait proposer, la vitesse d'écriture augmenta mais elle restait incomparable à celle des machines alphabétiques.
En 1920, la production industrielle de machines pour écrire le chinois commence. Le livre de Thomas S. Mullaney recense et expose la plupart des tentatives chinoises ou japonaises qui se succèdent jusque dans les années 1970, comparant les technologies linguistiques mises en œuvre.

Après la Révolution chinoise, la demande de machines et de dactylographes professionnels explose ; des employés vont améliorer le système la disposition des sinogrammes sur leur clavier selon une organisation sémantique adaptée à la langue de l'époque, à ses clichés politiques, au domaine de spécialité. Il s'agit, pour accélérer la frappe, d'anticiper au mieux les proximités probables entre sinogrammes comme le fera, en quelque sorte la saisie prédictive pour les smartphones (saisie intuitive, T9, autocorrection, etc.). L'initiative sera confiée aux utilisateurs de machines à écrire de disposer les signes sur leur clavier à leur convenance, de le personnaliser, selon le lexique principal de leur domaine, selon la taille et la position de l'utilisateur : c'est une sorte de crowdsourcing qui se met en place, l'expérience individuelle, la personnalisation l'emportant. Par ailleurs, des écoles de formation professionnelle à la dactylographie se créent, des manuels d'utilisation sont publiés : un secteur économique se développe.

Et puis, l'ordinateur vint. La solution qui triomphe alors recourt au clavier classique (QWERTY) sur les touches duquel on tape du pinyin pour ensuite choisir le sinogramme pertinent parmi ceux qui s'affichent. Un deus ex machina sauve les caractères chinois : le logiciel dit "Input Method Editor" (IME). Il en existe aujourd'hui de nombreux exemples, Google propose le sienApple, QQ, Sogou, Microsoft, etc. aussi. L'IME concilie le clavier alphabétique et les sinogrammes grâce à un détour par le pinyin et l'alphabet anglais.

Thomas S. Mullaney a réalisé un travail historique minutieux qui s'avère également une réflexion linguistique. La confection d'une machine à écrire en chinois a imposé d'en passer par de nombreuses analyses de la langue chinoise, de sa logique, de sa morphologie, de son lexique, de sa grammaire. La machine à écrire requiert une analyse linguistique en acte en même temps qu'elle sollicite des solutions empiriques de la part des utilisateurs. Dans l'élaboration des multiples modèles de machine à écrire, on peut voir se développer, en suivant Gaston Bachelard, une véritable phénoménotechnique, une "théorie matérialisée" comme en sont les instruments en physique : "dès qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère polémique de de la connaissance devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit trié, filtré, épuré, coulé dans le moule des instruments, produit sur le plan des instruments. »*
L'ouvrage est muni de notes nombreuses, précises, souvent en anglais et en chinois (pinyin et sinogrammes), d'illustrations. On perçoit chez l'auteur une véritable passion et il la fait partager aux lecteurs. De plus, le livre se lit agréablement. Et l'on peut lire dans cette histoire, illustré précisément, le passage du mécanique au numérique, de la "Galaxie Gutenberg" (M. McLuhan) à la galaxie Turing. Quels points communs entre l'ordinateur et la machine à écrire ? La langue, bien sûr, et le clavier (si l'on met de côté la dictée et la reconnaissance vocale). A part cela, la rupture semble totale.


Références

Viviane Alleton, L'écriture chinoise. Le défi de la modernité, Paris, Albin Michel, 2008, 239 p.

Edoardo Fazzioli, Caractères chinois. Du dessin à l'idée, 214 clés pour comprendre la Chine, Paris, 1987, Flammarion, 252 p. Index (chinois, pinyin)

Georges Gougenheim, René Michea, Aurélien Sauvageot, Paul Rivenc, L’Élaboration du Français fondamental, Paris, 1964, Editions Didier

Friedrich Kittler, Aufschreibesysteme 1800/1900, München, 1985

Li Xuiqin, Evolution de l'écriture chinoise, 1991, Paris, Librairie You Feng, 98 p.

Lu Xun, Sur la langue et l"écriture chinoises, Paris Aubier Montaigne, 1979, 134 p.

Constantin Milsky, Préparation de  la réforme de l'écriture en République populaire de Chine 1949-1954, Paris, Mouton & C°, 1974, 507 p. , glossaire.

Wieger, L, Chinese characters. Their origin, etymology, history, classification and signification, New York, Paragon Book, 1965, 819 p.

A Glosssary of Political Terms of the People's Republic of China, 1994, Hong Kong, 639 p.

* Gaston Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1934, 181 p.

samedi 20 août 2016

Portabilité : anthologies et playlists littéraires


A Loeb Classical Library Reader, Harvard University Press, Cambridge, London, 2006, 234 p., Index, $10,57

Ralph Waldo Emerson, Parnassus, 1874, Boston and New York, 534 p., Index of first lines, Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge

A Loeb Classical Library Reader est une anthologie bilingue de textes classiques grecs et latins ; le texte original, en grec ou latin, est en page de gauche, la traduction en anglais en page de droite. Les textes sont choisis à partir des ouvrages des célèbres éditions Loeb, créées en 1911, reprises par Harvard University Press en 1989. Les extraits choisis vont d'Homère à Jérôme, en un bouquet, un florilège de textes (anthos = fleur) de référence passant par Platon, César, Pline, Horace, Lucrèce, Virgile, Sophocle...

Cette anthologie assure d'abord une fonction de marketing : faire connaître l'entière collection de l'éditeur auprès du public cible des étudiants. Elle se distingue en cela d'un manuel dont elle a toutefois la maniabilité (format poche) et l'autorité mais pas l'accompagnement didactique. Les traductions sont désormais données dans un anglais contemporain, et non plus celui de la King James Bible.

L'anthologie est un genre éditorial ancien, relevant de la compilation, genre déjà connu des Grecs (Anthologie de Méléagre) puis des Latins. Anthologies manuscrites (codex), rassemblant des lieux communs (humanistes, common-place book) et des miscellanées. Bibliothèque portable, l'anthologie avec ses morceaux choisis, s'oppose au livre unitaire d'un seul auteur. Les doxographies regroupent des textes d'auteurs et philosophes, la plus célèbre est celle de Diogène Laërce (troisième siècle de notre ère) : Vies et doctrines des philosophes illustres.
L'anthologie scolaire est une sorte de manuel de lecture complémentaire de la grammaire, notamment. Dispense-t-elle de lire les œuvres entières ou, au contraire, incite-t-elle à s'y reporter ? Et tout cela reste quand même aussi du marketing : pensons aux fameux manuels, à l'anthologie de l'histoire littéraire française de Lagarde et Michard (Editions Bordas, 6 volumes, 1948, repris dans un coffret avec 4 volumes et CD ROM). Dans un autre genre, voir le Livre des citations de Mao Zedong.
Celui qui conçoit et réalise l'anthologie est considéré comme un auteur : il sélectionne, introduit, annote, situe les textes ; à ce titre, il bénéficie du droit d'auteur, tout comme celui qui organise une exposition, la sélection des tableaux, l'accrochage. L'Anthologie de la poésie française (1949) d'André Gide fait partie des œuvres de l'auteur, elle est son choix est personnel (cf. Pléiade, Gallimard). Peut-on en dire autant de celui qui conçoit une émission présentant une anthologie de films, une anthologie de concerts ? (Sur ce point, voir : Bernard Edelman, Nathalie Heinich, L'art en conflits. L'œuvre de l'esprit entre droit et sociologie, Paris, Editions La Découverte, 2002.)

En 1874, Ralph Waldo Emerson publie Parnassus, sa propre anthologie poétique. Le Parnasse, c'est là où habitaient les Muses ; c'est le titre d'une anthologie de poésie, éditée en France quelques années plus tôt, Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux (1866) qui publia Théophile Gauthier, Charles Baudelaire, Stéphane Malarmé, entre autres. Emerson explique ainsi la confection de son anthologie : "This volume took its origin from an old habit of copying any poem or lines that interested me into a blank book", déclare-t-il dans sa préface, revendiquant la commodité "the convenience of commanding all my favorites in one album, instead of searching my own or other libraries for a desired song or verse...". Ensuite, l'anthologie devient publique. "S'il la commence pour lui-même, c'est pour d'autres qu'il la termine et la publie", dira Georges Pompidou, futur Président de la République, dans la préface de son Anthologie de la poésie française (1961). Aujourd'hui, chacun peut réaliser et partager sa propre anthologie en recourant à des outils logiciels tels que Evernote, Instapaper ou Pocket (avec liens, tags, outil de recherche, de présentation, d'annotation, reminder, etc.). Curation ? Bookmarking ? Tout comme l'on peut créer et partager ses propre playlistes musicales sur YouTube, Spotify ou iTunes.
"En composant cette anthologie, je n'ai rien voulu renoncer", prévient Paul Eluard (La poésie du passé. De Chrestien de Troyes à Cyrano de Bergerac). De quels renoncements est coupable l'auteur d'une anthologie ? Comme principe de choix, Emerson s'en remettait à la "célébrité" (fame) : "The task of selection is easiest in poetry. What signal convenience is fame !" Comme Google et le page rank ?
Le travail d'anthologie s'apparente à celui du rhapsode grec (ῥαψῳδός) qui cousait ensemble des chants (ραπτω, coudre, et ωδη, chant) ou des morceaux de chants en les récitant : l'Iliade et l'Odyssée n'étaient-elles pas d'abord des anthologies orales ?
Aujourd'hui, l'anthologie littéraire reste un genre important (liste, synthèse) et constitue une catégorie de classement et d'organisation des linéaires en librairie (cf. infra).
Stanford University Bookstore, rayon "Anthology", août 2016 (photo FjM).

N.B. Signalons le remarquable article de Carole Dornier, "Montesquieu et la tradition des recueils de lieux communs", Revue d'histoire littéraire de la France, 4/2008 (Vol. 108) , pp.809-820.

jeudi 21 janvier 2016

Les affiches, images et médias des révolutions chinoises



Stefan R. Landsberger, Anchee Min, Duo Duo, Chinese Propaganda Posters, Taschen, 2015, 605 p.

1949-198l : la Chine en révolutions. L'ouvrage, dont l'objectif est documentaire et historique, réunit plusieurs centaines de reproductions d'affiches de ces trente années de changements politiques, affiches qui sont aujourd'hui recherchées par les collectionneurs.
L'ouvrage se décompose en 33 chapitres thématiques ; les textes (présentations, légendes) sont rédigés en trois langues (allemand, anglais, français) mais pas en chinois.

Que disent les affiches ?
  • La mobilisation politique en faveur du Parti communiste chinois. C'est une reprise en images du livre des citations de Mao Zedong, une illustration de ses célèbres slogans (les tigres en papier de l'impérialisme, etc.).
  • L'importance vitale d'une politique publique dans les domaines de l'hygiène, de la santé et de l'éducation : mise en avant de la réussite scolaire. A cette fin, les affiches montrent lecture et écriture à l'œuvre à toute occasion (mais on ne voit pas d'images des "journaux en grands caractères" de la révolution culturelle (dazibao, 大字报).
  • L'éloge de la modernisation technologique en cours (armes, machines, transports).
  • La critique de la division sociale et technique du travail ;  ville / campagne ; hommes / femmes, civils /militaires ; travailleurs manuels / intellectuels. Les affiches exaltent la participation des femmes à l'effort productif (à travail égal, salaire égal). Elles sont représentées dans toutes sortes de métiers, en rupture avec la vision confucéenne du rôle des femmes.
  • La célébration de la science et de la technologie dès le plus jeune âge : importance de l'étude, de la recherche, de l'innovation. Beaucoup d'images d'enfants. 
  • La morale sociale, civique et personnelle mise en avant dont les vertus cardinales sont la frugalité, la politesse, la  solidarité, l'esprit d'initiative (self reliance). Il faut être discipliné et consciencieux, oser... Eloge de la production, bien sûr, pas de la consommation.
  • La place de l'armée et l'importance de la qualité des relations entre la population et l'armée, entre les officiers et les soldats...
Par nombre de ses aspects didactiques, cet ouvrage fait penser à l'esprit du Tour de la France par deux enfants (G. Bruni, Belin, Paris, 1877), manuel qui associe, pour l'école primaire, patriotisme et morale. Les visages sont souriants, heureux et fiers, les attitudes sont martiales et positives, clichés de proopagande. Beaucoup de tableaux sont édifiants, comme des images d'Epinal. Exaltation omniprésente du patriotisme, de la vigilance et de la défense des conquêtes de la Révolution.

Comment ces œuvres s'intègrent-elles dans l'iconographie traditionnelle chinoise ? Dans de nombreuses affiches, on remarque des traits issus des cultures traditionnelles (costumes, instruments de musique, etc.).

Le livre fait ressortir l'omniprésence de Mao Zedong (cf. Marketing politique tous-azimuts : Mao dans la révolution culturelle) ; culte de la personnalité, idolâtrie ? La couleur rouge domine cette somme ; elle est en Chine d'abord le symbole chinois du bonheur que s'approprie la Révolution : les Gardes Rouge chantaient "l'Orient est rouge", 东方 红.
Ces images de propagande datent d'avant les mass-média audio-visuels, d'avant le Web, d'avant le smartphone... L'Etat pouvait alors espérer maîtriser complètement les dispositifs de propagande totale, non seulement les contenus (création) mais aussi la production industrielle (impression) et la distribution nationale.
Les Chinois d'aujourd'hui ont pour une grande partie été élevés, socialisés par cette imagerie, ces valeurs. Elles disent l'inconscient de la société chinoise, refoulé ou pas. La société chinoise actuelle, puissance mondiale, scientifique, militaire, vient de là, émerge de ces images. Gardons-nous de toute condescendance et n'oublions pas que la Chine émergeait alors d'une longue période d'invasions et d'agressions coloniales et impérialistes.

Ouvrage d'histoire politique d'un média de la politique, la conception du livre des éditions Taschen privilégie une approche esthétique (histoire de l'art). Dommage qu'il n'y ait pas d'index thématique. Dommage aussi qu'il n'y ait pas davantage d'analyses, d'explications indispensables à une lecture historique et politique des images.
Comment les images, d'abord servent la révolution et la desservent aussi, finalement. Quelle valeur politique faut-il accorder à ce que l'on appelera "l'appel des images" ? Où finit l'éduction, où commence la démagogie ?

jeudi 27 novembre 2014

Le livre des citations de Mao : un mass-média politique


Alexander C. Cook (edited by), Mao's Little Red Book. A Global History, Cambridge University Press, 2014, 287 p., Index, $ 25,19.

François Marmor, Le petit Livre rouge. Mao Tsé-Toung, Hatier, 1977, 78p. Bibliogr., réédition numérique par FeniXX, 2019.

Le livre des Citations du Président Mao Tse-Toung (毛主席语录) a 50 ans. Distribué à des centaines de millions d'exemplaires à la fin des années 1960, ce fut un succès d'édition forcé. Son genre littéraire - compilation de citations - évoque les Analectes (论语de Confucius, référence fondamentale de la culture chinoise. Son format de poche (format de la poche d'uniforme !) et sa couverture de plastique rouge en faisaient non seulement un outil d'éducation politique passe-partout mais aussi, surtout peut-être, un drapeau commode, porté et visible comme une décoration, brandi dans des manifestations de masse.
Avec le dazibao (大字报), journal manuscrit en grands caractères affiché dans les rues, le Livre des citations fut l'innovation médiatique de la "révolution culturelle" chinoise. Ce recueil trouve son origine dans le travail de propagande mené au sein de l'armée chinoise (sous la direction de Lin Piao) où il était lu oralement et commenté en groupe, comme un catéchisme.

Malgré sa popularité et sa notoriété, le Livre des citations de Mao a été peu étudié en tant que moyen de communication politique et média de masse. Passée la célébration euphorique des années 1960, on s'est contenté paresseusement de stigmatiser le symptôme et le symbole du culte de la personnalité (démarche s'apparentant au people). Quant à ses effets, son efficacité ou inefficacité éventuelles, on ne les connaît pas, pas plus que son rôle dans les exactions de cette période où c'était comme le sceptre des Gardes Rouges maoïstes qu'ils brandissaient pour se donner tous les droits. Comme souvent, les sciences sociales ont privilégié l'analyse du contenu à celle de sa réception.
Des fameuses citations dont certaines ont la forme des proverbes traditionnels (chengyu成语) et qui se sont propagées jusqu'en Occident, aujourd'hui, il ne reste presque rien, sinon des expressions mémorables : "l'impérialisme est un tigre en papier" (sans doute, aujourd'hui, est-ce un tigre numérique), "sans enquête pas de droit à la parole" (maxime qui aurait dû faire fortune dans le journalisme et les sciences sociales), "sans armée populaire, le peuple n'aurait rien" (qu'est-ce qu'une démocratie sans service militaire ?), "la révolution n'est pas un dîner de gala"...

L'ouvrage collectif, coordonné par Alexander C. Cook qui enseigne l'histoire chinoise à l'Université de Berkeley, a pour objectif une étude globale du Livre des citations. Pour une approche mondiale, Alexander C. Cook a rassemblé 15 contributions universitaires couvrant la diffusion du livre en Chine mais également hors de Chine : Tanzanie, Inde, Pérou, Union soviétique, Albanie, Italie, Yougoslavie, Allemagne, France... L'ouvrage traite d'abord de la philosophie politique et militaire de Mao et des modalités de réalisation et de dissémination de l'ouvrage en Chine. Ensuite, viennent les parties consacrées à la carrière du maoïsme et du livre à l'étranger.
Le Livre des citations a connu une carrière musicale inattendue, les citations étant mises en musique, chantées et dansées (cf. Andrew F. Jones, "Quotation songs: portable media and the Maoist pop song") ; l'auteur évoque à cette occasion le développement de la radio (transistors) et des hauts-parleurs dans les villages chinois.
Hors de Chine, le livre a connoté la provocation, la jeunesse, la modernité, la révolte... En Europe, récupéré par la mode, l'édition, la presse, le cinéma, la décoration, le maoïsme a contribué à une esthétique exotique. Le plus emblématique de cette célébrité paradoxale restera le film de Jean-Luc Godard, "La Chinoise" (1967), avec sa chanson tissée de citations du "petit livre rouge". Cf. le film sur Jean -Luc Godard en 1968, "Le Redoutable" (2017).

Dans le chapitre sur l'internationalisation et la traduction, Lanjun Xu expose l'organisation de la traduction des œuvres choisies, organisation reprise pour la traduction du Livre des citations en petits groupes : 20 traducteurs par langue, soumettant les difficultés rencontrées à des experts politiques (inquiry group).
Citée par Julian Bourg dans sa contribution sur le maoïsme en France, la brève étude de science politique publiée par François Marmor chez Hatier en 1977 (Paris, 78 p., Bibliogr., Index) situe le Livre des citations parmi les outils d'éducation politique et de propagande, tout en le replaçant dans l'histoire de la Révolution chinoise.
Signalons aussi la réédition bilingue (chinois / français) des Citations par la Librairie You Feng (Paris, 1998, 437 p., 12 €).
Au cours de ses cinq années d'existence politique, le Livre des citations a illustré le pouvoir, alors incontesté, massif, des livres de papier, des anthologies. Les usages politiques du Livre des citations ne sont pas imaginables en version numérique : on ne brandira sans doute plus jamais de livres dans la rue.
Cela dit, on ne saurait manquer de signaler la publication d'une compilation de discours et interviews du Président de la République chinoise, Xi Jinping, The Governance of China en octobre 2014 (Beijing, Foreign Language Press). C'est un gros livre de 515 p. pesant 1,2 kg. Il s'accompagne désormais d'une application "学习中国" disponible dans l'App Store.

L'ouvrage des discours de Xi Jinping dans une vitrine de Londres.
Le livre est proposé par Marc Zuckerberg à ses collaborateurs de Facebook

dimanche 12 octobre 2014

Crowdsourcing, pour une théorie pratique des ensembles sociaux ?


Daren C. Brabham, Crowdsourcing, 2013, Cambridge, MIT Press, 238 p., Bibliogr, Index.

Le crowdsourcing est une des manifestations fondatrices du paradigme numérique dans le domaine de la publicité et des médias. Pourtant, cette notion apparue au début des années 2000, avec l'essor du Web, demeure floue, confuse : un mot passe-partout, à la mode (buzzword), mobilisé pour évoquer des pratiques en apparence hétérogènes. Incommode à traduire donc...
L'ouvrage commence par une tentative de définition ; l'exercice est formel et arbitraire, peu convaincant. Puis, l'auteur, qui enseigne dans une école de journalisme, poursuit par la relation de diverses tentatives typologiques ; enfin, il aborde l'analyse des problèmes actuels (juridiques, éthiques notamment) et effleure l'avenir possible du crowdsourcing.

Le crowdsourcing, c'est extraire (voler ? faire faire par les autres ?) des idées au sein d'importants ensembles sociaux non structurés et anonymes : "crowd", nom (verbe aussi) traduit en français par "foule", "multitude" (avec des connotations spinozistes rarement comprises), voire "masse". D'où le mot valise "crowdsourcing", comme "outsourcing". Retenons surtout l'idée de puiser dans une large population, de faire appel à des "communautés" en ligne. Du nombre, source multiple et dispersée, le crowdsourcing fait "surgir" des idées neuves (cf. l'étymologie de "source", le verbe latin surgere = surgir) ; selon quelle dynamique de groupes, quel processus mystérieux, quelle alchimie sociale s'effectue ce jaillissement ? Une approche plus technique, mathématique l'aurait peut-etre éclairé.

Le voisinage notionnel de crowdsourcing est multiple et riche mais, dans tous les cas, on peut le réduire à une structure de place de marché où se rencontrent offres et demandes. Internet et son organisation technique en réseau facilitent cette rencontre et permettent de mobiliser rapidement des ensembles très larges de demandes et d'offres.
Source : xkcd
On peut rapprocher le crowdsourcing de la notion d'amateurs professionnels (pro-ams), de celle de "distributed problem-solving" (coopération en ligne : traduction, création publicitaire, algorithme, etc.) ; pour d'autres, cette notion évoquera la ligne de masse théorisée par la pratique politique "révolutionnaire"(cf. Mao Zedong, "À propos des méthodes de direction", 1er juin 1943). Toujours est supposée, tacitement ou non, la "sagesse des foules", la transcendance du peuple, du nombre, de la diversité aussi : d'où le rôle confié à l'enquête pour conquérir et vérifier le savoir disséminé (sous forme de data, d'"intelligence collective"). Ce que proclame le titre emblématique de l'ouvrage du journaliste James Surowiecki, "The Wisdom of Crowds: Why the Many Are Smarter Than the Few" (2004).

A titre d'exemples, l'auteur évoque InnoCentive, place de marché de problèmes et de solutions ("Want to mobilize a world of on-demand talent?"), Mechanical Turk (Amazon), place de marché pour des travaux de toutes sortes ("Marketplace for work"), microtasking, comme Gigwalk pour le marketing.
On peut aussi évoquer des entreprises commeWattpad (storytelling), le crowdsourcing du marketing littéraire avec Write On ou kindlescout qui, avec Amazon, soumettent les livres à la critique pour les rendre vendables ("stories need you", "reader-powered publishing"). Crowdsourcing pour un journalisme citoyen, pour la résistance politique et l'assistance aux victimes (Ushahidi, du mot swahili pour témoin), crowdsourcing pour le suivi des tremblements de terre ("Did you feel it"), de la circulation urbaine (Waze), pour le design (Wilogo), pour le marché de l'emploi (Witmart / Zhubazie / 猪八戒), la cartographie (Apple Maps Connect) ou la création de T-shirts (Threadless)... mais surtout les entreprises comme Patients Like Me ou CrowdMed sur la santé et la maladie.
Le crowdfunding, sorte de "financement participatif", relève d'une logique semblable (IndigogoKickstarter, SeedInvest) : en appeler au nombre pour financer des innovations (exemple : la montre Pebble). Cette pratique constitue une innovation dans l'économie de l'innovation (sur ce point, voir "Handbook for a new era of crowdfunding").

La proximité du crowdsourcing avec la data et ses outils d'exploitation est peu abordée dans l'ouvrage. C'est dommage d'autant que le crowdsourcing ne semble guère séparable du mécanisme des enchères et du temps réel, donc des fondements de l'économie numérique.
Les exemples évoqués semblent trop peu nombreux pour donner une idée claire de la diversité des situations et de l'évolution des modèles. Enfin, on attendrait plus sur la place des réseaux sociaux et du community management. Bibliographie efficace. Le livre répond assurément à des attentes techniques et théoriques mais il reste encore du travail...

vendredi 26 juillet 2013

Drôles d'histoires, médias à la surface du monde

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Jean-Jacques Schul, Télex n°1, Paris, Gallimard, 1976, republié à l'identique en 2013, 175 p.

"Tout ce qui suit doit se lire sur le fond d'un film qui se déroule : disons qu'au lieu que ce soit la nuit ou un mur ou le ciel, c'est un film" (p. 17). Le lecteur visite les chambres d'un hôtel. Dans chaque chambre se trouvent des personnages sortis d'un film, d'un magazine, de l'actualité d'une époque ; ils sont affublés de photos, de messages publicitaires, et surtout sont accompagnés d'accessoires, de bouts d'histoire, de visions du monde par les médias. Montage, juxtapoition de messages disparates, produisant du sens, des fragments d'une narration sans histoire.

Drôle de livre qui fait voir les médias de notre quotidien, dans un autre quotidien : personnage collectif fait de bouts de décors, d'objets, d'images d'un célèbre coureur cycliste, d'une actrice des années 1920 (Louise Brooks) et de Twiggy (actrice des années 1960), de Lénine, du pape... Les décors et les objets se mêlent, des unes de journaux, Elle, France-Soir, Vogue, des vêtements (Shiaparelli), des dépêches d'agence, des maquillages, des musiques, Rita Hayworth, Rudolf Valentino, Isabel Peron. Tout cela forme un mélange étrange, tissu de marques, de références, de cours de bourse, de gestes people : plans de cinéma, bouts de bande-son radio, citations ("Tout son corps est une citation. Mais de quoi ?" p. 72), des mots de la révolution culturelle maoïste, des mots de romans, de films, de Mozart, de Proust." Affleurement d'un langage sourdant de tout cela (p. 59)".
"Seule me plaît mainenant une écriture  anonyme, fragmentée et fragile : une affiche murale commencée par l'un, continuée par un autre, indéfiniment et que le vent ou la pluie peut effacer... voici venu le temps des discours sans auteur, des mouvements de masses, des gestes ébauchés et que le temps emporte, des mots parasités par les mots des autres... (p. 104). Voilà le livre.
Actions, gestes, phrases sur "fonds d'images" imaginées, rêvées, revues... ce livre ne se résume pas, ne se raconte pas, il faut y circuler et s'y perdre, errer comme dans une ville, une nuit, des décors. Et s'y perdre encore. Les médias sont au coeur du livre qui dit les médias, des restes des médias... et cite Lénine, comme une clé possible : "Lorsque le cadavre de l'ancienne société meurt, on ne cloue pas les neuf vis de son tombeau, mais il continue à se décomposer parmi nous" (p. 133).
Très intéressant. A lire, en lâchant prise...

samedi 25 août 2012

La Chine au téléphone portable

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Liu Zhenyun, Cell Phone, A Novel, Portland, Merwin Asia, 2011, 249 p. (première édition en chinois, 2003)

Ce roman chinois contemporain s'intitule 手机 (téléphone portable). Il articule, par delà des intrigues amoureuses et professionnelles (télévision, édition), trois idées principales.
  • Le téléphone portable est un miroir grossissant des changements sociaux intervenant en Chine dans les années 2000.
  • Le téléphone portable joue un rôle démoniaque jusque dans les relations interpersonnelles les plus intimes.
  • Les gens parlent trop, tout le temps, sans réfléchir. 
La vie en Chine est racontée, à travers les péripéties téléphoniques de quelques personnages, épouses, maris, amantes, amis... Description de l'usage invasif du portable, dans les cours, les réunions, dans les relations intimes (sextext, etc.), familiales.
En quelques années, le téléphone portable s'est emparé de la Chine ; ce roman s'inspire du changement social que l'appareil a engagé ou, plutôt, qu'il a précipité et dont il illustre et surdétermine les caractéristiques (individualisme, immédiateté, atomisation). Dans le roman se laisse esquisser l'évolution moderne de la Chine, celle des campagnes et des villes, fameuse "contradiction principale", chère à la Révolution culturelle.

Le héro du roman est issu de la campagne (province du Shanxi) ; il est devenu, à la ville, Beijing le présentateur d'un talk show télévisé dont tout le monde parle, "Straight talk". Est-il genre culturel plus exemplaire de l'hégémonie culturelle du bavardage ? Sans illusion, malgré sa visibilité, malgré les fans, notre présentateur sait qu'il n'est qu'un "acteur" exprimant ce qu'un autre a pensé, écrit : "Tu es Confucius, moi, je suis un acteur" confie-t-il à son collaborateur. Lucidité qu'ont peu de présentateurs !
L'auteur évoque la dimension sociale des émissions populaires, touchant le très grand public, les masses : "Votre bouche n'est pas seulement à vous, elle appartient à tous les Chinois", dit-on au présentateur : définition du porte-parole, allusion aussi, sans doute, quelque peu biaisée et ironique, à ce qui fut la "ligne de masse" dans la politique maoiste...
Liu Zhenyun (刘震云) stigmatise l'étrange et irrépressible besoin des habitants de la société chinoise moderne de "parler pour ne rien dire". Belle expression, à prendre littéralement : vies encombrées de ce que l'on ne cesse de taire (tacitus), que l'on retient, refoule. Hypocrisie sociale et politique, censure implacable et explosive du socialement correct. Vies muettes à propos de l'essentiel, bavardes quant au secondaire : la téléphonie portable bouscule et change tout, car, avec elle, si les paroles volent, elles ne s'envolent plus et restent comme des écrits : répondeurs, textes, photos, traces qui menacent et trahissent les "misérables petits tas de secrets" de vies autrefois privées.

Cette irruption de la téléphonie, perçue comme sale, diabolique, dans la vie de générations qui n'y sont pas entraînées, est sans doute vécue différemment par les générations nées récemment (qualifiées un peu vites de "digital natives"), générations pour lesquelles le téléphone portable est un élément courant, banalisé de la vie quotidienne.
"Pourquoi nos vies sont-elles de plus en plus compliquées ? Parce que nous sommes de plus en plus habiles avec les mots". Habileté, légéreté à laquelle le téléphone contribue en sautant par dessus rituels et mises à distance qui encadraient la communication dans la Chine traditionnelle. Il y a du Confucius ("J'aimerais mieux ne pas avoir à parler (...) Est-ce que le ciel parle ?") et du ZhuangZi (Tchouang Tseu, 住子) dans cette philosophie.

Difficile pour le lecteur d'une traduction de juger de la subtilité du style, des allusions, difficile pour un lecteur occidental d'imaginer tout ce que des Chinois perçoivent, comprennent, ressentent en lisant ce roman qui a connu un grand succès en Chine. Des annotations pointant des allusions, des références historiques ou politiques seraient utiles aux lecteurs occidentaux. Mais, au-delà des exotismes quotidiens, on comprend vite que ce roman s'applique aux sociétés occidentales, européennes notamment. En fait, c'est l'ethnologie d'un appareil qu'il esquisse et, peut-être, celle de la mondialisation.
Adapté avec succès au cinéma par Feng Xiaogang fin 2003, puis au théâtre.


N.B. Liu Zhenyun a publié en 1991 deux nouvelles rassemblées en français sous le titre de Peaux d'ail et plumes de poulet (2006, éditions Bleu de Chine), moins littéralement traduite par Tracas à perte de vue. L'ouvrage évoque la vie dans la Chine post-maoïste, après 1989, avec des personnages coincés entre la bureaucratie et de modestes ambitions de mobilité sociale. L'auteur montre la politisation de la langue recourant à des notions maoïstes inefficaces pour penser et conduire la vie quotidienne dans une Chine qui se modernise. Voir aussi du même auteur, chez le même éditeur, Les mandarins (2004) qui explore des thèmes voisins.
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vendredi 5 août 2011

Brecht et Weigel à la maison

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Chausseestrasse 125. Die Wohnunngen on Bertolt Brecht und Helene Weigel in Berlin-Mitte, fotografiert von Sibylle Bergemann, Akademie der Künste-Archiv, 96 p.

Visiter la maison d'un écrivain pour mieux comprendre le mode de production de ses textes ? Pourquoi pas. La dernière habitation de Brecht peut être visitée à Berlin, Chausseestrasse 125. La visite, guidée, est brève, claire. Le document qui l'accompagne également.

Cette maison est aussi et, peut-être, d'abord, un atelier où se fabriquent les pièces de théâtre ("Produktionstätte"), où se réunissent les acteurs, costumiers, décorateurs des pièces jouées par le Berliner Ensemble, théâtre que dirige Helene Weigel : des bureaux et tables pour écrire, ciseaux et colle, pinceaux, schémas de mises en scène, documents (photos, journaux, anglais et américains notamment)... Une radio, une machine à écrire (portable), des téléphones fixes et même un téléviseur dans la chambre d'Helene Weigel. Des livres.

Le document du musée rapporte des réflexions sur les effets de l'habitation (l'habiter), sur le rôle et l'ampleur des habitudes ("die Diätetik der kurzen Gewohneiten") prises dans une habitation, réflexions stimulées par une discussion avec Walter Benjamin. En allemand comme en français, les notions d'habitude (Gewohnheit) et d'habiter (wohnen) sont parentes et renvoient, pour le français, au verbe latin avoir (habere). Dommage que le mot "habitant" l'ait emporté sur l'ancien français "habiteur" : de la maison et de celui qui y demeure, quel est l'habiteur ?

Au mur, sur des étagères, des signes des engagements de Brecht : un poème de Mao, une image et un texte de Confucius ("Der Zweifler", celui qui doute, titre d'un poème de Brecht, repris dans le livre, p. 50), des masques de théâtre japonais Nô : la ligne asiatique ("die asiatische Linie") qui court dans l'oeuvre de Brecht est manifeste, tout comme la ligne marxiste, non stalinienne (portraits de Lénine, Marx, Engels). Et encore des livres, de toutes sortes : des policiers (Krimi), des livres de cuisine et les classiques (Schiller, Goethe, Shakespeare, Cervantes, etc.)...

Trop peu d'attention est accordée par les sciences des médias et des cultures au mode de production des oeuvres, des médias (épistémologie). Les modes de production, littéraires ou cinématographiques, restent dissimulés dans la notion fumeuse d'auteur. D'après cette habitation, qu'est-ce qui a changé dans les technologies de création littéraire ? L'ordinateur et le Web. Si peu, et tellement.
Cette habitation énonce un mode de vie indissociable d'un mode de production et d'un rapport au monde : l'habitation ne doit pas manifester, provoquer d'attachements. Elle reste un lieu provisoire, pas d'enracinement. Dernière habitation de passage pour ces deux qui furent des émigrés perpétuels, condamnés par le nazisme dès 1933, mais revenant à la langue allemande et à Berlin, un moment usurpés (cf. le texte de Anna Seghers sur la langue parlée, prononcée par Helene Weigel, pp. 66-68). Brecht et Weigel sont enterrés ensemble, selon leurs voeux, dans le cimetière voisin, à quelques pas des tombes de Fichte et de Hegel...
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dimanche 13 février 2011

Sur la couverture arrogante d'un livre sur la Chine

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Erik Izraelewicz, L'arrogance chinoise, 256 p. Paris, 2011, Grasset

Dans les librairies, on a pu voir ces jours-ci, sur les tables et en vitrine, un essai récent intitulé L'arrogance chinoise". Beau titre, belle couverture qui interpelle le chaland. La couverture d'un livre est acte de marketing et de communication, elle relève du packaging, et c'est de cela seulement dont il est question ici, pas du contenu de l'ouvrage.
  • Un titre s'adresse au public, destinataire qui, comme le note Gérard Genette ("Seuils", 1987), déborde largement le lectorat du livre. Genette retrouvait, pour qualifier le rôle du titre, la notion de circulation, bien connue des études d'audience presse, et celle, mise en avant par les réseaux sociaux, "d'objet de conversation" (notoriété). Un titre est exagération vendeuse, génératrice de notoriété ; Furetière, déjà (1666), disait qu'un "beau titre est le vrai proxénète d'un livre". Aussi, dans la plupart des cas, un auteur ne choisit ni la couverture ni le titre de son livre, décision sérieuse dont le soin revient au service marketing de l'éditeur.
  • Le nom de l'auteur, mentionné en couverture (cela n'a pas toujours été le cas), sauf exceptionnelle notoriété auprès d'un segment ciblable de public, ne joue qu'un rôle moindre dans les ventes, et l'éditeur encore moins. L'éditeur n'est qu'une marque B2B, l'auteur aussi parfois, pour les spécialistes.
  • Reste l'illustration. Que signifie le tigre en couverture ? Est-il chargé de connoter une Chine menaçante, un "péril jaune" ? Ou de rappeler ironiquement l'expression de Mao Zedong, souvent citée et imprudemment moquée, qualifiant les pays occidentaux de "tigre en papier" (紙老虎), la première fois en 1946 ?
Finalement, "Arrogance chinoise", étiquette jaune sur fond noir, sonne comme un slogan, une exhortation hostile. Arrogance, quelle arrogance ?
Un peu d'histoire, pourtant...

XIXème siècle.
La Chine colonisée à laquelle les occidentaux imposent l'opium (guerres de l'Opium), la Chine rançonnée, la Chine pilliée (sac du Palais d'été, 1860), la Chine traitée à la canonnière par l'armée de la République française, la Chine dépecée par les nations européennes (anglaise, allemande, française, italienne, autrichienne, belge, russe) et japonaise, chacune s'attribuant l'exploitation d'un morceau de Chine ("concessions") ou une région frontalière (Russie).

XXème siècle.
La Chine ruinée, occupée, mise à sac, où l'on peut afficher à l'entrée d'un jardin (Huang Pu) "interdit aux Chinois et aux chiens", Chine martyrisée par les troupes des envahisseurs japonais (les massacres de Nanjing). Chine humiliée : il faut attendre 1964 pour que la France du Général De Gaulle reconnaisse "la Chine de toujours", 1979 pour que les Etats-Unis fassent de même, 1997 pour que la Chine regagne sa souveraineté sur Hong Kong, annexé par la Grande-Bretagne en 1842, 1999 sur Macao colonisé par le Portugal... et un jour, sûrement, sur l'île de Taïwan qui fut colonie japonaise (1895-1945) avant d'être soumise à une dictature soutenue par les Etats-Unis.

Cessons l'énumération, on la trouvera plus complète dans les manuels des classes terminales.
Cette Chine libérée est redevenue un pays puissant, on dit qu'elle est "l'usine du monde", qu'elle travaille dur, à l'école comme à l'usine, et s'enrichit... Modèle connu ! Plutôt que d'arrogance, parlons de patience.

N.B. En contre-point de ce titre malheureux, qui sans doute trahit les intentions de l'auteur et le contenu du livre, mentionnons un ouvrage paru discrètement en 2003 aux éditions You Feng / Les Indes Savantes, intitulé "Victor Hugo et le sac du Palais d'été" par Nora Wang, Ye Xin et Wang Lou. Cet ouvrage, partiellement bilingue, français - chinois, prend prétexte d'une lettre du 25 novembre 1861 publiée dans la presse, où l'écrivain en exil, dénonçant le pillage du Palais d'Eté et l'arrogance des Européens, conclut : " J'espère qu'un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée". Un beau livre bien illustré qui donne à revisiter notre histoire coloniale, à lire Victor Hugo, et à penser la question de la restitution des oeuvres volées lors des guerres et qui peuplent nos musées...

dimanche 2 janvier 2011

L'histoire, le tabac et la loi

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André Malraux fumait des cigarettes, Coco Chanel, Gainsbar aussi. Lui, qui n'était que fumeur de Gitanes, allait jusqu'à prétendre que "Dieu est un fumeur de Havanes", Jean-Paul Sartre fumait des Boyards papier maïs, Jacques Tati fumait la pipe, Freud des cigares, Thomas Mann, Lacan aussi, certains de forme bizarre d'ailleurs.... En vertu de la loi Evin qui protège la population des méfaits du tabac, des images "historiques" de ces personnages ont été modifiées pour en faire disparaître toute trace de tabac ! On a retiré sur un timbre poste la cigarette de Malraux, celle de Sartre sur une photo... L'ARPP a pris des dispositions de bon sens sur cette question (mai 2009).
Des parlementaires viennent de déposer une proposition de loi allant dans le même sens : "concilier la préservation des oeuvres culturelles et artistiques avec les objectifs de la lutte contre le tabagisme" dont l'article unique serait le suivant : "Les falsifications de l’histoire, la censure des oeuvres de l’esprit, la dénégation du réel avec en particulier la retouche photographique, doivent rester la marque infamante des régimes totalitaires. Aucune cause ne peut justifier que les démocraties empruntent le même chemin. Le goût prononcé des sociétés occidentales pour un hygiénisme normatif de plus en plus coercitif ne doit pas servir de caution à de telles dérives".

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dimanche 26 septembre 2010

La Chine mot à mot

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"La Chine en dix mots" (Actes Sud, 332 pages), ouvrage traduit du chinois (et non de l'anglais, comme il arrive souvent !) par Angel Pino et Isabelle Rabut. Les traducteurs ont ajouté 21 pages de notes que l'on souhaiterait souvent encore plus développées tellement rien ne va sans dire pour un lecteur occidental.

C'est un essai de Yu Hua (余华), romancier chinois né au début de la Révolution culturelle et devenu célèbre dans la Chine du capitalisme libéral. Yu Hua est connu comme l'auteur de "Brothers"(兄弟, 2008) et de "Vivre" ((活着, 1994, cf. le film de Zhang Yi-Mou). L'ouvrage suit l'histoire de dix mots clés au cours des quarante années passées, d'une Chine qui voulut tout révolutionner - jusqu'à la vie quotidienne - à celle de l'argent roi : "de la passion politique à la passion du gain". Ces mots sont expliqués, contés de manière auto-biographique, à travers les souvenirs d'enfance et d'adolescence de l'auteur : en quelques années, les mots changent de connotations, de fréquence d'utilisation, se démodent...

Par exemple, le mot "peuple" (人民) ; omniprésent dans les discours ("servir le peuple", etc.) de la Révolution, il a presque disparu aujourd'hui, émietté en mots nouveaux : "internautes, boursicoteurs, acheteurs de fonds, fans d'idoles, ouvriers au chômage, paysans migrants". Le mot "leader" (领袖), qui désignait Mao Zedong, s'est lui aussi délité en innombrables acceptions : leaders de la mode, de l'élégance, de la beauté puis de l'innovation, des médias, des ascenseurs... "Aujourd'hui, il y a tellement de leaders en Chine que la tête vous en tourne".

Le mot lecture (阅读) conduit le romancier à raconter son enfance sans livres, hormis les Oeuvres choisies (dont l'omniprésent petit livre des Citations de Mao) et les livres de médecine de ses parents. Des "oeuvres choises", le jeune Yin Hua ne lit que les notes de bas de page, riches en personnages et événements ; quant aux livres de médecine, il en parcourt avec ses copains les planches anatomiques. Le premier roman étranger qu'il peut lire est La Dame aux camélias, recopié pieusement, lu avidement. Pour la lecture publique, il y a les dazibaos, journaux écrits en grands caractères (大字报), épigraphie moderne (dont le droit sera inscrit dans la Constitution) qui à l'origine s'apparentait au crowd sourcing. Le gamin les scrute pour y trouver des allusions sexuelles. Un jour, enfin, les livres neufs arrivent, encore rares, à la bibliothèque et c'est la bataille pour Anna Karénine ou Le Père Goriot... "De la pénurie absolue à la surabondance" : où se bat-on aujourd'hui pour lire Le Père Goriot ?


Après un chapitre sur l'écriture, vient un chapitre sur Lu Xun (鲁 迅), célèbre écrivain contestataire (1881-1936) dont le nom rabâché pendant la Révolution culturelle, alors qu'il n'était guère lu, finit par connoter le conformsime ; il ne retrouvera sa fraîcheur iconoclaste que plus tard, lorque notre romancier le lira sans préjugé : "Lu Xun avait enfin cessé d'être un mot pour redevenir un écrivain".

Et Yu Hua enchaîne avec d'autres mots clés de la Révolution culturelle, usés par le discours politique tels "disparités", "révolution", "gens de peu". Le chapitre sur l'évolution sémantique du mot "copie / faux" ("shanzhai", 山寨) est étonnant : connotatant d'abord le hors-la-loi, il désigne désormais "la contrefaçon, le bidouillage et le canular", caractérisant des comportements touchant à toutes sortes d'aspects de la vie sociale. Le mot "embrouille " (huyou 忽悠) a connu lui aussi une étrange évolution, signifiant d'abord "se balancer", il en est venu à désigner des comportements trompeurs : embobiner, bluffer, entourlouper, pièger, rouler, feinter, etc. Du grain à moudre pour les travaux linguistiques et lexicologiques.

Ce livre permet de découvrir une histoire vécue de la Révolution culturelle chinoise souvent mal saisie par les historiens, histoire écrite à la première personne, sans manichéisme aucun. Surtout, il s'agit d'une histoire socio-linguistique : celle de l'empire des mots au travers desquels cette histoire a été perçue, comprise, incomprise aussi. La théorie n'est jamais loin derrière l'anecdote, l'analyse politique naïve et parfois tendre est souvent profonde, subtile. Ce que ne dit pas Yu Hua c'est comment les mots éteints par la politique peuvent se rallumer, retrouver un sens tout neuf.
Toute histoire est ausi histoire de mots. Les euphémisations des sociétés occidentales mériteraient un même travail socio-linguistique ou littéraire : débusquer systématiquement la langue de bois, le "langage totalitaire" qui interdit aux dominés jusqu'au dire de leur domination, de leur souffrance. Le rôle des médias dans cet écrasement est évidemment tu et dissimulé par les médias dont le rôle majeur de porte-parole est de "prendre" la parole pour empêcher de dire. Parler sans cesse pour que rien ne soit dit...
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dimanche 13 juin 2010

La Chine des enfants uniques

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Gladys Chicharro, Le fardeau des petits empereurs. Une génération d'enfants uniques en Chine, 317 p., publié par la  Société d'ethnologie (Nanterre, 2010).

Les ouvrages sur la Chine actuelle sont rarement basés sur des travaux d'enquête. Ceux qui existent sont noyés dans le tohu-bohu des essais de "spécialistes en généralités", journalistes de passages, touristes présomptueux, voyageurs omniscients... Rompant avec tout cela, cet ouvrage expose le travail d'une ethnologue qui s'est installée pour des mois dans la vie quotidienne de l'éducation chinoise, au milieu des parents, des enseignants, de l'administration scolaire, des élèves. Ethnologue sinisante, bien sûr : insistons car cela ne va pas de soi !
Le coeur du livre est l'éducation chinoise qui, dans son évolution récente, mêle, à doses variables, des principes issus du confucianisme, du maoïsme et du libéralisme capitaliste. A les observer, et surtout les vivre, ces catégories de la "pensée chinoise" apparaissent moins étanches, moins simplement contradictoires que ne l'énoncent les slogans passés. L'auteur se livre à une analyse fine de leur entre-choc et révèle leur suprenante compatibilité : c'est le premier bénéfice du travail quotidien sur le "terrain" que de dialectiser les grandes affirmations théoriques. L'ethnologie dé-simplifie, dé-prophétise. 

Gladys Chicharro démonte et expose minutieusement le fonctionnement de l'éducation scolaire et parentale chinoise actuelle. Son point de vue, son angle d'observation, revendiqué, maîtrisé, ce sont les effets de la politique démographique de l'enfant unique, lancée en 1979 par le gouvernement de Deng Xiaoping. L'enfant unique est devenu le "petit empereur" (小皇帝) de sa famille, dont il altère valeurs et rôles traditionnels, aussi bien ceux issus de la Révolution communiste que ceux hérités de plusieurs siècles de confucianisme. Les capacités de socialisation des enfants sont également affectées, de même que la place et la personnalité des filles (uniques) : le livre fourmille d'analyses concrètes des systèmes relationnels (jeux, rencontres, dons, etc.).

L'approche de la didactique scolaire de la langue chinoise est féconde et suggestive. L'auteur analyse les effets de la culture numérique des nouvelles générations sur la langue et les pratiques traditionnelles d'écriture : effets de la généralisation du clavier, effets de la messagerie instantanée (QQ principalement). Et l'on voit la culture numérique coexister avec la culture calligraphique traditionnelle : pour quelle synthèse nouvelle ? Cette partie consacrée aux aspects cruciaux de la numérisation des cultures est trop brève. De même que manquent, de notre point de vue, des analyses homologues sur la place de la télévision, les usages de la téléphonie et de la presse dans la vie de ces enfants et adolescents.
La relation entre l'éducation élémentaire et la compétence langagière indispensable à la compréhension des médias est abordée : 2 500 caractères sont consiérés comme nécessaires pour accéder à la lecture de 98% de la presse chinoise. Que sait-on, en France ou aux Etats-Unis, de la relation entre compétence langagière et consommation de médias ? On "oublie" volontiers la part de la variable scolaire (capital linguistique, culture générale) dans l'explication du déclin de la presse. D'un déficit langagier, on ne se débarasse pas d'une subvention, et encore moins au moyen d'opérations de type "presse à l'école". Les effets n'ont pas fini de s'en faire sentir.

Ce travail de recherche est exposé clairement. L'auteur n'hésite pas à expliquer les expressions chinoises (en caractères chinois et en pinyin) quand cela est indispensable à la compréhension. Les principales citations et les verbatims d'illustration sont donnés dans les deux langues. La documentation pointilleuse des affirmations n'altère pas le plaisir de lire, au contraire.

Au terme de la lecture, on ne peut manquer de comparer l'éducation élémentaire en Chine, aux Etats-Unis et en France. Le travail scolaire paraît plus rigoureux en Chine, plus volontaire, plus exigeant alors qu'en France comme aux Etats-Unis, il semble que l'on ait baissé les bras, laissant tanguer l'école "du peuple" au gré des pressions familiales, des modes commerciales, des démagogies électorales du moment. Le statut des enseignants chinois ("maîtres à vie / pour la vie", 做一辈子的老师) semble plus élevé en Chine, fort de plus de respect et de plus de proximité aussi. On pense à Camus et à l'hommage qu'il rendit à son instituteur à l'occasion de son prix Nobel.
Ce comparatisme spontané est sûrement mal instruit, mais il est inévitable. Alors, autant le baliser, l'anticiper : cela manque aussi. Ce sont les contreparties d'un ouvrage de qualité que de provoquer des frustrations ! Si l'on doit lire un livre sur la Chine contemporaine, c'est celui-ci. Car, en plus d'une ouverture sans préjugé sur la Chine, il invite à réfléchir aux méthodologies "quali" nécessaires pour approcher toute culture quotidienne, familiale : réflexion épistémologique que l'on conduit rarement à son terme à propos de la connaissance de l'usage quotidien des médias.
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samedi 26 décembre 2009

Marketing politique tous-azimuts : Mao dans la révolution culturelle


Guy Gallice, Claude Hudelot, avec Angel Pino et Isabelle Rabut pour les légendes, Le Mao, Editions du Rouergue, Rodez, 472 p. Index, 19 €

Cet ouvrage est consacré au marketing des idées et du personnage politique de Mao Zedong. Les deux auteurs ont rassemblé et commenté une étonnante collection de documents et d'objets consacrés à la célébration du Président Mao. Très beau livre, belle réalisation matérielle (encore que la position des légendes - précises et efficaces - en rende incommode la lecture). 472 pages, toutes d'illustrations, entrecoupées de quelques textes et commentaires.


Des photos, des statuettes, des bustes, des tableaux, des affiches, des médaillons, des opéras, des disques, le livre des Citations du Président Mao (dit, en France, Petit livre rouge), des gravures, des timbres, des vignettes, des postes de radio, des réveils, des horloges, des boîtes, des miroirs, des livres, des coffres, des coiffeuses, des cahiers d'écoliers, des éventails, des albums de photos, des bas-reliefs, des badges, des thermos, des assiettes, des gobelets, des flacons, des vases, des tasses, des théières, des bols, des étoffes, des tapis, des bannières, des drapeaux, des tapisseries, des sacs à bonbons, des mouchoirs, des taies d'oreillers, des bâtons à encre, des tampons, des sceaux, des billets de monnaie, des papiers découpés... et j'en passe. Cf. Ci-contre : pochette d'un disque de chants de la Révolution culturelle (années 1960).

Tous les supports possibles ont été mobilisés pour célébrer le premier Président de la nouvelle République chinoise, celui qui a mené le combat contre l'occupation japonaise, guidé la Longue Marche. Sur ces événements, une légende s'est construite, que la critique historique finira par préciser. Parler de "culte de la personnalité" n'aide pas à comprendre, au contraire. Mieux vaudrait rapprocher de ce catalogue total d'objets des diverses situations de marketing intensif, multi-canal : situations religieuses, situations commerciales... La prise de pouvoir sur les objets de la vie quotidienne est une tentation constante de la publicité et de certaines cultures religieuses (cf. les "objets publicitaires à collectionner"). Il nous manque de voir notre société de marketing intensif avec le "regard éloigné" d'ethnologues chinois.

Par son effet d'accumulation, ce livre constitue une contribution indéniable à la mesure du travail de célébration. Un tel inventaire, objectif et exhaustif, risque pourtant de laisser croire que l'efficacité de ce mass-marketing fut totale. La prise en compte de la réception, nécessairement subjective, est moins commode, aussi est-elle absente de la plupart des travaux sur les mass-médias. Une telle prise en compte relativiserait sans doute l'efficacité de l'inculcation politique. La mass-médiologie spontanée, condescendante, veut des médias tout puissants et une réception par les masses sans défaut, infaillible, passive, uniforme. Il est de l'intérêt des mass-médiologues  pour forcer leur thèse de ne pas voir, et de ne pas faire voir, les ruses multiples de l'intelligence à l'œuvre dans la réception (Métis, Μῆτις). Cette asymétrie est au principe de la plupart des discours sur les médias ; elle en dissimule le mode de fonctionnement et leurs conditions sociales et matérielles d'efficacité. Il faut bien voir combien l'étude de la réception est difficile tandis que l'analyse des contenus des messages du marketing est commode.

La fiction parvient parfois à évoquer les résistances rusées, subtiles, à l'inculcation. C'est, par exemple, ce que réussit le romancier de Yan Lianke (阎连科) dont le titre, Servir le peuple (Editions Philippe Piquier, Arles, 15 €), reprend ironiquement un slogan fameux de la Révolution culturelle (inspiré d'un discours de Mao Zedong du 8 septembre 1944). Les surréalistes avaient revendiqué l'amour et l'érotisme comme lieux de la révolution privée et de la résistance à bien des oppressions et tentations totalitaires : révolutions dans la révolution, qui échappent aux sciences sociales.