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dimanche 2 juin 2024

Lucrèce, relu. Autrement, et tellement mieux

Pierre Vesperini, Lucrèce. Archéologie d'un classique européen, Paris,  Fayard, 414p., Bibliogr, Index, 24€

Voici un grand livre sur un philosophe classique, écrit par un Professeur que l'on ne saurait concevoir plus classique (et normalien) mais aussi formidablement moderne. Tout d'abord, l'ouvrage multiplie les exemples, les références grecques et latines (dans la langue d'origine, surtout en notes).
Surtout, le livre est bien organisé, pédagogiquement. Tout d'abord, la Grèce vue de Rome : l'otium graecum pour Rome qui se perçoit comme "ciuitas erudita", ville savante (selon Ciceron). Puis viennent plusieurs chapitres dont l'un est consacrés au commanditaire du De Natura Rerum, Memmius, dont Lucrèce, poeta, est un "client".

"Lucrèce est périégète" (guide, qui décrit, raconte son voyage), déclare Pierre Vesperini qui souligne que l'ordre des thèmes abordés obéit à une logique selon laquelle chaque chose (res) évoquée fonctionne comme un prétexte (du grec πρόφασις prophasis, en latin, locus) qui provoque d'autres discours, qui, à leur tour, provoquent d'autres discours, et ainsi de suite (p.153). L'illustration, qui vaut démonstration, suit. Ce tissage des choses, leurs connections suivent des listes, des sous-listes non systématiques (on est dans le règne de "apesanteur taxinomique" !, p.170). L'auteur aussi parle du vertige qui peut saisir le lecteur, ou l'auditeur, à suivre "le dédale infini des bibliothèques mentales" que peut faire défiler cette pratique. Tout s'éclaire, et l'on comprend dès lors l'organisation du discours de Lucrèce...

"Lucrèce, quand il écrit, écrit pour l'oreille" (p.102) ; de plus, la lecture à Rome concernait seulement les passages les plus connus qui étaient d'ailleurs aussi, souvent, des passages enseignés par les "grammatici". "On lisait par extraits", affirme Pierre Vesperini (p.178), cette "lecture découpée" renvoyant à la pratique des " conversations lettrées". Et la conclusion s'impose : "Le De natura rerum n'était donc ni désordonné ni incohérent ; ses principes d'ordre et de cohérence n'étaient simplement pas les nôtres" (p. 181).
 Pour teriner, les chapitres X à XVI du livre sont consacrés à la postérité de l'oeuvre de Lucrèce jusqu'aux Lumières, puis bien au-delà, avec Henri Bergson (qui produit un petit manuel de lecture de Lucrèce) et même Bertolt Brecht qui l'a emporté en exil.
Chemin faisant, Pierre Vesperini émet des hypothèses qui débordent largement son objet d'études. Ainsi de l'hypothèse de l'opposition entre culture populaire et culture savante, opposition qui serait née des sociétés bourgeoises. Voilà qui demanderait (dans un autre ouvrage ?) d'amples démonstrations.

Au total, l'ensemble compte 291 pages de texte sur 412 pages. Donc, 30 % de l'ouvrage sont consacrés aux annexes : les notes, la bibliographie, l'index (des noms seulement, mais, et c'est dommage, pas des notions et concepts). La bibliographie ensuite, pertinente mais qui, parfois, mélange un peu tout. Cela dit, les notes sont toujours très riches, suggestives et bienvenues : elles constituent un outil de travail et d'approfondissement important.

L'ouvrage est de remarquable qualité, même si la conclusion est un peu rapide, allusive. Il s'agit d'une "archéologie" (cf. le titre de l'ouvrage) : elle retrace le voyage de l'oeuvre de sa naissance aux siècles récents. La première lecture fait défricher le sujet ; une seconde lecture permet d'en approfondir les conclusions. Reste que l'on voudrait en savoir plus sur la méthode et comprendre les intentions de l'auteur. Alors, il faut lire d'autres ouvrages de lui : j'ai attaqué par La philosophie antique, dont le traiterai prochainement.


samedi 11 mars 2023

Paul Valéry, en avance ?

 Paul Valéry, Cours de poétique

1. Le corps et l'esprit, 1937-1940, 685 p

2. Le langage,  la société, l'histoire. 1940-1945,  739 p.

Index des noms propres, édition de William Marx, Paris, Gallimard, 2023

Voici la publication des cours que donna Paul Valéry au Collège de France de 1937 à 1945. Deux heures hebdomadaires, les vendredi et samedi, à la "chaire de poétique". Au total, plus de mille quatre cent pages. En 1937, l'auteur est alors âgé de 67 ans.

L'importance de cette publication est d'abord historique, ces cours couvrent les huit dernières années de la vie de Paul Valéry. Les cours sont en grande partie donnés pendant l'Occupation nazie de la France, avec l'autorisation de ses autorités. L'académicien, élu en 1925, est entre  autres l'auteur de La jeune Parque (1917), du Cimetière marin (1920) et de Charmes (1922). Toute sa vie est ensuite celle d'un intellectuel célèbre. Si Paul Valéry fut d'abord un anti-dreyfusard virulent, il prononcera aussi un discours sur Henri Bergson le 9 janvier 1941, à l'Académie française, "frappée à la tête" par le décès de Bergson.

Que retenir de ces deux volumes ? D'abord, il faudra le temps de les digérer. Je pense qu'une bonne solution serait après les avoir parcourues, rapidement, trop rapidement, de lire ces pages au rythme de leur production, hebdomadaire. Car il y a de tout dans ces "cours". 

Par exemple (T.1, p.374), sur la distinction ("et c'est un fait capital en matière de philosophie, entre toutes ces questions, que la distinction") ou encore sur le capital culturel ("je n'ai pas manqué d'observer que notre civilisation consistait en somme, comme toute civilisation, dans un apport, une accumulation d'ouvrages, de traditions, de routines, de procédés, d'habitudes d'esprit, qui constituaient ce qu'on pourrait appeler un capital. Et c'est ainsi que j'ai eu la première notion de ce que j'ai appelé, à ce cours même, l'économie poïétique, c'est-à-dire quelque chose qui, sur le terrain de l'intellect le plus pur et de la production des oeuvres de l'esprit, fût l'analogue de l'économie politique ou de l'économie domestique" (t. 2, p. 90). Voici pour ce que l'on pourrait appeler les allusions aux futurs travaux de Pierre Bourdieu. Paul Valéry évoque aussi les médias qui s'approchent du public : "Tous les points de vue se traduisent par des clichés qui sont diffusés par les journaux ; tout le monde emprunte ces manières de parler ; le journal imite la rdio, la radio imite le journal : c'est un élément de discours qui représente une grande pauvreté dans les moyens et dans les modes de pensée." (t. 2, p. 689). Comment ne pas penser à Marshall McLuhan ! Ou encore sur une définition de la littérature ("la littérature est et ne peut être autre chose qu'une sorte d'extension et d'application de certaines propriétés du langage") et, plus loin,  ("ne peut-on pas regarder le langage lui-même comme le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre littéraires, puisque toute création dans cet ordre se réduit à une combinaison des puissances d'un vocabulaire donné, selon des formes instituées une fois pour toutes ?"). Anticipations ?

Il fallut, au Collège de France, protéger Paul Valéry, comme Henry Bergson, "contre les curiosités mondaines", et contre les "belles écouteuses qui piétinaient sans se plaindre dans le froid glacial". La publication de ses cours invitera sans doute des chercheurs à y trouver des sources de concepts ultérieurs de la sociologie de la culture. L'édition comporte un index des noms propres mais il y manque un index des notions

dimanche 29 janvier 2023

Bergson, qu'en reste-t-il ?

 Michel Laval, Il est cinq heures, le cours est terminé. Bergson, itinéraire, Paris, 2023, Les Belles Lettres, 179 p.

Philosophe inclassable, il fut à la mode aussi, tellement à la mode. Il a eu tous les postes qui comptaient, dans le désordre : Académie française, Ecole Normale Supérieure, prix Nobel, lycée Henri IV, Collège de France, entre autres... Philosophe de religion juive mais qui ne prit pas position dans l'Affaire Dreyfus, il ira, mourant, se déclarer juif au commissariat de police de son quartier en 1941. Sa mère est anglaise, ses parents vivent à Londres et il est bilingue. Il mènera pendant quelques années une vie diplomatique intense, en Europe et aux Etats-Unis, pour le gouvernement français. Ses ouvrage sont mis à l'index par le pape, en 1914. Sa fille unique, Jeanne, sourde et muette, deviendra un sculpteur reconnu, élève d'Antoine Bourdelle.

Ce petit livre que signe un avocat plaide la cause de Bergson. Du jeune Bergson, qui gagne le premier prix du concours général de mathématiques en 1877 et qui deviendra philosophe, après avoir intégré l'Ecole Normale Supérieure, dans la promotion de Jean Jaurès et Emile Durkheim... Notons que l'on n'apprendra rien ou presque rien de la famille de Bergson, rien sur son père, musicien reconnu, rien sur sa mère qui lui donnera sa formation religieuse, rien non plus sur ses six frères et soeurs.

Michel Laval donne à voir les cours de Bergson au Collège de France, cours à la foule bariolée où se mêlent normaliens et dames du monde, Charles Péguy, Antonio Machado, le politologue André Siegfried, l'historien de la philosophie Emile Bréhier, Léon-Paul Fargue et Alfred Jarry. Mais la variété de ce public fait-elle de Bergson, comme l'écrit Michel Laval, un individu libre, "absolument, irréductiblement libre" ? A voir.

Les Données immédiates de la conscience (1889), Matière et mémoire (1896), L'Evolution créatrice (1907), ces trois oeuvres essentielles ponctuent la vie de Bergson. Mais, si l'on apprend les grandes lignes des débats philosophiques qui les ont marquées, on ne saura rien de la vie quotidienne de Bergson et c'est dommage. Certes, on le voit qui aide Péguy et les Cahiers de la quinzaine, il aidera d'ailleurs les enfants de Péguy. Mais ce sont de rares mouvements connus. Qui donc est Bergson ? On ne le saura guère. L'homme est discret et secret. On referme ce livre un peu déçu de ne pas avoir vu vivre Bergson, on n'a vu qu'un professeur, des livres, et quelques discours d'occasion. Bien sûr, on a vu aussi un homme s'engager contre l'impérialisme allemand, on l'a vu mener une carrière anglophone, en Angleterre et aux Etats-Unis mais on aurait aimé aussi connaître le père de famille, le mari, le professeur avec ses élèves, avec ses amis.

Nous en restons donc avec les classiques : le Henri Bergson de Vladimir Jankelevitch (1931, 1959, PUF) ou, plus récents, La gloire de Bergson. Essai sur le magistère philosophique (2007, Gallimard), Le secret de Bergson (Jean-Louis Vieillard-Baron, Editions du Félin, 2013). Le petit livre de Michel Laval se lit agréablement, il est clair et souvent complet, il complète -un peu - le tableau. 

vendredi 27 juillet 2018

Les sciences cognitives, sciences rigoureuses de la publicité ?


La cognition. Du neurone à la société, sous la direction de Thérèse Collins, Daniel Andler et Catherine Tallon-Baudry, Paris, essais Folio, Gallimard, 2018, 727 p., Index des noms, bibliographie (hélas, pas d'index des notions), 14,9 €

David Vernon, Artificial Cognitive systems. A Primer, 2014, MIT Press, Boston, 266 p. Index (des noms et des notions). 40 $.

Cet ouvrage imposant peut servir de manuel et de carte pour s'orienter dans les multiples disciplines réunies sous le label général de sciences de la cognition. La lecture du sommaire seule (17 p.) donne le vertige : il s'agit donc d'un outil complet, d'une encyclopédie du domaine. Il sera utile aux étudiants mais aussi aux praticiens de la publicité dont ces sciences ne sont pas le domaine de prédilection. La plupart des chapitres recoupent des préoccupations actuelles de la publicité qu'il s'agisse principalement du ciblage sous toutes ses formes ou de l'évaluation des actions publicitaires (décision d'achat, attribution, performance, agrément, prédiction...). Beaucoup de chapitres seront également utiles à certains domaines du journalisme auxquels il apportera un peu de rigueur et de prudence (psychologie générale, santé, conseils aux parents, psychologie de l'enfant, etc.). L'évolution rapide de ce secteur scientifique impose une mise à jour régulière des manuels, défi pédagogique constant.

Quelque uns de ces chapitres :
- l'émotion
- l'intention
- la perception visuelle (computer vision)
- l'action (la rationalité)
- la personnalité et la personnalisation
- l'attention (distraction, multitasking)
- la mémoire (mémorisation, démémorisation, oubli)
- le langage, etc.

L'ouvrage commence par ce que Jean-Paul Sartre appelait "le sérieux" de la cognition, les données physiologiques : "de la molécule au neurone" puis des neurones au cerveau" chapitre qui se termine par un développement sur "le défi des neurosciences cognitives". Un chapitre complet est consacré au développement, un autre à l'évolution, puis à la perception visuelle, au langage, à la décision (apprentissage, rationalité), à la conscience, au raisonnement, à l'émotion, etc. La question éthique est également évoquée.
D'autres dimensions de la cognition peuvent être abordés par l'activité publicitaire, notamment la création. Comment la tester, l'évaluer ? Les réactions aux tests et enquêtes diverses (AB testing), le design des interfaces utilisateur (UI), la gestion des interactions, tout cela relève également, peu ou prou, des sciences de la cognition. Pensons encore à ce qu'apporte et qu'apportera le développement des capteurs portables (wearables divers et fitness trackers, sous forme de bracelets, d'adhésifs, etc.) capables d'enregistrer en continu (donc réduisant bientôt les biais) des données biologiques et biométriques (rythme cardiaque, sudation, tension, température, mouvement des yeux, niveau de cortisol, etc.) et de les analyser en temps réel ou presque. Ces capteurs devraient révolutionner l'observation indispensable à la compréhension de la cognition.

Devant l'ambition totalisante du livre, comment ne pas évoquer le traité des Passions de l'âme (1647) de Descartes, qui s'attaquait alors aux mêmes problèmes, avec les outils anatomiques et mécaniques de son époque. Mais aussi, plus près de nous, évoquer les ouvrages philosophiques de Henri Bergson sur les "données immédiates de la conscience", la mémoire, le rire ou encore les ouvrages de Jean-Paul Sartre sur l'émotion, l'imaginaire, l'imagination qui relevaient et relèvent encore en France du programme des cours de philosophie. L'espoir de comprendre la cognition, la pensée et sa relation au corps, est ancien (Aristote, Περὶ Ψυχῆς, De anima). L'âme a fait place aux neurones. Quelle sera l'étape suivante de cette histoire des sciences "psychologiques" ?

C'est pourquoi nous mentionnons un manuel universitaire qui met l'accent sur l'intelligence artificielle dans ses relations à la cognition : Artificial Cognitive systems. David Vernon part des sciences cognitives pour en dégager les paradigmes et le système (perception, apprentissage, anticipation, action, adaptation). Au terme de cette analyse, l'auteur passe à l'architecture cognitive puis à l'autonomie, notion clef pour la robotique. Avec la cognition artificielle, celle des machines qui apprennent, David Vernon examine ensuite l'articulation des concepts classiques, l'intention et l'attention (shared intentionsjoint attention) ou encore la mémoire et la prospective, la connaissance et la représentation. L'ouvrage se conclut par l'approche de la cognition sociale.

La confrontation de ces deux manuels permet de mieux situer l'ambition des sciences cognitives et ce qu'y apportent l'intelligence artificielle et les machines. Le lien des sciences cognitives avec l'intelligence artificielle est évident : données (capteurs), réseaux neuronaux, algorithmes, apprentissage, robots, etc.
D'Aristote à ces manuels, les sciences de la cognition ont changé de technique, allant de la philosophie générale à l'informatique en passant par les mathématiques (réseaux neuronaux, machine learning). Néanmoins, la question première de Descartes, celle de la relation de la liberté et de la volonté, reste omniprésente.
L'avenir des études et de la recherche publicitaires passe sans aucun doute par les sciences de la cognition. Ces deux manuels constituent un bon point de départ mais le détour par les textes philosophiques anciens donnera aux lecteurs une perspective féconde et prudente, circonspecte. 


Références
Aristote De l'âme, Paris, Les Belles Lettres, bilingue grec / français, index de quelques termes philosophiques grecs, 35 €
Aristote De l'âme, Paris, édition en poche GF Flammarion, traduction, présentation et annotations par Richard Bodéüs, 1993, 9 €
René Descartes, Les Passions de l'âme, prenez l'édition en poche GF Flammarion, présentée et annotée par Pascale d'Arcy, 1996.
et le commentaire par Denis Kambouchner, L'homme des passions. Commentaires sur Descartes, Editions Albin Michel, Paris, 1995, 2 tomes.

mardi 27 mars 2018

Peut-on, faut-il, résister à l'appel des images ?


Catherine Chalier, l'appel des images, Actes Sud, 2017, 90 p. 10 €

Le point de départ de la réflexion de Catherine Chalier est le deuxième des "Dix commandemments", la deuxième des "dix paroles" (haseret ha-dibrot, en hébreu, que La Septante traduit en grec par deka logoi (δεκάλογος, décalogue) ; au mot "paroles", certaines traditions ont préféré (à tort ?) le terme de "commandements" ("Gebote", pour Martin Luther) qui ne s'y trouve pas en hébreu (mitzvah / mitzvot) : "Tu ne te feras d'idole (pesel, racine : tailler), ni une image (temouna) quelconque de ce qui est en haut...", à quoi s'ajoute, en apparence contradictoire, mais réaliste : "Tu ne te prosterneras pas devant elles, tu ne les adoreras pas...". Exode, XX, II.
Suivons l'analyse de Catherine Chalier, professeur de philosophie et hébraïsante : la Septante a traduit, en grec, l'hébreu pesel (sculpture) par eidolon (εἴδωλον, idole) et l'hébreu temouna par homoioma (ὁμοίωμα, ressemblance, likeness). En anglais, "you shall not make yourself a carved image". Dans la traduction de Martin Luther : "Du sollst Dir kein Bildnis noch irgendein Gleichnis machen...". Le texte de la Torah est clair, précis : "une image pour toi", pour ton propre usage. Le texte "prohibe la représentation des vivants, représentation associée d'emblée à l'idolâtrie", commente Catherine Chalier (o.c. p. 22). Plus loin, elle approfondit : "l'interdit qui porte sur les sculptures et les images vise d'abord à empêcher d'aimer la servitude". Mesure de prudence, l'avenir le prouvera amplement !

Voilà pour le texte que je cite ici (Exode, XX, II) dans trois traductions différentes dont on pourra noter ainsi à quel point elles divergent :
  • dans la traduction de Elie Munk (La voix de la Thora, p. 215). "Tu ne feras point d'idole, ni toute image de ce qui est en haut dans le ciel ou en-bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, tu ne les adoreras point...").
  • dans celle, "English rendering", de la Jewish Publication Society, 2000 (Etz Hayim, p. 443). "You shall not make for yourself a sculptured image, or any likeness of what is in the heavens above, or on the earth below, or in the waters under the earth. You shall not bow down to them or serve them. 
  • dans la traduction ("verdeutscht von") de Martin Buber et Franz Rosenzweig (Die fünf Bücher der Weisung T1, Das Buch Namen, p. 205), "Nicht mache dir Schnitzgebild, - und alle Gestalt, die im Himmel oben, die auf Erden unten, die im Wasser unter der Erde ist, neige dich ihnen nicht, diene ihnen nicht? ..."
Maintenant, revenons à l'ouvrage de Catherine Chalier.

Les images fabriquées aveuglent les humains, les empêchant de percevoir l'essentiel, qui ne se voit pas ; ainsi peut-on résumer simplement l'appel des images. Les images détournent de l'invisible, elles captivent, hypnotisent, fascinent : tout le contraire d'une pensée libre donc, le signe-même d'une "servitude volontaire", où l'on peut reconnaître l'inféodation aux célébrités de toutes sortes, politiques, sportives... et la participation enthousiaste à leur célébration. Divertissement (Pascal) !

Des images inscrites, peintes sur des supports (médias), Catherine Chalier passe aux images rhétoriques, images mentales, allégories, métaphores, puis aux visages. Au lieu de s'abîmer dans toutes sortes d'images, il faut plutôt se tourner vers les visages, se livrer à "l'épiphanie des visages", selon l'expression d'Emmanuel Lévinas dont la philosophie inspire Catherine Chalier. "Visage, déjà langage avant les mots", souligne encore Emmanuel Lévinas. Les mots ? "Des étiquettes" images que l'on colle sur les choses, notait Henri Bergson. Ce à quoi s'épuise et se réduit, pour l'instant, la reconnaissance d'images, dont celle des visages (facial recognition), à l'aide de techniques de deep learning. L'image authentifie la personne (photos d'identité, smartphones).

Le texte biblique des "dix paroles" peut enclencher une réflexion féconde sur l'environnement d'images dans lequel s'emprisonne notre société. "Ecran", mot à double sens, à la fois, ce qui masque et ce qui montre. Montrer pour mieux cacher ?
Prétention pénible des images innombrables diffusées par les réseaux d'information. Tohu-bohu d'images et de commentaires, inflation de bruits qui courent. Saturation de l'espace physique et mental qui ne laisse pas le temps de réfléchir, vain "appel des images", selfies et "influenceurs", likes et followers. Les images bloqueraient le "désir d'invisible" dont Emmanuel Lévinas soulignait qu'il est "désir métaphysique" (au-delà du physique) : ainsi commence Totalité et infini, son ouvrage majeur. Au désir d'infini correspond "l'introduction du nouveau dans une pensée, l'idée de l'infini- voilà l'œuvre même de la raison". De l'image à l'irrationnel, de l'invisible à la raison : la boucle est bouclée...

Notre présent, ses mots et ses images, ne cesse d'éloigner de l'invisible, de le remettre sans cesse à plus tard, indéfiniment. On ne peut que penser à ce qu'écrivait Henri Thoreau à propos des médias, de l'emprise du visible et des faits divers : "Read not the Times, read the Eternities. [...] Knowledge does not come to us by details, but in flashes of light from heaven.” ("Life without principles", Atlantic Monthly, 1863).

Commentaire méticuleux, précis, lecture mot à mot, stimulante : c'est par là que commence Catherine Chalier, c'est là qu'elle est la meilleure ; les dernières pages, consacrées à la peinture, m'ont semblé moins convaincantes.
Comment résister à l'appel des images sans ignorer cet appel lancinant, sans préalablement l'analyser, le critiquer ? Catherine Chalier reste muette sur ce point. Pourtant, c'est là qu'on l'attend, après l'avoir lue. Faut-il, comme Ulysse en proie aux sirènes, s'attacher pour ne pas succomber, ou se fermer les yeux ? Au moins, puisque image il y a, ne pas "se prosterner", ne pas "adorer", ne pas servir, ne pas s'incliner....
Ce tout petit livre demande à être lu, relu, et médité longuement par les spécialistes des médias et des technologies des images. Des sciences politiques aussi.


Références évoquées

aseres hadibros, The Ten Commandments, translation and commentary by Avrohom Chaim Feuer, New York,  Mesorah Publications, 1981, 1998

Les dix paroles, Paris, sous la direction de Méïr Tapiero, Les éditions du Cerf, 1995, 608 p.

Elie Munk, La voix de la Thora. Commentaire du Pentateuque, Fondation Samuel et Odette Lévy, 6ème édition, 1992

Etz Hayim. Thorah and commentary, The Jewish Publication Society, 2001, The Rabbinical Assembly

Martin Buber et Franz Rosenzweig, Die fünf Bücher der Weisung, Deutsche Bibel Gesellschaft,  Verlag Lambert Schneider GmbH, Gerlinge, 1976

Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, 1961

Henry Bergson, Le rire. Essai sur le signification du comique, 1900

MediaMediorum : 

mardi 21 février 2017

Les écrans captivent, détournent l'attention: philosophies du cinéma


Mauro Carbone, Philosophie-écrans. Du cinéma à la révolution numérique, Paris, Vrin, 178 p., 2016, Index, 19 €

Qu'est-ce que la philosophie peut faire de la multiplication des écrans comme interfaces de connaissance, de communication, comme miroirs ?
Penser les écrans, l'histoire de la philosophie n'a pas brillé dans cette tâche. Si l'on omet, comme le fait bizarrement l'auteur, les films et les textes de Guy Debord, les écrans n'ont pas très bonne presse auprès des philosophes. La philosophie universitaire ne semble pas savoir penser le cinéma : dès l'origine, Henri Bergson comme Alain le condamnent... et de mobiliser le fameux mythe de la caverne (livre VII de la République, Platon), référence passe-partout de la réflexion philosophique sur le cinéma, œuvre d'illusion. Spectateurs enchaînés. Mais les spectateurs ne sont pas enchaînés !

Après Maurice Merleau-Ponty qui traite de psychologie générale du cinéma, Gilles Deleuze annonce une "philosophie-cinéma", une écriture de la philosophie par le cinéma, par les techniques cinématographiques, une invention de concepts par le cinéma (une vision du monde, dira Georges Simondon). Le cinéma est considéré comme le symptôme de la nouveauté d'une époque, d'une "génération", dira Jean-Luc Godard : il la fait voir, il faut "exprimer l'homme par son comportement visible", selon l'expression de Maurice Merleau-Ponty. On parlera plus tard, avec l'intelligence artificielle, de reconnaissance des images, des visages, d'analyse des émotions. Perception des formes qui, dans son principe, renvoie à la phénoménologie husserlienne : revenir aux choses mêmes.
Mauro Carbone s'attarde sur la réflexion de Maurice Merleau-Ponty sur le cinéma, l'image et la perception, le visible : cette réflexion est toujours d'abord rapportée à la peinture, modèle historique du voir et du penser le voir, art noble (pourtant la peinture est technique, économie, gestion ; cf les travaux de Michael Baxandall).

L'ouvrage de Mauro Carbone invite à penser le rôle ambivalent des écrans (voir l'étymologie du mot en français comme en anglais, en italien : protéger et dissimuler (comme escrime). La seconde partie du livre traite de la séduction des écrans, des selfies et de l'empire narcissique de la photographie de soi-même. Le chapitre conclusif évoque le monde bardé d'écrans dans lequel nous vivons, écrans qui forment une agora globale, nouvelle place publique virtuelle. Notons que partout la vidéo se substitue à la photo : on est loin du cinéma muet noir et blanc : tous les écrans ne se valent pas, le format, la définition comptent.
L'auteur semble avoir fait le pari explicatif de ne pas tenir compte de l'économie des écrans et des médias où la publicité occupe une place centrale qu'il s'agisse de télévision, de Web ou de réseaux sociaux. Peut-on ignorer cette dimension pour traiter de la philosophie du cinéma et de l'écriture par le cinéma ? Un peu de Marshall McLuhan et de Walter Benjamin ne nous semble pas suffire à combler ce manque pour comprendre le malaise de notre société d'écrans. Peut-on traiter de la révolution numérique sans embarquer Google, Snapchat, Facebook, Instagram, YouTube, Netflix, Pinterest ou le DOOH de JCDecaux Airport ?

Ouvrage difficile mais fécond ; au premier abord, on y trouve plus de psycho-philosophie que de cinéma et d'écrans. En reprenant la lecture, la thèse de l'auteur s'éclaire enfin et les défis intellectuels qu'il énonce incitent à penser les écrans, écrans qui d'ailleurs se mettent aussi à penser, artificiellement du moins.

mardi 10 janvier 2017

Le temps des science sociales françaises



Thomas Hirsch, Le temps des sociétés. D'Emile Durkheim à Marc Bloch, Paris, 2016, éditions HESS, 471 p., Bibliogr., Index. 24 €

Accélération, temps réel, multitasking, brièveté des formats, mémorisation : les médias et la publicité donnent l'impression que notre vision du temps, kantienne depuis des siècles ("forme pure a priori de notre sensibilité interne"), est en train de changer, que les smartphones, les montres intelligentes et les réseaux sociaux avec leurs photographies altèrent notre gestion des souvenirs et de la mémoire. Sans compter l'omniprésence mobile des outils synchronisés de productivité, béquilles de notre entendement contre l'oubli et l'étourderie : calendriers, to-do list, alertes en tout genre, rappels (reminders)... La culture numérique ne cesse d'être préoccupée de la durée et du temps mais peu de l'histoire : ses analyses ont-elles hérité des sciences sociales françaises du siècle passé ? Est-elle consciente de cet héritage et de ses limites ?

Cet ouvrage reprend une thèse de l'auteur, soutenue en 2014 : "Le Temps social. Conceptions sociologiques du temps et représentation de l’histoire dans les sciences de l’homme en France (1901-1945)".  Le plan est strictement chronologique, chaque auteur se voyant attribué une tranche du demi-vingtième siècle français : Marcel Mauss, Charles Blondel, Lucien Lévy-Brühl et la "mentalité primitive", Emile Durkheim, Jacques Soustelle (Mexique, futur ministre de l'information), Maurice Halbwachs, Paul Rivet, américaniste, Marcel Granet (Chine ancienne) pour finir avec les historiens, Marc Bloch et Lucien Febvre. Bien sûr, la philosophie de la durée de Henri Bergson est beaucoup évoquée. S'agissant du temps, on aurait aussi attendu Marcel Proust (La Recherche, 1906-1922), voire Martin Heidegger (Être et temps, 1927) pour mieux faire percevoir l'effet des institutions, de l'administration françaises et de son microcosme sur les orientations des recherches en sciences sociales.

Sociologie et anthropologie, ethnologie sont marquées, stigmatisées par l'ombre portée du colonialisme et de ses guerres (jusques y compris Pierre Bourdieu). "Hypocrisie collective", disait Aimé Césaire. La corruption épistémologique qui s'en suit est encore loin d'avoir été évaluée, beaucoup de notations dans l'ouvrage y font une discrète allusion (cf. Paul Nizan et le travail de Lévy-Brühl, p. 249).
Cet ouvrage est un parfait manuel pour s'orienter dans la pensée française des sciences sociales, jusqu'à Georges Dumézil et Raymond Aron, à propos d'une question essentielle. Le temps joue le rôle de révélateur des orientations et des différences. Pour les spécialistes des médias et de la publicité, Thomas Hirsch apporte un éclairage sur les différences d'écoles de pensée socio-anthropologiques, montrant l'empreinte essentielle de Durkheim dans la sociologie française, empreinte encore sensible aujourd'hui. Regrettons que le philologue et historien de la langue, Ferdinand Brunot (1860-1938), ne soit pas même évoqué, lui qui fut aussi un chercheur de terrain et un historien.

dimanche 18 mai 2014

Montaigne en été

Antoine Compagnon, Un été avec Montaigne, Edition des Equateurs / France Inter, 2013, 170 p.

Avant d'être un livre, c'est une émission de radio de l'été 2012, sur France Inter, grande radio nationale, vers midi. Ce polytechnicien, qui occupe la chaire de littérature française moderne et contemporaine au Collège de France, veut faire lire et aimer Montaigne, et, pour cela, faire écouter Montaigne en été, pendant les vacances, par la voix de Daniel Mesguich. Pari de programmation osé et noble que le secteur public autorise et revendique.
Sortir un texte classique et difficile, le rendre accessible, actuel et fécond, travail de pédagogue que réalise Antoine Compagnon avec adresse et talent.

Que retenir de Montaigne pour penser et critiquer notre présent qui voit partout s'installer le numérique ?
  • Montaigne apparaît comme un conservateur prudent, qui s'interroge sans cesse sur les bénéfices du changement. L'innovation n'est pas gage d'amélioration. "Le monde est inepte à se guérir : il est si impatient de ce qu'il le presse, qu'il ne vise qu'à s'en défaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples, qu'il se guérit ordinairement à ses dépens". Une telle attitude pourrait aider à penser et peser notre volonté de changer la vie, de passer au numérique à tout prix, ignorant presque tout de son impact social à terme, obnubilés par ses prouesses et aboutissements technologiques. Regard de privilégié ?
  • Montaigne doute du progrès, et des conquêtes coloniales notamment ; ainsi, parlant de l'Amérique : "nous aurons fort hâté sa déclinaison et sa ruine, par notre contagion". Trois Indiens que Montaigne rencontre à Rouen en 1562 s'étonnent du monde qu'ils découvrent : comment se fait-il que tout le monde obéisse à quelques uns ("servitude volontaire", dira La Boétie) ? Comment tolère-t-on tant d'inégalité ? Questions qui restent essentielles : dans quelle mesure le numérique participe-t-il de la servitude volontaire, de la modernisation des inégalités ?
  • "Les Essais" sont écrits en français, langue du peuple et des femmes, et non en latin, langue des savants et de l'Eglise. Montaigne observe que la langue change en permanence ; comment nos logiciels d'analyse des textes et de sentiment prennent-ils en compte ces variations, coincés dans la lexique ? 
  • Les Essais, livre de philosophie pratique. D'abord, le monde bouge sans cesse : "le monde n'est qu'une branloire pérenne". "Je ne peins pas l'être, je peins le passage". "Il faut accommoder mon histoire à l'heure". Autant de maximes à intégrer dans la conception du temps : nos intentions changent sans cesse. Avec le numérique, on saisit le "temps réel" mais saisit-on le changement ou seulement une suite de moments ? "Moi à cette heure, et moi tantôt, sommes bien deux" or beaucoup de nos concepts de médiaplanning (tel le retargeting) supposent et construisent une cohérence des personnes dans le temps, une identité remarquablement continue. Postulat commode, intelligence bien artificielle.
  • Les Essais sont un livre, mais jamais terminé, interminable. Montaigne enrichit sans cesse son texte, écrivant dans les marges des ajoutages."Mon livre est toujours un : sauf qu'à mesure, qu'on se met à le renouveler..." Occasion d'approfondir la notion de livre original ou fini, la notion de "surpoids", comme dit Montaigne (cf. Le texte original n'existe pas). Quel Montaigne lisons nous aujourd'hui ? Dans quel français ? (cf. Actualités de Montaigne).
  • Montaigne vante un art non linéaire de la lecture, feuilleter, errer dans une les livres ("je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein"). Eloge d'un travail intellectuel sans suite dans les idées pour mieux les laisser libres de s'organiser, d'inventer peut-être, de surprendre aussi (la démarche surréaliste n'est loin). 
  • Montaigne, on l'a appris dès la classe de seconde, critique l'encyclopédisme scolaire de son temps. Le Web délivrera-t-il l'école de l'encyclopédisme ? Quel statut donner à la mémorisation ? Quelle dose de par cœur optimise le rendement des apprentissages ?
La vie ? Jouer son rôle. Ne pas trop y croire, y croire mais pas trop : "la plupart de nos vacations sont farcesques". Combien de fois dans une réunion ou devant la télé n'avons nous pas eu envie de dire à quelque petit chef bardé de titres de cesser de se prendre au sérieux.
Montaigne avoue trois amours, trois commerces : les "belles et honnêtes femmes", les amitiés et les livres. A la différence des premiers, souvent éphémères, le livre est un commerce durable : "cettui-ci côtoie tout mon cours, et m'assiste partout". La portabilité numérique accentue la disponibilité des livres, leur proximité.

Voici venir l'été, podcast ou livre, vous reprendrez bien un peu de Montaigne. Un hors série de Philosophie Magazine peut vous y aider (7,9 €, juillet 2014).

lundi 24 juin 2013

Visualisation des données temporelles

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Daniel Rosenberg, Anthony Grafton, Cartographies of Time. A History of the Timeline, Princeton Architectural Press, New York, 2010, Bibliogr., Index, 272 p., 35 $.
Publié et traduit en français aux éditions Eyrolles, Paris 2013, 42 €.

Réduire le temps à de l'espace, telle est la tâche des cartographies que cet ouvrage passe en revue. Les calendriers permettent de comparer les durées, de résumer des époques, établir des synchronies, systématiser des règnes sous l'angle fiscal, démographique, généalogique... Atlas historiques, tableaux (charts), listes, rouleaux, cartes, disques (cf. discus chronologicus, p. 105), autant d'outils et de technologies de communication visuelle conçus à partir de données de toutes sortes, notamment rangées selon l'ordre du temps et de la durée. Le journalisme a propagé ces représentations (data journalism), les manuels scolaires les avaient inculquées pour former nos habitudes visuelles, et partant, conceptuelles : ce que Windows a fait de nous et de nos raisonnements (cf. Powerpoint et Excel, notamment). La data visualization n'a pas fini d'y puiser qui s'essaie à renouveler nos manière de voir et présenter les données : autant de procédés didactique pour faire comprendre l'histoire, la causalité, les corrélations, situer les distances et les contemporanéités, et prédire.

Ce livre d'histoire de l'histoire fait voir ce que notre représentation, notre vision de l'histoire du monde a d'uniforme derrière son pittoresque, ce qu'elle doit à quelques techniques de visualisation : Theatrum historicum (selon un titre du XVIIème siècle, o.c. p. 79). Si les nombreuses illustrations des différentes "cartographies" nous semblent familières, sans doute est-ce parce que les techniques graphiques de repésentation du temps ont peu changé dans le temps malgré leur créativité et leurs étonnantes subtilités. Les travaux anthropologiques de Tim Ingold (cf. Lines, a brief history) et de Jack Goody sur la "domestication" de la "pensée sauvage" aideront à tirer profit de cette inventaire.

Déjà Bergson, qui insistait sur l'irréductible durée vécue, dénonçait la tendance à faire de l'espace avec du temps, à décomposer la continuité en moments successifs. "Notre conception ordinaire de la durée tient à une invasion graduelle de l'espace dans le domaine de la conscience pure" (cf. infra, o.c.). La "timeline", introduite dans la perception courante des vies adoptée par Facebook, met les vies en ligne, privilégiant la successivité sur la simultanéité. Elle se construit toute seule, isole des événements (actes sociaux, i.e. edge) sur fond de non-événements, créant des pseudo-événements pour remplir une timeline qui a nécessairement horreur du vide. A moins qu'elle ne réforme en la personnalisant la notion même d'événement.
Il en va ainsi du kantisme spontané de notre culture : non seulement le temps et l'espace sont des formes pures a priori de notre sensibilité, mais notre sensibilité interne (le temps) est souvent réduite à l'externe (l'espace). Qu'est-ce que l'histoire pour les jeunes usagers de Facebook, de quelle histoire sont-ils les sujets, les objets ? Invitation à (re)lire l'Essai sur les données immédiates de la conscience (Henri Bergson, 1888) : "on pourrait se demander si les difficultés insurmontables que certains problèmes philosophiques soulèvent ne viendraient pas de ce qu'on s'obstine à juxtaposer dans l'espace les phénomènes qui n'occupent point d'espace..."
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mardi 20 septembre 2011

Sur les traces des traces de Big Brother

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Alain Levy, Sur les traces de Big Brother. La vie privée à l'ère numérique, Paris, L'Editeur, 2010, 263 pages.

Emprunter au roman d'Orwell pour évoquer les dispositifs permettant de "connaître" les comportements des internautes est une rude métaphore venant du Président d'une entreprise, Weborama, dont le métier est de vendre aux entreprises une connaissance efficace du Web. Les données médiates de la conscience numérique permettent de cibler au plus juste les activités sur le Web. Activités commerciales ou non. Alain Levy prend le parti de dire ce qui va sans dire et d'établir le syllogisme constitutif du Web : pas d'économie publicitaire sans ciblage (majeure), pas de ciblage sans cookies (mineure). Voilà pour les prémisses. Pas de Web sans cookies, voilà pour la conclusion du syllogisme (en attendant mieux).
Les cookies sont au principe du fonctionnement du Web et de son économie : sans cookies, sans identifiant unique, pas de réseaux sociaux, pas de moteurs de recherche, pas de vente en ligne, rien, ni Google, ni Facebook, ni Yahoo! Ni Weborama ? Les cookies sont des traces que laissent les internautes de passage sur des sites. Le médiaplanneur, sur le Web, fait, à sa manière, oeuvre automatisée d'enquêteur et d'historien (cf. Carlo Ginzburg), pour aller du passé (chercher les traces) au futur proche. Le Web comme la ville est un média de passants.

Sur les traces de Big Brother est un livre d'économie sans économétrie visible : il montre comment fonctionne Internet. Un livre de droit sans arrêts : comment maintenir Internet "dans les simples limites de la raison" morale. Le livre se lit dans les variations de la distance entre économie et droit : de zéro, pour le chef d'entreprise tout à son résultat, à l'infini pour l'humaniste, tout à la morale. Quelle est la juste distance ? Débat kantien : avoir des mains mais sales, ou n'avoir pas de mains, mais si pures ! Alain Lévy ne récuserait sans doute pas les termes du dilemme de Charles Péguy.

Cet essai, qualifié modestement et exactement de "document", couvre quatre domaines : la connaissance des comportements numériques, la place de la publicité dans l'économie numérique, ce que changent à la vie privée les moteurs de recherche et les réseaux sociaux,  les moyens de protéger la vie privée sur le Web. Tout cela est énoncé et "documenté" clairement, distinctement. De plus, Alain Levy prend parti, il dit "je", évoque sa "conviction". Tant mieux. Le danger, qu'il voit bien venir et veut prévenir, est celui de la globalisation : "à force de globaliser, on mélange tout" (p. 131). Danger qui donne sa valeur à la double approche de l'auteur, tantôt chef d'entreprise et ingénieur, tantôt mari et père de famille, qui ne globalise jamais.

"Big Brother" dans 1984 incarnait les penchants criminels de la surveillance totalitaire. Aujourd'hui, "Big Brother" est l'expression qui revient le plus fréquemment pour situer Google et Facebook. Passage à la limite... Paradoxe : alors que Orwell visait une société particulière (stalinienne) qui s'est effondrée depuis, certains voient désormais une menace totalitaire dans toute société qui se numérise. Parfois, pour mieux faire valoir que notre époque est à la surveillance, Alain Levy embellit le passé. Comme si les administrations, depuis toujours, ne traquaient les richesses, pour lever l'impôt, comme si elles ne recensaient pas les hommes, pour les envoyer à la guerre. Fouiller, dénoncer, classer : toutes les sociétés le font. La Sainte Inquisition fouillait les maisons et les consciences pour convertir et assassiner ; plus près de nous, le maccarthysme ne reculait devant rien. Tout cela s'est déroulé sans cookies, sans informatique. Les régimes les plus totalitaires ont organisé l'espionnage et la dénonciation de tous par tous, sans technologie de pointe. Voyez Pétain, voyez Franco, voyez la DDR... Certes, les nazis ont pu profiter d'IBM pour établir des listes de personnes à déporter (cf. E. Black, IBM and the Holocaust, 2001) mais, en général, la police politique de la pensée n'a pas attendu les écrans et les caméras, elle a toujours et partout pu compter sur des hommes de sinistre volonté, et même sur des enfants, pour effectuer les pires des tâches criminelles. Qu'importe les technologies, c'est de morale qu'il s'agit : sans morale, sans droit, toute technologie peut devenir criminelle. 

Chaque paragraphe du livre provoque à la discussion. A chaque paragraphe, on a envie d'objecter et d'anticiper des objections aux réponses que l'on devine. Chacun des énoncés de l'ouvrage, pris un à un, est disputable, mais l'ensemble qu'ils constituent est incontestable. Plusieurs années après sa publication, l'ouvrage suscite toujours le débat.
Des objections ? Retenons en trois.
  • Les internautes sont libres et égaux en droit. Rien ne les oblige à s'afficher sur Facebok comme rien n'obligeait Rousseau à publier d'intimes Confessions. En revanche, les internautes ne sont pas égaux de fait devant les outils numériques (p. 30). On ne naît pas internaute, on le devient. Plus ou moins. Le numérique a ses héritiers, tout comme l'amour de l'art, de la langue et l'école... 
  • Alain Levy défend le droit des personnes privées à l'oubli ; certes, mais je pressens un risque de glissement de ce droit à des exploitations politiques. Or, en politique, le devoir de ne pas oublier s'impose, il me paraît même constitutif de notre culture (cf. notre post récent). 
  • La métaphore des digital natives ("nés avec le Web") est dérivée d'une notion linguistique approximative - mais qui aboutit à la grammaire (cf. Noam Chomsky) ; elle me semble faire obstacle à l'analyse des usages du Web. D'autant que cette notion rejoint, dans le raisonnement d'Alain Levy, la métaphore des abeilles, insectes pollinisateurs (chapitre 5). Certainement, l'auteur met alors le doigt sur un aspect crucial de l'économie du Web, celui de l'exploitation du lexique (plus que de la langue), donc de la production, par la communauté, d'un  "trésor" sémantique (Saussure). Ici, affleure le risque d'érosion de la diversité langagière et culturelle par l'usage d'Internet (cf. la "novlangue", évoquée p. 42). Allons, sans abeilles internautes, tout n'est pas perdu pour le Web, le vent suffit souvent à la pollinisation : les plantes qui ciblent moins distribuent plus largement leur pollen. Alternative constante en marketing : cartes de fidélité ou pas (Every Day Low Price) , affinité ou pas, etc. Les abeilles, insectes totalitaires "dont le travail est joie", s'accordent bien à l'idée de "Big Brother". Victor Hugo déjà leur reprochait de collaborer au manteau impérial et aux tapis du sacre. Le vent, lui, est plus anarchiste, plus lyrique aussi ! Vive le vent, donc, "qui court à travers la campagne".
Voici un livre polémique, à structure "ouverte", dont les problématiques n'ont pas fini d'être actuelles, dont les thèmes valent pour toute communication numérique. Alain Levy fait revisiter le Web, conduisant ses lecteurs loin de leurs bases habituelles, tour à tour dans le cambouis de la gestion des sites, des données (data) et du marketing comportemental mais aussi, chemin faisant, dans les principes d'une morale collective dont le Web est indissociable. Jamais l'un sans l'autre.