mercredi 3 février 2010

Je ne crois pas à la langue

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Ouvrage de Herta Müller : "Ich glaube nicht an die Sprache" (die Sprache = la langue / le langage), Herta Müller im Gespräch mit Renata Schmidtkunz. Un livre et un enregistrement audio produits ensemble par la radio publique autrichienne (ORF 1), un peu avant l'attribution du prix Nobel de littérature (éditeur : Wieser Verlag) à l'auteur. Le texte est publié accompagné de l'enregistrement sonore dans une collection ambitieuse, au titre stimulant : "Gehört - Gelesen" (entendu / lu), partant du postulat que lire et écouter ne donnent pas la même expérience médiatique, que l'une éclaire l'autre, la précise, que la pensée ne vient pas aux mots de la même manière, voir n'est pas entendre.
Le texte n'est d'ailleurs pas exactement la retranscription de l'entretien ("im Gespräch"), entretien qui a sans doute été préparé à l'aide de notes écrites pour régler l'improvisation orale. On voit ici se jouer la dialectique de l'oral et de l'écrit. Le document se consomme comme l'on veut, sur un baladeur ou sur papier (livre), mais, le texte n'étant pas numérisé, il ne peut (encore) être lu sur un ordinateur ou un eBook.
Même limitée, cette plateforme multiple peut donner lieu à des consommations croisées innovantes et personnelles.

De quoi parle Herta Müller ? Elle parle de sa vie en Roumanie. Née en 1953, elle appartient à une minorité germanophone dont les aînés ont été déportés par les Soviétiques, en Ukraine, dans des camps de travail. La Roumanie, et pas seulement sa minorité germanophone, a été nazie.
Cette situation personnelle, compliquée, inhabituelle, inconfortable, s'avère éclairante, décapante : elle balaie les pseudo évidences tournant autour de la patrie, de la langue, du peuple comme facteurs d'identité. Dans cette Europe centrale qui a collaboré à deux dictatures successives, nazie puis soviétique, dans laquelle une grande partie de la population s'est compromise successivement avec la police des occupants, a laissé déporter, assassiner, y a contribué, il devient lumineux que ces notions obscures ne fondent rien du tout. On le verrait à partir d'autres situations historiques, coloniales par exemple. Sur quoi fonder alors une identité ? Avons-nous besoin d'identité ?
Ces questions hantent la pensée contemporaine, de Paul Celan à Elfriede Jelinek, de Imre Kertész à Herta Müller. Tous ont écrit sur la langue, sur la patrie, sur le quotidien, les petites choses, les détails qui (s')enchaînent (Kleinigkeiten), qui forment un cadre de vie, un chez-soi, les mots qui habituent, rassurent et asservissent. Ces questions se trouvent au coeur de la philosophie de Hannah Arendt, d'Emmanuel Lévinas qui tentent de fonder une morale sur la rencontre directe, im-média-te des visages, des regards (Lévinas), sur l'amitié éprouvée (Arendt) : aux larges appartenances, aux pluriels (classes, sérialisations, groupes, patrie, langue, pays,etc.), à leurs grandiloquentes manifestations, ils substituent les relations face à face, personne à personne, des "universels singuliers".

Sommes-nous loin des médias ? Pas si loin... 
Car pourtant, il existe un "désir de société" (sur ce thème, Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, cf. infra). Les "communautés" réunies à l'aide des outils numériques peuvent-elles réaliser ce désir ? Twitter où il fait bon "suivre" et se faire suivre, Facebook où il ne faut pas perdre la face, où les amis sont de toutes sortes, amis "que vent emporte", qui se repassent et s'échangent, LinkedIn où un capital social s'accumule, à faire fructifier sur le marché de l'emploi,, etc. Aujourd'hui, chacun peut compter et exhiber ses amis comme à Rome les "patrons" comptaient et exhibaient leurs "clients" (patronus / cliens). Quelle identité nous fabriquons-nous avec les outils numériques ?
Quels mots pour construire cette identité ? Les mots sont devenus une matière première au pouvoir considérable, mots que l'on vole comme on a volé le travail de l'esclave, du colonisé, etc. Savons-nous ce que nous faisons ? 
L'enthousiasme technophile aveugle, l'innovation fascine ; il faut, par provision, désenchanter cette situation et comprendre les identités numériques dans le cadre des interrogations - radicales - des poètes et des philosophes. Ne pas s'en tenir aux discours d'accompagnement intéressés des porte-parole des entreprises technologiques.

Références
Imre Kertész, L'holocauste comme culture, notamment la conférence sur "La langue exilée" et celle intitulée "Patrie et pays", éditions Acte Sud, 2009
Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Editions Gallimard, 1960
Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, L'espoir maintenant, Editions verdier, 1991

Sur la place et le statut de la langue maternelle, signalons un ouvrage d'entretiens avec des germanophones émigrés en Israël ("Jeckes") :
Salean A. Maiwald, Aber die Sprache bleibt. Begegnungen mit deutschstämmigen Juden in Israel, Berlin Karin Kramer Verlag, 2009, 200 p., Index

2 commentaires:

  1. A superb medley of perspectives filtered through a multidisciplinary analytic slant. Müller’s work is under the magnifying glass of an expert reader who excels in this delivery of a kaleidoscopic construal. If only for this piece, I want to believe in language.

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  2. Le livre évoque une thématique intéressante et en même temps un coup du sort qui m’emmene à réfléchir.
    Au sujet de l’identité, on remarque que l’identité a subi une sorte de redéfinition, l’identité digitale gagnant de plus en plus d’importance. Aujourd’hui une personne a un profil chez Facebook, chez Twitter, peut-être encore chez Instagram et linkedIn...Ça fait déjà 4 identités digitales différentes, qui doivent être cultivées bien entendu. Une identité digitale non cultivée étant suivie de graves conséquences...Ce n’est pas pour rien les médias parlent de „l’homme en verre“. Je suis encore et toujours curieuse où cela va nous emmener...

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