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lundi 14 août 2017

Les idées national-socialistes : le passage à l'acte



Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, Paris, Editions Gallimard, 2017, 282 p.

William Sheridan Allen, The Nazi Seizure of Power. The Experience of a Single German Town 1922-1945, Echo Point Books & Media, 388 p., 23,83 $, Index. Tableaux. Revised edition, 2014.
Paru en français : Une petite ville nazie, 2003, 10/18, 395 p. (on notera la "traduction" à la limite du contre sens, du titre américain).

Voici deux ouvrages de natures différentes mais quelque peu complémentaires : l'un expose la doctrine nazie, l'autre décrit en détail la mise en application de cette doctrine dans une petite ville allemande, le passage à l'acte donc.

Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne, Johann Chapoutot s'est donné pour objectif de dégager les grandes lignes de la "révolution culturelle" engagée par les tenants du national-socialisme (ou faut-il préférer, comme Emanuel Lévinas, "hitlérisme" ?).
Les idées majeures de la doctrine nazie sont mises en évidence ; ells se trouvaient énoncées clairement dans le programme du parti nazi en 25 points, dès 1920 (24 février).
  • Selon le nazisme, le principe du droit, c'est le peuple et non la raison : d'où la dénonciation virulente du droit romain et du juriste Hans Kelsen. L'établissement d'une nouvelle normativité (culture "völkisch") légitimera en droit les actions de l'armée allemande, de la police, de la SS, du parti nazi. Les cadres du pays se voient inculqués une formation juridique aux principes nazis, ce "qui rendra plus aisé et plus doux le passage à l'acte" et "vise une acculturation à long terme du peuple allemand". La communauté du peuple transcende la lutte des classes, l'abolit (Volksgemeinschaft).
  • La conquête de "l'espace vital" (Lebensraum), variété de colonialisme, vise à mettre l'esclavage (servage) et le racisme au profit de la "race germanique". Les nazis falsifient à leur avantage les idées grecques (Platon, etc.). Culte omniprésente de la race nordique, germanique.
  • Hostilité à la Révolution française (1789), aux Lumières (Aufklärung).
  • Refus véhément du traité de Versailles (diktat) de juin 19.19
  • Antisémitisme radical et total, "biologique". Cette "idée" fonde la banalisation langagière de l'antisémitisme et l'extermination ("Vernichtung") comme solution finale de la question juive ("Endlösung der Judenfrage"). Le rôle des écoles sera déterminant dans l'inculcation de cette idée (cours sur une pseudo histoire raciale, tableaux didactiques pour l'illustrer).
Rappelons que la dénazification (Entnazifizierung) intellectuelle a été loin d'être totale, même en France. Des théoriciens du nazisme ont survécu au nazisme, brillamment parfois : Martin Heidegger et Carl Schmitt sont au programme des universités françaises, Ernst Jünger est publié en Pléiade (Gallimard)... Pourtant catholique fervent, Carl Schmitt proposa de créer dans les bibliothèques publiques des sections spéciales pour les auteurs juifs (1936, Das Judentum in der deutschen Rechtswissenschaft). Les idées du nazisme ont la vie dure !
Johann Chapoutot conteste la thèse de Hannah Arendt qui ne voulut voir dans Adolf Eichman qu'un fonctionnaire ordinaire ("Schreibtischtäter"), banal et discipliné ("j'ai obéi, c'est tout") : lui, voit plutôt dans Eichman un acteur doué mettant en scène sa banalité au service de sa défense alors qu'il fut un nazi ardent et fier, impérieux et fanatique, revendiquant jusqu'au bout la criminalité nazie.
"Le nazisme fut d'abord un projet", conclut Johann Chapoutot : persuader toute une population et l'amener à se lancer dans le crime et faire valoir "la loi du sang". Un projet de société, un programme politique et culturel, qui a été exécuté, point par point.

Du projet à sa réalisation exemplaire
Dans l'ouvrage de l'historien William Sheridan Allen, on peut repérer ce qu'il en fut, en actes, de l'acculturation nazie d'une petite ville allemande : comment les nazis y ont pris le pouvoir, ou, plutôt, comment le nazisme a pris. Lisons ce livre en regard de celui sur la "révolution culturelle nazie". Comment la doctrine et les spéculations juridiques, philosophiques du nazisme s'appliquent et s'inscrivent au jour le jour dans la socialisation des habitants. Les deux ouvrages se répondent, se correspondent.


Pendant les années 1950, William Sheridan Allen a mené une enquête dans la petite ville de Northeim, au cœur de l'Allemagne (Niedersachsen), après la défaite du pouvoir nazi. Il recourt à une méthodologie classique d'historien : analyse de la presse de l'époque, entretiens avec des contemporains et acteurs, etc. (mais quel était le profil des informateurs ?).

Cette petite ville n'avait a priori rien pour devenir nazie. Rien ne l'y préparait, pourtant, en quelques années, sa population a basculé. L'auteur montre, grâce à une analyse détaillée et presque exhaustive de la prise du pouvoir, comment s'est installé le nazisme, d'abord par petites touches, sans trop heurter, prudemment, habilement, insensiblement puis plus violemment, dans la vie quotidienne de ses habitants. La révolution culturelle nazie s'est réalisée de manière continue, insidieuse, par étapes et, pour une part, discrètement, comptant sur des pressions de toutes sortes, pour l'attribution d'emplois, de logements, d'honneurs.

Après quelques années seulement, la prise de pouvoir fut totale, le contrôle de la vie quotidienne, complet (fichage, etc.). Rien n'échappe plus au nazisme. La mobilisation de tous est permanente.
L'auteur montre le rôle des associations nazies, leur proximité, leur insistance militante, leurs demandes incessantes de participation financière. L'installation de l'acceptabilité est progressive : fanfares, défilés, chorales, concerts, parades nocturnes avec torches, décorations (de la rue, des bâtiments, des écoles), tout distille et répète la culture nazie (drapeaux, croix gammées, photos, salut - "Heil Hitler" au lieu de "bonjour", hymne). Rôle préparateur du sport et de son idéologie (uniformes, cris, partialité, nationalisme des fans, etc.). L'auteur décrit le rôle majeur des jeunesses hitlériennes (Hitler-Jugend), la collaboration des églises luthériennes, la prise en main de l'éducation scolaire, conformément aux directives du parti : de nouveaux manuels glorifient nazisme et militarisme, épuration des bibliothèques. Et tout cela débouche sur la désagrégation et le démantèlement du tissu social traditionnel, l'assimilation totalitaire de toute association, club et organisation ("die Gleichshaltung", loi de mars 1933). La vie privée se restreint chaque jour un peu plus, toute vie doit devenir publique. Big brother, c'est la surveillance mutualisée (sorte de crowdsourcing ?) et cela, avant les réseaux sociaux... On ne peut qu'imaginer les moyens dont disposerait aujourd'hui un tel pouvoir quand on assiste au bonheur de suivre (followers) et d'être influencé.

Les nazis sont convaincants, habiles, déterminés et ils tiennent leurs promesses : en moins d'un an, le chômage a disparu de la ville grâce à diverses sortes de travaux publics, donc grâce aux subventions étatiques et à l'impôt (d'où vient l'argent public qui soutient le nazisme, question trop peu évoquée). Construction de bâtiments publics, de logements, remises en état du patrimoine, soupe populaire, entretien de la voirie, développement du tourisme local, création de parcs... Moyennant quoi, le parti nazi (NSDAP) gagnera les élections, et s'emparera des postes clés de l'administration...
Tout au long de cette histoire, on voit la collaboration docile des médias puis leur mise sous contrôle total conformément au § 23 du programme du NSDAP ; finalement, les nazis créeront leur propre presse, l'abonnement y est obligatoire : modèle économique imbattable. Mais, leur média de prédilection reste la rue, l'espace public : défilé, fanfares, affichage, hauts-parleurs, uniformes, emblèmes... La lecture privée est trop incontrôlable.

Comment des habitants ordinaires, des voisins, ont-ils pu être gagnés par le nazisme et sa doctrine d'assassins ? On perçoit peu la répression constante de l'insoumission au nazisme, la terreur continue : arrestations, envois en camp de concentration, journaux dissidents poussés à la faillite, boycott sous surveillance des magasins appartenant à des commerçant juifs...
Plus que de révolution culturelle, ce fut une évolution culturelle. Bertold Brecht avait raison, tout le monde a contribué à la victoire nazie ; sinon, sans cette coopération presque complète, tacite le plus souvent, le nazisme n'aurait pu s'installer. Jusqu'où serait allée cette soumission sans la victoire militaire américano-soviétique ? Histoire sociale édifiante, qui va bien au-delà du nazisme, elle montre la mécanique et la logique de la prise de pouvoir et son approfondissement totalitaire (fusion du parti et de l'Etat).

Avec ces deux ouvrages, se lit l'articulation de la doctrine et de sa mise en œuvre concrète. Hélas, l'ouvrage de William Sheridan Allen, s'arrête en 1935. Peu sur l'entrée en guerre, et l'on n'assiste pas à la mise en place de la relative dénazification par les troupes d'occupation : la dénazification était-elle même réaliste, tant il est évident que la quasi-totalité des Allemands restés en Allemagne ont collaboré ? Que sont devenus les nazis de Northeim, et d'ailleurs ? Ils ont rejoint les nouveaux partis au pouvoir, SPD ou CDU ou parti "communiste" (SED) pour la zone d'occupation soviétique, ils sont entrés dans l'administration fédérale (cf. sur ce thème, le film Der Staat gegen Fritz Bauer, 2015).

Quels traits communs, quels signes avant-coureurs peut-on déceler dans la théorie et les pratiques culturelles des sociétés totalitaires ou des politiques tendant au totalitarisme ? Comment se prémunir ? La vigilance politique s'impose car, ainsi se concluait la parabole de Bertolt Brecht en 1941, "le ventre est fécond encore, d'où ç'est sortit en rampant" ("Der Schoß ist fruchtbar noch, aus dem das kroch"), cité de Der aufhaltsame Aufstieg des Arturo Ui.
L'ascension de Hitler était résistible. Quand aurait-elle pu / dû être stoppée ? Où se situe le point d'inflexion, celui du non retour aux libertés ? Au vu de l'historique dressé par ces deux ouvrages, le point d'inflexion se trouve tout au début : faudrait-il donc stopper le nazisme ab ovo, à ses premières manifestations, même si les signaux en sont faibles ? La lutte doit-elle être permanente. Tolérance zéro ? La puissance de communication du web donne à cette question une actualité croissante...

mercredi 17 février 2016

La presse au miroir d'une Histoire : le meurtre de Weimar


Johann Chapoutot, Le meurtre de Weimar, Paris, puf, 2015, 97 p. Bibliogr

Comment l'Allemagne a-t-elle succombé au nazisme ? Les explications globales sont multiples : l'expérience de la brutalité durant la guerre de 1914-18 (les tranchées, le gaz, etc.), l'humiliation qui fait suit au traité de Versailles, la crise de 1929, le chômage, la collaboration du grand patronnat.... En revanche, les démonstrations menées à partir de cas méthodiquement analysés sont rares. Johann Chapoutot approfondit dans ce livre le cas de l'assassinat par des membres des milices nazies (la SA.) d'un ouvrier communiste en Silésie. "Ce meurtre devint une affaire, et le fait un événement par la vertu du calendrier". Qu'est-ce qui fait qu'un "fait" passe de "divers" à "historique" ?

L'analyse de Johann Chapoutot est précieuse tant au plan des résultats que de la méthodologie mobilisée. Les sources originales répertoriées (une liste de plus de 6 pages) font surtout appel à la presse nazie, au quotidien Völkischer Beobachter dont Hitler est le seul actionnaire ("völkisch" est un terme de la langue nazie, difficile à traduire, qui renvoie à das Volk, le peuple, donc à populaire, populiste). Son sous-titre déclare sans détour son but : Kampfblatt der nationalsozialistischen Bewegung Grossdeutschlands (1920-1945), journal de propagande et "feuille de combat" des militants du parti nazi pour le "grande Allemagne", journal d'ailleurs issu d'un titre antisémite racheté par le NSDAP puis par Hitler.

Tout se passe comme si l'auteur reconstituait à partir de ces documents les raisonnements des acteurs nazis, raisonnements et argumentations dont la presse quotidienne nazie est à la fois le reflet, le témoin et l'acte, un performatif politique, en quelque sorte. Comment la SA (Sturmabteilung) de Ernst Röhm a forcé la main de Hitler, comment la convergence d'un crime et d'une législation d'exception conduisit à l'illégalité puis à la promotion d'une légalité nouvelle (que théoriseront bientôt Alfred Rosenberg puis, bien sûr, Carl Schmitt) ?
Du point de vue méthodologique, il y a dans ce livre beaucoup à retenir sur la relation entre presse et événement, "comment l'historien peut y lire, sous l'écume de l'actualité, les courants profonds de plusieurs histoires". Bien sûr, on ne peut que se demander ce qu'apporterait la confrontation avec la presse du parti communiste (KPD). Mais ce n'est pas ici le sujet.
En plus de la presse nazie, l'auteur illustre et complète son travail à l'aide de brefs commentaires sémiologiques de quelques reproductions d'affiches électorales des différents partis.

Superbe travail, concis, précis, informé, clair. Belle démonstration d'histoire et de science politique des médias.

samedi 25 juillet 2015

Gouvernance par les données ?



Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, cours au Collège de France (2012-2014), Paris, édition Fayard, 2015, 520 pages, Index, 22 €

L'auteur est juriste. Professeur au Collège de France, ce sont les cours qu'il y a donnés pendant les deux dernières années qui font l'objet de cette publication.
L'enseignement traite de l'hégémonie de la quantification et de son rôle politique et économique comme alternative au droit pour organiser la société. Il n'y est pas directement question de l''utilisation de données massives, données de toutes sortes, collectées à toutes occasions se présente désormais comme principe de gouvernance des entreprises privées et publiques. Le plus souvent exploitées en temps réel (cloud computing, etc.), à une échelle mondiale, les données et les nombres sont les matières premières à partir desquelles sont prises et justifiées les décisions. Le droit seul peut encadrer et limiter la collecte de ces données et leur exploitation en vue de l'intérêt général et des libertés : droit de la vie privée, droit d'auteur, droit fiscal, droit de propriété, sûreté des personnes, droit du travail, etc.
Ce qui se joue dans cet ouvrage est donc strictement contemporain, aux confins du droit et du calcul. S'il ne s'agit pas encore de l'économie numérique, à peine évoquée avec la mondialisation qui se met en place, les idées directrices sont mises en place pour une approche rigoureuse par le droit. Quid de l'adaptation au droit de l'économie illustrée par Google, Facebook, Amazon, Uber, Yodlee, AirBnB ("two-sided markets"*) ?

L'ouvrage commence par des rappels historiques essentiels, partant du "règne de la loi" pour arriver au "rêve de l'harmonie par le calcul". Un chapitre est consacré au "calcul de l'incalculable" et à l'instauration progressive d'un marché total où tout a un prix, même la dignité : ce qu'illustre l'extension du benchmarking au droit du travail (cf. L'Etat sous pression statistique). Notons que ceci, qui ne désigne rien d'autre que "les eaux glacées du calcul égoïste", était décrit dans le Manifeste de Marx et Engels, dès 1848 : "[la bourgeoisie] a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce" ("Sie hat die persönliche Würde in den Tauschwerth aufgelöst, und an die Stelle der zahllosen verbrieften und wohlerworbenen Freiheiten die Eine gewissenlose Handelsfreiheit gesetzt"). La dignité (die Würde) est un terme clé de la morale kantienne ; elle s'oppose au prix (der Preis).
Les derniers chapitres de La Gouvernance par les nombres sont consacrés aux évolutions récentes de l'Etat. Le gouvernement par les hommes se substitue petit à petit au gouvernement par les lois selon l'intérêt général. Alain Supiot épingle au passage le retour en force, inattendu et discret, des théories juridiques de Carl Schmitt (qui s'est voulu le juriste de Hitler). L'auteur évoque aussi les effets de la globalisation des marchés et le retour des liens d'allégeance (reféodalisation du droit). Ensuite, l'ouvrage traite du travail et de la "mobilisation totale" ("totale Mobilmachung", expression de Ernst Jünger !) pour établir un marché total, et de la "déconstruction du droit du travail" qu'accélère la révolution numérique ("programmation de tous"). Après avoir dégagé les dangers multiples que promet la gouvernance par les nombres, la conclusion des cours reste modeste : pour en sortir, il faut "repenser les fonctions de l'Etat [... pour qu'il soit] capable de faire prévaloir l'intérêt général et la démocratie sur les intérêts particulier et les puissances financières ou religieuses."

L'actualité de cet ouvrage est impressionnante. Alain Supiot met en perspective de nombreux travaux et les place sous un éclairage fécond, et iconoclaste : il n'hésite pas, d'ailleurs, à reclasser certains auteurs célébrés par les médias, débusquant du réactionnaire derrière des discours à la mode moderne (ni Pierre Bourdieu, ni Gilles Deleuze ou Michel Foucault n'en ressortent indemnes, entraînés loin de leur base qu'ils ont été par des surenchères à fins journalistiques).
Ce livre est à la fois un manuel, didactique, et un support de réflexion intellectuelle approfondie. Il faut y confronter nos outils de gestion : description statistique, analyse de données, analyse multivariée, panels, modélisation… A la lumière des critiques et mises en garde énoncées par Alain Supiot, il faut aussi regarder, et imaginer, ce que développe et promet actuellement l'intelligence artificielle (machine learning, NLP, deep learning...) en matière de calcul et de gouvernance. Sans se laisser embarquer dans son eschatologie (singularity, etc.). Quant aux sciences de gestion, elles paraissent compromises, complices actives de cette nouvelle gouvernance.
Enfin, la gouvernance par les nombres, c'est aussi l'économie de la régulation. On attend ce que dira Alain Supiot des travaux de Jean Tirole : "To what extent should the government intervene in the marketplace?"**). Prochains cours ?

Parce qu'il est juriste, spécialiste de droit du travail, Alain Supiot ne se laisse pas emberlificoter par les rhétoriques pompeuses ; il en revient méticuleusement au rôle du droit dans la vie quotidienne, dans les politiques publiques, dans les entreprises. Le monde du travail le / nous rappelle à l'ordre.

La logique d'exposition inhérente au cours magistral confère un rythme commode à l'ouvrage. Une table des matières détaillée, des index (des noms, des matières), ainsi que des notes précises et nombreuses rendent agréable le travail et la réflexion à l'aide de cet ouvrage. Lecture vivifiante, décapante, indispensable à qui s'intéresse à l'évolution de l'économie des médias.


Références

Jean-Charles Rochet, Jean Tirole, "Platform competition in two-sided markets", Journal of the European Economic Association, June 2003 1(4):990 –1029.

** Economic Sciences Prize Committee of the Royal Swedish Academy of Sciences, "Jean Tirole. Market Power and Regulation", 13 October 2014, 52 p., Bibliogr.

lundi 29 juin 2015

Heidegger : l'interview en différé (Der Spiegel)


Lutz Hachmeister, Heideggers Testament. Der Philosoph, der Spiegel und die SS, Propyläen, Berlin, 2014, 368 p. Bibliogr., Index.

Heidegger est un philosophe allemand du XXème siècle (1889-1976). Professeur de philosophie influent aux disciples nombreux et célèbres : Hannah Arendt, Emmanuel Lévinas, Herbert Marcuse, Jean-Paul Sartre, Leo Strauss, entre autres. Il fut lui-même élève de Edmund Husserl qui dirigea sa thèse de doctorat.
Son œuvre compte plus d'une centaine de volumes, dont le plus important est Sein und Zeit (L'Être et le temps, 1927).

Le 23 septembre 1966, Martin Heidegger donna une longue interview pour l'hebdomadaire allemand, Der Spiegel, sous réserve que cette interview ne soit publiée qu'après sa mort. L'interview, longuement préparée, fut donc publiée dans le numéro suivant le décès du philosophe, en mai 1976, soit presque dix ans après avoir eu lieu. Heidegger, en repoussant la publication de l'entretien au-delà de sa mort, voulait pouvoir travailler tranquillement. Pour Der Spiegel, une telle interview constitue un trophée journalistique !

Le livre de Lutz Hachmeiter, directeur de l'Institut für Medien- und Kommunikationspolitik à Berlin, décortique et expose l'histoire de cette interview. Il en traite d'abord la construction, en évoque la mise en scène médiatique, qui comporte aussi de nombreuses photos posées. Il en documente méticuleusement les constituants, les acteurs (famille, étudiants, collègues), le contexte intellectuel et politique, l'époque. Le texte de l'interview est publié dans le tome 16 des œuvres complètes (cf. infra). On le trouve en anglais ici.

Rappelons les faits qui se trouvent au cœur de cette interview et la motivent. En 1933, quelques mois après que le parti nazi (NSDAP) et Hitler aient pris le pouvoir, Martin Heidegger est élu recteur de l'Université de Fribourg en Brisgau ; il y  manifeste d'abord son allégeance au pouvoir nazi, puis, déçu, prend petit à petit ses distances et démissionne, un an après. Depuis lors, la question revient sans cesse dans le débat philosophique : Martin Heidegger, le "grand philosophe", a-t-il été nazi, antisémite ? A-t-il jamais cessé de l'être ?
En 1945, Heidegger sera interdit d'enseignement pour trois ans ; ensuite, il ne sera plus inquiété et mènera à Fribourg et dans sa petite maison en Forêt-Noire (die Hütte), la carrière universitaire d'un intellectuel mondialement célèbre et célébré.
L'interview donne l'occasion à Heidegger de s'expliquer et de se disculper, bien qu'il ne plaide pas coupable... La première partie de l'interview du Spiegel est consacrée aux relations de Martin Heidegger avec l'Etat nazi (NS-Staat): "Der Philosoph und das dritte Reich". Ensuite, Heidegger évoque sa philosophie, à propos de l'éducation, du rôle de l'université et surtout de la place de la technique. Celle-ci est à ses yeux devenue incontrôlable et toute-puissante sous la forme de cybernétique (c'est le "Gestell") : selon Heidegger, l'erreur fondamentale de nos sociétés est-elle de se soumettre à la domination de la technique, aux médias, à la mondialisation ? Question d'importance, légitime, mais faut-il mixer ces questions philosophiques et politiques légitimes avec l'acquiescement actif au nazisme ? Stratégie rhétorique de détournement, voie d'évitement ?
D'ailleurs, comment ne pas s'étonner de la persistance dans la philosophie contemporaine de références à des œuvres qui n'ont jamais clairement rompu avec le nazisme comme celles de Martin Heidegger, Ernst Jünger, Carl Schmitt (tous trois interviewés par Der Spiegel) ? D'où vient cette fascination ? Pourquoi le poète Paul Celan a-t-il voulu rencontrer Martin Heidegger ?
La Une du Spiegel,
31 mai 1976 (N° 23)

L'interview pour Der Spiegel est conduite par deux journalistes, Rudolf Augstein et Georg Wolff. Ce dernier est issu de l'administration nazie où il travaillait au service de sécurité (Sicherheitsdienst - SD - de Reinhard Heydrich). Belle reconversion ! Un développement est d'ailleurs consacré par Lutz Hachmeister à la place qu'occupaient au Spiegel d'anciens cadres de l'Etat nazi, collaborateurs de Himmler. Chapitre éclairant de l'histoire de la presse allemande après-guerre et du fameux magazine, de réputation progressiste, à l'époque de Konrad Adenauer.
En fait, dans cette interview, Martin Heidegger ne répond directement à aucune question concernant son engagement nazi. Il ne philosophe pas sur le nazisme, ne dit rien sur la destruction de l'Europe juive, sur les camps d'extermination. D'ailleurs, on ne lui demande rien. Heidegger réfute la plupart des accusations dont il est l'objet. Pour toutes réponses, nous n'avons que quelques élucubrations plus ou moins ésotériques que les interviewers semblent écouter respectueusement ; la plus fameuse, la plus obscure, "Seul un dieu peut encore nous sauver" "Nur noch ein Gott kann uns retten") donnera son titre à un documentaire sur Heidegger.

Depuis cette interview, les tomes 94, 95 et 96, dits "Schwarze Hefte" (Cahiers noirs), des œuvres complètes de Heidegger ont été publiés, finalement. Ces écrits des années 1930 confirment l'antisémitisme têtu et constant du professeur de philosophie. Le quotidien Frankfurter Allgemeine (FAZ) parlera à ce propos de "débâcle intellectuelle".
La lecture de l'ouvrage de Lutz Hachmeister laisse une impression d'ambiguïté, de malaise. Heidegger noie le poisson dans son jargon philosophique. Notons qu'il déclarait détester les journalistes qu'il traitait de "Journaille", reprenant une expression péjorative de Karl Kraus (Die Fackel, 1902) dont usaient les nazis. Heideggers Testament. Der Philosoph, der Spiegel und die SS témoigne pourtant que Martin Heidegger ne dédaignait pas d'exploiter les pouvoirs de la presse (de nombreuses photos ont été prises à l'occasion de cette interview, publiées en un volume par FEY vendu à Todnauberg pour les touristes, cf. infra).

Emmanuel Lévinas était embarrassé quand on l'interrogeait sur le nazisme de Martin Heidegger. En 1968, dans Quatre lectures talmudiques, il écrira finalement : "Il est difficile de pardonner à Heidegger" (in "Traité du Yoma"), mais, néanmoins, il ne cessa de s'y référer dans ses cours (cf. ses derniers cours, année universitaire 1975-76 : Dieu, la mort et le temps). Près d'un demi-siècle plus tard, il semble impossible de pardonner. Pourtant la philosophie heideggerienne est florissante et hégémonique. Impardonnable.


Quelques références bibliographiques

  • Cohen-Halimi, Michèle, Cohen Francis, Le cas Trawny. A propos des Cahiers noirs de Heidegger, Paris, 2015, Sens&tonka, 42 p.
  • Heidegger, Martin, Gesamtausgabe (Jahre 1931-1941), Band 94, 95, 96, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 2014.
  • Heidegger, Martin, Gesamtausgabe (Reden und andere Zeugnisse eines Lebensweges 1910-1976), Band 16, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 2000.
  • Lescourret, Marie-Anne (sous la direction de ), La dette et la distance. De quelques élèves et lecteurs juifs de Heidegger, Paris, Editions de l'éclat, 1994.
  • Lévinas, Emmanuel, Dieu, la mort et le temps, 1993, Editions Grasset & Fasquelle (Livre de Poche)
  • Lévinas, Emmanuel, Quatre lectures talmudiques, 1968, Editions de Minuit
  • Trawny, Peter, Heidegger et l'antisémitisme. Sur les cahiers noirs, Paris, Seuil, 2014 (Heidegger und der Mythos der jüdischen Verschwörung, 2014, Vittorio Klostermann)
  • Trawny, Peter, (herausgegeben von), Heidegger, die Juden, noch einmal, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 2015, 256 p.
  • Trawny, Peter, Irrnisfuge- Heideggers An-archie, 2014, Berlin, Mathes & Seitz, 92 p.
  • Weill Nicolas, Heidegger et les Cahiers noirs. Mystique du ressentiment, Paris, CNRS Editions, 2018, 208 p.