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dimanche 29 janvier 2023

Bergson, qu'en reste-t-il ?

 Michel Laval, Il est cinq heures, le cours est terminé. Bergson, itinéraire, Paris, 2023, Les Belles Lettres, 179 p.

Philosophe inclassable, il fut à la mode aussi, tellement à la mode. Il a eu tous les postes qui comptaient, dans le désordre : Académie française, Ecole Normale Supérieure, prix Nobel, lycée Henri IV, Collège de France, entre autres... Philosophe de religion juive mais qui ne prit pas position dans l'Affaire Dreyfus, il ira, mourant, se déclarer juif au commissariat de police de son quartier en 1941. Sa mère est anglaise, ses parents vivent à Londres et il est bilingue. Il mènera pendant quelques années une vie diplomatique intense, en Europe et aux Etats-Unis, pour le gouvernement français. Ses ouvrage sont mis à l'index par le pape, en 1914. Sa fille unique, Jeanne, sourde et muette, deviendra un sculpteur reconnu, élève d'Antoine Bourdelle.

Ce petit livre que signe un avocat plaide la cause de Bergson. Du jeune Bergson, qui gagne le premier prix du concours général de mathématiques en 1877 et qui deviendra philosophe, après avoir intégré l'Ecole Normale Supérieure, dans la promotion de Jean Jaurès et Emile Durkheim... Notons que l'on n'apprendra rien ou presque rien de la famille de Bergson, rien sur son père, musicien reconnu, rien sur sa mère qui lui donnera sa formation religieuse, rien non plus sur ses six frères et soeurs.

Michel Laval donne à voir les cours de Bergson au Collège de France, cours à la foule bariolée où se mêlent normaliens et dames du monde, Charles Péguy, Antonio Machado, le politologue André Siegfried, l'historien de la philosophie Emile Bréhier, Léon-Paul Fargue et Alfred Jarry. Mais la variété de ce public fait-elle de Bergson, comme l'écrit Michel Laval, un individu libre, "absolument, irréductiblement libre" ? A voir.

Les Données immédiates de la conscience (1889), Matière et mémoire (1896), L'Evolution créatrice (1907), ces trois oeuvres essentielles ponctuent la vie de Bergson. Mais, si l'on apprend les grandes lignes des débats philosophiques qui les ont marquées, on ne saura rien de la vie quotidienne de Bergson et c'est dommage. Certes, on le voit qui aide Péguy et les Cahiers de la quinzaine, il aidera d'ailleurs les enfants de Péguy. Mais ce sont de rares mouvements connus. Qui donc est Bergson ? On ne le saura guère. L'homme est discret et secret. On referme ce livre un peu déçu de ne pas avoir vu vivre Bergson, on n'a vu qu'un professeur, des livres, et quelques discours d'occasion. Bien sûr, on a vu aussi un homme s'engager contre l'impérialisme allemand, on l'a vu mener une carrière anglophone, en Angleterre et aux Etats-Unis mais on aurait aimé aussi connaître le père de famille, le mari, le professeur avec ses élèves, avec ses amis.

Nous en restons donc avec les classiques : le Henri Bergson de Vladimir Jankelevitch (1931, 1959, PUF) ou, plus récents, La gloire de Bergson. Essai sur le magistère philosophique (2007, Gallimard), Le secret de Bergson (Jean-Louis Vieillard-Baron, Editions du Félin, 2013). Le petit livre de Michel Laval se lit agréablement, il est clair et souvent complet, il complète -un peu - le tableau. 

mercredi 9 novembre 2022

Une école privée juive et républicaine en proche banlieue parisienne

 Joseph Voignac, Juive et républicaine. L'école MaImonide, 219 p. Bibliogr.

En octobre 1935, alors que l'Allemagne se laisse aller, avec ferveur, à l'antisémitisme, la France crée et ouvre une école s'adressant à la population juive. En juin 1939, cette école commémore le cent-cinquantième anniversaire de la Révolution française, mais elle doit disperser professeurs et élèves quelques mois plus tard, en septembre 1939, pour ne rouvrir qu'en septembre 1945. Elie Wiesel y sera élève, quelques semaines. Le premier lycée juif est créé : ce sera le collège Maïmonide, bientôt situé au 11 rue des Abondances, à Boulogne-Billancourt. On y entre après un examen d'entrée, comme en tout établissement secondaire de l'époque. Aujourd'hui, l'école Maïmonide est sous contrat d'association avec l'Etat ; ses enseignants, ceux qui enseignent les matières laïques, sont payés par l'Etat et ils/elles ne sont pas tou-te-s juifs.

Dans l'histoire de cette école, il y a ensuite l'arrivée en France des Juifs d'Afrique du Nord, entre 1950 et 1970, plus de 200 000 immigrés qui, pour beaucoup, cherchent une école pour leurs enfants, et une école avec internat : choc des cultures entre deux traditions, l'une, ashkénaze, venant d'Europe de l'Est et l'autre, séfarade, venant du Maghreb. Et puis, il y a aussi la solidarité avec Israël, célébrée lors de la guerre des Six Jours. Mais la résistance aux risques d'attentats antisémites transformera aussi l'école, protégée par des soldats.

David Messas prend la direction de l'école en 1968 avant de devenir grand rabbin de Paris. Maïmonide ouvre enfin une école maternelle ; dès lors, la formation est complète, de la maternelle au baccalauréat. Les locaux sont modernes et "Maïmo" recrute désormais des enfants dont certains parents sont eux-mêmes des anciens élèves.

Le livre raconte l'histoire de cette école qui s'est fortement professionnalisée et compte environ 1500 élèves. Elle est solidaire de l'histoire de la France juive. Son architecture a bien changé, modernisée. Mais elle est restée républicaine et quelque peu bourgeoise, conciliant pourtant parfaitement le judaïsme et la république. Elle ne vise pas uniquement à former des rabbins mais surtout des cadres pour la république. Comment, dans une époque marquée par des attentats antisémites, concilier cet espoir d'ouverture avec la prudence que réclament parents et enfants ? 

lundi 23 mai 2022

Kafka au quotidien

Stéphane Pesnel, Album Kafka, Editions Gallimard, 2022, 250 p., Index nominum

C'est un bel ouvrage, conduit de main de maître, par un brillant normalien, germaniste (entre autres, spécialiste et traducteur de Joseph Roth) ; on lui doit notamment une contribution à la traduction d'oeuvres de Kafka dans le premier volume publié en Pléiade. L'album permet de mieux comprendre les écrits et la vie de Kafka ; les images font voir la ville de Prague, le célèbre pont Charles, l'horloge astronomique de l'hôtel de ville, le ghetto juif...

Le livre accorde une place importante aux reproductions de manuscrits de Kafka (dont la première page de sa Lettre au père, celle aussi du Procès, celle de La Métamorphose), de lettres (à Milena, etc.). Nous sommes confrontés aux couvertures de premières éditions, à des illustrations, à des pages de carnets de notes de vocabulaire hébreu (Kafka sera militant de la cause juive et avait envisagé d'aller vivre en Israël). Il y a des cartes postales de voyages (Lucerne, Paris, du Nord de l'Italie aussi) et des lettres. Il ya des photos de sa famille, père et mère, et de ses trois soeurs notamment qui vont mourir assassinées en camp de concentration nazi, de son ami Max Brod, des femmes qu'il a aimées et qui l'ont aimé, etc.

Le livre donne à voir un Kafka souvent mal connu, qui apprend l'hébreu, qui aimait nager, qui dessinait habilement (cf. deux pages de reproduction, pp.188-189), qui travaillait sérieusement, comme juriste, pour un société d'assurances (Kafka était titulaire d'un doctorat en droit). C'est donc à un Kafka bien peu imaginé par les non spécialistes que cet album nous confronte. Kafka dans Prague, sa ville, Kafka au travail, Kafka touriste, Kafka hébraïsant, Kafka romancier. Avec cet album, on lira mieux Kafka.


lundi 27 septembre 2021

Madame Karl Marx, née baronne von Westphalen

 Jérôme Fehrenbach, Jenny Marx. La tentation bourgeoise, Editeur : Passés composés / Humensis, 2021, 397 p.,  Bibliogr., Index des nom de lieux, Index des noms de personnes, 22,8 €

Son nom était noble et elle était, disait-on, très jolie : Julia Bertha Jenny von Westphalen, "Madame Karl Marx, née baronne von Westphalen", ouvrait à Marx un monde proche du pouvoir prussien. Mais cela n'intéressait pas Marx, qui, juif converti, était de toute façon exclu de ce genre d'avenir : il refusera définitivement toute proposition du gouvernement prussien. Et Jenny ne reniera jamais la noblesse de ses origines.

Jenny, explique l'auteur, était fille de son siècle et elle conseille à son jeune mari un usage plus décontracté de la langue allemande : "Libère l'outillage des rimes, desserre la cravate et le shako - laisse filer les participes, et place les mots comme ils l'entendent". Le 25 août 1841, c'est leur première nuit d'amour mais ils se marieront à l'église Saint-Sylvestre de Kreuznach, le 19 juin 1843. Mariage religieux, quand même.

La première partie du livre expose les conditions de vie des deux familles, leurs modes de socialisation. L'auteur fait des hypothèses sur les personnages, sur leurs relations que parfois rien ne justifie ; mais c'est son opinion. Ensuite, le livre décrit minutieusement l'activité, politique et personnelle, des deux personnages.

Karl Marx devint d'abord rédacteur en chef de la Rheinische Zeitung puis s'attaque à Paris aux Annales franco-allemandes, qui seront un échec. Marx, jeune père de famille, - sa première fille, Jenny est née le 1er mai 1844 - mène encore une vie d'étudiant un peu attardé. Lui et sa femme ont appris le français, très vite et très bien, et ils en sont fiers. En 1845, pourtant, le couple doit quitter Paris suite à un arrêt d'expulsion du gouvernement français ; ils vont s'établir en Belgique. Evénement clef : Marx fait alors la connaissance de Friedrich Engels, fils d'un industriel anglais ; il est riche. Le 24 février 1848 est publié le Manifeste et puis c'est leur embarquement pour l'Angleterre. Là, c'est la misère mais, malgré tout, Karl Marx s'attaque au Capital qu'il terminera en septembre 1867, presque vingt ans après, pour le premier livre du moins. En 1852, ce sera le Dix-huit brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. En 1857, une grossesse éprouvante s'achèvera par un enfant mort-né. Mais toutes ces années seront difficiles, surtout pour Jenny qui va perdre trois de ses jeunes enfants. Et l'on perçoit que l'auteur, malgré toute sa prudence, n'arrive pas tout à fait à rendre compte de la spécificité féminine dans le couple. En 1859, est publiée la Contribution à la critique de l'économie politique. Jenny ne s'en occupera pas. Elle se remet en 1860 d'une sévère variole...

En 1869, le père de Engels meurt ; il laisse à son fils, Friedrich, un bel héritage dont celui-ci accorde une part à Marx, qui, du coup, touchera désormais une rente importante. La vie des Marx change dès lors : en octobre 1865, un bal est donné chez les Marx, cigares, vins fins et décolletés ; le 2 juillet 1867, une soirée est co-financée par Engels pour les trois filles Marx... 

Jenny Marx mourra le 2 décembre 1881. Elle servit Marx, elle mit au monde six enfants.  Il ne serait pas ce qu'il est devenu sans elle et le livre ne le met pas assez en évidence. La documentation est riche et souvent précieuse. Certes, la biographie de Jérôme Fehrenbach est souvent de bonne qualité, elle approfondit des aspects mal connus de la vie de Marx et de sa femme mais l'auteur n'aime pas Marx, et cela transpire dans presque tout le livre. 

dimanche 20 juin 2021

Proust : à la reconquête des débuts des temps perdus

Marcel Proust, Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits, édition établie par Nathalie Mauriac Dyer, Paris, 2021, Gallimard, 378 p. , Bibliogr., Tableau de concordance (La Recherche du temps perdu / Les Soixante-quinze feuillets), Index
 
Voici le dernier texte, inédit, de Marcel Proust. En fait, c'est la plus ancienne version de A la Recherche du temps perdu : les "archives Fallois" ont donné leur dernier mot.
En 1899, Proust a abandonné son roman, Jean Santeuil, et les 75 feuillets, "toilettés", constituent, près de dix années plus tard, son retour à ce genre littéraire, c'est "le roman de 1908".
Dans ces 75 feuillets, il y a tout Proust, déjà. 
Le portrait de la mère, la route de Villebon, "quand je fus amoureux pendant les promenades dans ces champs infinis et plats de Meséglise" p. 66). Et puis les "Jeunes filles" : "Un jour sur la plage marchant gravement sur le sable comme deux oiseaux de mer prêts à s'envoler, j'aperçus deux petites filles, deux jeunes filles presque, que leur aspect nouveau, leur toilette inconnue, leur démarche hautaine et délibérée me firent prendre pour deux étrangères que je ne reverrais jamais" (p. 84). Et puis voici les "Noms nobles" : "Chaque nom noble contient dans l'espace coloré de ses syllabes un château où après un chemin difficile l'arrivée est douce par une gaie soirée d'hiver, et tout autour la poésie de son étang et de son église qui à son tour répète bien des fois le nom... " (p. 93). Il y a aussi le Palazzzo Foscari, à Venise : "La-bas, s'élevant de l'eau bleue, approchés, longés, puis dépassés par la gondole ce sont eux qui ont exalté vos rêves comme l'ont fait Anna Karénine ou Julien Sorel. Mais eux vous n'avez pas pu les connaître" (p.106).

Ainsi, se raconte A la recherche du temps perdu. Ces pages sont suivies de manuscrits "choisis en fonction de leur portée génétique" (c'est l'expression de Nathalie Mauriac Dyer qui en a établi l'édition de Gallimard). "Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n'est qu'en dehors d'elle que l'écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions passées, c'est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l'art" (p. 136). Le judaïsme de Proust ? Quelques mots qui en disent long : les humiliations qu'"Il est bien rare qu'un Juif n'ait pas éprouvées dans son enfance, voire les a éprouvées parce que juif lui-même" (p. 218).

Le livre se lit comme un livre que l'on relit, heureux de retrouver les pensées de notre héro, d'en découvrir un passé, des hésitations, des changements. C'est à la fois l'occasion d'un retour à Proust pour ceux qui l'ont lu déjà, d'un retour par petites touches, quelques pages parcourues de temps en temps qui peuvent donner envie de lire ou relire la recherche.
Inutile de rappeler que les étudiants et les profs de classes préparatoires littéraires y trouveront aussi de quoi alimenter quelque dissertation, peupler leurs discussions.

mardi 20 août 2019

Dictionnaire Montaigne, à lire méticuleusement, dans le désordre


Dictionnaire Montaigne, 2013 p.  Sous la direction de Philippe Desan, 2018, Classiques Garnier, Paris

Ce Dictionnaire Montaigne reprend et enrichit en 749 entrées un dictionnaire publié d'abord en 2007. Il est dirigé par Philippe Desan, professeur de littérature à Chicago et spécialiste reconnu de l'oeuvre de Montaigne.
Tout y est et l'on trouve (de) tout dans cet ouvrage : un texte sur Nietzsche, l'article "Mélancolie" ou l'article "Mémoire" (la mémoire est suspecte aux yeux de Montaigne), un article sur la "Femme" et un sur "l'Homme", un article sur le "Judaïsme" (Montaigne descendant de marranes ?)... Chaque article s'accompagne de références bibliographiques, le "Mexique - Pérou", le "Moi", le "Paratexte" des Essais, "Pindare" que Montaigne n'a sans doute pas lu, "Platon" par J-L Viellard-Baron, ou la "Rhétorique"..., sur Pascal" aussi, son ardent lecteur, etc.

A quoi sert un tel ouvrage ? A se retrouver dans l'oeuvre de Montaigne, ou, plutôt aussi, à s'y perdre mais à s'y perdre pour s'y retrouver, ailleurs. Le livre mêle des mots que l'on attend, ainsi la "Pédagogie" et des mots que l'on n'attend guère comme le "Phare de Cordouan" (à l'entrée de l'estuaire de la Gironde) dont Montaigne ne verra pas l'achèvement ou le "Repentir" qu'il dénonce ("la repentance n'apporte que du déplaisir") ou encore l'article sur "Rome" dont il reconnaît "qu'elle est la "seule ville commune et universelle", que la "Bulle de bourgeoisie romaine" (qu'il reçoit le 5 avril 1581) est "un titre vain" mais qu'il l'a reçu avec "beaucoup de plaisir". La "signature" de Montaigne fait aussi l'objet d'un article qui s'essaie à démêler le vrai du faux....

"Je ne peints pas l'estre, je peints le passage", affirmait Montaigne ; le livre évoque les "Revues montaignistes" (que l'auteur a reprises). Ronsard et Montaigne ? Peut-être, sans doute même. Shakespeare a-t-il lu Montaigne ? Les deux sont des culminations de la Renaissance, souligne l'auteur qui hésite à conclure. Terminons avec les "Cannibales" que Montaigne traite avec précaution et prudence. Montaigne est un auteur formidable que cet immense ouvrage tend à montrer par tous les côtés : il y parvient plutôt bien et l'on a bien du mal à refermer le livre dont chaque article ouvre un problème de la lecture de Montaigne au XXIème siècle, qui à son tour en suscite d'autres.

Le format de poche convient bien à cet ouvrage qui pourtant gagnerait à un second mode de présentation, complémentaire, autre, plus polémique et discutant les idées avancées par les auteurs. Un format batailleur donc. Numérique ?