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mardi 20 août 2019

Dictionnaire Montaigne, à lire méticuleusement, dans le désordre


Dictionnaire Montaigne, 2013 p.  Sous la direction de Philippe Desan, 2018, Classiques Garnier, Paris

Ce Dictionnaire Montaigne reprend et enrichit en 749 entrées un dictionnaire publié d'abord en 2007. Il est dirigé par Philippe Desan, professeur de littérature à Chicago et spécialiste reconnu de l'oeuvre de Montaigne.
Tout y est et l'on trouve (de) tout dans cet ouvrage : un texte sur Nietzsche, l'article "Mélancolie" ou l'article "Mémoire" (la mémoire est suspecte aux yeux de Montaigne), un article sur la "Femme" et un sur "l'Homme", un article sur le "Judaïsme" (Montaigne descendant de marranes ?)... Chaque article s'accompagne de références bibliographiques, le "Mexique - Pérou", le "Moi", le "Paratexte" des Essais, "Pindare" que Montaigne n'a sans doute pas lu, "Platon" par J-L Viellard-Baron, ou la "Rhétorique"..., sur Pascal" aussi, son ardent lecteur, etc.

A quoi sert un tel ouvrage ? A se retrouver dans l'oeuvre de Montaigne, ou, plutôt aussi, à s'y perdre mais à s'y perdre pour s'y retrouver, ailleurs. Le livre mêle des mots que l'on attend, ainsi la "Pédagogie" et des mots que l'on n'attend guère comme le "Phare de Cordouan" (à l'entrée de l'estuaire de la Gironde) dont Montaigne ne verra pas l'achèvement ou le "Repentir" qu'il dénonce ("la repentance n'apporte que du déplaisir") ou encore l'article sur "Rome" dont il reconnaît "qu'elle est la "seule ville commune et universelle", que la "Bulle de bourgeoisie romaine" (qu'il reçoit le 5 avril 1581) est "un titre vain" mais qu'il l'a reçu avec "beaucoup de plaisir". La "signature" de Montaigne fait aussi l'objet d'un article qui s'essaie à démêler le vrai du faux....

"Je ne peints pas l'estre, je peints le passage", affirmait Montaigne ; le livre évoque les "Revues montaignistes" (que l'auteur a reprises). Ronsard et Montaigne ? Peut-être, sans doute même. Shakespeare a-t-il lu Montaigne ? Les deux sont des culminations de la Renaissance, souligne l'auteur qui hésite à conclure. Terminons avec les "Cannibales" que Montaigne traite avec précaution et prudence. Montaigne est un auteur formidable que cet immense ouvrage tend à montrer par tous les côtés : il y parvient plutôt bien et l'on a bien du mal à refermer le livre dont chaque article ouvre un problème de la lecture de Montaigne au XXIème siècle, qui à son tour en suscite d'autres.

Le format de poche convient bien à cet ouvrage qui pourtant gagnerait à un second mode de présentation, complémentaire, autre, plus polémique et discutant les idées avancées par les auteurs. Un format batailleur donc. Numérique ?

lundi 17 décembre 2018

Les startups de Pascal, ingénieur et entrepreneur



Anne Frostin, Les machines de Pascal. Du bon usage des ressorts, Paris, Editions Apogées, 82 p., Bibliogr., 11 €

De l’oeuvre de Pascal, on connaît surtout les Pensées et, dans une moindre mesure, les Provinciales. Bien sûr, grâce au cours de physique on a entendu parler du pascal, unité de mesure de pression ; grâce au professeur de mathématique, on a étudié le triangle de Pascal. Mais, on passe généralement sous silence le côté entrepreneur et ingénieur de Pascal. Pascal est surtout présent dans les manuels de littérature où l'on s'en tient aux textes à teneur religieuse. Erreur pédagogique endémique qui participe de l'euphémisation courante de l'économique dans les études littéraires ou philosophiques traditionnelles...

Or Pascal invente et met au point l’une des premières machines à calculer, la "pascaline" (1645). Plus tard, il concevra et organisera la première ligne de transport public parisien, les "Carrosses à cinq sols" (1662) dont la modernité du slogan publicitaire laisse rêveur : "pour aller de partout à partout". Smart city ? Pascal est l'auteur des affiches rédigées pour faire connaître le service, horaires, itinéraires, arrêts. Le modèle économique de la machine arithmétique était insuffisant, elle était trop chère, et, faute d'investisseurs, cette invention prémonitoire n’a pu décoller. En revanche, les "Carrosses à cinq sols", premier service de transport public urbain, semblent avoir connu un certain succès. On ne parlait pas alors de startup, seulement d’invention mais les difficultés et les soucis de Pascal évoquent irrésistiblement les startups contemporaines.

Faut-il séparer les travaux scientifiques et techniques de l'oeuvre philosophique ? Certainement pas. Anne Fostin souligne à quel point la Machine (la majuscule est de Pascal) est présente dans les Pensées où l’homme est décrit comme une machine, comme une mécanique ; des ressorts le font fonctionner, il y a des touches qui activent l’automate et déclenchent des automatismes en nous ("Nous sommes automates autant qu'esprit", Pensées, 821).
On entrevoit Turing... La "pascaline" est une “machine pensante” puisqu’elle calcule. Conçue en combinant "les lumières de la géométrie, de la physique et de la mécanique", ce robot premier “secourt l’esprit” comme l'intelligence artificielle secourt aujourd'hui l'intelligence humaine. Pascal ne se contente pas de la conception des plans de la machine ; entrepreneur, il est présent à l’atelier, participe au prototypage avec les artisans qui manient la lime, le tour, le marteau. Sa science est science appliquée, théorie matérialisée. Entrepreneur, Pascal se plaint de la contrefaçon, concurrence déloyale et médiocre mais la protection des inventions n'arrivera en France qu'avec la Révolution (1791, patente, brevet d'artiste-inventeur).
Pour le marketing, Pascal cherchera l'appui de Roberval, Professeur au Collège de France, autorité scientifique légitime et légitimante, il offre un exemplaire de la "pascaline" à Christine de Suède, reine savante et célèbre, dont il escompte le parrainage...
Pour l’expérimentation scientifique concernant le vide et la pression atmosphérique, Pascal collabore à nouveau avec des artisans pour la fabrication des appareils indispensables aux expérimentations : seringues, tuyaux, soufflets, siphons, tubes de verre (réalisés par les maîtres verriers de Rouen). Phénoméno-technique, aurait dit Gaston Bachelard qui aurait pu compter Pascal parmi les “travailleurs de la preuve”. Pascal, bachelardien jusqu'au bout, va même jusqu'à dénoncer "l’obstacle verbal" que représente l’usage courant du mot "vide".

L’ouvrage de Anne Frostin est d'abord une invitation à lire des textes de Pascal, méconnus et peu lus, qui sont d'une modernité époustouflante. On les trouvera, entre autres dans les Oeuvres complètes de Pascal dans la Bibliothèque de la Pléiade :
  • Privilège pour la machine d'arithmétique (1645)
  • Le récit de la grand expérience de l’équilibre des liqueurs (1648)
  • Préface sur le Traité du vide (1651, publiée en 1779)
  • Traité de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse d'air (1654) 
  • Les Carrosses à cinq sols (1662)
L’ouvrage de Anne Frostin est utile pour mieux appréhender l’oeuvre scientifique et technique de Pascal et de penser cette oeuvre en relations avec le champ de bataille scientifique de l'époque : Descartes, Galilée, Torricelli, Leibniz et Mersenne, l’anatomiste Vésale aussi, le géomètre Desargues... Randall Collins dans son ouvrage d'histoire sociale de la philosophie, évoquant la proximité des champs scientifique et philosophique au XVIIème siècle mentionne Pascal comme une "scientific star" de l'époque. Le travail d'Anne Frostin permet de mieux lire les Pensées et d'en percevoir l'assise scientifique et technique ainsi que la dimension épistémologique. L'ouvrage est clair et convaincant, bref à souhait ; il peut contribuer à rééquilibrer l'image de Pascal, dont les travaux scientifiques, mathématiques voire socio-économiques et techniques ont été quelque peu laissé de côté (euphémisé ?) au profit de sa réflexion religieuse, mise au devant de la scène par l'hagiographie en forme de légende rédigée par sa soeur, Gillberte Périer, et par sa participation éloquent à la querelle théologique opposant jansénistes et jésuites.

Références
  • Blaise Pascal, Oeuvres complètes, 2 tomes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 
  • Gabriel Galvez-Behar,  ”L’État et les brevets d’invention (1791-1922) : une relation embarrassée” : Colloque ”Concurrence et marchés : droit et institutions du Moyen Âge à nos jours”, Comité d’histoire économique et financière de la France, 10-11 décembre 2009.
  • Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, 318 p.
  • Pierre Macherey, "Pascal et l’idée de science moderne : la Préface pour un Traité du vide de 1651", 2005.
  • Gilberte Périer, La vie de Monsieur Pascal (écrite en 1662, publiée en 1684), Préface de Sylvie Robic, Paris, 2017, Rivages poche, 184 p.
  • Gaston Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1963, 181 p.
  • Randall Collins, The sociology of philosophies. A global theory of intellectual change, Harvard University Press, 1998, 1098 p.

lundi 5 novembre 2018

Les neurones de l'apprentissage


Stanislas Dehaene, Apprendre. Les talents du cerveau, le défi des machines, Paris, Odile Jacob, 380 p., Bibliogr., 22,9 €

Intelligence naturelle et intelligence artificielle, cerveau animal et humain contre apprentissage des machines (machine learning, deep learning).
Stanislas Dehaene est Professeur au Collège de France (chaire de psychologie cognitive expérimentale). Au-delà de la recherche fondamentale, son activité s'applique à l'apprentissage et à l'éducation (cf. ses ouvrages précédents : Les Neurones de la lecture, La Bosse des maths).
La connaissance de plus en plus fine de l'anatomie du cerveau et de son fonctionnement (neurones, synapses) met en évidence sa plasticité. Le cerveau est infiniment plus complexe que les machines apprenantes : une machine (un robot) ne passera pas le test de Turing de si tôt. Plus que sage et intelligent (homo sapiens), l'homme est d'abord apprenant (homo docens).

Stanislas Dehaene évoque la "révolution bayesienne » en sciences cognitives qui établit que l'enfant dès sa naissance calcule la plausibilité de toute perception ; "cerveau bayesien", dit Stanislas Dehaene, qui souligne la nouvelle conception de l'apprentissage et de l'éducation qui en découle. Il mobilise également les travaux de Jerry Fodor qui a fait l'hypothèse d'un langage de la pensée ("language of thought", LOT) existant au-delà (ou en-deçà) du langage ordinaire. Ce langage de la pensée (mentalese), doté d'une syntaxe, manipulerait des symboles pour produire la cognition et la compréhension.
L'auteur mêle habilement en de parfaites proportions les données scientifiques les plus récentes, abstraites, et des observations concrètes sur l'éducation. Anecdotes et conseils pour les parents, pour ceux qui enseignent et conçoivent l'organisation de l'enseignement, abondent. Beaucoup d'exemples sont issus de la pédagogie des langues ou des mathématiques.
Les conseils qui émergent fondent ce que Stanislas Dehaene appelle les "quatre piliers de l'apprentissage" :
  1. l'attention pour amplifier l'information ("apprendre à se concentrer"). Eviter la distraction et tout ce qui relève du multitasking
  2. la curiosité, l'engagement actif ("un organisme passif n'apprend pratiquement rien" : et voilà  pour le cours magistral). Vive Maria Montessori, Célestin Freinet et les méthodes actives !
  3. le retour sur erreur, les signaux d'erreur et de surprise. Comprendre que l'on se trompe c'est apprendre. Gaston Bachelard n'a cessé de le répéter. Donc pas de travaux sans corrigé. S'impose aussi la métacognition (auto-supervision des apprentissages), sorte de disposition épistémologique permanente, réflexion sur sa propre manière d'apprendre, auto-évaluation. Si "apprendre c'est inférer la grammaire d'un domaine", il importe de valider cette inférence et les conclusions qui ont été tirées.
  4. la consolidation des acquis qui fluidifie, recompacte, "compile", refonde ce qui a été appris ; d'où l'importance primordiale du sommeil.
Mobiliser ces quatre fonctions, voilà ce que tout enseignant devait pouvoir permettre aux élèves, aux étudiants : nous en sommes loin ! Beaucoup de bon sens qui impliquerait une réforme radicale de l'entendement pédagogique, des politiques éducatives... Mais nos sociétés témoignent-elles d'un intérêt soutenu pour l'éducation, pour l'école ? Rien n'autorise à le croire.

Tout ou presque dans ce livre pourrait (devrait ?) être appliqué à la communication et à la publicité : l'attention, la surprise, la répétition avant que ne commence la démémorisation (cf. bêta de Morgensztern). "Apprendre c'est inférer la grammaire d'un domaine".
Le doute est soulevé quant à ce que l'on appelle "big" data : car le cerveau humain procède sans avoir besoin de beaucoup de données, à la différence du machine learning. Stanislas Dehaene évoque à ce propos les travaux de Joshua Tenenbaum et al. sur l'inductivité et l'acquisition par généralisation à partir d'une faible quantité de données.

En conclusion, Stanislas Dehaene énonce treize maximes éducatives générales, sans démagogie. Cet ouvrage est un manuel de sciences de l'éducation indispensable à qui veut, doit enseigner. Cela mérite une version adaptée à destination des parents.
Parfaitement illustré, accompagné de notes nombreuses et claires, d'une bibliographie abondante (32 pages), Apprendre. Les talents du cerveau, le défi des machines bouscule beaucoup d'idées couramment reçues tant dans les domaines de la communication et de la publicité que de la pédagogie. De plus, l'ouvrage se lit avec profit et aussi avec plaisir, ce qui ne nuit pas... à l'apprentissage !

Références

Stanislas Dehaene, Cours au Collège de France
Jerry A. Fodor, LOT 2: The Language of Thought Revisited, Oxford University Press, 2010
MediaMediorum: Les sciences cognitives, sciences rigoureuses de la publicité ?
Joshua Tenenbaum, Building machine that learn and think like people
Yuval Noah Harari, A Brief History of Humankind, London: Harvill Secker, 2014. traduction française, Sapiens. Une brève histoire de l'humanité, Albin Michel, 512 p.

mercredi 13 décembre 2017

Aux origines de l'école laïque française : le Dictionnaire de Ferdinand Buisson

Ferdinand Buisson, Dictionnaire de pédagogie, Paris, Robert Laffont, 2017, 969 p., 32 € avec des notices relatives aux auteurs et des notes relatives aux articles (contexte historique, biographique)

Cet ouvrage fut aux origines de l'école laïque française, obligatoire, gratuite et proche (une école dans chaque commune, chaque quartier). Alors que cette école va mal, mal traitée depuis des décennies, que ses principes se délitent (quid de la gratuité, de l'obligation, de la laïcité et de la proximité ?), il est bon de retourner à cet ouvrage fondateur. On y retrouvera les intentions des législateurs et des théoriciens de l'éducation d'il y a un siècle et demi. Ce dictionnaire qui fut un ouvrage politique est devenu un témoin historique, un document. A l'époque, il fut diffusé à 20 000 exemplaires.
Heureuse initiative que de le publier à nouveau. Bien sûr, malgré son petit millier de pages, il s'agit d'une version très abrégée de l'édition originale qui comptait quatre gros volumes (cf. infra) et s'intitulait Dictionnaire de pédagogie de l'instruction primaire. Tous les mots comptaient : pédagogie pour instruire dès le commencement. Ferdinand Buisson, prix Nobel de la paix, dreyfusard, sera directeur de l'enseignement primaire pendant dix-sept ans après en avoir dirigé le service de la statistique. Ce fut un fervent partisan de l'école unique et de l'égalité des chances sociales.
La forme dictionnaire (articles classés par ordre alphabétique) a été choisie pour donner aux personnes chargées de l'institution scolaire un outil commun de références. Dans la société du livre, le dictionnaire connote à la fois la somme et la dignité culturelle : l'époque est aux Larousse, au Littré, à La Grande encyclopédie. L'ambition encyclopédiste de Ferdinand Buisson est manifeste ; d'ailleurs, l'article "encyclopédistes", très fouillé, est rédigé par Gabriel Compayré, historien des doctrines éducatives. Ce dictionnaire se trouve donc à mi-chemin entre L'Encyclopédie de Diderot et Wikipedia. Ouverture internationale systématique, européenne surtout, pédagogie des Lumières : beaucoup d'articles sont consacrés aux sciences, aux techniques, à l'histoire, à la géographie. L'influence de Diderot et d'Alembert est flagrante.
Que trouvait-on dans ce Dictionnaire de pédagogie de l'instruction primaire ? Tout ce qu'il fallait, à l'époque, pour être instituteur ou institutrice :
  • des thèmes essentiels de la didactique des disciplines : calcul mental, dictée, écriture-lecture, géographie, géométrie, histoire naturelle, langue maternelle, chant, orthographe, leçon de choses, exercices cartographiques, géologie, travail manuel, météorologie, vocabulaire, instruction civique...
  • des articles sur les outils quotidiens du travail scolaire : encrier, mobilier, boulier, projections lumineuses, tableaux muraux d'enseignement, plume, ardoise (son crayon et son effaçoir) utilisée comme cahier de brouillon, bons points, copies, globes.
  • des préoccupations toujours actuelles : architecture scolaire, écoles d'aveugles, hygiène scolaire, vestiaires, la maison d'école, le voyage scolaire, récréation, absence, politesse.
  • des articles sur les références philosophiques en matière d'éducation : Montaigne, Froebel, Pestalozzi, Comenius, Kant, Luther, Horace Mann, Rousseau, Marie Pape-Carpentier.
  • Les 4 gros volumes de mon exemplaire de l'édition originale
    (Librairie Hachette, 1880, 1888)
  • des thèmes classiques de la psycho-pédagogie et de la philosophie morale (leur importance n'a pas changé et le débat est toujours ouvert) : ennui, curiosité, étourderie, créativité, observation, précocité, volonté, mémoire, le jeu, propreté, égoïsme, obéissance. Et j'en passe... mais il n'y a rien sur l'école coloniale qui fut si importante. Omission significative... 
Le Dictionnaire, c'est le monde vu depuis l'école et le métier d'instituer la République (Jean Jaurès, ancien professeur, dans son discours de 1903, pour la distribution des prix au lycée d'Albi, répétera : "instituer la république").
Et cette "maison d'école", quelle belle idée ! Aujourd'hui, nous avons des "groupes scolaires" !

Etre instituteur de la Troisième République, ce n'était pas une mince affaire. Ces "hussards de la République", comme les appellera Charles Péguy, devaient tout savoir, et savoir tout enseigner... Ils ont défriché, laïcisant ce qu'ils ont hérité de siècles d'enseignement religieux privé, très longuement cité, détaillé et critiqué, laïcité oblige. Les instituteurs instituaient la République après des siècles de monarchie et d'empire. La Cinquième République les a rebaptisés "professeurs des écoles" ; les enfants n'y ont rien gagné. La République non plus. Démagogie !
Piliers locaux de la République nouvelle, polyvalents, les instituteurs d'alors devaient tout savoir de l'environnement qu'ils partageaient avec leurs élèves, du village et de l'économie agricole, de la faune et la flore, tout sur l'habitat, les saisons, les métiers... Forts en calcul, en géométrie et en français : de solides généralistes. L'article "Instituteurs, institutrices", signé par Ferdinand Buisson lui-même, rappelle que le terme d'instituteur (ni Lehrer, ni teacher) vient de la Révolution française, et qu'on le doit notamment à Condorcet (1792) ;  mais, c'est Jules Ferry (textes de 1880-1881) qui lui donne ses lettres de noblesse. Article à mettre au programme des "professeurs des écoles" et des ministres d'aujourd'hui.
Les collaborations sont nombreuses pour une telle somme : parmi les 358 auteurs du dictionnaire, beaucoup d'enseignants de tous ordres, instituteurs et inspecteurs, professeurs, recteurs, membres de l'institut, français et étrangers. Quelques grands noms : Camille Flammarion (astronomie), Emile Durkheim (articles "enfance", "éducation", "pédagogie"), Eugène Viollet-le-Duc (architecture), Pauline Kergomard (éducation enfantine), Ernest Lavisse (historien, auteur de manuels scolaires), Michel Bréal (linguistique), Théodule Ribot (psychologie), Charles Angot (météorologie), Marcellin Berthelot (chimie)...

Conclusion de l'article "plume" dans l'édition originale
Les médias sont évidemment absents ; avant les mass médias, les médias ne constituent pas une préoccupation de l'éducation : dans l'édition originale, on trouve un article sur le télégraphe qui réclamait la collaboration de l'instituteur (comme le secrétariat de mairie) et un article, très long, recensant les périodiques professionnels traitant de l'éducation en France et à l'étranger, notons encore un article sur le papier et sa fabrication. Le média c'est l'école et l'école de Jules Ferry n'avait pas de "parallèle", hormis peut-être les églises, les synagogues.
La pédagogie scolaire, conservatrice par construction, résiste au changement technologique. Prête à l'exploiter, elle est prudente dans ses innovations, attentive au classique (ce que l'on enseigne dans la classe !). Comment ne pas sourire en lisant la conclusion assertive de l'article "plume" : "les plumes d'acier[...] sont loin de valoir une plume d'oie bien taillée", "il n'est pas d'instituteur..." (cf. illustration ci-contre). Plus tard, l'école entrera en conflit avec le stylo à bille, la calculette, le téléphone portable, l'ordinateur...

L'aspect encyclopédique du Dictionnaire de pédagogie [et d'instruction primaire] s'estompe dans cette édition nouvelle, réduite, élaguée. D'où l'intérêt d'éditions numériques comme celle du Nouveau dictionnaire de pédagogie (1911) par l'institut Français d'Education ou celle de Gallica en mode image (première édition, 1880).
On perçoit confusément derrière la diversité des auteurs et des thèmes traités, la langue et les valeurs communes de la Troisième République : seule une analyse lexicale associant les mots en clusters et en mesurant les distances (NLP), pourrait en évaluer l'originalité et le vieillissement.
Le texte de l'historien Pierre Nora placé en préface n'a pas été écrit pour cette édition nouvelle du dictionnaire mais pour son ouvrage sur Les lieux de mémoire (1984) ; c'est une présentation historique du dictionnaire comme patrimoine de la France.

On comprendra mieux, en parcourant ce dictionnaire, les ambitions scolaires de la Troisième République et leur actualité politique ; on comprendra aussi le souci qu'Albert Camus manifestait dans le manuscrit de son auto-biographie : “allonger et faire exaltation de l’école laïque” (Le Premier homme, Paris, Gallimard, 1960).