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mardi 6 décembre 2011

En un clin d'oeil : le montage infini

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Walter Murch, In the Blink of an Eye. A Perspective on Film Editing, 2d Edition, Los Angeles, Silman-James-Press, 148 p., 1995-2001, 13,95 $.  Foreword by Francis Coppola.

Ce petit livre regoupe une quinzaine de conférences et articles de l’un des meilleurs spécialistes du montage (editing), suivis d’une longue postface consacrée au montage numérique. A Walter Murch, on doit le montage de “Apocalypse Now” (direction Coppola, 1979), de “The English Patient” (direction Minghella, 1966), “The Godfather III” (direction Coppola), il a aussi remixé “American Grafitti” (direction Georges Lucas, 1973). Expert indiscuté.
En plus d’une vision enchantée de la magie du montage, ces textes constituent, par petites touches, un manuel d’histoire économique du cinéma. Walter Murch fait bien percevoir la logique économique du passage au tout numérique, et d’abord la complexité de la période de transition qui s’achève actuellement (cf. Adieu 35). 
Beaucoup de notations sur l'esthétique du cinéma et la division du travail ("mass intimacy"). Les relations réalisateur / montage sont exposées avec finesse (“it is necessary to create a barrier, a cellular wall between shouting and editing”).
Plus profondément, Murch souligne l’homologie entre ce que recherche le monteur et la créativité inattendue (serendipity) née de rencontres fortuites, de plans inattendus. (p. 46). L’infrastructure commune à tout média numérique se déploie de chapitre en chapitre : l’infinie décomposition des contenus (une image est comme un mot, mais infiniment plus riche - écart qui mesure la distance entre lexical à tout faire et sémantique non formalisable). “You may not be able to articulate what you want, but you can recognize it when you see it”. Vanité de la revendication de "savoir absolu" des vendeurs de moteurs de recherche.
Murch décrit le film comme Freud décrit le travail du rêve (déplacement, condensation, etc.). Les coups d'oeil jetés sur les choses, les paysages, les gens lui semblent autant de montages (cuts) ; de gros plans en montage (cut), Walter Murch croit deviner "la nature acrobatique de la pensée même".
Tout petit livre, beaucoup de suggestions, d'idées à poursuivre, d'intuitions... Un grand professionnel.
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lundi 7 novembre 2011

La fin du 35 mm : du grain au pixel

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Avec un titre à la Brel (ou, mieux, à la Rozier !), le numéro de novembre des Cahiers du cinéma  annonce en couverture que : "La Révolution numérique est terminée", la pellicule argentique est bonne pour le musée. Un dossier d'une quarantaine de pages dresse le bilan de cette révolution commencée il y a plus de dix ans. Un film n'est désormais qu'un ensemble de fichiers sur un disque dur (DCP, "Digital Cinema Package"). Le film 35 mm avec ses lourdes bobines de celluloïd aura duré 120 ans. Mais la révolution numérique, qui emporte le 35 comme elle emporte le papier et le vinyle, est-elle terminée pour autant ? Je ne crois pas...


Le dossier est centré autour de la comparaison entre le cinéma d'avant et celui de l'ère numérique, question reprise sous l'angle de métiers différents : monteur, cameraman, gestion des salles, etc. L'entrée en matière, un peu nostalgique, de Jean-Philppe Tessé donne le ton de cette analyse de la rupture avec l'analogique : il souligne ce que représentaient son imperfection et sa proximité, tout ce dont témoigne un "édifice de vocabulaire", le grain de l'image, le développement, le piqué, le velouté... L'image numérique n'est pas un rapport organique mais un calcul (data), inimaginable. Cyril Beghin reprend ce débat en tentant de dépasser sophismes et intégrismes, célébrant "la disparition du grain dans le pixel". Il voit dans le numérique "un ADN des images". En fin y-a-t-il une coexistence possible des deux technologies, pendant quelque temps, pour tirer profit de la transition, de "l'hybridité" (Caroline Champetier).

Le dossier (cf. Sommaire) est riche, polémique et toujours clair :
  • Débat entre deux projectionnistes pour dégager les gains et les pertes du passage au numérique, avec, au passage, une comparaison numérique / vidéo (Blu-ray). Réflexion technique sur les normes, l'effet de la compression, l'appauvrissement de l'image. Question aussi sur les écrans métallisés, les normes d'installation des salles... Cf. "Réglages d'usine" p. 11.
  • Article sur la "naissance d'une image". Le cas de "Apollonide", analysé de la sélection de la caméra jusqu'à la copie en passant par l'étalonnage (en relation avec les choix d'éclairage). Josée Deshaies, chef opératrice explique.
  • Le travail de l'étalonnage pour le numérique et pour l'argentique. Les limites de la modification des images avec le numérique : la lumière et l'étalonnage, les cadrages.
  • Les transformations du montage par le numérique, par Walter Murch, monteur des films de Coppola.
  • Le passé re-construit par le numérique dans les films d'époque. Johachim Lepastier montre à quel point notre image du passé est une image issue d'un passé technique. Le numérique retouche maintenant ces images du passé élaborées par un siècle d'images argentiques ; le passé se montre sous un nouveau jour... Notre mémoire en sera affectée.
  • La gestion du patrimoine cinématographique, de sa conservation à son exploitation. Quel modèle économique ?
  • Les questions de l'économie de la numérisation sont évoquées par Hélène Zylberait. La numérisation d'un écran s'élève à 80 000 € : quels seront les effets de la numérisation sur l'aménagement du territoire de la consommation cinématographique, sur la diversification de l'offre de cinéma, sur les acteurs de l'installation, sur les maillons faibles de la chaîne de valeur du film argentique ?
"ADIEU 35" est un dossier efficace, non seulement pour comprendre l'évolution du cinéma mais aussi, plus généralement, pour penser l'évolution des médias. Passionnant et pédagogique. A lire absolument.