lundi 27 mars 2017

Transparence totalitaire : fictions et réalités




Evgueni Zamiatine, Nous, 2017, Actes Sud, 233 p.

Ville de verre aux murs transparents. Ville géométrique, tentaculaire ou aucune vie n'est privée. Ville arithmétique habitée par des Numéros, dirigée par un dictateur bienveillant (le Bienfaiteur)... Utopie, lieu où tout est bien, où tout va bien dans un monde parfait. Nous sommes en l'an futur tel que l'imagine un roman de science fiction soviétique au temps de la Révolution bolchévique (1920). L'auteur est ingénieur. Nous roman est l'histoire de D-503, le héros, un mathématicien quelque peu romantique. C'est son auto-biographie.
Le monde futur est une perfection mathématique;  rien ny 'est laissé au hasard, ni les rencontres, ni l'amour, ni la reproduction, ni les déplacements, ni la mode (chacun reçoit régulièrement une tenue). Standardisation de la personnalisation ! Bien sûr, dans ce monde parfait quelque chose se dérègle : D-503 tombe amoureux de la belle I-330.

L'ouvrage raconte cette aventure, un moment d'exaltation, de dérèglement, de bonheur sans calcul. Le lecteur retrouve les préoccupations de 1984 et la dénonciation des univers poltiques totalitaires, de la collaboration de tous avec ses chefs et petits chefs. Cela ressemble au monde nazi, à l'Allemagne de l'Est (DDR)... A la fin, quand tout revient dans l'ordre totalitaire, le héros sourit : "le sourire est l'état normal d'un homme normal". Tout va bien. L'âme est une maladie dans l'univers concentrationnaire.
Mais pourquoi les mathématiques sont-elles enrôlées pour décrire ce monde ? Curieuse métaphore sociale, comme si la rigueur, la démonstration, la logique composaient un monde dangereux, connotaient a priori la terreur alors que ce qui caractérise la pensée totalitaire, c'est l'arbitraire, l'imposition, la croyance, pas la démonstration. Dans Nous, les nombres imaginaires ont mauvaise réputation !

Voilà comment un ingénieur soviétique des années 1920 se représentait les enfers à venir, à confronter avec l'inimaginable "archipel du goulag" (Alexandre Soljénitsine), ou l'enfer de Vasily Grossman (Treblinka) : la réalité est pire que la fiction, qui manque d'imagination.

mardi 21 mars 2017

Cloclo : chanson populaire au temps du 45 tours, une forme moyenne



Philippe Chevallier, La chanson exactement. L'art difficile de Claude François, Paris, 2017, PUF, 286 p., Index, Bibiogr., 19 €.

Diplômé de philosophie qui a publié sur Michel Foucault et Søren Kierkegaard, Philippe Chevallier avait tout pour mépriser sans examen les chansons et le personnage de Claude François. Pourtant, par défi personnel, il a voulu comprendre la fascination populaire qu'exerçait le chanteur, et, les deux étant liées, l'hostilité ethnocentriste de critiques dont il épingle sans pitié les plaisanteries condescendantes et l'ignorance technique, suffisance et insuffisance, comme d'habitude....

Le livre est une enquête sur la production de la variété à l'époque de la "reproduction mécanique" (nous sommes en apparence sur la voie de Walter Benjamin, d'Adorno, ou de Marshall McLuhan). Comment rendre compte de la variété très grand public ? L'auteur effectue une analyse méticuleuse, exigeante, respectueuse (husserlienne, "revenir aux choses mêmes") du mode de production des chansons de Claude François, de la division du travail musical qui y préside, des différents métiers du son, de la géographie des studios d'enregistrement, etc. Investigation culturelle qui s'en tient à son objet et dégagée du côté célébrité (pourtant, il y a de quoi faire) : "Penser la musique populaire enregistrée" (chapitre 3), tel est l'objectif presque sans précédent que vise cet ouvrage dont la force et l'originalité théorique ne doivent pas être masquées par le sujet, si peu légitime. Là où beaucoup dénoncent, Philippe Chevallier énonce : démonstration à propos de "Alexandrie, Alexandra" (1978).

Le premier chapitre étudie une composante essentielle de la chanson populaire, la "volonté de la reprise : la forme moyenne ne se préoccupe pas de créer, elle recycle ce qui a fait ses preuves". D'où la récupération de chansons américaines (Claude François avait organisé une veille systématique), puis leur adaptation au marché français. Répétition, "Rehash" (désagrégé / réagrégé), disait John Lennon de la chanson en général (et non "réchauffé" comme on le traduit, ce n'est pas la même cuisine !). Le plagiat serait donc la règle mais comment le définir noblement ? Remarquable analyse de Philippe Chevallier que cet "éloge de la forme moyenne".
En résumé : rigueur et exigence. "Tout chez Claude François sonne juste" ; perfectionniste, de formation classique, batteur de jazz, il a le culte du solfège et de la partition (formation de chant, violon, percussion, batterie, tumba) qui aboutissent à une "maîtrise totale" du produit final (chapitre 2). En fait,Claude François s'avère "créateur de formes" : "ça s'en va et ça revient / c'est fait de tout petits riens / ça se chante et ça se danse, et ça revient, ça se retient" : définition de la forme chanson populaire ? Il y a encore beaucoup à faire pour comprendre le miracle industriel d'une chanson populaire à succès.

La chanson de Claude François est inséparable de l'industrie musicale : celle des microsillons 45 tours et du marketing qui les accompagne (cf. "SLC Salut les Copains", l'émission quotidienne, à 5 heures de l'après-midi sur la radio Europe 1 (1959-1969), puis le magazine mensuel du même nom (1962, qui vend 1 million d'exemplaires). Ce marketing de masse a laissé des traces : les fans de Claude François répondent toujours présents (tout comme ceux de Dalida) : Télé7Jours publie, en 2016-2017, 50 CD, "La collection officielle Salut Les Copains" (Polygram / Europe 1) et même un calendrier SLC (dont Claude François illustre le mois de décembre). Homme de média, Claude François racheta le magazine Podium en 1972...
People d'un côté, fans de l'autres. Marché de la nostalgie : "Hier est près de moi"("yesterday once more") avec "Every sha-la-la-la, every wo-o-wo-o".


Claude François sociologue ? Les textes des chansons sont plus sérieux qu'ils n'en ont l'air : "Comme d'habitude" (devenu "My way" avec Sinatra), les petits matins quotidiens sont loins des grands soirs et du grand amour. Nous sommes en 1968 et Sheila chante le tube de l'été ("Petite fille de français moyen") tandis que Claude François chante "Le lundi au soleil" dans la grande ville ; rêve de "ne rien faire", nostalgie de la campagne (les foins, le raisin, "la ferme du bonheur"), moderne, actuel. "La chanson populaire pèche le plus souvent par excès de sérieux. Son tort est de toujours dire des choses de la vie", souligne Philippe Chevallier ;  "gravité dans le frivole", disait Baudelaire. Ce que retouve peut-être aujourd'hui la génération de ceux qui se sont fait alors "une certaine idée de la France" (1965) avec les succès de Stone et Charden, Michel Sardou, Sheila...

Qu'en devient-il de ce mode de production et de distribution de la chanson à l'époque de la reproduction numérique, de YouTube, Spotify ou Apple Music ?

Références

Adorno (T.W.), Einleitung in die Musik-sociologie, Zwölf theoretisch Vorlesungen, Frankfurt, Suhrkamp, 1962.
Benjamin (W), Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit, Frankfurt, Suhrkamp, 1936.
Bourdieu (P) et alUn art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Les Editions de Minuit, 1965.
Grignon (C), Passeron (C), Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Le Seuil, 1989.
Hennion (A), Les professionnels du disque. Une sociologie des variétés, Paris, A-M Métaillié, 1981.
Hennion (A),Vignolle (J-P), L'économie du disque en France, Paris, Documentation Française, 1978.
Siegfried Kracauer, Jacques Offenbach und das Paris seiner Zeit, Frankfurt, Suhrkamp, 1937.

jeudi 9 mars 2017

Des plateformes pour une nouvelle économie



Sangeet Choudary, Geoffrey Parker, Marshall Van Alstyne, Platform Revolution: How Networked Markets are Transforming the Economy and How to Make Them Work for You, 2016, W.W. Norton & Co, 352 p, Index, Glossaire, $14,86 (eBook)

Sangeet Paul Choudary, Platform Scale. How an emerging business model helps startups build large empires with minimum investments, kindle edition, 2015, 289 p. $9,59 (eBook)

Les auteurs dégagent les conditions d'émergence d'un nouveau modèle d'affaires, celui des plateformes et leur pouvoir. Les ouvrages s'adressent aux startups et aux entrepreneurs, ils associent heureusement théorie économique et exemples.
Le modèle d'affaire des plateformes a fait le succès d'Uber (qui se veut aussi "content marketplace"), de AirBnB, d'alibaba, de YouTube, de Pinterest, de eBay, etc. et surtout des GAFA, imités de près par Microsoft (qui a racheté la plateforme LinkedIn).
Parmi les GAFA, Amazon semble de plus en plus une plateforme de plateformes (AWS, Prime, MechaniCal Turketc.). Les plateformes des GAFA présentent pour eux un atout essentiel : pour chacun de leur clients, elles disposent d'un identifiant unique associé à un outil de paiement (coordonnées bancaires d'une ou plusieurs cartes de crédit).

Les plateformes représentent une économie disruptive. Toute activité dont l'information est l'ingrédient essentiel peut donner naissance à une plateforme : l'asymétrie d'information sur un marché, une activité très lourdement réglementée sont autant de conditions favorables à l'émergence de plateformes.
Une autre caractéristique des plateformes est de s'attaquer aux biens sous-utilisés, appartements, chambres d'hôtels, parking, véhicules, outillages et d'en partager l'utilisation (sharing economy). Voir aussi les plateformes de mise en relation (avocats, médecins, etc.).

Toutes ces entreprises mettent en relation plus qu'elles ne possèdent : Uber ne possède pas d'automobiles, AirBnB ne possède pas d'hôtels, elles construisent des plateformes pour mettre en relation une offre (des chauffeurs, des propriétaires) avec une demande (clients potentiels des hôtels et des taxis). Economie de l'interaction, des données numérisées, logique de place de marché : l'effet network (loi de Metcalfe) et modèle double face caractérisent le modèle des plateformes.

Ce modèle s'oppose à celui que les auteurs caractérisent comme une structure en pipelines. La forme en pipelines est linéaire (linear value chain), elle décompose l'activité en étapes successives : la conception, le prototypage, la fabrication, la distribution. Ce qui fait la différence ? La suppression des intermédiaires, gatekeepers, et la réduction drastique des coûts de transaction qui permet un meilleur scaling (l'extension à de très nombreux utilisateurs n'affecte pas les coûts. Les gatekeepers ont été remplacés par des signaux de marché. Les plateformes permettent aussi la réduction des ventes groupées (bundles) comme on peut l'observer dans l'évolution de la télévision américaine (OTT, Skinny Bundles). De plus, les plateformes sont généralement en self-service. Voilà pourquoi, au bout du compte, "les plateformes dévorent les pipe-lines".

Les ouvrages dessinent les modalités de cette nouvelle économie qui affecte fortement les médias : pensons à Netflix ou à YouTube mais aussi aux extensions des plateformes Uber qui veut fournir des éléments d'information à ses passagers (Uber Content Marketplace) ou à Google qui propose des informations touristiques (Google Trips). Le marché des médias traditionnels (legacy media) est fortement bousculé voire menacé par les plateformes, notamment par celle des GAFA dont Amazon, Google et Facebook qui s'attaquent au marché publicitaire.

Les auteurs mobilisent de nombreux exemples proveant d'entreprises de nombreux pays. Ils évoquent le rôle de la viralité dans le développement, les techniques de monétisation des plateformes, la participation des développeurs, les principes d'une "gouvernance" féconde, l'autogestion. Le chapitre 9 est consacré aux métriques et analytiques des plateformes : l'intensité des interactions, le nombre de plateformes auxquelles recourt un utilisateur -multihoming, l'innovation la data (quantité et qualité), les fusions et acquisitions.
Uber est de nombreuses fois évoqué et célébré par les auteurs : ne pas omettre toutefois les questions de droit social que pose cette entreprise (de quelle protection sociale disposent les chauffeurs d'Uber), qu'en est-il du recrutement et de la sécurité des passagers, du sexisme de la culture d'entreprise... question de curation encore, homologue à celle à laquelle doit faire face Facebook.

Tous les mécanismes et questions touchant les plateformes et leur gestion sont abordés, y compris la question fort actuelle de la législation à concevoir pour réguler les plateformes de manière féconde.
Chacun des 14 chapitres s'achève par un résumé clair de ses acquis. Les notes sont abondantes et utiles. Voici un bon outil de travail et de réflexion. Un bon manuel aussi pour qui étudie les médias et leur gestion.

N.B. Sur le même sujet, pour approfondir certaines approches, voir les travaux de Jean-Charles Rochet et Jean Tirole : "Platform competition in two-sided markets", Journal of the European Economic Association, 2003 ou "Two-Sided Markets: A Progress Report", The RAND Journal of Economics, 2006, et plus générale approche, L'économie numérique selon Jean Tirole, data et bien commun.

mardi 21 février 2017

Les écrans captivent, détournent l'attention: philosophies du cinéma


Mauro Carbone, Philosophie-écrans. Du cinéma à la révolution numérique, Paris, Vrin, 178 p., 2016, Index, 19 €

Qu'est-ce que la philosophie peut faire de la multiplication des écrans comme interfaces de connaissance, de communication, comme miroirs ?
Penser les écrans, l'histoire de la philosophie n'a pas brillé dans cette tâche. Si l'on omet, comme le fait bizarrement l'auteur, les films et les textes de Guy Debord, les écrans n'ont pas très bonne presse auprès des philosophes. La philosophie universitaire ne semble pas savoir penser le cinéma : dès l'origine, Henri Bergson comme Alain le condamnent... et de mobiliser le fameux mythe de la caverne (livre VII de la République, Platon), référence passe-partout de la réflexion philosophique sur le cinéma, œuvre d'illusion. Spectateurs enchaînés. Mais les spectateurs ne sont pas enchaînés !

Après Maurice Merleau-Ponty qui traite de psychologie générale du cinéma, Gilles Deleuze annonce une "philosophie-cinéma", une écriture de la philosophie par le cinéma, par les techniques cinématographiques, une invention de concepts par le cinéma (une vision du monde, dira Georges Simondon). Le cinéma est considéré comme le symptôme de la nouveauté d'une époque, d'une "génération", dira Jean-Luc Godard : il la fait voir, il faut "exprimer l'homme par son comportement visible", selon l'expression de Maurice Merleau-Ponty. On parlera plus tard, avec l'intelligence artificielle, de reconnaissance des images, des visages, d'analyse des émotions. Perception des formes qui, dans son principe, renvoie à la phénoménologie husserlienne : revenir aux choses mêmes.
Mauro Carbone s'attarde sur la réflexion de Maurice Merleau-Ponty sur le cinéma, l'image et la perception, le visible : cette réflexion est toujours d'abord rapportée à la peinture, modèle historique du voir et du penser le voir, art noble (pourtant la peinture est technique, économie, gestion ; cf les travaux de Michael Baxandall).

L'ouvrage de Mauro Carbone invite à penser le rôle ambivalent des écrans (voir l'étymologie du mot en français comme en anglais, en italien : protéger et dissimuler (comme escrime). La seconde partie du livre traite de la séduction des écrans, des selfies et de l'empire narcissique de la photographie de soi-même. Le chapitre conclusif évoque le monde bardé d'écrans dans lequel nous vivons, écrans qui forment une agora globale, nouvelle place publique virtuelle. Notons que partout la vidéo se substitue à la photo : on est loin du cinéma muet noir et blanc : tous les écrans ne se valent pas, le format, la définition comptent.
L'auteur semble avoir fait le pari explicatif de ne pas tenir compte de l'économie des écrans et des médias où la publicité occupe une place centrale qu'il s'agisse de télévision, de Web ou de réseaux sociaux. Peut-on ignorer cette dimension pour traiter de la philosophie du cinéma et de l'écriture par le cinéma ? Un peu de Marshall McLuhan et de Walter Benjamin ne nous semble pas suffire à combler ce manque pour comprendre le malaise de notre société d'écrans. Peut-on traiter de la révolution numérique sans embarquer Google, Snapchat, Facebook, Instagram, YouTube, Netflix, Pinterest ou le DOOH de JCDecaux Airport ?

Ouvrage difficile mais fécond ; au premier abord, on y trouve plus de psycho-philosophie que de cinéma et d'écrans. En reprenant la lecture, la thèse de l'auteur s'éclaire enfin et les défis intellectuels qu'il énonce incitent à penser les écrans, écrans qui d'ailleurs se mettent aussi à penser, artificiellement du moins.

mercredi 8 février 2017

Géographie des mots : des exemples du lexique américain


Josh Katz, Speaking American : How Y'all, Youse and You Guys Talk. A Visual Guide, 2016, Boston, Houghton, Mifflin Harcourt, Index des lieux, Index des termes, $11,65 (ebook)

Les Etats-Unis représentent un bariolage infini de langues des immigrations où dominent l'anglais et l'espagnol et, de plus en plus, des langues asiatiques (chinois, hindi). L'anglais des Américains est aussi un héritage d'accents et de régionalismes (le français de Louisiane, du Wisconsin...), de dialectes (sociolectes) issus également des multiples immigrations et, rarement, semble-t-il, des langues indigènes. L'universalité supposée, rêvée de la langue américaine (globish) s'accompagne, aux Etats-Unis mêmes, de lexiques locaux et régionaux, marqueurs imperceptibles tant aux étrangers qu'aux autochtones. Dans telle ou telle contrée, pour reprendre les termes de l'enquête de Grégoire en France, des objets ou des idées semblables (signifiés) sont désignés par des termes particuliers (signifiants). Voir l'exemple de la question 1, ci-dessous : "Y'all" connote le Sud Est, "You Guys" le Nord, le Centre et l'Ouest. Ces usages langagiers, vernaculaires, distinguent les locuteurs de la région, les identifient. L'auteur, Josh Katz, regroupe ses observations en cinq parties : styles de vie ("how we live"), nourriture ("what we eat"), prononciation ("how we sound"), lieux ("where we go"), choses à voir ("things we see") .

Josh Katz travaille pour le New York Times ; son livre exploite les réponses à un questionnaire publié dans le quotidien fin 2013. Les questions reprennent celles de la Harvard Dialect Survey (Bert Vaux et Scott Golder, 2002). A l'origine de cette enquête se trouve l'ambition de construire l'arbre des américanismes : "The Word Tree: Ethnic Americanisms".
Les usages vernaculaires peuvent-ils suffire à identifier la provenance d'un locuteur ? L'enquête interroge aussi bien à propos des variations syntaxiques que phonologiques ou lexicales. L'ouvrage illustre de façon séduisante et condensée ce que l'on peut trouver de façon plus savante, détaillée et systématique, dans le Dictionary of American Regional English (DARE) et les travaux qui l'ont permis (voir les résultats, la méthodologie sur le site DARE).

Comment les bases de données lexicales exploitent-elles les variations dialectologiques ? Comment pourraient-elles le faire (NLP) ? La géographie des mots est le produit d'une mémoire active, incorporée, acquise comme et en même temps qu'un accent (variation phonologique) ; elle est incorporée lors de l'écoute et de la répétition de gestes phonatoires, elle s'entend plus qu'elle ne se lit. Les mots de tout échantillon de langue (clusters) trahissent une éducation, des racines culturelles mais l'oral, sans doute mieux que l'écrit, traduit aussi les hyper et hypo-corrections, les émotions... Pour l'instant les bases de données exploitent les lexiques à partir de textes écrits : thématiques, centres d'intérêt, intentions, comportements pourquoi pas la géolocalisation ? Les recherches de reconnaissance vocale devraient permettre d'avancer dans l'exploitation de l'oral qui révèle sans doute mieux un locuteur et ses stratégies tacites d'affiliation ou de distinction que l'écrit plus contrôlé, poli. Les mots n'ont pas encore tout dit...

Ouvrage de vulgarisation, SpeakingAmerican exploite habilement les ressources de datavision ; le support numérique en facilite grandement la lecture et le feuilletage (zoom, etc.). Il sensibilisera beaucoup d'Américains à des étrangetés de leur langue, arbitraires qu'ils ne soupçonnaient pas et qui ne se révèlent guère qu'au gré des mobilités et de contacts langagiers divers.
L'ouvrage rappelle la toute relative universalité de toute langue dite nationale. Il donne à penser l'histoire politique et les effets de l'uniformisation linguistique par l'école, l'administration et les médias... Voici donc un ouvrage simple qui peut donner à penser plus loin les exploitations des data langagières, leurs limites et leur très riche avenir.
What does the way you speak say about where you’re from?
The New York Times, December 2013

Références

Dictionary of American Regional English (DARE), University of Wisconsin-Madison

Ferdinand Brunot, voir les tomes de son Histoire de la langue françaie des origines à nos jours : entre autres, le tome IX, "le français, langue nationale", et le tome X, "Contact avec la langue populaire et la langue rurale", Paris, Librairie Armand Colin.

William Labov, Sociolinguistic Patterns, 1972, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, Bibliogr, Index

Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois. L'enquête de Grégoire, Paris, Gallimard, 1975, 320 p.

vendredi 27 janvier 2017

Définir le capitalisme par l'accumulation d'information, de data ?



Steven G. Marks, The Information Nexus. Global Capitalism from the Renaissance to the Present, 2016, Cambridge University Press, 250 p. Index. 22€

L'ouvrage commence par un historique du mot "capitalism" en Europe. Le terme émerge au début du XXème siècle, surtout chez deux auteurs allemands : Werner Sombart qui voit dans le judaïsme la source du capitalisme et Max Weber qui publie L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme (1905). Werner Sombart finira par se rallier aux nazis ; il associera, dans une même dénonciation, capitalisme et judaïsme, l'un et l'autre étant "anti-allemands" (son argumentation recoupe celle de Martin Heidegger). La condamnation du capitalisme précède sa définition : celle-ci embrasse celle de l'industrialisation, de l'urbanisation, du règne de l'argent, de la machine et de l'insatiable besoin d'innovation ("destruction créative" des moyens de production selon Karl Marx puis Joseph Schumpeter). Le capitalisme semble indéfinissable.

La seconde partie de l'ouvrage passe en revue les différentes caractérisations du capitalisme ; il s'avère que les propriétés que l'on mobilise habituellement pour distinguer le capitalisme sont présentes dans toutes les économies, non seulement l'économie industrielle européenne mais aussi les économies plus anciennes, les économies asiatiques, etc. L'opposition classique et simplificatrice de Ferdinand Tönnies, entre communauté (Gemeinschaft) et société (Gesellschaft) semble également stérile.
Pour dépasser ces apories successives, Steven G. Marks en vient à proposer une solution plus explicative des caractéristiques du capitalisme : il ne se distingue des autres régimes économiques que par la circulation et la concentration de l'information (information nexus). Le poids de l'information fait son apparition tardive dans l'analyse économique des coûts de transaction (Friedrich Hayek, Georg Stigler) ; en revanche l'information nexus s'observe dès le Moyen-Âge avec le développement des techniques comptables (partie double), des transports, du courrier et de la poste, des annuaires, des catalogues, d'abord en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas puis dans toute l'Europe de l'Ouest. Le développement du télégraphe, du rail, des journaux, des données commerciales accompagnent la révolution financière (banques, bourses, crédit) : le capitalisme est né, l'électricité, le commerce de masse, la presse en sont des symptômes et des acccélérateurs. Son couronnement (son stade suprême ?) est l'ère numérique du commerce des données, sa mondialisation. L'ouvrage se conclut par une réflexion sur l'économie de la data.

Pourquoi définir encore le capitalisme ? Est-il possible de l'enfermer dans une définition ? A force de vouloir tout embrasser, la thèse de Steven G. Marks n'est pas très convaincante ; toutefois, sa démonstration mobilise beaucoup d'arguments avec pertinence. Tous ces rapprochements donnent à voir et à penser les économies et sociétés de l'information sous des angles inattendus. Et, finalement, on ne s'éloigne pas tellement de la première phrase du Capital : "La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une énorme accumulation de marchandises". Remplaçons marchandise (Ware) par data et voici le nouveau mode de production capitaliste...

lundi 23 janvier 2017

Papyrus et culture mobile en Egypte ancienne



Jean-Luc Fournet, Ces lambeaux, gardiens de la mémoire des hommes, Papyrus et culture de l'antiquité tardive, Paris, College de France, Fayard, 2016, 84 p. , 12 €

Les papyrus sont des médias et la Leçon de Jean-Luc Fournet pourrait être intitulée "Les papyrus : dix siècles de média". A priori, en effet, si l'on s'en tient à son sous-titre, cette Leçon promet d'être quelque peu ésotérique. Pourtant, il s'y trouve des éclairages et des intuitions fécondes pour comprendre les médias d'aujourd'hui. La distance rend les propriétés des médias plus visibles, obvies : Florence Dupont ne parlait-elle pas, à propos de l'antiquité, de "territoire des écarts". En fait, paradoxalement, une leçon savante sur les papyrus peut être riche de suggestions pour l'étude des médias numériques. De plus, le texte de cette leçon, élégamment vulgarisé, est accessible aux non spécialistes et se lit fort bien.

Les papyrus dont il est question dans ce cours inaugural au Collège de France, ont été écrits en grec (langue officielle de l'Egypte après Alexandre), à l'encre ; ils ont été retrouvés dans les sables d'Egypte qui les ont conservés. Ces papyrus sont des supports portables à la différence des inscriptions gravées (sur des monuments, par exemple, sorte d'affichage très longue conservation !) et qui relèvent de l'épigraphie. Les papyrus couvrent une période de plus d'un millénaire, allant d'Alexandre (3 siècles avant notre ère) jusqu'au 8ème siècle après. C'est l'Antiquité tardive, longue période de transition concernant notamment la transmisssion des textes : passage du rouleau au codex, essor des minuscules qui remplacent les lettres capitales.

L'auteur met l'accent sur les décalages que permet d'observer la papyrologie : décalages entre normes et pratiques, entre centre et périphérie, entre innovation et tradition. Le papyrologue sonde "non pas l'homme tel qu'il veut se montrer (épigraphie) mais tel qu'il est". Travail d'analyse qui s'apparente à celui de l'anthropologue.
Jean-Luc Fournet met en question l'opposition tranchée entre les textes littéraires (travaillés longuement) et les textes documentaires qui sont "inscrits dans l'urgence de la vie quotidienne" ; son travail est l'occasion d'une réflexion sur le multilinguisme (contacts entre langues) à partir du développement d'un grec vulgaire par et pour l'administration et la gestion... Autant de problèmes dont l'actualité est indéniable (ainsi de la vulgarisation présente de l'anglais : la langue des business plans ou des tax forms n'est pas celle de Walt Whitman ou F. Scoot Fitzgerald, etc.). Ce qui invite au doute pédagogique...

Avant de conclure l'introduction de son cours, Jean-Luc Fournet souligne l'un des péchés intellectuels que les papyrologues ont en commun les spécialistes des médias contemporains : "obnubilés par le contenu des documents, [ils] oublient souvent le parti qu'ils peuvent tirer de leur forme".

mardi 10 janvier 2017

Le temps des science sociales françaises



Thomas Hirsch, Le temps des sociétés. D'Emile Durkheim à Marc Bloch, Paris, 2016, éditions HESS, 471 p., Bibliogr., Index. 24 €

Accélération, temps réel, multitasking, brièveté des formats, mémorisation : les médias et la publicité donnent l'impression que notre vision du temps, kantienne depuis des siècles ("forme pure a priori de notre sensibilité interne"), est en train de changer, que les smartphones, les montres intelligentes et les réseaux sociaux avec leurs photographies altèrent notre gestion des souvenirs et de la mémoire. Sans compter l'omniprésence mobile des outils synchronisés de productivité, béquilles de notre entendement contre l'oubli et l'étourderie : calendriers, to-do list, alertes en tout genre, rappels (reminders)... La culture numérique ne cesse d'être préoccupée de la durée et du temps mais peu de l'histoire : ses analyses ont-elles hérité des sciences sociales françaises du siècle passé ? Est-elle consciente de cet héritage et de ses limites ?

Cet ouvrage reprend une thèse de l'auteur, soutenue en 2014 : "Le Temps social. Conceptions sociologiques du temps et représentation de l’histoire dans les sciences de l’homme en France (1901-1945)".  Le plan est strictement chronologique, chaque auteur se voyant attribué une tranche du demi-vingtième siècle français : Marcel Mauss, Charles Blondel, Lucien Lévy-Brühl et la "mentalité primitive", Emile Durkheim, Jacques Soustelle (Mexique, futur ministre de l'information), Maurice Halbwachs, Paul Rivet, américaniste, Marcel Granet (Chine ancienne) pour finir avec les historiens, Marc Bloch et Lucien Febvre. Bien sûr, la philosophie de la durée de Henri Bergson est beaucoup évoquée. S'agissant du temps, on aurait aussi attendu Marcel Proust (La Recherche, 1906-1922), voire Martin Heidegger (Être et temps, 1927) pour mieux faire percevoir l'effet des institutions, de l'administration françaises et de son microcosme sur les orientations des recherches en sciences sociales.

Sociologie et anthropologie, ethnologie sont marquées, stigmatisées par l'ombre portée du colonialisme et de ses guerres (jusques y compris Pierre Bourdieu). "Hypocrisie collective", disait Aimé Césaire. La corruption épistémologique qui s'en suit est encore loin d'avoir été évaluée, beaucoup de notations dans l'ouvrage y font une discrète allusion (cf. Paul Nizan et le travail de Lévy-Brühl, p. 249).
Cet ouvrage est un parfait manuel pour s'orienter dans la pensée française des sciences sociales, jusqu'à Georges Dumézil et Raymond Aron, à propos d'une question essentielle. Le temps joue le rôle de révélateur des orientations et des différences. Pour les spécialistes des médias et de la publicité, Thomas Hirsch apporte un éclairage sur les différences d'écoles de pensée socio-anthropologiques, montrant l'empreinte essentielle de Durkheim dans la sociologie française, empreinte encore sensible aujourd'hui. Regrettons que le philologue et historien de la langue, Ferdinand Brunot (1860-1938), ne soit pas même évoqué, lui qui fut aussi un chercheur de terrain et un historien.

mercredi 4 janvier 2017

Smart City ? Rome, ville intelligible



Ida Ostenberg, Simon Malmberg, Jonas Bjornebye et al., The Moving City. Processions, Passages and Promenades in Ancient Rome, Bloomsbury Academic, London, 2x015-2016, 361 p. , Bibliogr., Index, 35 €

Que peuvent apporter les travaux d'historiens de Rome aux réflexions des urbanistes contemporains ? L'ambiguité du titre "moving city", ville qui bouge, ville émouvante est tout un programme ?
Comment les habitants de Rome vivaient-ils leur ville ? Comment Rome était-elle parcourue ? Comment se lit une ville ? Quelle sémiologie peut rendre compte de la mobilité urbaine ? Des spécialistes de Rome, latinistes, archéologues, historien-nes de l'antiquité ont collaboré à cet ouvrage qui réunit 18 contributions consacrées aux déplacements à Rome, déplacements observés de différents points de vue par différentes disciplines.

La première partie évoque les déplacements des élites sociales et politiques dans la capitale, l'impératrice (Livia), les ambassades, délégations, dignitaires étrangers, les chefs militaires ; tous ces mouvements remarquables, rituels, sont mis en scène précisément ; ils sont effectués pour être remarqués, exhibant leurs escortes de licteurs et leurs costumes. Représentations des pouvoirs (pompae), ces déplacements gèrent la visibilité sociale, la société du spectacle politique.

La seconde partie examine les déplacements tels que les ont traités la littérature et la langue latines : Horace (Satires), Virgile, Properce, Ovide, Catulle...  Diana Spencer analyse le traité de Marcus Terentius Varro sur la langue latine (De lingua latina), auteur dont elle est spécialiste. Varro (116-27 avant notre ère) accordait une grande importance aux étymologies et étiologies des termes topographiques (murus, oppidum, moenia, urbs, porta, via, vicus, forum, pinnae, etc.) et à la relation entre les termes (connotations, corrélations). On n'est pas si loin des hypothèses présidant au clustering (Natural Language Processing, NLP). Ces proto-clusters, tout comme les déclinaisons, structures invisibles aux locuteurs, situent la géographie vécue par les Romains, ils l'inculquent aussi : pensons à la rythmanalyse, notion empruntée à Henri Lefebvre et à sa poétique de la ville.

La troisième partie traite de processions et de défilés : processions religieuses chrétiennes, triomphes militaires et politiques (celui d'Auguste, ceux des généraux vainqueurs). Les itinéraires des processions s'imposent à la ville, la ponctuent d'églises et d'autels, construisant le plan du cheminement de pélerinages futurs.

Le dernier chapitre est consacré aux transformations de l'urbanisme, comment les habitants incorporent la géographie de leur ville et la redisent pas à pas dans leur déplacements ; capital structuré et structurant, la ville constitue un capital informationnel que mobilisent ses habitants, ses visiteurs dans leur vie quotidienne.

L'objectif global des différents chapitres de l'ouvrage est de mieux comprendre les déplacements en les analysant comme des interactions entre population et monuments (cityscape). La ville détermine les déplacements par sa topographie et ses constructions. Les déplacements de la population relient les quartiers et les monuments. La ville se donne à lire. Cette approche par l'espace se substitue à l'approche traditionnelle qui mettait l'accent sur l'architecture et la topographie. Les déplacements sont à comprendre comme une communication : affirmation de pouvoirs, de hiérarchies, de concurrence, statuts. Par exemple, l'inaction, la lenteur se lisent comme signes de puissance, la vitesse trahissant souvent la faiblesse.

Malgré les apparences, l'actualité de ce travail multi-disciplinaire est indéniable ; il s'agit de rendre la grande ville, la capitale, intelligible.
On peut penser à la narration de Federico Fellini pour son film Roma (1972), ou aux déambulations de Louis Aragon dans son roman Le Paysan de Paris (1926), toutes reconstructions d'espace vécu (Armand Frémont, 1976).
Quelles idées fécondes de telles études qualitatives peuvent-elles suggérer aux travaux sur la ville intelligente (smart city) mis en œuvre à partir de la data et de l'Internet des choses (data driven) ?

Voici un grand livre, qui dépayse et dépoussière la réflexion sur la ville, assurément.

vendredi 30 décembre 2016

"Coin ! Coin ! Coin !" Le Canard cancane depuis 100 ans



Le Canard enchaîné. 100 ans. Un siècle d'articles et de dessins. Avec "Le roman du Canard" par Patrick Rambaud, Paris, 2016, Seuil, 614 p., 49 €

Le Canard est une institution de la presse française, plus que de la presse française, de la société française. C'est aussi une entreprise de presse bien gérée. Le Canard dit ce que la presse ne dit pas, ou, plus souvent, ce que la presse grand public va pouvoir dire, après. Le Canard ouvre le chemin, effectuant à sa manière un fact checking hebdomadaire édifiant de la presse d'information grand public...

Voici un résumé, en 600 pages choisies, de l'hebdomadaire. À déguster. La lecture de ces 600 pages de document produit un effet inattendu sur son lecteur régulier : alors que la lecture hebdomadaire du mercredi, effectuée "en temps réel", trempe le lecteur dans la quotidienneté courante de la vie politique et économique de la France, ce volume le transporte en arrière, dans une histoire, plus ou moins lointaine : la guerre de 14-18, Pétain et la collaboration avec le nazisme, les guerres coloniales, la destruction de Guernica, les compromissions de dirigeants politiques avec le nazisme (décidément, affaires Touvier, Papon !), le "bourrage de crâne" pour dissimuler tant de propagande (maintenant, on dit "communication", "éléments de langage", etc.)... Ce qui est évident à dose hebdomadaire, en temps réel, devient moins limpide lu de loin. L'humour ne vieillit bien qu'universel, que s'il est indépendant du contexte historique. En revanche, lu avec du recul, à quelques dizaines d'années d'écart, l'humour politique est plus obscur. L'hebdomadaire devient alors document historique, plus difficile à décortiquer, plus lent à savourer. Des personnages qui furent importants sont aujourd'hui oubliés des jeunes lecteurs : qui sont Salan, Debré, ("l'amer Michel"), Poujade, Daniélou, 'l'homme qui rit dans les cimétières" (Poincaré), Ben Bella ? Qu'est-ce que le "programme commun", l'affaire des diamants de Bokassa, les "journalistes-sic", "le trafic des piastres" ? Du "présent congelé", aurait dit Raymond Queneau. Qu'il faut décongeler...

Ces 100 ans de Canard excitent la mémoire, ravivent les couleurs de l'actualité d'autrefois. Cette relative longue durée donne à voir les constantes structurelles du Canard : d'abord, le rire décapant, rire de tout, des armées, des religions, des décorations, des titres, des puissants de tous ordres... Irrespect avant tout, pour mieux respecter ses lecteurs. Irrespect et rire à coup de mots et de jeux de mots, à coup de dessins humoristiques. Le sens est produit par l'alliage de ces doubles signifiants. Parfois, il faut être lecteur régulier pour apprécier pleinement cet humour : il y a de la complicité dans le ton, dans le lexique aussi, d'autant que le Canard gratifie les héros de la vie publique de sobriquets bien ajustés à leurs caractères. Le Canard a formé une communauté de lecteurs ; elle a ses habitudes langagières, ses codes, sa sémiologie (cf. "La Cour"). Comme le note Henri Jeanson (p. 122), "il existe un esprit Canard".

Jusqu'à présent, le Canard maintient son cap original : papier uniquement, uniquement dans les points de vente, les mercredis ; il a renoncé à la dépendance numérique, il résiste aux sirènes des réseaux sociaux et de leurs fake news... Donc voici un très beau livre, un peu lourd à manier mais qui se feuillette et se lit agréablement : l'histoire en souriant, amèrement car ce passé politique nous fait souvent honte. De plus, cette histoire est actuelle : sans changer grand chose, un article, un titre pourraient être repris pour dire notre actualité politique, en France ou ailleurs. Ainsi, l'édito du 10 septembre 1915 : « Chacun sait, en effet, que la presse française, sans exception, ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies. Eh ! bien, le public en a assez ! Le public veut des nouvelles fausses, pour changer. Il en aura." Ou encore, ce titre du 8 mai 1936, après des élections : "Ceux qui ont pris la veste comptent sur ceux qui vont la retourner".

samedi 24 décembre 2016

Bourdieu : sociologue de son temps, dans son temps


Pierre Bourdieu, Sociologie générale, Volume 2, Cours au Collège de France 1983-1986, Paris, 2016, Editions du Seuil, 1214 p., Index des noms, index des notions, 35 €. En fin d'ouvrage, on trouvera les résumés des cours et une "situation du deuxième volume du cours... dans son époque et dans l'œuvre de Pierre Bourdieu" par Julien Duval.

Voici la suite des cours de Pierre Bourdieu au Collège de France. Le Volume 1 (cours de 1981-1983) a été publié en fin d'année 2015 (cf. une sociologie du destin). La structure de ce volume, correspond à une séparation plus ou moins nette du cours en deux heures : la première, une "leçon", est plutôt théorique, la seconde, dite séminaire, est consacrée à l'exposé de recherches en cours, à des études de cas.

Ce volume semble laisser passer davantage d'oral que le premier volume et l'on perçoit dans le texte l'ironie, l'humour et la bonhomie aussi de Bourdieu, une certaine anxiété, un certain plaisir de jouer avec les mots, de jongler avec sa formidable érudition (il se délecte du grec ancien). Ces transcriptions donnent de Bourdieu une image plus sympathique, plus inquiète, moins dogmatique que ses livres et, a fortiori, que ses articles. Autant que dans sa rigueur scrupuleuse, sourcilleuse presque, la personnalité de Pierre Bourdieu se révèle dans la manière, le ton, l'abondance et la diversité des références, les détours, les digressions...

Les lecteurs, qu'ils soient nouveaux lecteurs ou fans endurcis, peuvent entrer dans ce volume de plusieurs manières : par l'un ou l'autre des index, par la table des matières, par le cours de tel ou tel jour, ou, tout bonnement, en feuilletant au hasard, y entrer comme un âne dans un moulin. Serendipity sociologique qui laisse oublier l'aspect didactique !

Ce second tome est essentiellement consacré aux différentes formes de capital et notamment aux trois états du capital culturel ; de cette notion, Pierre Bourdieu propose de passer à celle plus effficace de capital informationnel, "capital d'informations structurées et structurantes", capital stocké dans la mémoire ou dans les dispositions culturelles et qui structure toute acquisition ultérieure. Formes du capital qui permettent d'enrichir les analyses purement économiques du capital, dont celle de Karl Marx.

Plus encore que dans le Volume 1 de cette "sociologie générale", Pierre Bourdieu s'avère d'abord philosophe. Tradition française depuis Emile Durkheim, Raymond Aron (mais Auguste Conte était mathématicien, Gabriel Tarde, juriste). L'index des noms le confirme : Jean-Paul Sartre, Hegel, Heidegger, Husserl, les philosophes sont cités abondamment, en revanche, Auguste Conte, Gabriel Tarde ne le sont pas du tout...

Le sociologue Bourdieu est de son temps, dans son temps : cela se voit et donne parfois un air vieilli à l'ouvrage. Il a fallu à ceux qui ont établi cette excellente édition (Patrick Champagne, Julien Duval) ajouter des notes de bas de page pour expliquer les allusions (journalistes, essayistes, politiciens français oubliés qui firent autrefois la une de télé7Jours ou d'un quelconque 20 heures... Vanitas vanitatum !). Pierre Bourdieu souligne les difficultés épistémologiques qu'implique l'inscription de la sociologie dans les débats de son époque : "les sciences de la nature ne connaissent pas cette difficulté : elles n'ont pas à compter avec l'usage que font les planètes de leur discours" (p. 1069).
Dans son cours du 26 avril 1984, il termine par une remarque sybilline à propos du pouvoir : "le temps ne s'accumule pas. Il aurait fallu le dire en commençant ; c'est un axiome" (p. 321). Le pouvoir prend du temps... on pourrait ajouter une forme moins visible du temps : des asssistants de toute sorte, des avantages de toute sorte (transports, secrétariat).

"Penser le trivial" : cela semble être un des objectifs de la sociologie de Pierre Bourdieu, ou plutôt de démasquer du sociologique derrière le trivial. L'ouvrage expose le système dans toute son ampleur en en montrant son efficacité explicative générale dans les détails, mobilisant des outils particuliers, adaptés à des cas particuliers. Comment travailler les textes de Pierre Bourdieu sans devenir un de ses "prédicants" (le mot est de lui) ? Il faut résister à la séduction de son style, de son architecture conceptuelle, au risque que fait courir une éventuelle affinité partielle des habitus.
La dernière phrase lu livre "j'ai essayé de dire vite et mal ce que je voulais dire" doit être retournée : il le dit très bien et lentement.

dimanche 18 décembre 2016

Brûler des livres, à n'en pas finir


Guenter Lewy, Harmful and Undesirable. Book Censorship in Nazi Germany, Oxford University Press, 2016, 269 p., Index, Bibliogr. Liste des abréviations et glossaire.

Brûler des livres n'a pas été un événement unique et spontané qui a présidé dans l'enthousiasme à la naissance du pouvoir nazi sur l'Allemagne. Ce fut au contraire une composante constante de la politique culturelle du Troisième Reich.
L'auteur décrit minutieusement l'organisation systématique de la destruction de millions d'ouvrages à laquelle ont collaboré, plus ou moins tacitement, la grande majorité des intellectuels allemands, du début (1933) à la fin (1945) du pouvoir nazi.
Pour durer, cette politique de destruction a bénéficié d'une solide institutionalisation. Elle s'est épanouie dans une politique assidue de censure et de mise au pas des récalcitrants.

Guenter Lewy est Professeur de sciences politiques aux Etats-Unis et spécialiste de cette période de l'histoire allemande (il est notamment l'auteur de The Catholic Church and Nazi Germany).
Son ouvrage, dont le titre reprend l'expression utilisée par les nazis pour qualifier les livres dont ils voulaient se débarasser, "schädlich und unerwünschten" (nocifs et indésirables), décrit la progressive banalisation du contrôle total de l'activité intellectuelle par les nazis. Commençant par un rappel de la situation dans l'Allemagne de Weimar et par la manifestation du 10 mai 1933 (die Bücherverbrennung), Guenter Lewy suit la mainmise rapide et systématique des nazis sur les livres et sur l'éducation. La nomination de Goebbels comme ministre de la propagande (Volkauflärung und Propaganda) en constitue une étape importante ; son ministère couvre les médias (presse, radio, musique, théâtre, cinéma et livre). Il crée la RSK (Chambre des Lettres, Reichsschrifttumskammer) qui va établir l'une des principales listes officielles des livres à bannir, liste qui sera mise à jour régulièrement jusqu'à la fin du Reich de douze ans : la RSK publiera encore des interdictions en février 1945. Un fichier préliminaire des auteurs juifs est établi par les services de Alfred Rosenberg ; il comprend 13 000 noms en 1944 (Handbuch aller jüdischen Autoren in deutscher Sprache) : à terme, une Bibliographie de 28 000 noms aurait dû en compter, selon ses auteurs, 90 000...

L'ouvrage montre les nombreuses rivalités de pouvoirs entre les diverses agences et administrations s'estimant responsables de la surveillance des livres : la RSK, la police (Gestapo) et la sécurité intérieure (SD, Sicherheitsdienst), le parti nazi (NSDAP) sans oublier Alfred Rosenberg, responsable nommé par Hitler pour l'idéologie. Ce désordre est manifestement entretenu par Hitler qui divise pour mieux régner. Bientôt, les librairies sont épurées ainsi que les bibliothèques publiques, les bibliothèques scolaires et universitaires, les bibliothèques de prêt... Les stocks des éditeurs sont détruits. Sont visés d'abord les auteurs juifs, communistes, ceux qui critiquent la guerre et la violence : les livres de Erich Maria Remarque (A l'Ouest, rien de nouveau) furent des victimes de prédilection de l'acharnement nazi... Par ailleurs, la censure interdit à certains auteurs de publier sans autorisation préalable, conduisant de nombreux auteurs à n'écrire que "pour le tiroir".

Il aura donc fallu une collaboration appliquée de presque toute la population allemande pour que réussisse une opération de purge politique et culturelle d'une telle ampleur. La responsabilité s'avère totale : toute l'Allemagne est devenue nazie en quelques mois ; on parlait d'ailleurs ironiquement des "Märzlinge", les convertis au nazisme du mois de mars - Hitler obtient les pleins pouvoirs en mars 1933 -. Guenter Lewy  évoque, dans son dernier chapitre, la contribution de nombreux auteurs au pouvoir nazi : opportunistes, ils en tirèrent nombre d'avantages, d'autant que l'émigration d'auteurs talentueux leur laissait beaucoup de place. Plusieurs centaines d'auteurs n'émigrèrent pas, s'en tenant à une pseudo "émigration littéraire intérieure" ("literarische innere Emigration") et assurant ainsi une publicité vivante pour le régime (Aushängeschild) : citons l'historienne Ricarda Huch (elle bénéficia, en 1944, d'un prix de 30 000 RM à l'instigation de Goebbels), le romancier Ernst Jünger (Orages d'acier, 1920), Ernst Wiechert, le poète Gottfried Benn, Gerhart Hauptmann, Erich Kästner et Hans Fallada (soutenus par Goebbels) furent de ces auteurs vivant plus ou moins avantageusement aux limites intérieures du nazisme. Le monde littéraire ne sort pas grandi de cette histoire, et notamment le monde littéraire allemand (le prix Nobel de littérature Günter Grass, moraliste s'il en fut, avouera tardivement son passé de Waffen SS...).

Cet ouvrage de sciences politiques ne peut manquer d'inviter à réfléchir à l'histoire politique contemporaine : une démocratie peut rapidement basculer dans l'horreur et la destruction culturelle. Avertissement...

mardi 6 décembre 2016

Le non-droit du numérique en France


Olivier Iteanu, Quand le digital défie l'état de droit, Paris, 2016, Editions Eyrolles, 186 p. 12,9 €

La plupart des personnes qui travaillent dans l'économie numérique n'ont pas la moindre idée de la situation juridique des entreprises avec lesquelles elles collaborent, des outils et données qu'elles manipulent quotidiennement.
Qu'il s'agisse du droit des données (data), du droit d'auteur, du droit à la vie privée, du droit du travail (peu abordé dans ce livre), personne ne sait très bien où l'on en est. Non seulement parce que la situation juridique est mouvante mais aussi parce que le droit national est bafoué impunément par de grandes entreprises américaines qui vivent de la publicité collectée et payée en France. Il va de soi que les médias et la publicité sont tout particulièrement concernés par cet ouvrage.
Il est rédigé sans inutile jargon par un avocat spécialisé dans le droit du numérique. Il est étayé d'analyses claires de situations juridiques précises et ne s'embarasse pas trop d'idées vagues. La thèse primordiale de l'ouvrage peut se résumer simplement : "On ne peut à la fois rechercher le marché français, ses consommaeurs, et refuser ses valeurs, son droit" (p. 41). Chemin de réflexion fécond.

Droit local, national ou droit américain ?
Pour commencer, à titre d'illustration, l'auteur dresse le bilan d'une journée numérique d'une citoyenne française ; du matin au soir, son activité en liaison avec le numérique ne relève que du droit américain, californien surtout, sans compter quelques paradis fiscaux européens tels le Luxembourg, les Pays-Bas ou l'Irlande. Constat édifiant de dépendance cachée, léonine. Sans compter que s'y ajoute l'hébergement de ses données sur des serveurs hors de portée des tribunaux français.
De facto, tout se passe donc comme si les citoyens français étaient plus soumis au droit américain qu'au droit français ou européen. Le citoyen européen ne devrait-il pas pouvoir s'appuyer exclusivement sur les lois européennes plutôt que sur le bon-vouloir des réseaux sociaux ?
Observant la transformation du droit français sous la pression du droit américain, Olivier Iteanu souligne le rôle de la philosophie implicite, et parfois explicite des libertariens californiens dans l'élaboration de l'esprit des lois numériques américaines. Adeptes de la liberté totale (peer-to-peer, cryptage, sharing economy, "code is law", etc.), leur organe international serait le magazine Wired.

L'auteur traite longuement du problème des limites juridiques à la liberté d'expression. Haine raciale, antisémitisme, haine de l'homosexualité, harcèlement sexuel (cyberbullying) déferlent sur les réseaux, "empoisonnant" l'atmosphère sociale, promouvant l'irresponsabilité éthique et l'insécurité. L'effet multiplicateur et accélérateur des réseaux sociaux risque d'en faire des réseaux a-sociaux, tout cela en toute impunité grâce à la conception de la freedom of speech (les effets récents des fake news sur l'élection présidentielle américaine ne peuvent que renforcer l'actualité de ces craintes).
L'auteur montre comment la notion française de "liberté d'expresssion" (encadrée par le droit) s'oppose à celle de "freedom of speech" (Premier Amendement de la Constitution américaine, 1792). Notons malgré tout, que parfois, la Cour Suprême en vient à mettre le holà à cette liberté.

Les plateformes américaines n'entendent pas respecter le droit mais plutôt faire leur loi (policies), souligne l'auteur qui observe aussi que le retrait des contenus illicites demandé par les tribunaux est difficile et coûte cher... ce qui n'arrange rien. Les sociétés américaines s'avèrent réticentes à respecter le droit européen tandis que les Etats européens semble réticents et lents à leur faire respecter (les cas évoqués de Yahoo! et de Twitter (pp. 38-45).
La confrontation des notions américaines et françaises est révélatrice (droit comparé) : les oppositions pertinentes entre vie privée et privacy (cf. CNIL vs Facebook), droits d'auteur et copyright, loi et governance, sont décortiquées dans les trois chapitres suivants. Une confrontation complémentaire serait édifiante : ce qui est imposé à la presse et aux médias français, d'une part, et de ce qui est toléré des réseaux sociaux, d'autre part (traités comme des hébergeurs !).

On regrettera l'examen trop bref de la situation en Chine où les réseaux sociaux américains ne pénètrent guère et sont pratiquement interdits. A lire Olivier Iteanu, on peut comprendre mieux la volonté du gouvernement chinois de refuser le droit d'entrée au soft power américain que représentent ses réseaux sociaux (Facebook, Snapchat, LinkedIn/ Microsoft, Twitter, YouTube/Google, etc.).

Cet ouvrage représente une alerte et une mise en garde inquiétantes : "le digital est-il en passe de rendre inopérants les droits français et européen ?" Epinglées en même temps la puissance peu démocratique du lobbying, l'incroyable et inefficace complexité de la législation europénne...
Lecture indispensable pour qui étudie les sciences politiques, les médias et la publicité. Espérons que ce travail sera mis à jour régulièrement (comment va agir la nouvelle administation américaine à partir de janvier 2017 ?) ; il mérite encore d'être enrichi d'un index des notions juridiques, de références (jurisprudences française, européenne, américaine). Enfin, il faut combler des trous : quid du droit de la data, de la fiscalité ?

lundi 28 novembre 2016

Le monde de la publicité : des histoires, toute une histoire



Mark Tungate. A Global History of Advertising, 2d edition, 271 p., 2007, 2013, $19,05 (ebook), index.

Voici encore une histoire de la publicité. Les histoires de la publicité ne manquent pas : la publicité aime bien se donner en histoire. Celle-ci se veut mondiale. Elle est menée du point de vue des agences créatives et des personnalités qui les ont marquées. Histoire du petit monde de la publicité. Histoire souvent people, à la manière journalistique, basée sur de entretiens : qui parle et qui ne parle pas ? Aucune petite main, aucun chargé d'étude, aucun stagiaire...La publicité vue d'en haut, par les mieux payés...
Le livre n'entre pas dans les explications capitalistiques des fusions, ni dans l'économétrie, ni dans la contribution de la publicité à l'économie des entreprises et tout particulièrement des entreprises de presse. Ce n'est pas son propos.

Qu'est-ce que l'auteur a retenu des discours tenus par certains acteurs de la publicité ? D'abord le pouvoir des clients annonceurs, pouvoir peu visble mais omniprésent. La personne qui compte dans l'agence serait celle qui connaît et fréquente l'annonceur, celle qui a son oreille : cette personne s'en targue à tout bout de champ, paradant, tout en se sachant toujours "à trois coups de téléphone du désastre" (budget remis en compétition). Car l'annonceur octroie le budget. Il a l'argent, après ses propres clients. Monarque invisible, il commande la publicité, parfois rudement, souvent de loin. On aurait pu ici évoquer les appels d'offre, la frénésie qui s'empare de l'agence lors des compétitions...

L'histoire de la publicité commence dans ce livre, arbitrairement, avec les lithographies en France : si l'on connaît encore l'œuvre de Lautrec, qui se souvient de Jules Chéret ou d'Alphone Marie Mucha (les biscuits LU, le chocolat Ideal, les cycles Perfecta...) ? Les débuts du livre montrent un secteur économique encore peu structuré où le journal joue un rôle majeur dans la création et la vente d'espace, où se constituent les régies multi-titres. Mais pas un mot sur Emile de Girardin qui invente un modèle économique de la presse fondé sur la publicité. Pourtant, hors affichage, il faut bien un contenu pour supporter l'investissement publicitaire, ses mots, ses images, il faut bien assortir le message et le support...

Mark Turngat est un habile conteur ; il déroule l'histoire adroitement, mettant en avant les évolutions et les campagnes pour des marques remarquables (les chemises Arrow, Cadillac, Bissel, Woodbury's Soap, Schweppes, VW, Marlboro, the green Giant, Apple avec Chiat / Day...). Il en épingle, au passage, les personnages clés (Claude Hopkins, Albert Lasker, James Walter Thompson, Helen Lansdowne, etc.), il signale les métiers et l'émergence des outils de pensée publicitaire : le ROI, l'USP, les coupons et le marketing direct, "the University of Advertising", la recherche avec Gallup, l'arrivée de la photo, des séries et soap operas à la radio puis à la TV. Quelques rappels utile, par exemple, que la publicité américaine se mit au service de l'effort de guerre contre l'Europe nazie.
L'auteur,  commence son histoire par les Etats-Unis puis passe en revue l'Europe et le reste du monde ; d'anecdotes bien choisies en fusions et acquisitions plus ou moins dramatiques, l'histoire publicitaire est déroulée pour le plaisir des lecteurs qui se laissent porter par les histoires (storytelling). Entrent en jeu l'irrésistible mondialisation, la numérisation galopante et déstructurante (disruption !). Les derniers chapitres traitent du Japon, du Brésil, de l'Australie, et, bien trop rapidement, de la Chine car si "le futur s'invente à Beijing ou à Shanghai", l'auteur n'approfondit guère...
Tout cela avec un chapitre sur Cannes où le monde publicitaire va frimer chaque année à ses propres jeux olympiques de la publicité. Auto-célébration à tous les cocktails, admiration mutuelle : et les annonceurs dans tout cela ? Quel rôle, quelle fonction accorder à cette chère célébration ?
Histoire de la publicité comme une chanson douce d'où l'on a gommé presque toute les aspérités ; certes, l'auteur évoque la loi Sapin, par exemple ; en revanche, rien sur cette société masculine accusée récemment de harcellement sexuel (qui toucherait 50% des femmes travaillant dans la publicité, selon The Wall Street Journal, August 11, 2016), rien sur les "Nielsens", sur les noms et les changements de nom des agences...

Les premières années de cette histoire voient s'établir Madison Avenue ("ad alley") avec BBDO, Y&R, McCann Erikson, J Walter Thomson. Les héros de l'histoire sont évoqués positivement : David Ogilvy, Charles Saatchi, Marcel Bleustein-Blanchet, Jacques Séguéla, Gilbert Gross, Martin Sorrell et d'autres. On suit l'émergence de Young & Rubicam ("Ideas founded on facts"1923), de Léo Burnett (1935), on voit la mondialisation des agences épouser très tôt celle des marques (automobiles, cigarettes). Un style de vie publicitaire se dégage qu'a si bien mis en scène la série "Mad Men", et qu'abolit le numérique, pour y substituer le sien. Fini "the three martini lunch" de Madison Avenue ? Restent la légende de David Ogilvy, la naissance du magazine Campaign, l'arrivée des diplômés dans la publicité (Martin Sorrell : Harvard). De nombreuses petites touches, toujours pertinentes mais à peine évoquées, chacune mériterait sa sociologie.
Aux nouveaux entrants, jeunes venus du numérique, Adland apportera un peu de rêve et le sentiment de poursuivre une saga, mais aussi que cette saga a vieilli, qu'un nouveau monde commence avec des acteurs différents issus de la technologie et de l'intelligence artificielle. Seule la création semble pouvoir en réchapper, elle seule semble capable de résister à la loi d'airain - ou plutôt de silicone - de l'automatisation et des algorithmes. Adland peut constituer un référence constante utile pour lire la presse professionnelle ou saisir les discussions des plus vieux de leurs aînés.

Voici donc un livre pour le plaisir, utile indéniablement, mais un peu superficiel qu'il faut compléter et étoffer par la série "Mad Men" de AMC (cf. "Mad Men et le paradigme publicitaire d'avant" et "Revoir Mad Men") et par des livres d'histoire économique plus robustes, plus roboratifs, que l'auteur cite.

Voir aussi, sur un sujet voisin :

Inventaire publicitaire en images  François Bertin, Claude Weill, PUB. Affiches, cartons et objets, Editions Ouest-France, 2015, 384 p. 19,9 €.

Pionniers de la publicité et des médias  Marc Martin, Les pionniers de la publicité. Aventures et aventuriers de la publicité en France. 1836-1939, Nouveau Monde éditions, Paris, 2012, 368 p. 22 €

mercredi 23 novembre 2016

Homère, maître d'écoles, ciment culturel


A l'école d'Homère. La culture des orateurs et des sophistes, sous la direction de Sandrine Drubel, Anne-Marie Favreau-Linder et Estelle Oudot, Editions Rue d'Ulm, 2015, 298 p., Bibliogr, Index des auteurs et des textes. 19 €

Homère, matière première de la culture inculquée à l'école, "Homère maître de rhétorique", Homère et les médias...
L'ouvrage réunit des travaux d'une vingtaine d'auteurs universitaires qui "explorent la place du modèle homérique dans les pratiques scolaires et rhétoriques ainsi que "dans les rituels sociaux des élites". Donc dans les médias de ces époques.
La période couverte va de Socrate et Platon (5ème siècle avant notre ère à Athène) au 12ème siècle à Byzance. L'espace couvert inclut l'Afrique et l'Egypte.
Etre cultivé, c'est alors savoir citer Homère, mobiliser son autorité, suivre son modèle. L'ouvrage aurait pu aller plus loin dans le temps, jusqu'au 19 ème siècle, toucher l'Europe du Nord, l'Amérique... Que l'on pense à l'omni-présence de Homère dans l'œuvre de Henri-David Thoreau (à Walden, seule l'Iliade lui manque) ou, surtout, dans celle de Friedrich Nietzsche qui fit son cours inaugural sur Homère et la philologie classique à l'Université de Bâle, en 1869 : "Homer und die klassische Philologie".

"Le premier des sophistes" dit d'Homère Flore Kimmel-Clauzet ; "vivier de formules, d'histoires, de passages remarquables permettant de s'entraîner à développer une virtuosité oratoire", ajoute Fabrice Robert qui analyse un corpus de textes utilisés par les rhéteurs pour enseigner". Ciment de l'hellénisme", conclut-il, Homère est "l'origine des légendes et des mythes fondant l'identité grecque".

A l'école d'Homère n'est pas un ouvrage facile, il demande une lecture lente, beaucoup d'attention aux démonstrations savantes et subtiles, mais très diverses, des auteurs, une rumination en somme, comme le demandait Nietzsche. Mais ce travail apporte aux non spécialistes un peu de la distance nécessaire pour percevoir comment notre futur proche développe sa culture et ses références.
Le "regard éloigné" que revendique Florence Dupont pour l'hellénisme (cf. méthodologie des écarts) est fécond (y compris scolairement : cf. "Plus de latin, plus de grec : faut-il laisser l'enseignement décliner ?" à propos de Homère, Virgile, indignez-vous).
Qu'est-ce qui dans nos sociétés, depuis quelque temps livrées aux moteurs de recherche et aux publications numériques, joue le rôle d'Homère pour les siècles passés, référence implicite ou explicite, contenus que l'on pille, sur lesquels on s'appuiera pour illustrer, enseigner, argumenter, frimer ? Shakespeare, Goethe, Cervantès autrefois ? Victor Hugo ? Mark Twain ? Confucius (孔子) ou la Pérégrination vers l'Ouest (西游记), Tolstoï, le Ramayana de Valmiki ?

Qui aujourd'hui, quelles œuvres en Europe, en Asie, seraient des équivalents du ciment homérique (hors textes religieux) ? Peut-être ce ciment est-il à chercher dans des œuvres audio-visuelles, films, jeux vidéo ou séries (Lord of the Rings, La Légende de Zelda) ou la "littérature chantée" de Bob Dylan (performed litterature), à moins que la parcellisation sociale et politique n'en ait terminé avec tout ciment culturel...

dimanche 6 novembre 2016

Economie et déséconomies de l'attention


Tim Wu, The Attention Merchants: The Epic Scramble to get inside our heads, Borzoï Book (Alfred A. Knopf), 416 p., 2016, 15,59$ (ebook)

Tim Wu, diplômé de Harvard Law School, est Professeur de droit à Columbia University. On lui doit d'avoir forgé et développé la notion cruciale de neutralité du Net.
Son ouvrage parcourt l'histoire de la publicité et des médias. Sa thèse est simple : la publicité vole l'attention des internautes, entre autres, pour financer les médias. Les médias revendent à des annonceurs l'attention qu'ils captent. Entreprises bifaces donc (cf. Jean Tirole). Les consommateurs prêtent attention...
L'attention correspond-t-elle à l'engagement, notion vague et floue. Consommer les médias, c'est vendre son attention, son âme aux diables publicitaires ou acheter un service, un produit, une série, un magazine avec son attention. En fait, l'attention ne peut guère se mesurer que comme de la durée de contact (completion rate). Troc donc ("to pay attention", dit-on en anglais). Encore que désormais, l'internaute peut bloquer la publicité, ce qui est depuis toujours possible pour le lecteur de journal, de magazine, le téléspectateur, l'auditeur de la radio ou le passant dans la rue. Ne faut-il pas faire attention pour ne pas faire attention à la publicité ! Contre l'inattention, il y a le placement (du message, du produit) et surtout la création qui cherche se faire remarquer. Si la création est bonne, il faut peu de répétition et il n'est point n'est besoin de bloquer la publicité.

Ce livre fourmille d'anecdotes, certaines peu connues, racontées de manière journalistique (storytelling pour retenir l'attention ?). Mais Tim Wu n'est pas historien et il ne donne guère d'interprétation historique approfondie de ces anecdotes. D'autant que l'attention est une notion confuse, qui se laisse mal saisir. Elle est l'objet de discours flous de philosophes, de psychologues, mais l'on y reste dans les convictions, les spéculations, les généralités... William James décrit l'attention comme le contraire de la distraction, ce qui ne nous avance guère. Même la position des yeux  (ou de la tête) ne nous aide pas toujours (limitant l'intérêt du eye tracking). Que signifie "faire attention" ? Tim Wu reste, lui aussi, dans le vague : que revendent donc, exactement, les marchands d'attention qu'il dénonce ? Quelle valeur ajoutée ? Le livre parcourt et raconte l'histoire des médias, pas leur économie mais les aventures de l'attention : le prime time, le clickbait, The Huffington Post, AOL, Facebook, Kim Kardashian, etc. Probabilités d'attention. Et Netflix et HBO que l'on ne paie pas avec de l'attention ? Et Apple qui se vante de ne pas vendre à des annonceurs les données privées que l'entreprise collecte ? Dommage que Tim Wu n'analyse pas plus plus profondément l'opposition entre les modèles économiques de Google (qui achète et revend de l'attention) et de Apple qui n'en fait pas commerce (coût de renoncement ?) ou encore ceux de Facebook et de Uber. Ecoutons le responsable du design de Uber : "Think of Facebook, Twitter, or Netflix; they take the time and sell the time. Uber is in a different business – we want to give time back. We want to be respectful of your time and get you on your way as fast as possible.” (cf. "Snapchat, Uber, and the Implications of Machine Learning" in Streetfight, Nov. 8, 2016).

Que serait devenu le web sans l'argent des "marchands d'atttention" ? Sommes-nous en présence d'un marché de la croyance ? Quel est le retour sur investissement de l'acheteur d'attention - et d'intentions - (contacts, durée de consommation, data) ? Notoriété (branding, brand equity) et ventes de produits. Le consommateur de médias aura pris conscience et connaissance d'un produit, d'une idée, en échange de l'attention qu'il a prêtée, intentionnellement à un message. Peut-être a-t-il été convaincu d'acheter un appareil, un livre, de changer d'idée, de tester un nouveau parfum... Ce n'est certainement pas un marché de dupes : quelle condescendence souvent dans la dénonciation des effets de la publicité ! 
Le livre s'achève en regrettant la commercialisation du web, la fin d'une utopie ; en moins de 20 ans, le web est devenu commercial ("thoroughly overrun by commercial junk"). Mais qu'est-ce qui n'est pas commercial, l'auteur ne semble pas cracher sur la commercialisation de son livre ?
Tim Wu dénonce la publicité, il faut l'énoncer d'abord. Son livre est de lecture agréable mais on y apprend peu. En revanche, et c'est salutaire, on y retrouve de lancinantes questions sans réponse : pourquoi la publicité plait-elle (parfois) ? Pourquoi aucune marque ne prend-t-elle le risque de ne pas investir dans la publicité (rique que ne prennent ni Netflix, ni Apple, ni... Tim Wu) ? Pourquoi regarde-t-on la publicité pour un produit que l'on a déjà acheté ?

dimanche 9 octobre 2016

Les voies étroites du silence


Alain Corbin, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Paris, Albin Michel, 2016, 218 p. (dont 8 p. de reproductions)

Histoire inattendue que celle du silence, dont la définition n'est pas l'absence de bruit mais plutôt la recherche d'un éloignement du bruit : isolement, recueillement, paix loin de l'excitation urbaine et sociale, retraite hors du monde et des autres : chambre, monastère, bibliothèque, forêt, nuit ... Le goût du silence pour rompre avec le bavardage.
La ville fait du bruit, de plus en plus de bruit, bruit des véhicules surtout, klaxons énervés, sirènes d'urgence, bruits de machines, de moteurs (camions, avions), motos qui expriment en pétarades des impatiences, des colères peut-être. Bruit heureux d'être ensemble des enfants, des adolescents, des manifestants dans la rue. Le droit de faire du bruit dans la rue, espace public, semble aller de soi... Alain Corbin s'intéresse surtout au mouvement de retrait du bruit social. Si le bruit est à la portée de tous, ce n'est pas le cas du silence.

Plutôt qu'une sociologie historique de la sensibilité aux bruits, l'auteur traite son sujet en puisant dans l'histoire de la littérature : Julien Gracques et Le Rivage des Syrtes, Baudelaire, Proust, Senancour, Lorca, Bernanos, ThoreauRodenbach, Huysmans, Celan, Vigny, Hugo, Péguy, etc. Anthologie littéraire du silence. Une très grande place est faite à la littérature religieuse, chrétienne principalement : Thérèse d'Avilla, Jean de la Croix, Pascal. Une mention brève du silence au cinéma : cinéma muet, bien sûr (Chaplin, Dreyer et sa Passion de Jeanne d'Arc, Murnau, King Kong) mais aussi Blow-Up d'Antonioni, Tous les matins du monde sur Monsieur de Sainte Colombe, Marin Marais et la viole de gambe : les vrais silences sont dans les films parlants. Le silence est l'effet d'un écart, d'une retraite.
La peinture aussi peut exprimer les "voix du silence" : Magritte, Dali, Hopper, "le silence des choses dans l'œuvre de Chardin"... A travers quelques thématiques, le livre égraine des occasions de se taire, de faire silence : l'amour, la haine, la lecture, la prière. Beaucoup de citations pour pointer les modalités du silence, les réflexions qu'il peut inspirer.

Reste, de nos jours, le bruit que chacun s'inflige dans des écouteurs ; restent le bavardage inévitable de la radio, ou, surtout, celui, si pénible, des téléphones portables quand de pauvres gens tonitruent des banalités où perce parfois la fierté ou l'émotion. "T'es où ?". Peur du silence, apprivoisement rassurant de la solitude ? Grouillement indéchiffrable des annonces dans les aéroports, inutiles annonces mulitlingues dans les avions, le métro...
Comment comprendre, aujourd'hui, que des campagnes ont eu lieu autrefois pour dénoncer le bruit des cloches (1883) ? Quant à l'affiche de Signac pour Aspro (1964), elle reste plus que jamais d'actualité.



lundi 3 octobre 2016

Big data et math destruction


Cathy O'Neil, Weapons of Math Destruction. How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy,  Crown, New York, 2016, 272 p., $13,94 (eBook).

L'auteur est mathématicienne de formation (PhD de maths, Harvard, en théorie des nombres) ; ancienne quantitativiste (quant) dans un hedge fund (E.D. Shaw), elle a également travaillé pour une startup new-yorkaise spécialisée dans le e-commerce et l'analyse du comportement commercial des internautes (Intent Media) afin de le cibler. Cet ouvrage de vulgarisation est servi par un rigoureux marketing (à base de data ?) et un transfert de légitimité tout à fait classique de (maths, Harvard, PhD : car il faut beaucoup de légitimité à une femme pour réussir dans ce domaine). Dans ce livre, sans toutefois cracher dans la soupe qui l'a nourrie, elle met en garde contre les algorithmes et autres modèles mathématiques qui gèrent notre vie. On l'a vue à Occupy Wall Street (Alternative Banking Group) et elle tient un blog, mathbabe.org. Avec Rachel Schutt, une ancienne googler, elle est co-auteur de l'ouvrage Doing Data Science. Straight Talk from the Front Line (O'Reilly Media, 2014). Théorie et pratique, elle sait donc de quoi elle parle et elle est parfaitement armée pour en parler.

Pour illustrer la fécondité des modèles mathématiques, elle évoque le roman Moneyball (Michael Lewis, 2003 ; au cinéma en 2011) ; il s'agit de l'application de modèles prédictifs à la gestion d'une équipe de baseball qui mobilisent des données nombreuses, fraîches et pertinentes, sans cesse rectifiées à partir de nouveaux résultats. Situation idéale. Mais ensuite le livre en vient à des exemples moins heureux. Avec leur réputation de rigueur, de rationalité et d'infaillibilité, les maths et les algorithmiques qu'ils forgent peuvent être utilisés pour des actions économiques et sociales aux résultats douteux : attribution de bourses, de prêts immobiliers, lutte contre la criminalité, classement des universités... Mal appliquées voire non suivies, parfois manipulant des données fautives, biaisées, ces mathématiques sont surtout utilisées pour légitimer des décisions politiques et sociales malheureuses et injustes : elles deviennent alors des armes de destruction sociale massives (Weapons of Math Destruction).

Le premier exemple développé est celui des subprimes et de la fameuse crise financière qui s'en suit. L'histoire est connue mais Cathy O'Neil la raconte bien pour l'avoir vécue de l'intérieur. Le second exemple est celui du classement des universités américaines. Lancés à l'origine par l'hebdomadaire U.S. News & World Report (1988), ce type de classement repose sur des données plus ou moins discutables ; les effets en sont redoutables car, pour améliorer leur classement, des établissement sont amenés à truquer leurs données. Faute de données rigoureusement construites et pertinentes, le classement recourt à des proxies, variables fumeuses telles que la réputation, variable subjective s'il en est. Superbe chapitre, d'autant plus édifiant que ce type de classement est devenu un genre journalistique à part entière, un marronnier, et un centre de profit dans le monde entier : tout y passe désormais, les universités et les lycées, les hôpitaux, les banques, les restaurants, les villes, etc. Les classements des universités sont même devenus mondiaux : ShanghaïQuacquarelli Symonds (QS)etc. : que de bêtises sont faites en leur nom !
Le livre déploie plusieurs autres exemples : la publicité prédatrice utilisée pour cibler des populations vulnérables, la justice et la prévision de la criminalité, le recrutement, l'établissement des emplois du temps dans les entreprises (scheduling software), l'éducation et les performances pédagogiques, le prix des polices d'assurance, les élections et le micro-ciblage...
L'ouvrage débouche sur une réflexion à propos de la propriété de la data et la vie privée, notamment lorsqu'il s'agit de données de la santé des personnes ou de la situation financière des ménages. La data emprisonne dans le passé. Droit à l'oubli ?

On the other side of the algorithms
De l'autre côté de l'algorithme, l'auteur montre la souffrance et le malheur : les faillites, les personnes perdant leur emploi et leur habitation, les vies saccagées par des emplois du temps absurdes, l'échec scolaire. Convaincant.
Mais ce ne sont pas les mathématiques qui sont en question, c'est l'usage toxique qui en est fait, selon des consignes données par des personnes et appliquées par des personnes. Le problème vient des consignes et de l'obéissance - aveugle ? - à ces consignes, dans les banques, les administrations, les entreprises, les écoles. Boîtes noires, dit-elle, "secret sauce" et de dénoncer l'opacité et les dommages créés.
Mais qui est responsable ? Ce ne sont certainement pas des algorithmes et la "secret sauce" qu'ils cuisinent ni des outils mathématiques, fatalement complexes ("by design, inscrutable black boxes").
L'auteur en appelle à la responsabilité des ingénieurs pour empêcher le mésusage (misuse) des données et des maths. Science sans conscience... Elle réclame une déontologie, un code de bonne conduite pour les ingénieurs et les mathématiciens, une sorte de serment d'Hippocrate adapté aux métiers de la donnée (data science) ? Dans le même ordre d'idées, l'auteur demande que soient audités les algorithmes, notamment ceux des réseaux sociaux. Mais qui a les moyens d'assurer de tels audits (revendication qui recoupe celle des annonceurs) ? La conclusion qui s'impose est que la qualité de la data est déterminante, sa fraîcheur aussi (garbage in, garbage out !) et que les utilisations des algorithmes doivent être méticuleusement et régulièrement contrôlées. Mais, ceci affect les coûts...

L'ouvrage, en partie auto-biographique, en partie journalistique, entr'ouvre une fenêtre sur le monde social peu connu de la quantification des données (optimisation) et de la confection des bases de données. Parfois, on dirait du Balzac... Livre bien écrit, qui ne manque pas d'humour dans sa description de l'obsession quantitative (benchmarking) et de la data, mais qui manque de précision. On y trouve peu de mathématiques et beaucoup de généralités sociales et politiques, beaucoup de bonne conscience, d'opinion et peu de démonstration. Plus de générosité et de morale que d'algorithmes. Dommage.
L'utilisation de bases de données fautives est souvent la principale source des problèmes dénoncés par l'auteur : vouloir tout inclure dans des bases de données et les utiliser pour rationaliser les recrutements (par exemple) ou encore "surveilller et punir" c'est se fier à un modèle économique simpliste, court-termiste. Passer de la relation sociale, du face à face, de la rencontre des visages, à une relation mécanique, aveugle, permet certes de passer des coûts variables à des coûts fixes qui s'amortissent sur de grandes échelles (scaling) : plus que de jugement économique, il s'agit de jugement éthique.

dimanche 25 septembre 2016

Portrait socio-démographique des Etats-Unis de demain


Paul Taylor and the Pew Research Center, The Next America. Boomers, Millenials, and the Looming Generational Showdown, 288 p., 2014, 2015, Perseus Group, $8,25 (eBook)

Examiner les Etats-Unis à partir de la data produite par deux sources, le recensement (Census Bureau) et les travaux de l'institut d'études et de recherche  socio-démographique Pew Research Center qui se définit comme un "fact tank", tel est l'objectif de cet ouvrage.
Les catégories d'analyse de l'auteur et, sans doute, celles de Pew Reasearch Center, semblent celles de la culture qui nourrit le journalisme et le microcosme politique américains : connivence coupable ? Un long chapitre introductif est consacré au débat électoral actuel, à sa vision politicienne, strictement bi-partisane. Comme si ce filtre politique suffisait pour comprendre et lire la "démocratie en Amérique". Beaucoup d'énergie est consacrée à la comparaison démocrates / républicains, dichotomie mobilisée pour décrire tous les aspects de la société américaine. Seconde caractéristique de cette vision, second filtre : la race comme variable descriptive voire explicative, bien que l'auteur souligne à quel point la statistique organisée selon cette notion est confuse, analyse recoupant les pages d'Hervé Lebras sur ce sujet.
Un développement important est consacré à l'imprégnation religieuse : les deux tiers de la population sont concernés ("churching of America"), cette imprégnation quelque peu déclinante. L'affiliation religieuses est changeante au cours d'une vie ; les prises de position des églises sur l'avortement, le mariage ou l'homosexualité expliquent en partie ce phénomène de churn, faith-hopping propre à la culture religieuse américaine.
L'angle général choisi par l'auteur pour son ouvrage est celui des générations (generational lens), et notamment ce qui oppose les Baby Boomers (50 ans et plus) et les Millennials (20 ans et plus). Les premiers ont du mal avec le vieillissement, les second avec le passage à l'âge adulte. La génération est choisie plutôt que l'âge comme variable explicative : les hommes ressemblent plus à leur temps qu'à leur père, dit-on.

Parmi les thèmes abordés :
  • le vieillissement de la population (greying) et l'augmentation du taux de population dépendante (dependency ratio : enfants et population très âgée). 
  • l'éducation : comme en France, on constate aux Etats-Unis une formation post-secondaire plus fréquente pour les femmes que pour les hommes ; de plus, les femmes ont une espérance de vie plus importante que les hommes : quelles sont les conséquences de ces deux données ? De plus, les femmes sont dans 4 cas sur 10 celles qui assurent le revenu du foyer (breadwinner) tandis qu'elles restent très sous-repésentées dans les lieux de pouvoir. Ce qui ne peut durer...
  • la transformation induite par l'économie numérique fait l'objet du chapitre 11. Topo confus et convenu sur les "digital natives", générations très tôt socialisées dans une économie numérique ; pour elles, le web est un prolongement du cerveau (external brain) et les nouveaux médias (réseaux sociaux, smartphone) constituent un nouvel environnement ("The new media are the new neighborhood"). McLuhan pur et dur. L'effet global du numérique sur les conditions de vie, sur les modes de pensée et le malaise dans la société numérique ne sont que superficiellement évoqués. 
La démographie est-elle un destin, s'interroge l'auteur ? Le conflit générationnel est-il inévitable ? La question débouche sur la protection sociale qui se trouve au cœur du débat électoral. Social Security, Medicare / Medicaid, "the most sacred of scared cows", dira Milton Friedman. Politique économique et sociale opaque : faut-il rechercher une égalité des chances entre les générations ("intergenerational equity") ? L'auteur évoque les "pères fondateurs" de la Révolution américaine, Thomas Paine et Thomas Jefferson : "the earth belongs to the living, and not the dead" ; une génération ne doit donc pas pouvoir s'endetter au-delà de son espérance de vie, or, souligne l'auteur, "we're robbing the future to pay for the present".
Certes la famille est souvent le berceau de la protection sociale (aide inter vivos et héritage) mais les transferts sociaux fonctionnent de moins en moins bien, lésant les jeunes générations. Leur implication politique est cruciale : le perçoivent-elles ?

En annexe, se trouve un texte de Scott Keetler, texte bienvenu, tant par sa pertinence que par sa clarté, intitulé "How we know what we know". L'auteur évoque l'inégalité devant l'expression de l'opinion et la difficulté croissante de recruter des répondants (problème lancinant des études sur les média et la publicité). Indispensable réflexion épistémologique sur l'enquête en sciences sociales et sur le "métier de sociologue". A bon escient, l'accent est mis sur l'inégale maîtrise de la langue américaine et ses conséquences sur la représentation et sur les coûts d'enquête : que comprend l'enquêté ("cognitive hability and vocabulary"), quid des non-réponses, des biais liés à la formulation des questions... Cette annexe s'achève sur une réflexion sur la "non survey data" (ou "organic data") par opposition à la "designed data". Comment les combiner ? Robert Groves, qui fut directeur du recensement américain souligne le défi à venir pour les études média : "The challenge to the survey profession is to discover how to combine designed data with organic data, to produce resources with the most efficient information-to-data ratio". Le livre ne fait toutefois pas voir clairement les gains d'analyse d'une approche par la data, seule ou combinée.
Une seconde annexe rappelle brièvement la terminologie utilisée et propose des tableaux statistiques complémentaires.

Conclusion : voici une lecture féconde pour la connaissance des Etats-Unis par les non-Américains. Mais féconde aussi pour la comparaison avec la situation française (confronter avec le travail d'Hervé Le Bras). Très bon outil de travail critique. Mais il me semble qu'il y manque une réflexion sur les catégories d'analyse mobilisées (cf. Comment penser nos catégories de pensée ?).