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samedi 26 décembre 2015

L'information visuelle. Regards sur le photojournalisme des magazines



Thierry Gervais, Gaëlle Morel, La fabrique de l'information visuelle. Photographies et magazines d'actualité, éditions textuel, 2015, 239 p. , Bibliogr. Index.

L'écriture photographique saurait-elle être garante de l'objectivité du journaliste, du reporter ou du sociologue ? C'est la question qui ne cesse d'être posée par l'utilisation de la photographie pour couvrir et découvrir l'actualité. La photographie a pris place très tôt dans la presse, dès 1843, avec l'emblématique hebdomadaire L'Illustration (dont les archives, publiées sur Internet, permettent aux lecteurs de "revivre l'histoire au présent").
L'ouvrage de Thierry Gervais et Gaëlle Morel parcourt l'histoire générale du magazine d'actualités pour en dégager les conditions d'efficacité, en décrire les métiers qui organisent et rationalisent la combinaison du texte et de l'illustration en un nouveau genre médiatique.
Les auteurs situent les évolutions techniques : de la gravure à la similigravure qui permet une diffusion massive, la couleur, l'héliogravure, les appareils portatifs (Leica, Rolleiflex). Ces changements permettent une nouvelle rhétorique de l'image de presse et l'apparition du photo-journalisme où le photographe devient acteur et partie prenante du travail journalistique.

Trois grandes parties divisent le livre. La première est consacrée à l'invention du magazine (1843 - 1918) et de l'illustration ; elle s'achève avec le développement du reportage de guerre (bataille de San Juan à Cuba, conflit russo-japonais, guerre de 1914-18 etc.) et le reportage sportif. Bientôt, on voit arriver dans la presse les photographies d'amateurs, les photomontages aussi, et les retouches, les recadrages déjà.
La seconde partie traite des magazines d'actualité générale en Europe (1919-1936) : parmi les titres retenus, le Berliner Illustrierte Zeitung, l'Arbeiter Illustrierte Zeitung (magazine du Parti communiste, tout comme Regards en France), ou de VU qui, parmi les premiers, intègre la publicité.
La troisième partie décrit la standardisation progressive des magazines d'actualité et la création d'un genre pour lequel Life (1936) jouera un rôle emblématique. Les journalistes allemands quittent l'Allemagne nazie emportant avec eux aux Etats-Unis les talents qui ont fait la réputation de magazines comme la Berliner Illustrierte Zeitung. Life inaugure une conception du  magazine d'actualité qui influencera Paris Match, Stern, Look, Picture Post (1938), etc. Voici le moment des photographes stars (Robert Capa, Henri Cartier- Bresson...) et de l'agence photo (Magnum Photos, créé à New York en 1947). La publicité suit et prend une place importante : 50% des pages de Life en 1942, début du context planning.

La fabrique de l'information visuelle approfondit utilement l'histoire de la presse et des genres journalistiques. C'est un travail important pour comprendre comment la presse pourra évoluer sur le Web avec la généralisation de la photo et vidéo amateur alors que les médias sociaux accueillent des milliards de photos d'amateurs et que la question se pose de leur analyse automatique par l'intelligence artificielle (repérage des sentiments exprimés dans une image, détection des objets présents dans une image, image recognition, reconnaissance faciale, mesure de la mémorabilité, etc.). Quelle place peut occuper le photo-journalisme dans ce nouveau monde de l'information (de la sociologie et de l'histoire aussi) ? La photographie a bouleversé les techniques de narration (storytelling) et l'horizon d'attentes des "lecteurs" : a-t-elle, au-delà, sans qu'on le perçoive encore, bouleversé les idées et l'information ? Qu'en sera-t-il des changements introduits par le smartphone et les tablettes qui généralisent la vidéo, le partage et la portabilité ? Une nouvelle révolution de l'image est-elle en cours ?

Sur la photographie et les médias :

samedi 24 mai 2014

Histoire du besoin d'informations

Andrew Pettegree, The Invention of News. How the World Came To Know About Itself, London, 2014, Yale University Press, 456 p., 20,58$ (kindle), Bibliogr., Index.

La naissance et l'essor de l'information écrite en Europe sont décrits et analysés minutieusement, longuement, par cet historien, sans parti pris, sans hypothèse a priori. Comment les sociétés européennes ont pris conscience d'elle-mêmes, au miroir des médias de leur époque. Comment l'information a pris le pouvoir, et les pouvoirs l'information, du manuscrit au Moyen-Age à l'expansion de l'imprimerie avec les Lumières. En même temps que la pratique et l'exploitation de l'information, son évolution matérielle, l'auteur met à jour la "gestion de l'opinion publique". Andrew Pettegree est Professeur d'histoire à St. Andrews en Ecosse. Il est connu pour ses ouvrages sur la Renaissance et le protestantisme (Reformation and the culture of Persuasion, 2005), sur l'histoire des débuts du livre (The Book in the Renaissance, 2011). Son ouvrage est remarquablement documenté.

Quatre siècles d'histoire de l'information passés au peigne fin montrent les métiers qui se construisent et se mêlent : journalisme, information à fin commerciale, à fin politique, militaire. Le rôle organisateur de la poste et de ses réseaux dans l'établissement d'un marché de l'information est finement exposé. L'auteur suit patiemment la lente émergence d'une société d'information, sa division du travail, le marché des faits d'information, leur valeur, leur packaging. Si toute information semble d'abord gratuite, il faudrait y regarder de plus près, suivre sa place dans les échanges car lorsque l'information est rare, sa monétisation est discrète. L'auteur montre la structuration courante, progressive de l'information : la périodicité régulière de la publication, les contenus tissant l'ordinaire et l'extra-ordinaire, la narrativité ("customary narrative structure of news"). Ainsi se développent la formation du métier de lecteur (un public, un lectorat, une communauté, un parti), des attentes tacites, des habitudes, un habitus de lecteur de presse. L'arbitraire d'une culture média émerge, dissimulé dans le volume d'informations distribuées, dans son industrialisation ("steam-powered knowledge"), avec la répétition continue (que généralisera et amplifiera le Web).

Le journal et sa lecture régulière, l'abonnement confèrent aux lecteurs, aux abonnés un statut social : le journal est à la mode, il connote la participation sociale, la contribution à la culture et au comportement politique. L'hégémonie politique de l'information et du journal est telle que Jefferson pouvait déclarer : "were it left to me to decide whether we should have a government without newspapers or newspapers without a government I should not hesitate for a moment to prefer the latter". Quatrième pouvoir ? La presse et les médias ne sont-elles pas une organisation du pouvoir ?

L'ouvrage décrit l'avénement d'une époque : "the age of the newspaper". Prisonniers du support, du papier, de la périodicité, des formats de présentation et de narration, empêtrés dans des stratégies de conservation, il nous est impossible de concevoir que cet âge s'achève tandis que l'on est de plus en plus dans un âge d'information. Le numérique fait exploser le journal. Information sans journal : la data et le numérique autorisent de nouvelles organisations de toute l'information (tags, clusters, taxonomies et folksonomies), des modes de recherche et des modes d'exposition, de consommation même. De nouvelles formes d'intelligence éclosent de l'auto-organisation des données. L'arbitraire historique du journal s'impose tandis que les médias, les supports s'accumulent, subsistent : l'oral, le manuscrit, l'imprimé, le numérique coexistent et charrient chacun les informations, laissant un peu de place à la nostalgie et à ses illusions réconfortantes.

samedi 1 septembre 2012

Journalisme littéraire : Joan Didion


  • Joan Didion, Slouching Towards Bethlehem. Essays, FSG Classics, 1956, 238 p.
  • Joan Didion, We Tell Ourselves Stories In Order To Live, Collected Nonfiction, Every Man's Library. Alfred A. Knopf, 2006, 1122 p., Chronology, avec une superbe Introduction de John Leonard.
Californienne de souche, née à Sacramento en 1934, Joan Didion commnce une carrière de journaliste au magazine Vogue (1956). Son premier ouvrage, qui regroupe des essais de journalisme littéraire ("non-fiction"), est publié en 1968 : Slouching Towards Bethlehem, d'après le titre d'un essai très sceptique sur la vie des hippies à San Francisco (Haight-Ashbury district). Genre hybride ?
Les thèmes abordés par l'oeuvre de Joan Didion sont divers mais ils possèdent une unité de style littéraire et philosophique, faite d'apparent détachement, d'émotion sans les mots galvaudés de l'émotion. Jamais sentimentales, presque ethnographiques, ses analyses semblent être l'effet d'un regard anthropologique sur les Etats-Unis. Beaucoup d'observations subtiles jamais ennuyeuses, orientent un regard tour à tour proche et éloigné - macro-micro - à la Lévi-Strauss. Son métier, son talent en matière de journalisme, c'est aussi sa discrétion : "My only advantage as a reporter is that I am so physically small, so temperamentally unobtrusive, and so neurotically inarticulate that people tend to forget that my presence runs counter to their best interests". La complaisance n'est pas son genre moral.

Presque tous les sujets traités le sont à son initiative ("my idea"); ils ont été publiés d'abord par des revues et des magazines de toutes sortes (The New York Review of Books, The New Yorker, New West, The New York Times Magazine, The Amercain Scholar, Vogue, The Saturday Evening Post, Travel & Leisure, Esquire, mais elle se les approprie ("Whatever I do write reflects, sometimes gratuitously, how I feel") puis, de cette diversité de "choses vues" de très près, à l'air parfois hétéroclite, surgit une vision, un point de vue lucide sur la transformation des Etats-Unis et de leur culture. Joan Didion prend son sujet par tous les bouts : l'importance des centres commerciaux (mall culture), les hippies, El Salvador, Cuba, Bogota, l'oligarchie politicienne, ses journalistes et ses consultants... Hollywood, John Wayne, Los Angeles et la Californie, Miami et la Floride.
Les médias installés en prennent pour leur grade, jusqu'au Wahsington Post (elle ne décèle pas la moindre activité cérébrale dans les textes de B. Woodward, l'un des journalistes de l'histoire du Watergate !). Complices des pouvoirs, "media poisoners", disaient les hippies.

Dans "Political fictions", Joan Didion décrit, mieux que les spécialistes auto-proclammés de la science politique, l'hégémonie de la politique politicienne, des politiciens professionnels qui ont confisqué la démocratie américaine pour en faire leur business. Elle stigmatise l'usage électoral des médias, pointant, derrière d'apparentes oppositions, un consensus intéressé sur les limites du dissensus entre partis politiques alternant au pouvoir. Conclusion : "le plus grand des partis est celui de ceux qui ne voient pas de raison de voter".

Tous ces petits écrits font de très grands livres.
Lus trop vite, les essais de Joan Didion ont été souvent mal compris ; il faut les lire en gardant présente à l'esprit leur idée dominante : la décomposition du monde social, son désordre ("the evidence of atomization, the proof that hings fall apart"), son entropie (Levi-Strauss disait qu'anthropologie devrait s'écrire entropologie) ; on peut les lire avec profit en songeant que l'économie numérique porte l'atomisation sociale à l'incandescence. CfKatherine Losse à propos de Facebook. A confronter aussi à la lecture de la Californie par Jean-Michel Maulpoix.
Cette oeuvre journalistique est aussi, en marge, une réflexion sur le journalisme littéraire, genre confus (cf. "Literary Journalism. What it is. What it is not", in Commentary, July-August 2012). Bien sûr, il y a la qualité de l'écriture, "littéraire", mais aussi la puissance d'une approche à la première personne, ("the implacable I"), à la Montaigne ; Joan Didion est elle-même la matière de ses livres et de ses articles. A sa façon, elle aussi peint le passage. Et puis, parce qu'il est littéraire, ce journalisme là n'est pas près d'être produit par des robots avec des algorithmes et des données (cf. Narrative Science).
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