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lundi 12 mai 2025

Le travail de Bourdieu démonté et démontré

 Etienne Anheim, Paul Pasquali, Bourdieu et Panofski. Essai d'archéologie intellectuelle. Suivi de leur correspondance inédite, Paris, Les Edition de Minuit, 2025, 286 p, Index des noms, 23 €

Voici un ouvrage sur une des oeuvres majeures de Pierre Bourdieu. Majeure car elle se situe aux débuts de sa réflexion méthodologique et épistémologique sur le concept d'habitus, qui est l'un des constituants principaux des travaux de Pierre Bourdieu (la notion existait déjà chez Aristote, Husserl, etc). Majeure aussi car elle cumule plusieurs talents : la traduction de l'anglais de textes encore inconnus en français d'Erwin Panofsky, et le long commentaire (32 pages) par Pierre Bourdieu des textes de Panofsky dans la Postface. S'ajoutent également dans cette édition de nombreuses illustrations, une chronologie, une bibliographie et un index. 
Etienne Anheim, historien médiéviste, est normalien ; Paul Pasquali, sociologue, est chargé de recherches au CNRS ; ils sont l'un et l'autre membre du comité scientifique des Archives Bourdieu.

Cet ouvrage raconte l'histoire du livre qu'a produit Pierre Bourdieu. Le face à face, épistolaire uniquement puisque Bourdieu et Panofsky ne se rencontreront jamais, met en contact un jeune sociologue français (36 ans) et un très grand historien de l'art, allemand puis américain (il a fui le nazisme), qui a publié dans les deux langues et qui mourra un an après la publication de ce livre en français (il a 73 nans).
Le concept d'habitus, "cette grammaire génératrice de conduites" (Pierre Bourdieu évoque à ce propos Noam Chomsky), jouera un rôle essentiel dans les travaux ultérieurs de Pierre Bourdieu. Nous assistons donc à un travail de refondation, d'intégration de nouvelles ressources dans les sciences sociales. La brève correspondance Bourdieu - Panofsky est une correspondance de travail plutôt fructueuse (que donne cet ouvrage en annexes : "Correspondance décembre 1966 - juin 1967").

Ce livre est aussi un livre d'histoire de l'édition, bien au-delà de la simple traduction puisque le livre comme tel n'existe pas en anglais ; il intègre deux textes, une introduction aux textes de l'abbé Suger et le texte d'une conférence de Panofsky. Bourdieu s'en trouve donc à la fois l'éditeur, le traducteur et aussi l'auteur, un véritable "entrepreneur éditorial", dit Etienne Anheim. Le livre compte à ce jour onze réimpressions en français pour un tirage cumulé de près de 30 000 exemplaires.
Creuser dans les archives, effectuer un travail d'archéologues, faire de l'histoire intellectuelle, mettre en évidence des méthodes. Les deux auteurs démontent minutieusement, méticuleusement le travail accompli par Bourdieu, travail qui dépasse largement l'archéologie qu'évoque Foucault et s'efforcent de montrer le travail concret d'archéologie qui seul peut rendre compte de l'histoire de ce livre.
Superbe travail d'épistémologues et d'historiens de la pensée.

lundi 23 octobre 2017

Retour vers le papier : les cathédrales, ces livres de pierre


Auguste Rodin, Les cathédrales de France (édition 1914, Librairie Armand Colin), 164 p., Paris, Hachette Livre / BNF, 24,8 €. Introduction par Charles Morice (qui fut le secrétaire de Rodin).

Voici une réimpression effectuée à la demande de Hachette Livre en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France (BnF). Il s'agit de l'ouvrage consacré par Auguste Rodin aux cathédrales en France. Le livre est dans le domaine public. Sa version numérique gratuite est disponible dans Gallica, la Bibliothèque numérique de la BNF depuis 1997, il a été mis en ligne en mai 2014, à l'adresse suivante : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65835520

Nous nous trouvons donc en présence d'un objet multiple, hybride, double : le document ancien, l'édition de 1914 par la Librairie Armand Colin, rééditée et consultable sur papier et sur écran, combinant et articulant les ergonomies propres à chacun des supports.
  • Au document numérique, l'accessibilité généralisée par le smartphone, la tablette et l'ordinateur, la capacité de chercher dans le document, de zoomer, de marquer la page, d'acheter des reproductions, de sélectionner un mode d'affichage, de télécharger le document (PDF), de le partager, etc. Dans ce cas, le lecteur peut bénéficier de services généraux de la BNF.
  • Au document papier, la portabilité, le feuilletage, le contact, le toucher, la capacité de souligner, d'annoter en marge, de corner une page, d'insérer un signet entre les pages, un marque page, une fleur séchée, de ranger le livre sur une étagère près de livres du même auteur, du même domaine, à portée des yeux, de la main...
Voici l'œuvre d'un artiste, pas d'un érudit, avertissent les éditeurs. Il s'agit plutôt d'un recueil de notes prises par le sculpteur Auguste Rodin au gré de ses visites aux cathédrales : écrits et dessins (101 planches). Rien de systématique donc.
D'emblée, Rodin se désole : "l'architecture ne nous touche plus"... "Les chambres où nous acceptons de vivre n'ont plus de caractère. Ce sont des boîtes remplies de meubles pêle-mêle ; le style Amoncellement règne partout".  Etait-ce mieux avant ? Pour qui, pour quelle partie de la société française, celle qui habitait des châteaux ?
Auguste Rodin replace les cathédrales dans le paysage, le spectacle du ciel et des nuages, des arbres et du vent ; il s'en suit un éloge continu de la France, de ses paysages, de la nature ("l'église est une œuvre d'art dérivée de la nature"). Célébration d'un patrimoine qui a pris depuis des dimensions touristiques. Rodin tonne contre les destructions mais aussi contre les restaurations excessives telles celles de Viollet-le-Duc qui trahissent les bâtisseurs premiers.
A la même époque, Marcel Proust publiait "En mémoire des églises assassinées" (in Pastiches et mélanges (1919, Paris, Gallimard, 1971) à propos des églises désafffectées (suite à la séparation de l'Eglise et de l'Etat) et des églises détruites lors des guerres. Bien sûr, Marcel Proust comme Auguste Rodin ont lu la thèse d'Emile Mâle sur L'art religieux au XIIIème siècle en France (1899, thèse publiée aujourd'hui en Livre de Poche, 768 p, bibliogr., Index). L'art religieux y est évoqué comme une "prédication muette". Paraphrasant Victor Hugo, Emile Mâle admet que la cathédrale peut être perçue comme un livre, un lectionnaire écrit en pierre. Proust et Rodin se reconnaissent dans la conclusion de la thèse : "Quand donc voudrons-nous comprendre que, dans le domaine de l'art, la France n'a jamais rien fait de plus grand". Le patrimoine déjà.
De là, on peut imaginer les églises et cathédrales comme des médias inculquant autrefois des habitudes mentales, ainsi que l'analyse Erwin Panofsky. (Cf. Gothic Architecture and Scholasticism, Meridian, 1951).

jeudi 25 août 2016

Médias de pierre : oublier Palmyre ?


  • Annie et Maurice Sartre, Palmyre. Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2016, 261 p., Bibliogr.
  • Dominique Fernandez, Ferrante Ferranti, Adieu Palmyre, Paris, 2016, éditions Philippe Rey, 128 p., 19 €
  • Paul Veyne, Palmyre. L'irrremplaçable trésor, Paris, Albin Michel, 2015, 144 p., 14,5 €
La destruction récente des ruines de Palmyre (Tadmor) est l'occasion de publications de célébrations du passé et de lamentations sur les temps présentmais aussi de réflexion sur l'environnement urbain et ce qui fit la ville intelligible à d'autres époques (smart city).
Palmyre, cité syrienne (grecque d'organisation) puis colonie romaine. On y parlait grec et araméen, c'était une oasis sur la route de la soie, au carrefour des civilisations grecques, romaines et perses ;  elle a été partiellement détruite, ravagée, pillée, son musée saccagé par les guerres en cours.
Que disent aujourd'hui, au-delà d'un tourisme friand d'exotisme, sa grande colonnade, ses temples, ses statues, ses nécropoles, ses sculptures funéraires, son agora, son théâtre (modèle romain), ses rues commerciales à colonnes, rues piétonnières où la circulations des véhicules et des cavaliers était interdite ?

Palmyre détruite, "irremplaçable trésor". Ce n'est pas la première fois que des monuments sont victimes de vindictes religieuses ou politiques. Des cathédrales, des palais, des villes entières parfois (Rome, Moscou, etc.), "forêts de symboles", ont connu le même sort au fil des révolutions, des guerres de religion, des conquêtes militaires, des modernisations urbanistiques et touristiques, cités victimes des "chacals de l'immobilier". Du sac du Palais d'été (Pékin) au bombardement des villes allemandes (Dresde, Berlin, etc.), l'histoire n'épargne aucun peuple, aucune religion.

Pour retrouver Palmyre, l'hebdomadaire anglais The Economist propose depuis 2015 une appli de réalité virtuelle : "RecoVR Mosul: a collective reconstruction" faisant appel au crowd sourcing (photos et vidéos de touristes, d'habitants de la région, etc.).

De ces trois ouvrages, le plus récent (Palmyre. Vérités et légendes) est d'abord une critique en règle de discours antérieurs, notamment celui de Paul Veyne ; les auteurs, spécialistes de la Syrie ancienne, y épinglent erreurs et imprécisions. Polémique de spécialistes qui montre la difficulté pour le non spécialiste de s'y retouver dans l'histoire politique ancienne notamment dans celle de Zenobie, pseudo reine, sans doute non judaïsante, dont on ne sait comment elle finit ses jours.
Jusqu'où la vulgarisation à fin d'audience, commerciale, politique, peut-elle simplifier, romancer la réalité lorsque cette dernière est d'accès difficile. Même l'histoire de la destruction récente de Palmyre et de son pillage sont malmenés : ils ne commencent pas en 2015 mais en 2012.

Dominique Fernandez et Ferrante Ferranti rappellent dans un chapître de leur ouvrage les forfaits du vandalisme éternel auquel ont échappé peu de civilisations.
Leur livre est surtout un livre de photographies à la gloire de Palmyre tandis que celui de Paul Veyne tient un discours d'historien. Il explique l'économie caravanière, la défaite de Zenobie, "reine de Palmyre" ; il résume quelques siècles d'histoire militaire et politique qui s'achèvent avec la conquête musulmane. Sémiologie de l'espace urbain, géographique. L'importance des cultes, du commerce, inscrite dans un urbanisme ostentatoire et dans les déplacements des habitants, tout cela inspiré des cités grecques et romaines, des souks...
A Palmyre, on était polyculturel, tous les dieux de la région y cohabitaient paisiblement ; on était polyglotte, on parlait araméen, grec, latin, puis hébreu, arabe.
"Les civilisations n'ont pas de patrie", souligne Paul Veyne dans un paragraphe critique à propos de l'impérialisme culturel : "S'helléniser, c'était rester soi-même tout en devenant soi-même ; c'était se moderniser".
Aujourd'hui, la cité, qui est inscrite sur le liste du patrimoine mondial, est détruite, mais parions qu'elle sera reconstruite, fouillée plus profondément.
Que disaient ces colonnades, ces temples, ces rues aux voyageurs, aux habitants de la région ? Quels messages transmettait cette architecture urbaine, ces pierres quand elles étaient blanches ? Les inscriptions disent la romanisation, les familles, les clans, la tradition, le pouvoir et leur place dans ce dispositif. Les pierres traduisent et inculquent un habitus mental : Erwin Panofsky et les historiens décrivant l'architecture gothique comme une traduction en pierre de la scolastique ("eine steinerne Scholastik", cf. Postface par Pierre Bourdieu à Architecture gothique et pensée scolastique).
Notons que la culture urbaine a eu plus de chance que la culture nomade, arabe qui laissait peu de traces : nous n'avons de traces, de mémoire que de politique et de culture écrites, gravées dans la pierre, mais aucune trace de l'oral.
Les médias dictent ainsi l'histoire et plutôt l'histoire des dominants, des vainqueurs. Les pouvoirs organisent de leur vivant leur propre mémorisation : chaînes de télévision des Etats, des parlements, archivage, monuments, plaques, etc.
Friedrich Nietzsche valorisait d'avantage l'oubli que l'histoire ("De l'utilité et de l'inconvénient de l'histoire pour la vie", Considérations intempestives) ; il dénonçait dans notre culture un excès de passé, qui fait obstacle à l'invention de l'avenir. Les musées sont des cimetières, diraient plus tard les futuristes (Marinetti). Les événements présents de Palmyre permettent de remettre en chantier de telles questions, jugées impertinentes.
Quel usage idéologique de l'histoire, concluent Annie et Maurice Sartre  évoquant les nationalismes qui tour à tour enrôlent Zénobie...


dimanche 16 mars 2014

Siegfried Kracauer, journaliste et sociologue des médias


Martin Jay, Krakauer l'exilé, traduit de l'anglais et de l'allemand, Editions Le Bord de l'eau, 2014, 247 p. Index, 22 €

Les articles de Martin Jay, professeur à l'université de Berkeley, réunis dans cet ouvrage constituent une contribution importante à la biographie intellectuelle de Siegfried Krakauer. La vie de Krakauer y est analysée comme une "vie d'exilé" permanent, une "vie extra-territoriale". En effet, par de nombreux aspects de sa vie et de sa carrière, Krakauer apparaît toujours en marge, jamais pleinement intégré. En marge de l'école de Francfort (Institut für Sozialforschung créé à l'université de Franfort en 1923, transférée à New York et reconstituée à Francfort en 1950) ; en marge du judaisme (cf. l'article sur la traduction de la Bible par Martin Buber et Rozenzweig) ; en marge du marxisme, en marge de la sociologie, de la philosophie (jamais hegelien), en marge de l'émigration (intégré), en marge de l'Allemagne... Tellement en marge de tout qu'on le retrouve aujourd'hui au cœur de tout : de la sociologie de la culture et des médias, de la modernité et du changement social, tout comme Walter Benjamin, et ceci, de manière plus centrale qu'Adorno ou Horkheimer qui ont longtemps tenu le haut du pavé philosophique en Allemagne.

Né à Franfort en 1889, Siegfried Krakauer mœurt à New York en 1966. Après l'incendie du Reichstag, en 1933, il quitte l'Allemagne en proie au nazisme, pour s'installer d'abord en France ; puis, la France passant sous administration nazie, il réussit à fuir en 1941 aux Etats-Unis. Il y restera jusqu'à sa mort, tandis que d'autres, comme son ami Theodor W. Adorno, reprenaient une carrière universitaire en Allemagne de l'Ouest. Comme Erwin Panofsy, Herbert Marcuse ou Hannah Arendt, une fois aux Etats-Unis, Krakauer publie en anglais.

A la différence de la plupart des autres membres de l'Ecole de Francfort, Siegried Krakauer n'est pas universitaire de formation mais ingénieur et architecte. Devenu journaliste (Publizist), de 1922 à 1933, il tient une rubrique culturelle célèbre dans le prestigieux quotidien, la Frankfurter Zeitung (FZ) : sa connaissance des médias est donc aussi une connaissance pratique et de première main. Certains de ses articles rédigés pour la FZ seront rassemblés dans L'ornement de la masse en 1963 (Das Ornament der Masse), ouvrage dédié à Adorno. Le recueil traite de pratiques culturelles modernes, dont celles issues de la "reproductibilité mécanique" (cf. Walter Benjamin), comme la photographie ou le cinéma qui intéressent particulièrement l'ingénieur ; Krakauer évoque les effets psychologiques du cinéma, de la vie urbaine (Paris, Berlin), du voyage. Parmi la diversité des objets et notions abordés : la distraction ("Kult der Zerstreuung"), l'ennui, la biographie, le roman policier, l'opérette (Jacques Offenbach), la danse, le sport, la musique de jazz, etc. L'Allemagne de la République de Weimar, qui fut à la fois le creuset de cette modernité culturelle et du nazisme (corrélation qu'il faudrait interroger), est l'objet principal des analyses de Krakauer. "Aus dem neuesten Deutschland" est le sous-titre de son livre sur Les employés (1930) qui traduit une perception aigüe de la fragilité sociale, la vulnérabilité politique de cette nouvelle classe d'employés à col blanc, classe qui ne cessera de se distinguer à tout prix de la classe ouvrière. On entrevoit, en creux, la difficulté de la bourgeoisie intellectuelle européenne à penser la culture de masse autrement qu'avec condescendance et mépris.

La lucidité de Krakauer fait de lui un "étrange réaliste" ("wunderliche"), selon le mot d'Adorno. L'ouvrage de Martin Jay en dresse un portait sensible, dégageant son originalité en prenant en compte toute son oeuvre, aussi bien ses romans (Ginster, Georg), son travail sur le cinéma (De Caligari à Hitler, Théorie du film) que son travail de journaliste.
Cette série d'articles fait percevoir l'effort multiple de Krakauer pour comprendre tout ce que par la suite on tentera de penser au travers de notions comme la culture de masse, la civilisation des loisirs, les mass-médias : de Simmel à McLuhan.
Ouvrage souvent difficile mais indispensable pour s'orienter dans le labyrinthe intellectuel de l'Ecole de Francfort et de la théorie critique. Ouvrage qui souligne combien Siegried Krakauer mérite une place primordiale dans la constitution d'une science des médias.

vendredi 27 décembre 2013

Culture visuelle : l'œil d'une époque

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Michael Baxandall, Painting & Experience in the Fifteenth-Century Italy. A primer in the social history of pictorial style, Second edition, Oxford University Press, 1972, 1988, 183 p. Index. Illustrations.
Traduction française par Yvette Delsaut : L'Œil du Quattrocento, Paris, Gallimard.

Voici un "classique" de l'histoire de l'art publié il y a une quarantaine d'années. L'approche de Michael Baxandall se caractérise par une prise en compte aussi large que possible des conditions socio-économiques de production des oeuvres d'art afin de dégager la manière de percevoir et concevoir d'une époque ("the period eye", d'où le titre de la traduction française). Il s'agit de saisir les habitudes visuelles d'une classe de producteurs et de consommateurs ; ces habitudes leur ont été inculquées par la vie sociale et technique de leur temps ; elles assurent automatiquement une correspondance entre création et réception, un ajustement entre production et consommation : "His (the painter) public's visual capacity must be his medium". L'objectif de Michael Baxandall consiste à dégager le "style cognitif" du Quattrocento, sorte de "main invisible" qui règle le marché de la peinture.

L'ouvrage comprend trois parties. L'auteur commence par l'analyse du marché de la peinture à partir des traces de la gestion courante et du commerce dans les contrats, la comptabilité, les courriers.
La seconde partie étudie les "dispositions visuelles vernaculaires" présentes à la fois dans les tableaux et dans des pratiques religieuses, sociales et commerciales. Qu'est-ce que le peintre a en commun avec son public ? Tout d'abord, un outillage technique et perceptif acquis à l'école, généralement à des fins d'utilisations commerciales : techniques de mesure, d'estimation (gauging), géométrie euclidienne (droites, angles, aires, volumes), arithmétique (règle de trois, proportions). Les peintres du Quattrocento partagent aussi avec leur public des "techniques du corps", un catalogue tacite de mouvements repérables dans la danse et ses traités, un répertoire de gestes (comme la sémiologie des gestes des mains à laquelle recourt aussi celui qui prêche).
Enfin, peintres et publics ont des concepts en commun ; l'ouvrage inventorie les composantes majeures de "l'équipement intellectuel adapté à l'examen des peintures" de cette époque : 16 catégories qui définissent le style cognitif de l'époque, "a compact Quattrocento equipment for looking at Quattrocento paintings".

Michael Baxandall souligne que le peintre du Quattrocento ne montre pas tout : il allude et complète la vision intérieure de son public en tenant compte de ce qui est déjà acquis par ce public ("He complements the beholder's interior vision"). Cette vision intérieure constitue une sorte de hors-champ qu'omettent, par construction, les analyses de contenu, si courantes dans les études des médias et de la publicité. De plus, entre le travail du prêtre et celui du peintre, s'exerce une répétition, un redoublement pluri-sensoriel qui facilite la réception et l'inculcation.

L'auteur ne se contente pas comme le fait souvent le discours sur la peinture d'imaginer et évoquer des explications : il s'efforce de démontrer la validité de ses hypothèses, illustrations à l'appui.

Les concepts forgés par Michael Baxandall pour l'analyse des cultures visuelles peuvent être mobilisés pour l'analyse des médias qui relèvent aussi de la culture visuelle (gestes et expressions des acteurs et des spectateurs des séries américaines, etc.). Comment articuler les concepts élaborés pour cet ouvrage avec la notion d'habitus (Erwin Panofsky) ? Manifestement, l'histoire des médias peut avec profit emprunter à l'histoire de l'art certaines de ses techniques, certains de ses outils.
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mercredi 27 février 2013

L'orthographe, plaisir des yeux

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Bernard Cerquiglini, La genèse de l'orthographe française (XIIe-XVIIe siècles), Paris, Honoré Champion, 2004, 180 p. Bibliogr., Index.

Un post sur un magazine consacré à l'orthographe m'a valu des remarques : l'orthographe, c'en est fini avec le numérique, et d'ailleurs cela n'a rien à voir avec les médias. Or il semble bien que pour partie l'orthographe est un produit des médias imprimés. Revenons à un livre publié il y a quelques années par un linguiste (philologue) sur l'histoire de l'orthographe française. Replaçant le débat orthographique dans une perspective large et dans la longue durée, il prend en compte l'évolution des technologies de l'écriture, le passage du manuscrit des scribes à l'imprimerie.
Cet ouvrage fort savant, précisément documenté est remarquable de clarté ; de plus, il est écrit avec beaucoup d'humour.

Pour l'auteur, l'orthographe est phénomène visuel car "l'écriture est une technologie de l'information" (p. 36). "L'écriture présente à la vue des formes que l'oeil doit reconnaître ; elle doit être parfaitement lisible"." (p. 34). Logiquement, l'orthographe n'a pas les mêmes exigences visuelles pour le manuscrit et pour le texte typographié. L'intention et l'exigence de lisibilité expliquent en partie l'étymologisation (orthographe qui renvoie au latin). "La graphie est la forme permanente de la langue, offerte à la contemplation... elle porte en elle une esthétique, qui opacifie le lien à la parole". Belle démonstration à propos de l's que l'on ne prononce plus et qui laisse la place progressivement à l'accent circonflexe (l'anglais a gardé cette s héritée du français : île / isle, tempête / tempest, etc.). L'accent circonflexe sera accepté par l'Académie dès 1740. A partir de la Renaissance et de la généralisation de l'imprimerie, l'orthographe relève de la typographie et donc du métier des imprimeurs qui définissent les normes de lisibilité.

La normalisation de l'orthographe actuelle est donc en grande partie issue du travail des imprimeurs, ce qui a fait dire à une spécialiste, Nina Catach, que l'orthographe était une "orthotypographie". Aux imprimeurs, on doit notamment les accents, importés du grec, langue de référence des Humanistes : "la réforme, toujours, sera du côté des machines" affirme Bernard Cerquiglini. Les imprimeurs contribuent à la lisibilité du français, à l'esthétique de l'alphabet et de la page (les lettres s'inscrivent dans un carré selon les diagonales, modèles établis par Dürer et Leonard de Vinci), à la ponctuation. Sans doute serait-il fécond de confronter ces observations avec l'écriture du chinois et à son évolution.
Les imprimeurs créent des "habitudes oculaires", ils contribuent à la linéarisation de notre culture, à la formation de notre "vision du monde", comme l'a montré Panofsky (habitus visuel), à son alphabétisation ("abcedmindedness", diront Joyce puis M. McLuhan). La logique visuelle du corps lecteur l'emporte ainsi sur l'envie toute théorique de calquer l'écrit sur l'oral, le besoin de stabilité pour former les habitudes perceptives (pédagogie, standardisation) l'emporte sur la variabilité de l'oral et la parole : la phonocentrisme est un contre-sens médiatique.
A leur tour, les "machines" du numérique ne manqueront pas d'affecter l'orthographe et la culture visuelle qu'elle inculque.

Références
  • Nina Catach, L'Orthographe française à l'époque de la Renaissance : Auteurs, imprimeurs, ateliers d'imprimerie, Genève, Droz, 1968, 495 p. 
  • Bernard Cerquiglini, L'accent du souvenir, Paris, 1995, Editions de Minuit, Bibliogr., 167 p.
  • Constantin Milsky, Préparation de la réforme de l'écriture en République populaire de Chine - 1949-1954, Editions Mouton & Co, Paris, 1974, 506 p, Bibliogr.
  • Orthographe : de la dictée aux moteurs de recherche

lundi 22 novembre 2010

L'organisation visuelle du livre et de la démonstration

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Anthony Grafton, Megan Williams, Christianity and the Transformation of the Book. Origen, Eusebius and the library of Caesara, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge. 367 p. Bibliogr., Index,

Voici un livre très érudit et original sur l'histoire des médias. Son objet, c'est la naissance d'un mode d'organisation de la page de livre, à l'époque de la transition du rouleau (volumen) au codex (manuscrit plié comme un livre actuel). C'est aussi le développement de nouveaux outils intellectuels, les tableaux comparatifs, les chronologies (timeline), toutes formes nouvelles d'organisation du savoir dont nous avons hérité.
Avec le codex, le support de parchemin acquiert une plus grande capacité (recto et verso) et une moindre fragilité ; il va souvent associer des oeuvres différentes en un même volume et il permet un accès direct au contenu (feuilletage). Le rouleau de papyrus qui dispose d'une moindre capacité ne publiait qu'une seule oeuvre, et souvent même qu'une partie d'une oeuvre, ne permettait qu'un accès séquentiel. Le christianisme qui se répend en Europe assurera l'hégémonie du codex pour l'édition de la Bible ("ancien" et "nouveau" testaments). La bibliothèque adapte aussi ses modes de stockages, du panier de rouleaux (capsa) au rayonnage pour les codices. C'est encore, pour plus d'une dizaine de siècles, une époque de copie manuscrite (on prête le livre à quelqu'un pour qu'il le copie).

Pour analyser et comprendre ces transformations, les auteurs suivent le travail d'Origène (185-253) et d'Eusebius à la bibliothèque chrétienne de Caesarea (Palestine).
A Origène, on doit la création de la bibliothèque et un travail d'édition de la Bible sur six colonnes : L'Hexapla juxtapose, de gauche à droite, le texte hébreu, sa translittération en lettres grecques et quatre traductions en grec (dont celle de la Septante et celle d'Aquila). L'Hexapla (Ἑξαπλάest un ouvrage complexe et innovant tant dans sa conception éditoriale que dans sa réalisation matérielle.
Eusébius (265-340) était évèque de Césarée. On lui doit une histoire universelle (Chroniques) en deux parties : la Chronographie (depuis Abraham) et les Canons (Χρονικοὶ Κανόνεςqui juxtaposent les différents événements de l'histoire mondiale à une date donnée. La mise en page des Chroniques hérite des principes de visualisation de l'Hexapla et les développe.

Les auteurs retiennent de leur minutieuse investigation l'invention de nouveaux modes d'exposition, de méthodes de visualisation nécessaires pour faire penser un texte ou pour concevoir une chronologie. Cette sémiologie graphique rompt avec les modes d'exposition strictement linéaires de l'époque. En lisant cet ouvrage, on assiste à la naissance lointaine de la pensée comptable par tableaux à double entrée, d'Excel, à l'émergence de la "raison graphique" en Occident, à la visualisation de la pensée. On voit aussi se mettre en place la division et socialisation du travail d'édition et le "collage" qu'elles favorisent (citations, emprunts, etc.).
L'Hexapla instaure aussi un plurilinguisme qui est une polyphonie, plurilinguisme qui se poursuivra dans la tradition chrétienne avec Jérôme puis fera place au monolinguisme du latin, jusqu'aux traductions en langues vulgaires. Ce plurilinguisme qui demande aux chrétiens de recourir à la collaboration de savants juifs impose l'évidence des problèmes infinis de la traduction, de l'établissement d'un texte et de sa standardisation.
Alors que le Web transforme l'édition, l'histoire des techniques de visualisation (infographie, "data visualization") et de démonstration révèle et réveille des propriétés du livre que nous avons assimilées au point de les avoir "oubliées" (normes d'apodicticité visuelle). On attend du numérique des éditions plurilingues, les multiples versions de certaines oeuvres (cf. l'édition récente des Oeuvres de Molière), et de nouvelles manières de montrer / démontrer, d'exposer. La notion d'œuvre elle-même s'en trouvera transformée.

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