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vendredi 8 février 2013

Les mémoires de son père

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Zysla Belliat-Morgensztern, La Photographie. Pithiviers 1941. La mémoire de mon père, Paris, L'Harmattan, 137 p., 2012, 14,5 €

Zysla est une figure du travail publicitaire en France. Clients annonceurs, chercheurs, collègues connaissent sa présence courtoise et cordiale aux avant-postes du marché. Matheuse incorrigible, elle voudrait que toute action publicitaire s'appuie sur une "science rigoureuse".
Armand. Tout le monde connaît Armand. Figure tutélaire du médiaplanning en France, on lui doit le fameux bêta de mémorisation, qui porte son nom. Pédagogue lumineux, décourageant de simplicité, nous sommes nombreux à lui avoir demandé de l'aide pour un problème difficile dont il se saisit alors avec une gourmandise espiègle.

Dans ce livre inattendu en forme de biographie, Zysla évoque l'enfance d'Armand, son père. C'est aussi un essai sur la mémoire, sur l'oubli, sur la perception des événements du monde par les enfants, sur la difficulté de rendre compte, de témoigner.
Le point de départ du livre est une photo, et une photo dans la photo. A partir de là, commence l'histoire de quelques années d'une enfance mutilée par l'absence omniprésente des parents, déportés, assassinés. Biographie, roman, mosaïque de faits, de dates et d'émotions. Une histoire d'enfants, de quignons de pain, de clandestinité, de copains, de peurs, de Justes aussi.
Cette histoire singulière raconte l'Histoire universelle vécue par un enfant. Il y est question de gestes qui n'ont l'air de rien quand la petite bureaucratie tranquille de l'inhumanité s'active, si bien dressée : arrestation, fichage, rafle, déportation, tout cela a tellement l'air acceptable. Acceptabilité normale, redoutablement efficace de normalité. Des gestes s'enchaînent qui, sans en avoir l'air, funestement trompeurs, conduisent des gens, des enfants, du camp de Drancy aux crêmatoires d'Auschwitz, "camp d'extermination" : la police française obéit comme obéissent les soldats allemands de l'armée d'occupation... La désobéissance de quelques uns a sauvé Armand, l'acceptation leur avait paru inacceptable. N'obéissez jamais ! 

Par delà beaucoup de tendresse retenue, le livre de Zysla Belliat-Morgensztern énonce simplement, raconte sans exclamations et se garde bien d'être édifiante ("Qu'aurais-je fait..."). Pas de manichéisme. Justesse et justice, son ouvrage tisse les mots de son père, qu'elle rapporte méticuleusement, et sa propre expérience d'enfant. Ce "récit à deux voix" sonne toujours juste et l'émotion retentit longtemps encore après la lecture.


N.B. Sur l'histoire et la notion de témoignage, le livre d'Annette Wieviorka, L'ère du témoin, Paris, 2013, Fayard Pluriel, 190 p.
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dimanche 27 mai 2012

Auschwitz-Birkenau, lieu de mémoire ?

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Georges Didi-Huberman, Ecorces, Paris, 2012, Editions de Minuit, 74 p.

Les camps de concentration (Konzentrationslager) et d'extermination (Vernichtungslager) sont devenus lieux de mémoire. On les visite. Le tourisme s'en empare. Musées aussi, lieux de culture.
Birkenhau, a été décrété lieu central de l'extermination par l'administration nazie. Georges Didi-Huberman est allé à Birkenau (dit aussi Auschwitz II), lieu dont le nom évoque les bouleaux (die Birken), arbres légendaires de l'Est de l'Europe, arbres chers aux romantiques et aux amoureux. Parcourant ce lieu, appareil photo à la main, Georges Didi-Huberman dit ce qu'il y ressent, ce qu'il pense. Des membres de sa famille sont morts à Birkenau.

Le camp est aménagé pour les visiteurs, tourniquet, fléchage, sémiologie courante du tourisme. Baraquements transformés en stands commerciaux ou nationaux : "sensation pénible", note l'auteur. Le livre est parcouru par une lancinante question : comment faut-il se souvenir ? Comment éduquer ? Que disent, qu'enseignent aujourd'hui ces lieux. Quel acte de communication, d'inculcation représente une visite (il y a beaucoup de visites scolaires) ?
Que disent les photographies prises par l'auteur, que peuvent-des images montrer de l'inimaginable ? Que disent les photographies d'illustration pédagogique, insérées dans des documents et exposées sur des stèles, qui participent à ce lieu de mémoire ? "Faut-il donc simplifier pour transmettre ? Faut-il enjoliver pour éduquer ?" (p. 47). Questions que doit se poser l'institution éducative avec les historiens (les manuels scolaires sont des médias, redoutables) mais aussi les conservateurs de ces musées.
Georges Didi-Huberman analyse son malaise. Le lecteur n'est pas à l'aise non plus. Inconfort salutaire.

Penser après Auschwitz. Bien sûr. Mais on ne peut pas penser sans Auschwitz à l'horizon (cf. Adorno). Il faut penser Auschwitz. Comment ? Des directions ont été données. Il faut, notamment, "penser" la corruption de la langue allemande par le nazisme quotidien que des écrivains germanophones comme Celan, Améry, Klemperer ou Jelinek ont prise pour cible (cf. Lapsus télévisuel et corruption de la langue). Il faut "penser" l'organisation scientifique de l'extermination, sa logistique : la "participation" des "esclaves" aux entreprises industrielles (Krupp, IG Farben, BMW, Volkswagen, etc.). Il faut "penser" l'ordinaire collaboration ("travailler avec") sur laquelle cette extermination et cet esclavage ont pu compter, sans laquelle elle n'aurait pu avoir lieu. Défi lancé à l'éducation et aux médias. Défi relevé par l'oeuvre de Primo Levi (cf. notamment, Le Devoir de mémoire, Editions Mille et Une Nuits, 1995 ;  Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschiwtz, Gallimard, 1989).

Imre Kertész, prix Nobel de littérature, survivant d'Auschwitz, met ce défi au coeur des discours et essais réunis dans L'Holocauste comme culture (Actes Sud, 2009, 277 p. ; en allemand, Die exilierte Sprache). Kertész évoque "L'angoisse de l'oubli" (p. 80) que partagent depuis toujours les survivants, ajoutant, plus loin (p. 153) que "la délivrance passe par la mémoire". Quel rôle peuvent jouer les médias dans cette mémoire ? Kertész l'évoque à propos du cinéma : il n'aime pas le film de Spielberg ("La liste de Schindler") mais salue celui de Benigni ("La vie est belle").
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mardi 8 février 2011

Internet, opium du peuple ?

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Evgeny Morozov, The Net Delusion. The Dark Side of Internet Freedom, PublicAffairs, New York, 408 p., Bibliogr., Index., 2011 (27,95 $ édition papier, 9,99 $, Kindle Edition)

Cet ouvrage dénonce la variante actuelle de l'angélisme technologique, qui fait d'Internet et des réseaux sociaux (Twitter, Facebook, YouTube, etc.) des outils de libération sociale, de dénonciation des inégalités politiques et de démocratisation. Durant les années 1960, la télévision a engendré les mêmes discours utopistes et enthousiastes. Déjà, les médias et leurs technologies transcendaient les luttes économiques pour fonder un "village mondial". Les acteurs supposés de cette mutation s'appelaient alors CNN, MTV et les satellites de télécommunication. M. McLuhan, que l'on n'avait pas lu, servit à structurer un messianisme technologique du même ordre que l'irénisme dénoncé par Evgeny Morozov.

Evgeny Morozov en appelle au réalisme : non, les média numériques ne vont pas installer la démocratie et les droits de l'homme. Non, ils ne favorisent pas les populations opprimées. Au contraire, ils peuvent autant asservir que servir. Et surtout renforcer les régimes totalitaires : les réseaux sociaux sont déjà une mine de renseignements pour les polices politiques ; les évolutions en cours (Latitude, FourSquare, Facebook Places) n'arrangeront rien, l'internaute devenant son propre dénonciateur). Donc il n'y a pas d'alternative douce aux luttes politiques, de transition numérique à la démocratie ; le laisser-faire dans un environnement communicationnel dominé par le Web, la téléphonie portable et les réseaux sociaux ne conduit pas naturellement à la démocratisation. Les tanks, un beau matin, réveillent les rêveurs.
Lecture tonifiante, le texte est souvent cinglant, le style ironique. Mais il y manque une sociologie de cet enthousiasme technologique, de cette frénésie de lien social numérique. Quel rôle joue cette célébration par un milieu professionnel et social qui aime à poser comme sauveur et prophète ? Pour quoi cette  idéologie qui déferle de Californie, ranimée régulièrement à la périphérie par des sortes de VRP du Web, avec la participation facinée des "élites" locales ? Jamais on n'a vu tant de colloques, de séminaires, de sommets, de missions et de commissions, de prévisions et de prédications qui propagent la bonne parole numérique (ce livre, même critique, et ce blog, relèvent en partie de ce genre). Le numérique a ainsi créé une vie de salons, avec ses petits marquis, ses Philosophes pressés et ses bourgeois gentilhommes, nouveaux riches faisant de la science politique sans le savoir. A l'argent, au pouvoir, il faut des habits humanistes ! Besoin de légitimité, de supplément d'âme. Besoin d'être dans le coup (illusio), appétit féroce de visibilité. Une sociologie de ces mouvements éclairerait sans doute la genèse et la propagation de la foi dans la libération par Facebook ou Twitter.


L'auteur qui, né au Bélarus et semble connaître de première main la vie dans les régimes totalitaires, a émigré aux Etats-Unis, ne se contente pas de réfuter l'idée d'une technologie de libération (comme on a dit "théologie de libération"), il rappelle, mobilisant l'exemple des sociétés de l'empire soviétique défait, qu'Internet, comme avant la télévision, apportent le divertissement plutôt que la réflexion, les loisirs plutôt que la démocratie. Internet comme la TV renforce l'emprise du "cirque" et du spectacle sur la société : sport professionnel, jeux, people... le numérique accentue leur pénétration et ils renforcent les Etats totalitaires. Sur ce plan, l'examen de la vie dans l'Allemagne soviétisée (RDA) est souvent éclairant (il aurait pu mentionner la Hongrie des livres d'Imre Kertesz). Internet, otium du peuple ?

On lira cet ouvrage pour douter, même si l'auteur, qui fricote dans les "hauts lieux" de "l'intelligentsia numérique américaine" (cf. sa bio sur son site), ne semble pas douter de sa manière journalistique de douter. La faiblesse, voire l'absence totale d'outils scientifiques et de réflexion sur cette absence sont frappants. N'est-ce pas un des effets ultimes de la croyance aux effets d'Internet que de croire que la vérité peut se livrer spontanément, sans rupture ("verum index sui et falsi" ), sans pratique scientifique ou politique ? Pour approfondir et affermir la thèse avancée dans ce travail, une histoire rigoureuse du rôle des médias dans les Etats totalitaires est indispensable. Or nous ne l'avons pas. Reste l'histoire contemporaine : ce qui se passe au Moyen-Orient et au Maghreb pourrait aider à y voir plus clair dans le rôle et les limites politiques du Web et de ses réseaux sociaux (tandis que continuent les brouillages satellitaires). Mais que peut-on savoir, que peut-on espérer savoir ? C'est d'abord cela que l''on ne sait pas.