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samedi 24 avril 2010

Newspaper Blackout. Poésie en noir et blancs

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Newspaper Blackout de Austin Kleon est un livre de poèmes.
L'art poétique de l'auteur consiste à prendre une page de journal sur le net, à l'imprimer puis à passer au marqueur noir tous les mots qu'il rejette ; le poème sera fait des mots épargnés, dans l'ordre de la mise en page du journal. La disposition spatiale des mots, leur police, l'espace entre les mots et groupes de mots contribuent à former l'image globale du poème. Les "blancs", qui font le silence du poème chez Mallarmé, sont ici en noir, qui ne connote pas le silence, plutôt le bruit. Le poème semble s'évader du bruit.

On retrouve là des intuitions à l'oeuvre dans les collages, dans les démarches dadaïstes et surréalistes d'écriture travaillant toutes sortes d'objets imprimés (journaux, affiches, enseignes, cartes postales, etc.). On se souvient des Manifestes Dada et de la recette pour la composition aléatoire d'un poème à partir des mots d'un article de journal (1920) : "Pour faire un poème dadaïste / Prenez un journal / Prenez des ciseaux", etc. On peut penser aussi aux écritures automatiques (Les Champs magnétiques de Breton et Soupault), au frottage de Max Ernst, aux mots collés de Herta Müller (Die Blassen Herren mit den Mokkatassen).

La technique est séduisante, le résultat est parfois drôle, parfois inattendu, et parfois la poésie est au rendez-vous. Reste aussi cette idée que les médias constituent une immense réserve de mots d'où peut faire éruption la poésie.

mercredi 3 février 2010

Je ne crois pas à la langue

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Ouvrage de Herta Müller : "Ich glaube nicht an die Sprache" (die Sprache = la langue / le langage), Herta Müller im Gespräch mit Renata Schmidtkunz. Un livre et un enregistrement audio produits ensemble par la radio publique autrichienne (ORF 1), un peu avant l'attribution du prix Nobel de littérature (éditeur : Wieser Verlag) à l'auteur. Le texte est publié accompagné de l'enregistrement sonore dans une collection ambitieuse, au titre stimulant : "Gehört - Gelesen" (entendu / lu), partant du postulat que lire et écouter ne donnent pas la même expérience médiatique, que l'une éclaire l'autre, la précise, que la pensée ne vient pas aux mots de la même manière, voir n'est pas entendre.
Le texte n'est d'ailleurs pas exactement la retranscription de l'entretien ("im Gespräch"), entretien qui a sans doute été préparé à l'aide de notes écrites pour régler l'improvisation orale. On voit ici se jouer la dialectique de l'oral et de l'écrit. Le document se consomme comme l'on veut, sur un baladeur ou sur papier (livre), mais, le texte n'étant pas numérisé, il ne peut (encore) être lu sur un ordinateur ou un eBook.
Même limitée, cette plateforme multiple peut donner lieu à des consommations croisées innovantes et personnelles.

De quoi parle Herta Müller ? Elle parle de sa vie en Roumanie. Née en 1953, elle appartient à une minorité germanophone dont les aînés ont été déportés par les Soviétiques, en Ukraine, dans des camps de travail. La Roumanie, et pas seulement sa minorité germanophone, a été nazie.
Cette situation personnelle, compliquée, inhabituelle, inconfortable, s'avère éclairante, décapante : elle balaie les pseudo évidences tournant autour de la patrie, de la langue, du peuple comme facteurs d'identité. Dans cette Europe centrale qui a collaboré à deux dictatures successives, nazie puis soviétique, dans laquelle une grande partie de la population s'est compromise successivement avec la police des occupants, a laissé déporter, assassiner, y a contribué, il devient lumineux que ces notions obscures ne fondent rien du tout. On le verrait à partir d'autres situations historiques, coloniales par exemple. Sur quoi fonder alors une identité ? Avons-nous besoin d'identité ?
Ces questions hantent la pensée contemporaine, de Paul Celan à Elfriede Jelinek, de Imre Kertész à Herta Müller. Tous ont écrit sur la langue, sur la patrie, sur le quotidien, les petites choses, les détails qui (s')enchaînent (Kleinigkeiten), qui forment un cadre de vie, un chez-soi, les mots qui habituent, rassurent et asservissent. Ces questions se trouvent au coeur de la philosophie de Hannah Arendt, d'Emmanuel Lévinas qui tentent de fonder une morale sur la rencontre directe, im-média-te des visages, des regards (Lévinas), sur l'amitié éprouvée (Arendt) : aux larges appartenances, aux pluriels (classes, sérialisations, groupes, patrie, langue, pays,etc.), à leurs grandiloquentes manifestations, ils substituent les relations face à face, personne à personne, des "universels singuliers".

Sommes-nous loin des médias ? Pas si loin... 
Car pourtant, il existe un "désir de société" (sur ce thème, Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, cf. infra). Les "communautés" réunies à l'aide des outils numériques peuvent-elles réaliser ce désir ? Twitter où il fait bon "suivre" et se faire suivre, Facebook où il ne faut pas perdre la face, où les amis sont de toutes sortes, amis "que vent emporte", qui se repassent et s'échangent, LinkedIn où un capital social s'accumule, à faire fructifier sur le marché de l'emploi,, etc. Aujourd'hui, chacun peut compter et exhiber ses amis comme à Rome les "patrons" comptaient et exhibaient leurs "clients" (patronus / cliens). Quelle identité nous fabriquons-nous avec les outils numériques ?
Quels mots pour construire cette identité ? Les mots sont devenus une matière première au pouvoir considérable, mots que l'on vole comme on a volé le travail à l'esclave, au colonisé, etc. Savons-nous ce que nous faisons ? 
L'enthousiasme technophile aveugle, l'innovation fascinent ; il faut, par provision, désenchanter cette situation et comprendre les identités numériques dans le cadre des interrogations - radicales - des poètes et des philosophes. Ne pas s'en tenir aux discours d'accompagnement intéressés des porte-parole des entreprises technologiques.

Références
Imre Kertész, L'holocauste comme culture, notamment la conférence sur "La langue exilée" et celle intitulée "Patrie et pays", éditions Acte Sud, 2009
Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Editions Gallimard, 1960
Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, L'espoir maintenant, Editions verdier, 1991

Sur la place et le statut de la langue maternelle, signalons un ouvrage d'entretiens avec des germanophones émigrés en Israël ("Jeckes") :
Salean A. Maiwald, Aber die Sprache bleibt. Begegnungen mit deutschstämmigen Juden in Israel, Berlin Karin Kramer Verlag, 2009, 200 p., Index

lundi 28 décembre 2009

Herta Müller et le eBook

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An 2009. Librairies à Berlin. Quoi de neuf ? Un Prix Nobel et des eBooks.
  • Le récent Prix Nobel de littérature (octobre 2009) de Herta Müller est visible : une demi-douzaine d'ouvrages présentés sobrement sur les tables et les rayons, bien mis en avant. Sans mise en scène particulière, pas de photo. Juste la pastille rouge ou blanche mentionnant le Prix Nobel sur les couvertures. Pas de biographie encore. Beaucoup d'ouvrages manquants. Herta Müller a publié également un audio-livre racontant son enfance ("Die Nacht ist aus Tinte gemacht", La nuit est faite d'encre, 2 CD) qui n'a pas de version papier (photo rayon audio-livres à a librairie Dussmann, Friedrichstrasse). 
  • Les eBook sont présents mais je n'ai pas vu de Kindle (Amazon). Les eBooks ne restent plus coincés dans les magasins de technologies numériques mais ils commencent à être visibles par le grand public des librairies. Là où est leur place, près des livres (cf. photo :  chez Hugendubel, Postdamer Platz en haut ; chez Dussmann, en bas).
  • Pour l'instant, l'intersection de Herta Müller et des eBooks est, semble-t-il, encore vide. Dommage. N.B. A la foire du livre de Franckfort, en novembre 2009, la plateforme libreka! a offert un livre pour eBook à télécharger gratuitement. Parmi les ouvrages offerts, le dernier roman de Herta Müller, Atemschaukel.
De Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature récent (2004), de langue allemande, le dernier roman, Neid. Privat Roman, n'est disponible qu'en version numérique, gratuite, sur son site. Pas de papier. En revanche, certains de ses ouvrages peuvent être achetés pour Kindle dans leur traduction américaine.

Manifestement, la littérature multiplie ses formats et ses supports. Sans qu'il y ait nécessairement redondance entre ces supports. La presse pourrait s'intéresser à ces stratégies.


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