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jeudi 4 juin 2015

L'aménagement international et le démembrement des territoires


Laurent Davezies, Le nouvel égoïsme international. Le grand malaise des nations, Paris, Seuil, 1995, 106 P.

La réflexion mise en œuvre dans cet essai est servie par l'actualité récente des nationalismes en Europe : Catalogne, Ecosse, Wallonie, Chypre, Italie du Nord, Kurdistan, décomposition de l'empire sovitétique, etc.). La réflexion sur la fragmentation territoriale et politique apparait indissociable de celle portant sur la mondialisation. Et ce postulat constitue déjà un important recadrage conceptuel, qui n'en reste pas là : que valent les notions, admises sans examen, d'auto-détermination (référendum), de nation, d'indépendance nationale, de décentralisation, d'identité (cf. L'identité de la France, de Ferdinand Braudel), de fédération ?
Comment un territoire, une aire géographique deviennent-ils une nation, à quelles conditions ? Quel rôle jouent la taille, l'histoire, la langue, l'école, le marketing, le folklore (cf. Médias et constructions nationales) ? Les petits pays sont-ils avantagés dans l'économie mondiale ? Existe-t-il un optimum, des limites, de taille ou de diversité ? Que valent, que coûtent les séparatismes ?
Quel rôle jouent les médias et, désormais, l'économie numérique dans l'aménagement et le déménagement des territoires ? Internet semble doté d'un statut mixte, à la fois "bien commun" mais aussi enjeu de marché et des politiques publiques.

En France, le débat est constant et l'évolution des découpages territoriaux (inter-communalité, départements, régions...) sans cesse questionnée, votée. Les médias ont épousé souvent des découpages territoriaux et commerciaux : presse nationale, régionale et départementale ; la télévision nationale domine dans la plupart des pays européens (dont la France). Que se passera-t-il avec le déploiement des cultures numériques et des identités mobiles ? Les notions courantes de zone de chalandise et de géo-marketing sont à reconsidérer avec le e-commerce qui s'affranchit des frontières, y compris fiscales. Jusqu'où doit s'étendre l'indépendance nationale alors que des très grands groupes exploitent la richesse des pays ? Le Web et le numérique relèvent-ils du régalien ?

Pour Laurent Davezies, la "cohésion territoriale" doit être garante de l'intérêt général (égalité, fraternité, liberté, sûreté), à l'opposé de "l'égoïsme territorial". Elle lui semble une composante fondamentale dans l'intérêt de la paix et ses composantes politiques primordiales ; elle émerge des analyses de l'auteur qui, malgré tout ne cesse de stigmatiser la panne théorique et le déficit d'outils de la science politique, de l'économie et du droit pour penser le nouveau monde des organisations territoriales enchevétrées.
La nation définit "un espace de solidarité socio-économique" : solidarité que traduisent des mouvements redistributifs et des transferts observables notamment dans les médias ("Plan France Très Haut Débit", télévision numérique terrestre, aides à la distribution de la presse). L'égalité des chances des territoires, plus que l'autonomie, constitue-t-elle un objectif prioritaire, national et républicain ? Jusqu'à quel point faut-il tolérer, encourager la mondialisation qui démantibule les économies nationales, rarement pour le bénéfice des consommateurs ?

Comment ces divers territoires, dont la marqueterie évolue continûment, peuvent-ils s'accorder avec les cultures de mobilité qui émergent depuis quelques années ? La notion de foyer comme lieu de consommation de média (télévision surtout) est bousculée, mais celle d'adresse IP et de localisation reste utile pour le ciblage , éditorial ou publicitaire ; la dissociation lieu de vie et médias consommés est fréquente (naître ici, étudier là-bas, travailler ailleurs)... Toute mobilité géographique s'accompagne-t-elle de mobilité culturelle, linguistique ? Pas si sûr. Elle s'accompagne de nostalgie des racines aussi, certainement, sol favorable aux conservatismes. L'idée macluhanienne d'un village planétaire suscite beaucoup de réticence voire d'hostilité, qu'il s'agisse de migrations, de tourisme, de liens avec les cultures d'origine...

La géographie des territoires est indiscutablement l'une des dimensions fondamentales des médias et de la publicité. L'ouvrage lucide de Laurent Davezies peut aider à y voir plus clair, à en poser les problèmes sans parti pris.

dimanche 27 juin 2010

Histoire des commerçants "étrangers"

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Claire Zalc, Melting Shops. Une histoire des commerçants étrangers en France. Editions Perrin, 330 p. Bibliogr.

Depuis longtemps, l'immigration enrichit la France de nombreuses catégories de commerçants et artisans indépendants. On les connaît bien : selon les époques, maçons, chapeliers, tailleurs, épiciers, couturières, coiffeurs, profs de musique, restaurateurs, brocanteurs...
Dans cet ouvrage qui fut d'abord une thèse pour le doctorat d'histoire, Claire Zalc décrit les conditions d'entreprise de ces artisans et commerçants. Les éléments juridiques et administratifs alternent avec des notes biographiques et des données historiques générales. L'auteur raconte aussi la sociabilité par les boutiques, l'animation de la vie locale, les "chemins invisibles" d'un urbanisme vécu : le local redéfini.
Ces petits commerçants et artisans "étrangers", vulnérables et  bien souvent mal traités, débrouillards en tout genre instillent de la mobilité, de la flexibilité et du nomadisme dans une société française souvent "bloquée", voire coincée, conservatrice et aisément réactionnaire.
Ce sont tous des entrepreneurs, d'abord auto-entrepreneurs, souvent forcés à le devenir, fuyant des pays en proie à la misère, à l'anti-sémitisme, à la dictature. Entrepreneurs que la France "lâchera" au cours des années 1930-40, et parfois livrera aux nazis.


L'auteur montre la collusion bien calculée de l'intérêt personnel et de la xénophobie, toujours recommencée, qui, prenant prétexte de la protection contre la concurrence, servira finalement une "aryanisation" intéressée. Dès les années 1930, on voit ainsi les conditions de l'acceptation finale de la "collaboration" se mettre en place, doucement, efficacement. La description des procédures discriminatoires qui stigmatisent à petites touches, l'analyse de la méticulosité de l'administration française dans sa haine de l'étranger sont menées avec subtilité et précision. Il s'agit de l'une des meilleures analyses de la mise en place de l'acceptabilité de l'inacceptable. On souhaiterait que l'auteur guide son lecteur vers une théorisation de ses observations.

D'un point de vue épistémologique, beaucoup de notions que l'auteur mobilise pour rendre compte de ce que livre l'énorme documentation dépouillée mettent en évidence l'inadéquation des catégories de la statistique socio-professionnelle et démographique. L'activité économique indépendante résiste à la catégorisation courante conçue pour les activités traditionnelles, installées, routinisées. L'auteur propose d'autres notions, plus souples. Par exemple, celle de "maisonnée", empruntée à l'anthropologie, convient mieux que les notions de foyer, d'emploi et d'activité dans ces familles où tout le monde travaille à tour de rôle selon la conjoncture, selon la nécessité surtout. Quel statut donner au conjoint d'un(e) commerçant(e), par exemple ? L'auteur montre l'impossible distinction entre ouvrier et artisan, entre lieu de travail et domicile. Ou encore la pertinence du réseau et de la communauté plutôt que du quartier ou de la commune.
Que valent aujourd'hui encore ces catégories avec lesquelles on segmente encore, cible, décrit une population ? Quelle pertinence par rapport à l'activité économique effective ? Catégories forcément en retard sur le changement social, et qui le freinent : les catégorisations comportementales (comme on parle de marketing ou de ciblage comportemental) restent à inventer pour développer une sociologie agile qui fabriquerait des catégories à la volée, suivant les transformations de l'univers économique et des métiers.

Difficile, en lisant ce livre d'historienne, de ne pas penser aux start-ups actuelles avec qui ces commerçants / artisans partagent de nombreuses caractéristiques : l'adaptabilité, le goût de l'autonomie, de l'indépendance, l'acharnement à réussir, le pragmatisme et l'improvisation créatrice, le grand nombre d'heures travaillées loin des protections sociales courantes. Facteurs de mobilité, d'innovation, de changement.
Tout en rédigeant un grand livre d'histoire, Claire Zalc secoue des branches entières du "métier d'historien" et de l'histoire économique et sociale.
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lundi 22 février 2010

Territoires du quotidien

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Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy, "Le canton : un territoire du quotidien ?", 18,05 €, 389 p., bibliogr., Presses Universitaires de Rennes, 2009.

A quelles échelles se déroule notre vie, chaque jour ? Commune, agglomération, ville, quartier, région, canton ? L'évolution des transports et du commerce redessine la géographie vécue, comme le montrent, par exemple, les effets du TGV, des centres commerciaux ou des rues piétonnières. Autrement dit, qu'est-ce que le local, cet "espace vécu" selon l'expression désormais classique d'André Frémont ?

L'ouvrage rassemble les actes d'un colloque qui s'est tenu à l'université de Rennes 2 Haute Bretagne en 2006. Ouvrage d'histoire de la géographie administrative française, il permet de mettre en doute les évidences géographiques qui servent de variables commodes pour décrire les comportements de consommation. Ce n'est certes pas l'objectif primordial de ce colloque mais c'est ce que nous en retiendrons pour le marketing et les médias.
Le canton a plus de deux siècles d'existence. Né en 1789, il répond au besoin de la Révolution de laïciser l'administration territoriale ; aujourd'hui, le canton ne dit plus grand chose aux citadins, même à ceux qui habitent un chef lieu de canton. On comprend encore qu'il est circonscription électorale (conseillers généraux) et administrative, mais à peine. En zone rurale, on sait à la rigueur que s'y trouvent la brigade de gendarmerie et le collège ; mais c'est surtout le commerce (supermarché) et les services médicaux qui l'identifient aujourd'hui comme zone de chanlandise d'une grande surface. Qui identifie quoi ? Le supermarché est devenu un point de repère territorial essentiel, la zone de recrutement de sa clientèle dessine un territoire.

Alors que se développe l'intercommunalité pour rationaliser la gestion et réduire les dépenses de trop nombreuses administrations locales, quelle place occupe encore le canton ? Avec le département et la région, cela fait beaucoup trop de découpages, d'administrations, et d'impôts... alors que l'identification de la population va d'abord à la commune. Par rapport à d'autres pays, la France est sur-administrée, et compte trop d'élus (cumul des mandats) de plus, tout cela coûte cher et indispose les contribuables. Entre communes et régions, le canton comme le département perdent de leur substance et de leurs raisons d'être. Certains ont imaginé une notion intermédiaire, celle de "pays", centré sur l'agglomération qui remplacerait communes, départements, intercommunalité et cantons, unissant urbain et rural (cf. Loeiz Laurent, La fin des départements. Le recours aux pays, 2002, 220 p. Pressees Universitaires de Rennes, 13,3 €). La presse régionale s'y retrouve parfois : "A chaque pays son hebdo", revendique le groupe PubliHebdos (76 journaux, groupe Ouest-France).

L'intérêt primordial de tels travaux de recherche, impressionnants de minutie et de finesse d'analyse historique est de rappeler que les découpages administratifs sont mortels. Quel "local dans la tête" ? demandait Annick Percheron, chercheuse en sciences politiques. Le canton semble être sorti des têtes, n'être plus une référence du local, du moins hors des régions rurales et de leurs bourgs. Dans les têtes, pour la vie quotidienne, l'essentiel est la commune ; la région est encore une référence lointaine et abstraite. Faut-il penser "pays" ?

Dans la publicité et les médias, que peut-on faire des cantons ? Cela reste un élément de rubriquage dans la presse régionale. Il existe encore un peu de presse départementale mais le département aussi perd de sa pertinence économique et culturelle au profit de la commune et de la région. Est-il raisonnable de s'en servir en médiaplanning ou comme quota pour établir des échantillons (mesure des audiences) ?
L'européanisation, la géographie numérique du territoire (géomarketing, marketing mobile) entament cet "empilement" de découpages obsolètes et coûteux pour les projeter dans de nouvelles perspectives. L'espace est quelque chose de vécu, de culturel et de social, le territoire est "aménagé", provisoire, construit pour et par les déplacements. Pour nos analyses des comportements de consommations, nous avons besoin d'une géographie économique et humaine à jour et opérationnelle (cf. le cas du drive qui affecte l'urbanisme commercial). Le canton et le département n'y ont plus guère de place.
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