jeudi 17 septembre 2020

Apprendre quelques hiéroglyphes pour l'hiver ?

Renaud de Spens, Leçons pour apprendre les hiéroglyphes égyptiens, Paris, Les Belles Lettres, 2020, Index des codes, Index des signes, Index thématique, Paris, 246 p.

Difficile d'apprendre les hiéroglyphes ? Oui ! Ce livre, toutefois, peut nous apprendre à les apprendre. Telle est son ambition. En effet, l'auteur propose la mise en place d'"une pédagogie plus naturelle, inspirée de celles des langues vivantes". L'apprenant doit comprendre les contextes, et répéter, répéter pour assimiler. Pour être plus réaliste, il lui faut apprendre à lire sur les monuments eux-mêmes, présentés dans ce manuel au moyen de photographies (le livre compte plus de 700 fac-similés). L'écriture est polychrome (six couleurs de base) comme au temps des pharaons. Donc l'apprenant est dans une situation optimale.

L'objectif primordial de cette méthode ? Que chaque étudiant se comporte comme un scribe, comme un praticien et non comme un grammairien : c'est un peu les hiéroglyphes que l'on apprendrait comme l'on apprend aujourd'hui le russe ou l'arabe ! En fait, la translittération, avec sa terminologie issue de l'hébreu, complique quelque peu la tâche de l'apprenant, qui doit l'apprendre par coeur. Reste l'écriture à l'aide de logiciels (Jsesh) qui requiert le code du signe ou la valeur phonétique en ASCII de ce même signe...
A l'essai, pourtant, le manuel se trouve encore quelque peu difficile. On ne comprend pas tout à la première lecture et la culture du temps des pharaons reste encore difficilement accessible. Seth, Maât, Thot, Amon, Anubis, Rê, Osiris, Isis, Horus et ses quatre fils, Ptah, etc. toutes les divinités sont certes présentes mais si mystérieuses.

L'auteur, qui est sinologue et égyptologue, a enseigné les hiéroglyphes à Beijing et l'on peu regretter, parfois, qu'il ne se serve pas assez de son expérience du chinois pour expliquer de manière plus détaillée les hiéroglyphes aux francophones (enfin, c'est facile à dire !). Sauf exception, le lecteur ne deviendra pas égyptologue, pourtant, d'avoir essayé et souffert avec ce livre, il gardera le sentiment de sa proximité avec cette manière étonnante d'exprimer un mode de vie. Mais, à mon avis, il faut encore faire un effort pédagogique, didactique pour accéder au plaisir des hiéroglyphes : on attend une prochaine édition.


Pour comparer et intégrer des notions de l'histoire de l'égyptologie (jusqu'à Champolion) : 
H. Sottas, E. Drioton, Introduction à l'étude des hiéroglyphes, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1922, 1989, 195 p.

dimanche 30 août 2020

L'homme rouge. Un prix Nobel formidable


Svletana Aleksandrovna Alexievitch (Святлана Аляксандраўна Алексіевіч), La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement, suivi de A propos d'une bataille perdue (Discours de réception du Prix Nobel de littérature en 2015), texte précédé de Repères chronologiques, Paris, Babel, 2013, 676 p., traduction de Sophie Benech, 12  €. Titre russe : "Время секонд хэнд (Конец красного человека).

  • Derniers témoins, Paris, 10/18, 401p., traduction de Anne Coldefy-Faucard, 8,4 €. Titre russe : Последние свидетели
  • La supplication. Tchernobyl, chronique du monde d'après l'apocalypse, Paris, 1998, Editions Jean-Claude Lattès, 253 p., traduction de Galia Ackerman et Pierre Lorrain, 7,6 €. Titre russe : Чернобыльская молитва. Хроника будущего
  • La guerre n'a pas un visage de femme, Paris, 415 p., traduction de Galia Ackerman et Paul Lequesne, 8,8 €. Titre russe :У войны не женское лицо
  • "Les cercueils de zinc", Titre russe : "Les garçons de zinc", Цинковые мальчики), 2018, Acte Sud, 328 p. Traduction de Bernadette du Crest et de Wladimir Berelowitch

et, sous la direction de Jean-Philippe Jaccard, Annick Morard et Nathalie Piégay, Svletana Alexievitch : la littérature au-delà de la littérature, Genève, Editions de la Baconnière,175 p., 20 €

Voici cinq des cinq principaux ouvrages de l'écrivain russe, ou du moins écrivant en russe ; elle est née d'une mère ukrainienne et d'un père biélorusse. Membre des komsomols (jeunesse communiste), elle est diplômée de journalisme de l'université de Minsk. Svletana Alexievitch conduit ses livres comme des enquêtes, patiemment, écoutant minutieusement les témoins qu'elle rencontre et interroge, ou, plutôt, qu'elle laisse parler. "Nous sommes en train de faire nos adieux à l'époque soviétique. A cette vie qui a été la nôtre. Je m'efforce d'écouter honnêtement tous ceux qui ont participé au drame socialiste..." : ainsi commence "La fin de l'homme rouge" dont le titre complet est "Vremia sekond khend. Konets krasnogo cheloveka", soit «L’époque de seconde main. La fin de l’homme rouge ». Ce qu'elle résume ainsi : "Mon intérêt pour la vie ne se situe pas dans l'événement en soi, pas dans la guerre pour elle-même, pas dans ou pour le suicide. Ce qui m'intéresse est ce qui se passe pour l'être humain, ce qui lui arrive dans notre temps". 

Son genre littéraire, les documents qu'elle produit, transforment la littérature et se situent peut-être bien au-delà des fictions littéraires. Ce que rédige Svletana Alexievitch ce sont des sortes de comptes-rendus sociologiques d'événements vécus. Elle est armée d'un magnétophone et elle écoute. On lui parle : "Moi, j'écoute... Je me métamorphose de plus en plus en une seule grande oreille sans relâche tournée vers l'autre. Je "lis" les voix..." ou encore, plus loin, "Je n'écris pas sur la guerre, mais sur l'homme dans la guerre. J'écris non pas une histoire de la guerre mais une histoire des sentiments". Il faudrait citer longuement Svletana Alexievitch ; car ses livres prennent les lecteurs et ne les lâchent pas. Aussi, peut-elle écrire, par exemple : "Je recompose une histoire à partir de fragments de destins vécus, et cette histoire est féminine. Je veux connaître la guerre des femmes, et non celle des hommes. Quels souvenirs ont gardé les femmes ? Que racontent-elles ? Personne ne les a écoutées... Les filles de 1941".

"Flaubert a dit de lui-même qu'il était un "homme-plume". Moi, je peux dire que je suis une femme-oreille. Quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des exclamations, je me dis toujours : combien de romans qui disparaissent sans laisser de traces !" "On a besoin d'une littérature qui soit au-delà de la littérature. C'est le témoin qui doit parler". "Qu'est-ce que je fais ? Je recueille les sentiments, les pensées, les mots de tous les jours. Je recueille la vie de mon époque. Ce qui m'intéresse, c'est l'histoire de l'âme. La vie quotidienne de l'âme"... "Mais il est difficile de parvenir jusqu'à l'âme d'un homme, elle est encombrée des superstitions, des partis pris et des mensonges de son temps. De ce qu'on entend à la télévision, de ce qu'on lit dans les journaux". "Ce qui m'intéresse, c'est le petit homme. Le grand petit homme, pourrais-je dire, car la souffrance le grandit".

Voilà ce que l'on peut écrire pour donner envie de lire l'oeuvre de Svletana Alexievitch, cette "littérature au-delà de la littérature". Il faut la lire. La littérature n'est pas un divertissement. On peut contester l'imperfection de sa méthode dite parfois documentaire, mais cette méthode est efficace.

Bon, il m'en reste encore un à lire : "Les cercueils de zinc" (en russe, "les garçons de zinc", Цинковые мальчики), sur la guerre en Afghanistan.

lundi 17 août 2020

Celan, repassé par le présent de Heidegger

Hans-Peter Kunisch, Todtnauberg. Die Geschichte von Paul Celan, Martin Heidegger und ihrer unmöglichen Begegnung, dtv Verlagsgesellschaft, München, 2020, 350 p. 

L'ouvrage comprend une bibliogaphie classée (Literaturverzeichnis) et un Index nominum (Register).

L'auteur est un journaliste suisse, né en 1962 ; Docteur en philosophie, il décrit l'évolution et le parcours de Paul Celan qui chercha à rencontrer Martin Heidegger. Rencontre pourtant difficile que celle que tente Paul Celan, dont les parents, parce que juifs, ont été assassinés par les nazis dans un camp de concentration. Paul Celan veut rencontrer Martin Heidegger, qui a participé dès 1933 au pouvoir des nazis en Allemagne. Martin Heidegger, lui, n'a d'ailleurs jamais remis en question sa propre participation au pouvoir nazi alors que, Professeur, il fut nommé, par les nazis, Recteur de l'Université de Freiburg, et ce, dès la prise du pouvoir par les nazis, en 1933. Martin Heidegger fut également membre du parti nazi (NDSAP) de 1933 à 1945. Son directeur de thèse, Edmund Husserl, était juif et sera donc exclu de l'université allemande par l'administration nazie et sera "oublié" alors par Martin Heidegger qui lui avait pourtant quelques années auparavant, en 1927, dédicacé sa thèse. On peut raconter l'histoire bien plus longuement et interpréter plus finement telle ou telle déclaration fumeuse et emberlificotée du philosophe : les faits sont faits, et têtus. Et ils sont a priori impardonnables. Emmanuel Lévinas qui fut, très jeune, un lecteur et un  auditeur attentif du Heidegger de Sein und Zeit, n'a jamais pardonné, quand tant d'autres, et non des moindres, ont tenté de comprendre, entre autres Hannah Arendt, amante de Martin Heidegger, Karl Jaspers, Karl Löwith, Herbert Marcuse, Hans-Georg Gadamer, et ont, diversement, contribué à la gloire posthume de Martin Heidegger.

Qu'allait donc faire Paul Celan, le poète, dans cette histoire ? Tel est l'objet de cet ouvrage qui reprend la question depuis les débuts qui mènent à la rencontre de Paul Celan et Martin Heidegger. Paul Celan espérait que Martin Heidegger dirait quelques phrases de regrets sur l'extermination des juifs, par les nazis et leurs collaborateurs. Phrases qu'il n'aura, semble-t-il, pas obtenues. 

Le lecteur suit la vie de Paul Celan, et un peu aussi celle de Heidegger. On les suit entre autres dans le voyage à Todnauberg, village en Forêt Noire, où Heidegger possède une petite maison en bois ("eine Hütte", une sorte de chalet) que lui fit construire pour lui son épouse, en 1922. Paul Celan donnera une soirée de lectures à l'Université de Freiburg où il lira "Die Todesfuge"... Dans le livre des visiteurs ("das Hüttenbuch"), Paul Celan écrivit, au terme de sa visite : "Ins Hüttenbuch, mit dem Blick auf den Brunnenstern, mit einer Hoffnung auf ein kommendes Wort im Herzen. Am 25. Juli 1967" (mot à mot : "dans le livre du chalet, avec un regard sur l'étoile de la fontaine, avec l'espoir d'une parole à venir dans le coeur". Parole de regret qui ne viendra jamais...

Cette histoire s'achève par le suicide Paul Celan qui se jette dans la Seine, du pont Mirabeau. Mais auparavant, l'auteur conduit ses lecteurs par les amours de Paul Celan, Ingeborg Bachman d'abord qui rédigea une dissertation sur Heidegger (1949), et pour finir, par son séjour à Tel Aviv avec Liane Schindler. Ainsi va l'ouvrage, mêlant à des moments de vie de Paul Celan, des vers extraits de ses poèmes, comme des preuves, des témoignages. En refermant le livre, le lecteur est mal à l'aise...

Pour celles et ceux qui veulent approfondir la question, la bibliographie donnée par l'auteur est importante. J'y ajouterai néanmoins trois ouvrages. L'un, fondamental, sur les Cahiers noirs de Heidegger, l'autre, sociologique, de Pierre Bourdieu qui dénonçait déjà les supercheries heideggeriennes, il y a plus de quarante années, et finalement celui, méticuleux, de Hadrien France-Lanord.

- Nicolas Weill, Heidegger et les Cahiers noirs. Mystique du ressentiment, Paris, 2018, CNRS Editions, 208 p, Index.

- Pierre Bourdieu, L'ontologie politique de martin heidegger, Paris, Editions de Minuit, 1988, Index. 125 p.  Cet ouvrage reprend et développe les éléments d'une publication de 1975 dans Actes de la recherche en sciences sociales.

- Hadrien France-Lanord, Paul Celan et Martin Heidegger. Le sens d'un dialogue, Paris, Fayard, 313 p., 2004, Index des noms, Documents.

vendredi 31 juillet 2020

Spinoza : une nouvelle édition bilingue de L'éthique


Spinoza, Oeuvres IV, Ethica, Ethique, Paris, PUF, 2020, 690 p.. Edition bilingue. Glossaire, bibliographie.
Annexes :
- Fabrice Audié, Les exemples mathématiques de l'Ethique
- André Charrak, Sur l'abrégé de physique de l'Ethique
- Pierre-François Moreau, Tableau de la vie affective

Texte établi par Fokke Akkerman et Piet Steenbakkers
Traduction par Pierre-François Moreau

Voici enfin, pour quelques bonnes dizaines d'années au moins, une nouvelle édition de l'oeuvre majeure de Spinoza. La plupart d'entre nous n'avons d'abord connu pour l'Ethique, que l'édition de Charles Appuhn (1909 et 1934), d'autres, plus jeunes, celle de Roland Caillois (en Pléiade), puis celle Bernard Pautrat (au Seuil). Désormais, il n'y en aura plus qu'une seule, celle de Pierre-François Moreau.
Celle-ci tire en effet profit de la découverte récente (2010), dans la Biblothèque apostolique du Vatican, de 133 feuillets manuscrits de l'oeuvre de Spinoza. Le travail aujourd'hui publié est le résultat de cette découverte qui redresse parfois les Opera posthuma. Les nouveaux lecteurs auront donc affaire à une édition très propre ; les anciens lecteurs, passé un moment de nostalgie, y recopieront leurs notes...

dimanche 19 juillet 2020

Berbères juifs. Le judaïsme dans le Maghreb


Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs. L'émergence du monothéisme en Afrique du Nord, Préface de Shlomo Sand, Paris, La fabrique éditions, 2020, 199 p., Glossaire, Bibliogr., 14 €.

Ce livre met en question le sionisme, idée selon laquelle Israël
serait le pays du retour de Juifs qui en furent chassés autrefois, et furent dispersés de par le vaste monde. En réalité, souligne Shlomo Sand, dans sa préface, il venaient de nombreux endroits, entre autres : de l'Empire khazar sur les rives de la Volga et du Don (aujourd'hui en Russie), de l'Adiabène (actuel Kurdistan), de Himyar (le Yemen d'aujourd'hui), de Beta - Israël (en Ethiopie), d'Afrique du Nord, sous la conduite de leur reine, Dihya al-Kahina. 
Donc les Juifs du Maghreb ne seraient pas des Juifs chassés d'Israël mais des populations diverses provenant de diverses sources, mais surtout d'abord de nombreux Berbères convertis.

Au terme d'une démonstration historique, l'auteur conclut que le Maghreb est "à la  fois berbère et arabe, et que ces deux univers ne peuvent et ne doivent pas s'opposer". Selon lui, le triomphe des Arabes, c'est surtout le triomphe de la langue arabe qui a été plus ou moins imposée en Afrique du Nord. On notera toutefois que cette domination de la langue arabe, après celle de la langue française, est aussi le résultat d'une domination militaire et administrative. Si "les identités s'empilent bien plus qu'elles ne se substituent les unes autres", les pouvoirs politiques (dont l'ancien pouvoir colonial) peuvent jouer toutefois un rôle majeur dans ces opérations d'addition. 
Ce livre est intéressant par les problèmes qu'il pose et par les solutions historiques qu'il envisage ; toutefois, les engagements de l'auteur, professeur d'histoire-géographie à Alger, semblent parfois orienter ses conclusions. Enfin, là n'est pas l'intérêt de ce livre, qui se situe surtout dans les argumentations que mobilise l'auteur. La principale conclusion reste que l'on attend des thèses sur la question, thèses d'historiens, désencombrées des points de vue coloniaux de toutes sortes, sur les monothéismes au Maghreb.

samedi 25 avril 2020

Kafka : Prague, ville source


Harald Salfellner, Franz Kafka und Prag. Ein literarischer Wegweiser, 120 Seiten, 9,9 €

Marek Nekula, Franz Kafka and his Prague contexts : Studies in Languages and Literature, translated from Czech, Karolinum Press, 242 p., Index,  2016.

Deux livres achetés lors d'un bref séjour, à Prague, dans le quartier des synagogues. Prague où l'on ne parle plus guère l'allemand. Et pourtant Prague, reste toujours un peu la ville de Kafka, la ville où il est né le 3 juillet 1883. Deux ouvrages peuvent guider les touristes quelque peu curieux.

Le premier livre est un guide littéraire ("ein literarischer Wegweiser") dans la Prague de Kafka. Très utile biographie de la ville de Kafka puisque, comme il le disait, nous vivons encore dans "la vielle ville juive malsaine" ("die ungesunde alte Judenstadt") qui est "en nous beaucoup plus réelle que la nouvelle ville hygiénique autour de nous". Le livre raconte d'abord l'installation multiple de la famille Kafka à Prague, ses déménagements successifs, et le travail (la famille est "sans cesse dans les affaires", "immerfort im Geschäft"), sans compter les six naissances (Franz est l'aîné). A Prague, Franz Kafka va à l'école primaire, puis au lycée et à l'université où il s'inscrit en droit. A la fin de ses études, il sera déclaré Docteur en droit, en juin 1906.
Le livre nous promène ensuite dans les différents quartiers de Prague : où l'on visite les cafés, le marché, les synagogues, les rues, le tribunal où Kafka fera ses classes et qui inspirera sans doute les décors du Procès. Puis les assurances, et l'entreprise où il travaillera durant l'essentiel de sa vie professionnelle et où il fera carrière ("Arbeiter Unfall Versicherungs Anstalt"). Enfin, au cimetière, la tombe de Franz Kafka et de ses parents (les trois soeurs cadettes seront assassinées en camp de concentration, à Auschwitz).

L'ouvrage de Marek Nekula est un ouvrage académique, sérieux et très rigoureux. L'auteur se livre à un exercice méticuleux, abondamment annoté : il lui faut prouver son point de vue, contre une histoire malfaisante, stalinienne. La défense de Kafka contre la censure soviétique est finalement simple : "For us in Czechoslovakia he means more. He was born in Prague; his entire life and his entire oeuvre are bound up with our capital city and our land... Memories and stories of  Kafka in which truth and fiction are intertwined circulate amongst the simple people of Prague's old town. His work contains the imprint of our worries". Kafka, c'est donc Prague. Et il faut le localiser. Bien sûr, cette localisation est en partie le contexte religieux.
Mais, la localisation, ce sont aussi les langues qui lui étaient familières et qui le délocalisent sur place. Marek Nekula en dresse un inventaire précis : latin et grec durant huit années à raison de cinq à huit heures par semaine au lycée, français (quatre années, deux heures par semaine). Kafka lit le français couramment. L'italien il l'a appris pour son travail, comme l'anglais et l'espagnol. Kafka connaît aussi l'hébreu qu'il pouvait lire et écrire, il connaît bien sûr le yiddish qu'il possédait parfaitement. Enfin, Kafka parle l'allemand et le tchèque, langues apprises toutes deux à l'école et qu'il parle en famille, langues maternelles en quelque sorte. Au total, c'est une dizaine de langues, plus ou moins bien maîtrisées, qui vont constituer son capital linguistique, dont il tire profit, à différents moments de sa vie, professionnelle et personnelle.

L'allemand est sa langue maternelle, la langue de la famille. Le verbe mauscheln (magouiller, traficoter) fera d'ailleurs dans le livre de l'objet de Marek Nekula d'un chapitre entier ; car, pour les anti-sémites, le verbe servait à dénigrer la manière de parler allemand des Juifs.
La formation tchèque de Kafka est étudiée en détails, de l'école qu'il a fréquentée à ses lectures multiples, à son contexte littéraire.
Et enfin, on retrouve Kafka dans Prague la ville qu'il lit couramment. Beau travail, enquêtes bien conduites. On sent que l'auteur veut réhabiliter Kafka dans sa ville, sérieusement.

Cet ouvrage remet Kafka, enfant de Prague, dans son unique contexte. Enfant de Prague d'abord, de ses rues et de ses monuments, qu'il connaît comme le dos de sa main, jusque par en-dessous les ponts de la ville où il dériva en barque. L'auteur est convaincant, le livre est précis. Voici un beau livre de la biographie intellectuelle de Kafka. On lira mieux Kafka après l'avoir refermé, prêt à chercher à mieux comprendre Kafka, "sa tendresse presque incroyable et sa sophistication intellectuelle presque macabre et sans compromis" (Milena Jesenská).

mardi 24 mars 2020

Les choses et les philosophies

On notera la reproduction du tableau de
Giorgio Moretti, "Nature morte" (1919)

Remo Bodei, La vie des choses. Essai, Traduit de l'italien par Patrick Vighetti, Paris, Circé, Bibliogr., 142 p. Traduction par Patrick Vighetti.

Bien sûr, il y a Les choses, le roman de Georges Pérec. Bien sûr, il y a l'article de Martin Heidegger (dans les Essais et conférences) sur "la chose" ("Das Ding"). Bien sûr, il y a "les choses de la vie", le film de Claude Sautet (1970), et, avant, avant tout, le poème de Lucrèce et la nature des choses (De natura rerum). Alors que peut-on encore dire, en philosophant, des choses de nos vies, de la vie des choses, "la vita delle cose" (titre original) ?
Le livre consacre un chapitre, le premier, à l'étymologie des mots choses : "objets et choses". Utile et surprenant. Même si l'auteur s'en tient aux langues européennes. Le chinois aurait été bienvenu avec 东西 (dōngxi, Est - Ouest) et 事物 (shìwù, nourriture, "a thing"). Puis, "Revenir aux choses mêmes" (avec Maurice Merleau-Ponty), ou, ce que suggère le magazine évoqué ici, revenir aux "choses simples", mais pourquoi les compliquer avec ce titre en anglais ? On peut encore et aussi penser à la chanteuse américaine Carole King et ses "simple things " (1977). Avec les choses, on peut penser à toutes sortes de choses !

magazine bimestriel, 5,95€
Et d'ailleurs, le texte de Remo Bodei est tissé de références diverses, multiples et philosophiques : Virgile d'abord, puis Marcel Proust. Mais, voici bientôt Aristote et Hegel, puis en revenir à Edmund Husserl qui voulait en revenir en aux choses mêmes ("zu den Sachen selbst") et Dante, et Euclide, Hésiode, Mandeville, Adam Smith, et Sophocle, et Immanuel Kant... Et cela n'était que le premier chapitre ! Viendront ensuite Pessoa, longuement cité qui dit tellement bien la caducité de toutes les choses rencontrées. Et encore ce texte de Borges ou celui de Neruda. L'auteur donne à voir aussi les chaussures du paysan de Van Gogh que décrit Heidegger. Il pense également à Héraclite qui rappelait que "les dieux sont aussi dans la cuisine" au milieu des choses sans importance philosophique... Plotin définit l'aïon grec comme une "vie en état de quiétude" ("zoè en stasei"), quiétude que donnerait la proximité des choses. Rembrandt, lui, a multiplié les auto-portraits (environ quatre-vingt), et l'on peut y lire dans chacun l'accumulation de passé, toute une succession de moments et d'histoire de choses, ses choses...

Que de références ! Mais on s'y fait et, au bout du livre, on les a oubliées, et l'on comprend qu'il est temps de relire ce petit livre si malin pour comprendre comment chacune donne à voir ce monde dans lequel nous sommes engagés, au milieu de toutes ces choses. Le livre pourrait s'intituler "comment voir les choses", comment se voir dans les  choses qui nous cernent et le livre pourrait être travaillé comme un recueil d'aphorismes.

dimanche 22 mars 2020

Franz Kafka et le procès de son héritage



Benjamin Balint, Le dernier procès de Kafka. Le sionisme et l'héritage de la diaspora, Paris, 2020, La Découverte, traduit de l'anglais par Philippe Pignarre, 320 p., Bibliogr., Index

Voici un fort beau livre consacré à l'héritage littéraire de Kafka. Mais pas seulement, car c'est également et surtout une biographie. D'abord, le livre est habilement construit, faisant alterner avec les années strictement Kafka et Brod avec les pensées de Eva Hoffe, héritière de sa mère qui avait hérité des manuscrits de Franz Kafka que lui avaient transmis Max Brod qui les a sauvés de la disparition qu'avait souhaitée, exigée, en mourant, Kafka. Presque un siècle après donc. Max Brod, que l'auteur décrit joyeux, extraverti, "débordant d'énergie et de joie de vivre, irradiait de vitalité": c'était l'ami de Kafka. Max Brod était pianiste et compositeur, grand amateur de femmes, écrivain prolifique. Franz Kafka, lui, était tout à l'opposé : il n'aimait guère la musique et eut, toute sa vie durant, des relations pour le moins compliquée avec les femmes. Et il publia bien peu de son vivant. L'auteur conclut : l'amitié de Brod et de Kafka fut "une osmose littéraire entre deux personnes que tout opposait".

Une fois Kafka mort, à quarante ans, Max Brod, se garde bien de lui obéir : au contraire, il s'empare des oeuvres de Kafka et fait de son mieux pour en publier des morceaux. Mais qui en devient le propriétaire, une fois Max Brod mort ? C'est la question que posent cet ouvrage... et le tribunal de Jérusalem. Et le lecteur est promené, allant de la vie affectueuse de Kafka et de Brod aux errements respectueux de leurs héritières.
Car l'auteur sait brillamment alterner les événements de notre siècle et ceux du siècle de Kafka qui est mort en juin 1924 avant que le nazisme ne s'impose en Allemagne tandis que ses trois soeurs, elles, mourront, assassinées par les nazis. Le livre nous fait suivre Franz Kafka et ses amitiés, et ses amours. D'abord Max Brod, écrivain tchèque (mort en 1968) qui émigrera en Israël. Ensuite Eva Hoffe (elle joue de son nom en allemand, ich hoffe = j'espère) - qui habite avec ses nombreux chats Rue Spinoza à Tel-Aviv ! - n'est jamais allée en Allemagne ("Pardonner était impossible") ; elle défendra, en vain, son point de vue, pas très clair, quant à l'oeuvre de Franz Kafka devant la Cour Suprême israélienne.
Comment Israël peut-il hériter de Kafka ? C'est une question sous-jacente : mais si ce n'était pas Israël, qui alors en hériterait ? L'Allemagne ? Pourquoi ? Pour la langue ? Dans le livre de Benjamin Balint, on voit Kafka apprendre l'hébreu qu'il parle bien, avec application, et, d'ailleurs, il continua d'apprendre l'hébreu toute sa vie d'adulte ("qu'est-ce que l'hébreu sinon des nouvelles de loin"). De si loin qu'il en parlait sans cesse, sans jamais oser prendre la décision de faire enfin le voyage vers Israël... La République tchèque et Prague qui a aujourd'hui gardé un quartier avec ses synagogues, quartier pour touristes surtout, et où l'on ne parle plus l'allemand ? Alors Israël qui n'est pas très germanophone, certes, mais qui ne trahira pas Kafka. La Cour Suprême tranchera.

La traduction du livre est excellente et rend parfaitement le texte d'origine. Les notes sont bienvenues tout comme les mots dans leur langue d'origine donnés dans le texte avec leur traduction. Le livre, à la fois documentaire (juridique, le procès) et avec ses notations biographiques tellement bien vues, donne envie de lire et de relire Kafka, d'apprendre l'hébreu, l'allemand... Kafka lui-même aurait pu inventer l'incroyable histoire de ses manuscrits.

vendredi 14 février 2020

Vive l'indifférence aux différences



Laurent Dubreuil, La dictature des identités, Paris, 2019, Gallimard, 125 p., 14,5 €

C'est un petit livre, écrit par un universitaire français, normalien, qui fait carrière depuis 2005 aux Etats-Unis : il est Professeur à l'université de Cornell (New York) dans le département de littérature comparée. Il n'y va pas par quatre chemins : "La politique d'identité conforte l'avènement d'un despotisme démocratisé, où le pouvoir autoritaire n'est plus entre les seules mains du tyran, du parti ou de l'Etat, mais à la portée d'individus manufacturés que traversent des types de désirs totalitaires". Ainsi naissent et s'épanouissent les dictatures moralisatrices.

Le livre multiplie les exemples de cette dictature en voie de mondialisation. L'auteur y défend ardemment "les principes de moindre censure et de moindre contrôle". Et de réclamer le dialogue, qu'il prend soin de bien distinguer de tous les pseudos genres littéraires que sont les conversations, palabres, débats, interviews, entretiens et autres questions / réponses... Ce dialogue seul, et il renvoie à l'expérience grecque du théâtre, de la philosophie et de la politique, peut permettre de vivre "hors des remparts". Laurent Dubreuil termine et conclut son pamphlet en en appelant au secours des arts.

Des "despotismes" (chapitre 1) aux "censures" diverses (chapitre 4), on suit les raisonnements de l'auteur qui dresse une sorte de liste des occasions de se tromper, et elles sont nombreuses : on en vient à penser aux "sensitivity readers" qui visent à expurger des manuscrits tout contenu capable de heurter le point de vue de lecteurs issus de minorités - mais, en est-il d'autres ? Chacun n'appartient-il pas à de multiples minorités ? Faut-il s'inventer des identités de toutes sortes : d'hétérosexuel et blanc, d'asthmatique, de démocrate ou républicain, de lecteur de livres, et d'autres ?
Le livre n'est pas d'accès aisé aussi peut-on écouter l'interview très clair que donne Perrine Simon-Nahum de Laurent Dubreuil sur la radio RCJ ; il y reconnaît l'urgence qui l'a conduit à entreprendre cet ouvrage, dont le glissement progressif mais indéniable, vers la France, des idées que l'on observe depuis des années aux Etats-Unis. En effet, aujourd'hui, grâce à Internet, ce qui se passe aux Etats-Unis touche tout le monde et notamment l'Europe, où cela est reçu sans précaution. On peut aussi commencer par l'interview, plus simple, de Laurent Dubreuil par TV5Monde.

mardi 4 février 2020

Les grandes famines soviétiques


Nicolas Werth, Les grandes famines soviétiques, Paris, PUF, 128 p., Bibliogr., 2020

Sept millions de morts en deux ans : l'histoire de l'URSS (ou de la Russie soviétique) commence à être mieux connue. Voici un nouveau livre qui va y contribuer encore un peu plus. Il s'agit de dresser le bilan de la famine qui toucha, dans les années trente, l'Ukraine, le Kazakhstan et les régions les plus riches de la Russie (Kouban, dans le Caucase du Nord, les Terres noires, la Volga).
Cette famine est différente des autres que connut précédemment la Russie en ce qu'elle est volontaire : le Holodomor (terme qui désigne en ukrainien l'extermination intentionnelle par la faim) fut un "génocide du peuple ukrainien". Aujourd'hui, cette histoire divise les historiens, les Russes tendant à minimiser et banaliser l'événement tandis que, en novembre 2006, le parlement Ukrainien a reconnu cet événement comme un génocide perpétré par le régime soviétique contre le peuple ukrainien.
L'auteur rappelle en introduction que ces famines ont fait, en deux ans, trois à quatre fois plus de victimes que le Goulag en un quart de siècle. Et l'on en parle bien peu.
Evidemment, examiner cette phase demande aux historiens de reconsidérer toute l'histoire de l'URSS à la lumière de cet événement central : la faim a été pour les gouvernants soviétiques, et, bien au-delà de Staline dont les complices sont nombreux, un moyen banal et létal de répression.

L'auteur est normalien et Directeur de recherche au CNRS. Historien, russophone, il a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire soviétique, entre autres : La vie quotidienne des paysans soviétiques de la révolution à la collectivisation (1984), L'Etat soviétique contre les paysans (2011), Histoire de l'Union soviétique de Khrouchtchev à Gorbatchev (2007).

L'ouvrage se compose de trois parties essentielles, concernant les années 1930-1933 : la première est consacrée à la famine au Kazakhstan, la deuxième à la famine en Ukraine et enfin la troisième traite de la famine dans diverses parties de la Russie. Les deux premières parties décrivent la lutte de l'Etat soviétique contre les paysans, bataille qui s'achève par un collectivisation forcée. Bien sûr, on sort mal en point de la famine : à son issue, le kolkhoze est plutôt mal considéré et, la classe paysanne, dévastée, martyrisée, est désormais muette. Et, bien sûr, le mensonge de l'Etat et celle du Parti communiste dominent. Mais, finalement, c'est la question des rapports entre l'Etat soviétique et ses sujets qui est posée.
Ce petit livre est un grand ouvrage : il montre quelque peu la vérité de la constitution de l'Etat soviétique, classe contre classe. Et le gigantesque "cimetière de l'espérance" qu'il représente.
L'auteur, avec un style modeste mais armé d'une documentation précise, décrit l'histoire des grandes famines ; toutefois, il n'évoque pas trop la responsabilité de l'état et des militants communistes ni leur méconnaissance (militante !) de ces événements. Quant à la lucidité diplomatique française, elle est notée (p. 72) avec l'avis d'un visiteur français, le normalien Edouard Herriot, invité par Staline, qui assure ne rien avoir vu en Ukraine en matière de famine. Il conseillera aussi plus tard de se rallier à Pétain... Un visionnaire donc !

jeudi 30 janvier 2020

Ana Akhmatova avec Lydia Tchoukovskaïa, toute une vie de poésie russe sans concession



Lydia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Ana Akhmatova, Paris, Le bruit du temps, 2019, 1247 p. Index des noms (pp. 1189-1245)
Edition, présentation et notes de Sophie Benech. Repères biographiques et chronologiques.

Записки об Анне Ахматовой (Zapiski ob Anne Akhmatovoĭ)

Voici un livre des entretiens de deux grandes dames de la littérature russe de l'époque stalinienne. Lydia Tchoukovskaïa, morte en 1996, était d'abord une éditrice de littérature pour enfants ; malgré des problèmes de vue croissants, elle a tenu un journal au jour le jour, concernant ses entretiens avec Ana Akhmatova, entretiens qu'elle notait en rentrant chez elle, poèmes qu'elle apprenait par coeur avant de les détruire, par crainte de la police. Le mari de Lydia Tchoukovskaïa, a été arrêté puis assassiné en 1937 ; elle écrira Sophia Pétrovna, un roman sur l'année 1937. Le fils de Ana Akhmatova est dans un camp, mais il survivra...

De jour en jour, Lydia Tchoukovskaïa a noté sa relation avec Ana Akhmatova, grande poétesse  russe. D'elle, Iossif Brodsky disait même qu'elle était la "conscience de la littérature russe". Chaque soir, Lydia Tchoukovskaïa a noté les conversations qu'elle a eues avec Ana Akhmatova. Des grandes et des petites conversations. Ces centaines de pages en disent long sur la vie quotidienne de ces deux femmes intellectuelles russes dans une époque marquée par la dictature stalinienne et l'attaque allemande de la Russie. Mais une époque marquée aussi par les écrits terribles d'Alexandre Soljénitisne, par l'attribution du prix Nobel de littérature à Boris Pasternak qui doit le refuser, puis sa mort ("31 mai 1960. Boris Pasternak est mort hier soir", p. 585), par le suicide de Marina Tsétaïéva, par la mort dans un camp sibérien de Ossip Mandelstam (1938), par l'affaire Brodsky, etc. Beaucoup de remarques sur le passage de Liova, le fils d'Ana Akhmatova dans les camps. Il en reviendra après la mort de Staline, soupçonnant sa mère de l'avoir peu ou mal défendu. Terrible histoire intellectuelle du siècle dernier en Russie.

"Ils ont brûlé ma ville chérie, ma ville de poupées
Plus moyen de se faufiler dans le passé..." (o.c. p. 498)

Au poème sur Tsarskoïe Siélo, ville de l'enfance de la poétesse, ville incendiée par les nazis, on peut ajouter celui-ci : en 1942, contre les troupes allemandes, Ana Akhmatova écrit un poème où elle déclare son amour de la langue russe :

"Nous saurons te préserver, langue russe,
Grande et sublime langue russe.
Nous saurons te garder libre et pure,
Te remettre à nos petits-enfants, te délivrer
Pour les siècles des siècles." (o.c. p. 495)

Autant que l'histoire de deux personnes qui se parlent, ce livre est aussi un recensement des grands décès et assassinats de la culture russe : Blok, Maïakovski, Pasternak, Tsétaïéva, Mandelstam, Essénine, Meyherhold... Bien qu'énorme, cet  ouvrage se lit aisément, tant on est pris par l'histoire littéraire russe, prisonnière entre Staline et Bréjnev.
Sophie Benech conclut son introduction d'un poème de Ana Akhmatova qui, décidément, jusqu'au terme de ces entretiens, ne "déraille" jamais :

"Certains avancent tout droit,
D'autres tournent en rond,
Ils attendent de rentrer chez eux,
Ils attendent l'amie d'autrefois.
Mais moi je vais, suivie par le malheur,
Ni tout droit ni de travers,
Vers jamais et vers nulle part
Comme un train qui déraille"

lundi 6 janvier 2020

Deux siècles de générations d'historiens français


Sous la direction de Yann Potin et Jean-François Sirinelli, Générations historiennes. XIXe-XXIè siècle, Paris, CNRS Editions,  800 p., Index nominum (dommage : pas d'index rerum).

Que vaut la notion de génération pour l'historien ?
Ce livre se donne deux siècles d'observations des historiens pour analyser "deux siècles d'historiographie française et d'histoire du milieu historien" ; il procède en trois parties pour "étudier autrement deux siècles de production historique française" : d'abord, c'est un "relevé stratigraphique des générations historiennes", par tranches de 15 années, à partir de 1789-1790, soit au total sur 14 chapitres.
La seconde partie examine l'histoire "au miroir de l'ego-histoire" en donnant la parole à des historiens et historiennes nés entre 1942 et 1983 ; elle se termine par le discours d'un historien appartenant à la génération née en 1983.
Enfin, la troisième partie intitulée "Objets et débats. Une emprise des générations ?" et qui est consacrée à diverses études de cas, entend reprendre, sous l'angle générationnel, les grands débats du champ historique français.

Cet ouvrage est une véritable somme, assurément un grand livre qui reprend l'histoire telle qu'elle a été travaillée en France depuis la Révolution. La variété des auteurs fait voir et repérer la variété des points de vue, des systèmes d'analyse aussi. L'étude sur deux siècles fait voir les principaux tournants de la discipline mais également une certaine uniformité, une certaine continuité dans le travail des historiens et historiennes français. Il faudrait reprendre en détail certaines études pour y déceler les habitudes de l'histoire à la française, les habitus même issus d'un moule générateur : les écoles normales supérieures, les sujets de thèse... C'est peut-être ce qui manque le plus, en fin de volume : une analyse sociologique qui mettrait en évidence les outils et les thèmes communs de ces deux siècles d'historiens et d'historiennes, et montrerait, à mon avis, les faibles écarts les séparant. L'historien français est de son temps, certes, mais il est surtout, encore, du temps long des historiens français, de leur formation (les concours et les jury, etc.) et de leurs carrières, et de leur matière première.

mercredi 1 janvier 2020

De l'histoire, des histoires au cinéma


Christian Delage, Vincent Guigueno, L'historien et le film, Edition revue et augmentée, Paris, 2004 et 2018, Gallimard, 431 p., Bibliogr, Index nominum, Index rerum

Quand l'historien se fait collaborateur du cinéaste, et conseiller surtout... Les relations des historiens aux films constituent toute une histoire que ce livre aborde sous divers angles.
Quels sont, par exemple, les points communs qui relient les oeuvres de l'allemande Leni Riefenstahl qui filme, enthousiaste, les manifestations nazies avec lesquelles elle sympathise et le film de l'américain Charlie Chaplin, qui montre l'action criminelle des nazis envers les populations juives d'Europe, entre Le dictateur et Sieg des Glaubens ? Le recours au cinéma, l'attention au talent ? Ni Charlie Chaplin ni Leni Riefenstahl ne sont pourtant historiens et leur souci premier n'est certes pas de traiter l'histoire de l'époque en historiens, c'est au mieux de la montrer telle qu'eux la voient, la comprennent, la craignent ou la célèbrent.
Et, ensuite, se posent les problèmes des acteurs, des décors, des outils techniques à la disposition des cinéastes et ce ne sont pas du tout les mêmes en 1940 et en 1997. C'est l'âge de l'histoire. Le livre donne de nombreux exemples de collaborations cinéastes / historiens. Tout d'abord, Nuit et brouillard, court métrage d'Alain Resnais et Jean Cayrol (30 minutes) réalisé en 1956. Les intentions des auteurs sont étudiées : pourtant, vu d'aujourd'hui, le film semble ne pas insister sur la destruction des communautés juives d'Europe, voire même l'oublier. De L'armée des ombres (1969, Jean-Pierre Melville), à Dunkerque (2017), on voit le cinéma filmer la guerre en en faisant toute une nouvelle histoire.

Belles occasions de voir les historiens se tromper, par nécessité historique : toute histoire a une histoire et cette histoire change avec les époques, les outils d'observation, de compréhension autant que les problème que privilégient l'époque et le public visé... L'accumulation de données finit aussi par modifier ce que l'on voit, ce que l'on comprend. Ce que l'on veut comprendre aussi change, les historiens sont enfants de leur époque, de leurs problèmes, de leurs moyens techniques et de leurs méthodologies. Plus peut-être que ceux qui travaillent à une thèse, les historiens engagés dans un film sont pris par le public qu'ils visent, par un budget aussi : le public de la thèse est très restreint, le jury est de cinq personnes, tandis que celui du film est massif.

Le livre donne à réfléchir à plusieurs films : ainsi, La petite patrie, en 1992, film réalisé pour le bicentenaire de l'Ecole Polytechnique ou Voyages (Emmanuel Finkiel, 1999). Dans tous les cas, les lecteurs du livre sont amenés à réfléchir à la "vérité de la fiction", vérité fondée sur les seuls éléments dont dispose alors le cinéaste. Ensuite peuvent intervenir le casting, des outils plus récents (YouTube, carnets de recherche, blogs)...
En conclusion, voici un ouvrage de réflexions de toutes sortes à propos d'oeuvres cinématographiques consacrées à un moment particulièrement difficile de l'histoire. Cinéastes et historiens, on le comprend vite, sont dépendants de leurs outils mais aussi et surtout des idées de leur temps. A chaque époque sa manière de se raconter l'histoire ?

mardi 24 décembre 2019

Spinoza encore, un immense chantier épistémologique



Henri Atlan, Cours de philosophie biologique et cognitiviste. Spinoza et la biologie actuelle, Paris, Editions Odile Jacob, 635 p. Bibliogr., Index nominum, index rerum. 35 €.
Préface de Pierre Macherey

L'objet de ce livre est la philosophie de Spinoza qui écrivait au XVIIème siècle (1632-1677). Que peuvent en comprendre et en retenir des lecteurs du XXIème siècle, quatre siècles plus tard. Pour cet examen, l'auteur qui est biologiste, confronte les idées de Spinoza aux connaissances scientifiques actuelles en neurobiologie et en intelligence artificielle. L'ouvrage a constitué une thèse pour le doctorat en philosophie, thèse soutenue en décembre 2017.
L'auteur relit donc L'éthique de très près pour en isoler des lignes fondamentales qui peuvent et doivent retenir l'attention d'un lecteur moderne. En fait, cet ouvrage est une thèse de philosophie soutenue à Paris I en 2017, thèse qui fait suite à un cours à Johns Hopkins University aux Etats-Unis (Baltimore, 2007).

Henri Atlan veut aider les lecteurs actuels de L'éthique à "s'orienter dans la pensée", selon l'expression de Kant, à schématiser, à imaginer donc comme le souligne Pierre Macherey dans sa préface. Pierre Macherey, toujours Althusérien, voit dans ce spinozisme "une arme imparable pour combattre la philosophie spontanée des savants" et finalement, pour "en finir avec toutes les formes de croyance". Henri Atlan se sert de la philosophie de Spinoza, et de celle de Ludwig Wittgenstein, en ayant également pour objectif d'en terminer avec toute forme de croyance. Le rôle de "la petite physique" située entre les propositions 13 et 14 de la deuxième partie de L'éthique s'avère essentiel où Henri Atlan peut définir les conditions d'une morale pour une vie libre.
L'ouvrage de Henri Atlan se compose de deux grandes parties : dans la première, l'auteur lit Spinoza de manière originale, montrant comment il ne fonde pas une théologie, comment il lie matière et pensée, et comment il sait ne pas achever son travail par une absence de théorie physique générale.
La seconde partie concerne les rapports esprit / corps et traite de questions actuelles : la théorie de l'information, et une épistémologie pragmatique qui rend compte de données expérimentales et s'achève en un monisme que Henri Atlan décrit comme anomique.

Cet ouvrage est beaucoup trop complexe pour que l'on en rende compte en une page. Tout d'abord, il me faudrait le relire, et le relire encore. Ensuite, il faut en discuter les hypothèses et les conclusions de manière systématique pour y voir clair et les confronter à l'état actuel des sciences et techniques, biologie et intelligence artificielle. Mais, en le lisant à petites doses, lentement, on ne manquera pas d'être fasciné par le travail en cours, qui s'accomplit dans la lecture minutieuse, actuelle et ancienne, de Spinoza. En fait, une fois débarrassé du charabia de son époque, l'oeuvre de Spinoza se révèle assez contemporaine ; il ne se perd pas dans les rouages de la philosophie de son temps, pour peu que l'on sache l'en détacher, ce que fait Henri Atlan avec habileté. C'est toute une épistémologie que ce travail révèle et l'on se demande si un mode d'exposition nouveau ne permettrait pas de mieux lire, et Spinoza et Henri Atlan.

lundi 23 décembre 2019

Philosophie chinoise pratique : se passer de la volonté pour mieux agir


Romain Graziani, L'usage du vide. Essai sur l'intelligence de l'action, de l'Europe à la Chine, Paris, Editions Gallimard, 2019, 269 p.

C'est un ouvrage écrit par l'un des très bons connaisseurs de la Chine ancienne. Normalien, ancien de Harvard, l'auteur enseigne les études chinoises aujourd'hui à l'Ecole Normale Supérieure (Lyon). Il est aussi le rédacteur en chef de la revue Extrême-Orient Extrême-Occident. Ses recherches portent essentiellement sur l’histoire sociale et intellectuelle de la Chine ancienne.
Le plus désirable, c'est ce que l'on ne cherche pas, parce que si on le cherche, alors on ne l'obtient pas. Paradoxe de l'action volontaire ? L'action efficace n'est pas voulue, au contraire. Alors, que faire ?

Le livre porte sur les "méfaits de la volonté" car "tout se passe en fait comme si l'excès de conscience réflexive et le surcroît de volonté nous éloignaient irrémédiablement de la fin convoitée. Vouloir et pouvoir semblent se situer dans une relation directement antagoniste" : voilà, le problème est posé des états optimaux et réfractaires, qu'il s'agisse de vouloir s'endormir, d'effectuer des gestes sportifs (l'auteur évoque souvent le tennis), de se rappeler un nom, ou plus vain encore, la volonté de séduire ou de convaincre d'une idée voire d'une politique : "le seul fait de les intentionner les rend hors d'atteinte"... Romain Graziani s'appuie surtout sur la pensée chinoise et notamment sur le Zhuangzi (Tchouang-tseu), fameux texte chinois du troisième siècle avant notre ère ; mais aussi, il fait appel entre autres, à l'écrivain autrichien Robert Musil, à William James, Maître Eckhart, Alexis de Toqueville mais aussi à des mathématiciens tels Henri Poincaré (L'invention mathématique, mai-juin 1908) ou Alexandre Grothendieck, ou encore à Ovide, poète latin, et au penseur norvégien contemporain Jon Elster. Donc, il faut vouloir le non-vouloir. L'auteur n'hésite pas dans ce livre à "subvertir quelques oppositions bien établies entre le vouloir et le non-vouloir, la vigilance et la distraction, l'attention et la confusion, l'action et le non-agir".

"Vouloir, c'est ne pas pouvoir" car la volonté d'accomplir tel ou tel acte en empêche sa réalisation : l'auteur multiplie les exemples, empruntant à la philosophie classique autant qu'à l'histoire de la psychologie pour donner des conseils : déjouer l'emprise de l'intentionnalité dans chacun de nos gestes, aller vers le non-vouloir, le non-agir, formes souveraines de la volonté libre (ou libérée).
Belle démonstration de Romain Graziani mais nous restons malgré tout dans l'expectative : il fallait s'y attendre, et d'ailleurs, il nous a mis en garde. Que faire alors ? Rien ? Le non-vouloir, la rééducation de soi sont des solutions que suggère l'auteur. Mais ce n'est pas très certain ; l'analyse, la description des problèmes sont plus claires que les solutions, évidemment. En tout cas, voici un très beau livre qui donnera aux études chinoises classiques des perspectives nouvelles (appliquées) et actuelles.

mercredi 18 décembre 2019

Proust, encore, et toujours



Jean-Yves Tadié, Marcel Proust. Croquis d'une épopée, Paris, Gallimard, 2019, 376 p.

L'auteur de ce livre est le grand spécialiste contemporain de Marcel Proust : c'est à lui que l'on doit les quatre volumes de la dernière édition de la Recherche en Pléiade et de nombreuses études dont certaines sont présentes dans ce volume. Le titre reprend, quant à lui, celui d'un gros ouvrage sur Napoléon que l'auteur évoque à propos de son enfance.
Cinq cent personnages et des milliers de pages : la Recherche est une oeuvre immense et Jean-Yves Tadié, en grand Professeur, en évoque des moments, "l'épopée", les "croquis" et les petites histoires aussi dans cet ouvrage qui réunit une trentaine de ses contributions diverses au cours des dix dernières années : conférences, communications, interventions à des colloques, préfaces, articles parus ici ou là, dans Le Figaro ou la NRF... L'ouvrage comprend à la fois des articles fondamentaux et des articles anecdotiques, écrits en passant mais qui chacun ajoutent une note de plus au portrait infini de Proust, car on trouve de tout dans ce volume que l'on peut lire aussi en flânant, mais toujours pour mieux comprendre Proust.

L'ouvrage commence par une préface qui raconte l'entrée de Jean-Yves Tadié dans l'oeuvre de Marcel Proust car c'est une déjà vieille histoire qui remonte à ses années d'étudiant puis à sa thèse. En 1982, vient la demande de Gallimard pour une nouvelle édition, la seconde, de Marcel Proust en Pléiade, puis une biographie, puis une exposition à la Bibliothèque Nationale...
Le livre commence avec l'amitié, d'abord ; l'auteur, pourtant, après avoir répertorié des dizaines de connaissances de Proust, suppose que celui-ci ne connut véritablement que son oeuvre, et son travail créateur comme réseau d'amitiés.

Le livre va ainsi de Versailles, où Proust se réfugie après la mort de sa mère, à Cabourg, à Pompéi. On y trouve aussi Proust pianiste et les musiciens, dont Reynaldo Hahn qui fut son amant ; on y trouve aussi, bien sûr, la fameuse sonate de Vinteuil (César Franck ou/et Camille Saint-Sens ou/et Gabriel Fauré ? Un peu des trois, sans doute). Et puis voici Marcel Proust et la peinture, avec Elstir et les oeuvres de John Ruskin jusqu'au "petit pan de mur jaune" de Vermeer de Delft ; et puis, voici les tableaux de Chardin et surtout ceux de Claude Monet, son peintre préféré, mais l'on rencontre encore Paul César Helleu, Gustave Moreau et James Whistler. Combien de ces personnages sont-ils devenus des héros du musée imaginaire de Proust ?
Un article est consacré au journalisme ; il commence par un inventaire des contributions de Proust aux revues et à la presse : Le Figaro, bien sûr, mais aussi la Nouvelle revue française, la Revue blanche et des dizaines d'autres... et ce, dès l'enfance, souligne Jean-Yves Tadié. Marcel Proust se voulait journaliste. A propos de la presse, il écrira, entre autres, sur la "réalité mortelle du fait divers", sur "la misère du globe", réservant en revanche aux revues des textes plus approfondis ou les gardant pour lui, comme le "Contre Sainte-Beuve" (refusé par Le Figaro). Car Marcel Proust, et Jean-Yves Tadié le rappelle, est mal accueilli par la presse, qui, pour l'essentiel, l'ignorera. Signalons encore, dans ce livre, un article sur Baudelaire, un tout petit sur Bergson, son cousin, une préface sur Claude Debussy (cf. Claude Debussy à la plage), un texte sur Lionel Hauser, banquier et petit-cousin, un texte sur sa voisine, le commentaire de l'un des trois questionnaires de Proust, etc.
Nous trouvons dans ce livre également deux préfaces à des éditions de Gallimard : l'une à Jean Santeuil, l'autre à Un amour de Swann.

Alors, Proust aujourd'hui ? D'abord, il n'apparaît pas chez Sartre, Malraux et à peine chez Camus. En revanche, en chinois, en japonais et en anglais, on compte déjà trois traductions dans chacune de ces langues. Mais laissons le dernier mot à Jean-Yves Tadié : "Reste la pensée de ce roman qui n'arrête pas de penser. L'intrusion de la philosophie dans le roman en change l'interprétation : c'est la pluralité des significations qui se superpose à la singularité de l'anecdote ; c'est l'arrière-plan, et non plus le plaisir de la surface; c'est la verticalité de la question, non l'horizontalité de l'intrigue. Le sens est infini, non l'anecdote ". Le livre de littérature devient donc aussi philosophie ; parti du journalisme, Marcel Proust finit philosophe.
Voici un ouvrage à lire pour voir Marcel Proust autrement, pour le lire mieux, le comprendre davantage.

Notons enfin que, cette semaine, le FigaroSCOPE titre "A la recherche de Marcel Proust" (cf. la photo de la une, supra) pour célébrer le centenaire de son prix Goncourt et propose une promenade dans Paris pour le retrouver.

lundi 16 décembre 2019

Comback à Tübingen



COMEBACK. Kunsthistorische Renaissance, Kerber Art, Kunsthalle Tübingen, 150 p. Werkliste pp.143-149

L'ouvrage concerne l'exposition qui se tient à Tübingen, en Allemagne. L'exposition rassemble une centaine d'oeuvres d'une trentaine d'artistes contemporains qui font revivre à leur manière, dans leurs propres tableaux, des tableaux plus ou moins célèbres.

Ainsi Christian Jankowski fait revivre Un Atelier aux Batignoles de Henri Fantin-Latour (1870). Yinka Shonibare CBE en 2011 reprend le Morte de São Francisco (1593, Bartolemeo Carducho) : s'il conserve bien sûr la disposition des personnages, ce ne sont plus toutefois des religieux ; quant au personnage central, il s'agit désormais d'une femme, belle et élégante, qui tend au mourant une mince bougie (Fake Death Picture, 2011). Le même modèle pose d'ailleurs, avec le même costume pour une mort de Chatterton, le poète anglais dont Alfred de Vigny fit un héros romantique.

Le tableau 3 mai 1808, de Francisco Goya est repris par Jose Manuel Ballester dans un tableau intitulé 3 de Mayo 2008 dans lequel ne restent plus, dans le même cadre, que les traces à terre des vêtements des condamnés : les soldats du peloton d'exécution et les condamnés ont disparu mais l'on voit le lieu du crime parfaitement, avec les bâtiments et l'église en arrière-plan. Le tableau de Léo Caillard (en couverture du livre), Hipster in stone XII modernise une statue célèbre en lui ajoutant un smartphone, un T-shirt sous la toge et les lunettes de soleil ; ces accessoires raniment un héros ancien, impérial, alors que de son geste, il prend un selfie.
Ce sont de véritables appropriations que montrent les tableaux de lza Lou (The damned, 2004) ou Christian Jankowski qui reprend et modernise un Matisse (Neue Malerei, Matisse II 2018) où une danseuse fait bien voir ses chaussures (ce sont des Nike), un Cranach ou un David, un Rembrandt, un Van Gogh... Le tableau d'Henry Wallis (1856) qui montre le poète Thomas Chatterton qui s'est suicidé très jeune : la bouteille d'arsenic est au premier plan, comme dans le tableau original, est repris par Yinka Shonibare CBE. Seuls quelques éléments de la mise en scène ont été modifiés : le costume, la fenêtre qui ne donne sur rien alors qu'elle donne sur des bâtiments de Londres dans le tableau imité, la fleur en pot bien plus discrète sur la fenêtre...

Toutes ces révisions de tableaux célèbres donnent à revoir à des spectateurs modernes, actuels, les tableaux anciens (comeback) et invitent à y réfléchir. Non sans ironie. Les oeuvres les plus célèbres de l'histoire de la peinture sont ainsi mises à jour, et leur imitation leur fait dire bien d'autres choses que l'original... Mais dans combien de temps faudra-t-il les reprendre alors que l'on se saura plus ce qu'est un smartphone, un selfie ?

lundi 2 décembre 2019

Des artisans du texte en Egypte ancienne


Chloé Ragazzoli, Scribes. Les artisans du texte en Egypte ancienne, Paris, 2019, Les Belles Lettres, 710 p. , Chronologie, Inventaire des manuscrits de miscellanées sur papyrus connus, Table des figures, Index divers (Toponymes et ethnonymes, Divinités, Anthroponymes, Chapelles de tombes, Expressions et mots égyptiens commentés, Titres égyptiens, Res notabiles, Principales sources textuelles traduites).
Préface de Christian Jacob.

C'est un ouvrage de référence, un ouvrage fort savant de recherche égyptologique qui porte sur les scribes. Il reprend le texte d'une thèse soutenue en 2011. Le scribe est en effet incontournable dans la culture égyptienne, à la fois rouage administratif et passeur de la culture lettrée. L'auteur veut redonner au scribe son "autonomie de pensée et de culture". Pour cela, elle rouvre le dossier "en prenant au sérieux ce que les scribes disent et ce qu'ils font". La période de référence s'étend du quinzième au dixième siècle avant notre ère, le Nouvel Empire avec Hatchepsout, Thoutmosis III, Akhénaton, Toutânkhamon ou Ramsès II. C'est une époque de conquête, le royaume s'étend.
L'écriture du scribe est le hiératique, une simplification courante des signes hiéroglyphiques ("écriture monumentale") ; c'est ainsi que sont composés les textes officiels, textes de droit, de savoir et de littérature qui assurent aux scribes un rôle de "contrôleur et de courroies de transmission de l'Etat égyptien". Ce savoir et ce savoir-faire pratique font d'eux une "élite intermédiaire au sens large", les hiéroglyphes étant beaucoup plus rares. L'auteur prend comme source essentielle de son travail les Late Egyptian Miscellanies (1295-1069 avant notre ère) avec les documents d'autoprésentations funéraires (tombes privées) et les inscriptions laissées par les visiteurs des monuments (graffiti, ostraca, etc.).

A cette époque, "l'écriture demeure une corvée" : le travail d'écriture relève des scribes qui en ont le quasi-monopole et assurent le travail de l'Etat et de son administration. Dirigé par le vizir, l'Etat administratif (justice, ressources royales, armée et temples) gère l'économie et l'appareil idéologique de l'Etat : l'inventaire des biens, la collecte des impôts, la surface agricole, la production sont au coeur du travail bureaucratique des scribes. Et c'est ce travail que prend pour objet l'auteur, ou plus exactement, celui de "monde social" des scribes, notion qu'elle emprunte aux travaux de Anselm L. Strauss sur le "monde social". Enfin, notons que Chloé Ragazzoli ne s'en tient pas au strict contenu des miscellanées, à leur épistolarité, elle les examine plus largement pour en dégager "une machine à faire des livres". En fait, son travail conduit le lecteur de la matérialité de l'écriture à la religion des scribes, et donc à une réflexion sur les outils qui permettent l'élaboration d'une pensée abstraite égyptienne, qui, comme l'écrit l'auteur, donne naissance à "une archéologie des savoirs théoriques et pratiques du scribe".

Il s'agit par conséquent d'un vaste ouvrage, remarquablement illustré où les croquis, les représentations n'ont pas pour objet de faire beau mais de faire comprendre, de mettre en lumière ; le livre est parfaitement composé pour donner à comprendre le travail des scribes et le "monde des invisibles", leur monde social comme l'évoque Christian Jacob dans sa préface. Chloé Ragazzoli lit le travail des scribes sérieusement, rigoureusement, et elle fournit une contribution importante à la recherche égyptologique, d'une part, et à l'histoire des cultures, d'autre part.
Les scribes font appel à d'autres outils intellectuels que ne le feront les Grecs, l'auteur parle des "images-concepts" qui constituent les "catégories épistémiques de la pensée égyptienne" de cette époque. En conclusion, l'auteur note modestement que les notions d'office et de fonction sont omniprésentes dans l'activité des scribes. Mais, quel était le véritable pouvoir des scribes, quelle était leur place ? Pouvoir administratif et institutionnel des activités, certes, mais pouvoir culturel aussi car, comme l'évoque Chloé Ragazzoli, ces miscellanées constituent une véritable machine à lire et à écrire, ils sont plus que des ensembles de textes et constituent également un véritable outil de production littéraire, la "miscellanéité".
Les scribes s'avèrent des acteurs d'un monde lettré que ce travail examine minutieusement, allant des opérations cognitives au contenu littéraire qu'elles régissent. Superbe travail que cette thèse, minutieuse et globalisante qui redonne vie à une époque pour l'essentiel méconnue. Et le livre se lit aisément, il est clair, habilement documenté, bien construit. Même si l'on n'est pas spécialiste, et c'est mon cas, il est passionnant et riche en suggestions pour d'autres domaines de la sociologie de la culture.

mercredi 20 novembre 2019

Enfances de classes : les inégalités définitives et monstrueuses entre les enfants



Enfances de classe. De l'inégalité parmi les enfants, sous la direction de Bernard Lahire, Paris, Seuil, 1230 pages, bibliographie

C'est un gros, très très gros ouvrage. Parce qu'il veut tout dire de ce qu'est une enfance dans un milieu pauvre, très pauvre en la comparant avec celle qui se déroule dans des milieux riches. Parce qu'il veut montrer comment se créent et se propagent et se multiplient les inégalités, nées entre les milieux de naissance et de vie. "Les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde", tel est le point clef, simple, et l'objectif, de la démonstration que veut proposer ce livre. Citons Bernard Lahire : " donner à voir  et à ressentir leurs effets multiples, inscrits dans les corps et dans les esprits individuels, en termes de manières de voir, de sentir et d'agir, en termes d'écarts dans les conditions concrètes d’existence et de coexistence, ainsi que sur les champs  extrêmement variables du possible qu'elles imposent aux individus appartenant aux différentes classes de la société."
Quatre années d'enquêtes menées par un collectif de 17 sociologues auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans, vivant dans différentes villes de France, quatre années pour saisir les inégalités présentes dès l'enfance et, ainsi, "appréhender l'enfance des inégalités". 175 entretiens avec des parents des enfants et des enseignant-e-s de ces mêmes enfants ainsi que des exercices langagiers conduits, "joués" avec les enfants.
L'objet du livre est de montrer les inégalités à l’œuvre, dès leur source. Et encore, à cinq ans, beaucoup est joué, déjà. Au bout du compte, limité pourtant, les inégalités sont montrées, pointées même, et les vies de certains enfants apparaissent plus ou moins "diminuées". Le livre fait donc le bilan, "un" bilan, de ces inégalités vécues chaque jour par ces enfants. Mais les enfants ne disent certainement pas tout ce qu'ils perçoivent, ou ne perçoivent pas tout ce qu'ils vivent, car c'est trop compliqué : qu'il s'agisse des enfants ou de leurs parents, les outils de l'énonciation des inégalités, comme de l'aveuglement social, sont inégalement partagés ! Alors, qu'est-ce qui reste aux plus dominés, aux plus démunis ? La violence ?

Bernard Lahire reprend à sa manière les démonstrations de Pierre Bourdieu, de celles que, peut-être, celui-ci ne pouvait pas faire (nous pensons à La misère du monde, 1993, Paris, Seuil, Enquêtes financées par la Caisse des dépôts). Impossibilité sociale, impossibilité épistémologique ? En tout cas, le travail effectué par l'équipe de Bernard Lahire est de qualité et ses conclusions sont parfaites. Bien sûr, on pourrait certes encore accentuer le diagnostic. A quoi bon ? A 5 ou 6 ans, l'essentiel semble être déjà joué. Bien sûr, un miracle peut avoir lieu, plus tard, mais à quelles conditions ? "Peut-on faire quelque chose de ce que l'on a fait de nous ?", se demandait Jean-Paul Sartre, qui, lui, n'en doutait pas. Indéracinable privilège !

lundi 18 novembre 2019

Les Arts déco, un art de vivre en mer, dans les années trente


L'art déco, un art de vivre. Le paquebot Ile-de-France

Exposition au Musée des années 30, Boulogne-Billancourt

Cette exposition, qui s'est amarrée à Boulogne, décrit le style de vie d'une époque, d'une classe sociale. Car ce qu'elle décrit surtout, c'est le style de vie de gens très riches, pour qui la vie est un voyage heureux dans un cadre exceptionnellement luxueux. L'exposition, typique de cette classe et de ses divertissements pendant les années trente, a lieu au quatrième étage du musée.
C'était l'époque des Arts Décoratifs et Industriels, avec sa mode, son fumoir, ses  salles de cinéma, sa bibliothèque et ses salons de thé... Le mélange des photos, de la vaisselle et de du mobilier font revivre pendant quelque temps cette époque et cette classe-loisirs ; en tout point, elle évoque Thorstein Veblen (1899) qui la caractérisait par une "conspicuous consumption" ou "conspicuous leisure", classe pour laquelle les loisirs sont tout le travail de distinction et réclament un effort continu. Et c'est en quelque sorte, le cadre et les conditions de ce travail que l'on peut observer dans cette exposition. Belle exposition, qui montre le style de vie de la classe riche et bien élevée de cette époque ; on y voit des meubles, de la vaisselle, des tableaux, des jouets, de la verrerie...


Fauteuils de
Jacques Emile Ruhlmann
Fauteuils de 
Jacques Emile Ruhlmann

Le journal du bord



The Last Voyage
L'exposition montre donc le style de vie de cette classe qui savait si bien vivre. Bien sûr, pendant ce temps, l'Allemagne allait mal, de plus en plus mal, mais on n'en dit rien... avant que le bateau ne soit converti pour le transport de troupes pendant le second conflit mondial ("la parenthèse militaire", dit l'exposition). La gastronomie est l'essentiel avec le sport et les moments de détente et de socialisation. "C'est une création, faite d'ordre, de mesure, de beauté, où tout répond à une destination, à un plan logique conçu à la fois pour contenter la raison et pour donner à l'esprit cette satisfaction qu'il retire de la présence de l'art", dira un magazine de l'époque, pour évoquer l'ambiance du voyage transatlantique. Baudelairien presque : "Là, tout n'est qu'ordre et beauté // Luxe, calme et volupté // Des meubles luisants/ / Polis par les ans //Décoreraient notre chambre"...  Le voyage, de Paris à New York, durait près d'une semaine sur cette ville flottante qui mesurait 241x 28 mètres pour 1550 passagers dont 639 en première classe et plus de 800 pour le personnel. Les femmes n'y apparaissent que comme divertissement, illustrant la mode qui les met à leur avantage. Une partie importante de l'exposition est également consacrée aux enfants dont le style de vie singe celui des parents.

En 1959, le bateau qui n'est plus rentable est vendu à une société japonaise ; il sera loué à la Metro Goldwyn Mayer pour qu'y soit tourné "The Last Voyage" ("Panique à bord") : ce sera effectivement son dernier voyage...