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mardi 20 juin 2017

Lexicologie élémentaire : ce qu'elle apporte à la lecture et à l'écriture



Ben Blatt, Nabokov's Favorite Word Is Mauve. What the numbers reveal about the classics, bestsellers, and our own writing, New York, Simon & Schuster, 2017, 272 p. , $25.

Cet ouvrage est consacré aux résultats d'analyses lexicales d'œuvres littéraires : le corpus étudié compte 1500 ouvrages sans compter ceux qui sont publiés uniquement sur le web (romans de fanfiction et literotica). Les titres et auteurs sont cités en note de fin d'ouvrage.
Ben Blatt est journaliste, il écrit notamment pour Slate. La méthodologie qu'il mobilise dans cet ouvrage est de strict comptage statistique : compter et caractériser les mots (fréquence, statut grammatical). Pour cela, l'auteur recourt au Natural Language Toolkit (NLTK), une bibliothèque de programmes en PYTHON qui permet de réaliser différentes opérations courantes : classification, parsing, stemming, tagging, tokenisation... Pour certaines analyses, l'auteur a également effectué des opérations manuelles (mesurer la hauteur des titres sur les couvertures, la surface occupée par le nom de l'auteur sur les couvertures, par exemple).

Comme toute analyse utilisant des data élémentaires, ce travail fait voir de l'invisible dans le texte, manifeste ce que ne voit pas et ne peut voir le lecteur. Le texte, ainsi que l'énonce l'étymologie du mot, est un tissage (latin texere, tisser, ourdir) et c'est ce tissage que défait l'analyse.
Un long développement est consacré aux adverbes : les lauréats (livres ayant obtenu un prix, best sellers) mobilisent moins d'adverbes que les livres d'auteurs moins distingués et encore beaucoup moins que les textes d'amateurs (comme fanfiction.net). Il y a beaucoup moins d'adverbes formés avec le suffixe ly ajoutés à un adjectif dans les romans d'Ernest Hemingway que dans ceux de J.K. Rowlings (Harry Potter). De telles analyses peuvent êtres utiles pour l'enseignement de la littérature, la compréhension du style. Ernest Hemingway réclamait un style sobre, dépouillé, concis ; selon lui, les lois de la prose sont immuables (immutable), comme celles des mathématiques ou de la physique. Il n'est dépassée pour la concision que par Toni Morrison (76 adverbes pour 10 000 mots contre 80 chez Ernest Hemingway, mais 140 chez J.K. Rowling, cf. tableau infra) : "I never says -she says softly. If it's not already soft, you know, I have to leave a lot of space around it so a reader can hear that it's soft" explique Toni Morrison.

L'ouvrage se poursuit en analysant la fréquence des marqueurs masculins et féminins selon que les auteurs sont des femmes ou des hommes, ce chapitre est beaucoup moins convaincant. La fréquence d'utilisation des points d'exclamation, faible chez Ernest Hemingway (59/100 000 mots, élevée chez James Joyce 1105/100 000mots, 2102 pour Finneganswake)... Et ainsi de suite avec la fréquence des répétitions et des clichés, l'étude les premières phrases d'un livre (incipit), la mention de la météo dans cette première phrase... Difficile de comparer The State of the Union prononcé devant le Congrès en 1769 avec le même discours diffusé à toute la nation par les médias (radio et télévision) maintenant : en conclure de l'affaiblissement culturel de la population américaine est un peu simplificateur.

Lire autrement, écrire autrement surtout?  En comptant. Questions qui dérivent de ce travail. Des logiciels d'aide à l'écriture (productivité) et peut-être à la lectures ont à imaginer.

Ouvrage passionnant : toutefois, on voudrait en savoir davantage, dépasser le stade des curiosités et de l'intelligence naturelle.
Hélas, nous sommes en présence d'une sorte d'inventaire d'objets langagiers séparés, isolés. Nulle relation n'est dégagée entre les mots (corrélations, co-occurrences, etc.). Pour cela, il faudrait aller plus loin, mobiliser des clusters et le machine learning... et l'intelligence artificielle.

o.c. p. 13

lundi 18 juillet 2016

Foules, masses, publics et autres multitudes


Elena Bovo et al.,  La foule, 2015, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 151 p.

La notion de foule est intuitive, confuse, floue ; bien qu' appartenant aux expressions d'usage courant, elle est difficile à cerner, encore plus à définir. Pour s'y retrouver, on la pose en l'opposant à celles de masse, de multitude, de classe, de public, de peuple, d'opinion publique, de corps électoral, de série voire même de consommateurs ("foule sentimentale", disait la chanson). Nous ne nous trouvons donc jamais loin des médias, de l'audience... et, désormais, de la data.
L'arrivée des médias électroniques, radio, télévision, Internet, a étendu la notion de publics et d'espace public au virtuel. On ne cesse sur le Web de parler de "crowd" (crowd sourcing, crowd funding, etc.), voire même de "crowd-based capitalism" (Arun Sundararajan). De quelle foule s'agit-il ? Existe-t-il des foules virtuelles que réuniraient les réseaux sociaux par centaines de millions d'utilisateurs ? "Actions à distance", disait Gabriel Tarde, qui croyait pouvoir y déceler le signe distinctif de la civilisation... Optimiste (cf. La radio au service des nazis). "Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art", dit Charles Baudelaire (Petits poèmes en prose, XII).

Pour y voir clair, comprendre, cerner et discerner la notion de foule, Elena Brovo a réuni six spécialistes d'histoire et de philosophie. Sept chapitres pour disséquer et analyser cette notion, chacun s'appuyant sur un ou plusieurs auteurs canoniques : Spinoza, Maximilien Robespierre, Jules Michelet, Karl Marx, Gustave Le Bon, Hippolyte Taine, Gabriel Tarde, Jean-Paul Sartre, pour finir avec Scipio Sighele, disciple de Cesare Lombroso ("La folie des foules"). La juxtaposition de ces textes est étourdissante et, refermant l'ouvrage, on ne sait plus guère à quelle foule se vouer. Doute hyperbolique. Sans compter les foules méconnues : par exemple, les fan zones du football (4 millions de personnes en juillet 2016, en France, cf. infra), la foule des villes, des départs en vacances (cf. infra), des rues et des places publiques (smart city), des manifestations... "οἱ πολλοί" (oi polloi), disait-on en anglais distingué (l'opposant à οἱ ὀλίγοι, oi oligoi, bien sûr).

La référence, explicite ou implicite, à la Révolution française et aux philosophes des Lumières est à l'horizon de la plupart des auteurs évoqués dans ce livre, historiens, politologues, philosophes, psychologues dès lors qu'ils mobilisent la notion de foule. On y cherche avec Michelet et Taine "les origines de la France contemporaine". L'exercice se poursuit aujourd'hui... (cf. la conclusion du chapitre d'Arthur Joyeux). D'autres illustrations historiques, moins françaises, auraient été bienvenues.
Dessin du Canard Enchaîné, 13/07/2016, p. 8
Frédéric Brahami examine le statut de la foule dans la Révolution française, depuis la prise de la Bastille jusqu'aux massacres de septembre 1792 (septembriseurs, spontanéité des masses ?). Aurélien Aramini s'attache à l'œuvre de Jules Michelet pour y épingler une approche contradictoire ; pour l'historien, la foule peut être, sans raison claire, tour à tour révolutionnaire (c'est le peuple en acte) et contre-révolutionnaire...

Gustave Le Bon, en 1895, annonce "l'ère des foules". Sa psychologie des foules, qui connaîtra un succès éphémère, sera détrônée par l'idée d'opinion publique dont la force et la puissance sont inséparables de celle de la presse et des intellectuels (cf. Affaire Dreyfus).
Gabriel Tarde, critique contemporain de Gustave Le Bon (Les lois de l'imitation, 1890), propose de substituer la notion de public à celle de foule : voici venir "l'ère du public ou des publics", le public est "le groupe social de l'avenir". Ce public est un produit des médias, de l'imprimerie et du chemin de fer qui, ensemble, bâtissent la grande presse (manquent l'école obligatoire et la publicité). Tarde ajoute au diagnostic le télégraphe et le téléphone. Chapitre synthétique, éclairant, de Gauthier Autin : "grandeur et décadence de la psychologie des foules".

Karl Marx a-t-il parlé de foule ? Dans "le marxisme et les foules", Arthur Joyeux rappelle d'abord combien l'éloge des foules par Le Bon est réactionnaire, contemporain de l'hostilité aux syndicats, aux bourses du travail, au parlementarisme, à la classe ouvrière. Ensuite, il propose une étude "langagière" de la notion de foule à partir de textes de Marx : "foule" serait en allemand "die Menge" (proche de volume, quantité, ensemble, notion chère aux mathématiciens, Mengenlehre) ou "der Haufen" (le tas), ensembles indistincts, non structurés, que Marx oppose à la masse (die Masse) qui se constitue en classe organisée, consciente (avec un parti, des organisations "de masse"...). Travail de lexicologie séduisant mais frustrant car trop limité dont on attend davantage... Peut-être faudrait-il recourir à des outils plus puissants d'intelligence artificielle des textes (NLP, clusters, etc.). Car enfin Hitler aussi utilise la notion de masse : diriger, affirme-t-il, c'est pouvoir bouger des masses ("Denn führen heisst : Massen bewegen können" (Mein Kampf, Eine Kritische Edition, p. 1473).

De cet ensemble de textes ne ressort, en toute logique, aucune conclusion. La foule comme la masse ou la multitude sont rebelles au concept ; elles ne se laissent pas aisément saisir et enfermer par les outils de classification courants. Pourtant, les problèmes évoqués dans cet ouvrage sont au cœur de l'économie de la communication et des médias et de l'histoire politique récente. De quelle discipline peut-on attendre un début de réponse ?
Fan zone de la Tour Eiffel à Paris, en juillet 2016, pour l'UEFA Euro. Foule ?

mardi 12 janvier 2016

Le marketing doit-il faire dans le sentiment ?


Bing Liu, Sentiment Analysis. Mining Opinions, Sentiments, and Emotions, 381 p., Bibliogr., Index, 2015, Cambridge University Press, $37,88 (ebook)

Voici un manuel universitaire et professsionnel d'analyse des émotions, des sentiments et des opinions exprimées, déclarées dans des textes. Que pense-t-on d'un produit, d'un candidat, d'un film, d'un service après-vente... Cette analyse, partiellement automatique, répond à une préoccupation primordiale des annonceurs et des agences de publicité ; ils en attendent une contribution essentielle à l'évaluation de l'impact des campagnes publicitaires : agrément, crédibilité, notoriété positive ou négative telles que l'on peut les observer dans les blogs, sur les réseaux sociaux, les critiques de produits (reviews), les courriers, les avis de consommateurs, les réponses aux enquêtes en ligne ("enquêtes de satisfaction", plus que d'insatisfaction d'ailleurs !), etc.
Sur le marché des médias et du marketing, la demande d'analyse du sentiment suit logiquement le développement du e-commerce et des réseaux sociaux, porté par les smartphones qui donnent l'occasion de recommandations, d'appréciations et de partages de toutes sortes. Le moment de l'émotion est prioritaire pour le ciblage publicitaire (cf., par exemple, MediaBrix) et pour le comportement du téléspectateur (cf. vans qui prétend donner la température instantanée d'une émission).

L'offre de données massives alimente et dynamise une demande de traitements qui conduisent au développement de ce secteur nouveau des sciences sociales, aux confins de l'informatique (NLP, machine learning) et de la linguistique. De nombreuses entreprises ont investi ce domaine de recherche et commercialisent des analyses de sentiment. La question de la pertinence et de la validité de ces analyses est fréquemment posée par les utilisateurs, souvent dubitatifs : l'enjeu est important puisqu'il s'agit, à l'aide des résultats de l'analyse de sentiments, d'orienter la stratégie d'une marque (brand equity), d'une entreprise, d'une politique... L'analyse de sentiment va au-delà des signes classiques (like, emoji, nombre de followers, etc.) considérés comme indicateurs premiers d'engagement du consommateur sur les médias sociaux puisqu'elle s'appuie sur des discours spontanés en langue naturelle (sur l'expression des sentiments par emojis, voir PLOS / one). Or rien n'est plus difficile à analyser rigoureusement que les productions langagières.

L'auteur, qui a déjà beaucoup écrit sur ce domaine, est Professeur de sciences informatiques à l'université d'Illinois. Son ouvrage, pragmatique, passe en revue les principaux éléments constitutifs de l'analyse du sentiment et les méthodologies courantes en partant de la structuration des données (catégorisation, classification, annotation). Il examine l'approche basée sur le lexique (lexicon-based approach :"sentiment lexicon", "sentiment words" comme indicateurs), l'apprentissage étant supervisé ou non.

L'analyse du sentiment s'appuie sur le traitement informatisé des langues naturelles (NLP). L'auteur regrette que les recherches actuelles (2015) recourent par trop à des algorithmes de machine learning (SVM, naïve Bayes) ; il semble plus favorable à une approche plus linguistique.
L'analyse des sentiments repose sur une classification des textes afin d'en extraire le sentiment, la polarité. Il faut structurer les données, en dégager des caractéristiques constitutives (features) ; l'analyse s'appuie entre autres sur les sentiment words, les adjectifs, les sentiment shifters. Elle peut aussi recourir à la sémantique (compositional semantics) qui associe à des ensembles de mots des règles syntaxiques de composition.

Le manuel, précis, complet, guide les lecteurs, pas à pas, dans les moindres détails des multiples méthodologies et des outils d'analyse, étape par étape. L'ensemble, doté d'une bibliographie, riche et récente, constitue un bilan utile des recherches du domaine. La majorité des exemples mobilisés portent sur des produits ou des appareils ce qui est moins malaisé que sur des marques ou sur des positionnements politiques. 

Que l'on puisse établir, mesurer la tonalité affective de discours (textes, phrases), est discuté et contesté tant il est improbable que le sentiment, tellement subjectif, puisse faire l'objet d'une analyse objective et d'une arithmétique (addition, combinaison). Dans sa vie affective, chacun de nous ne fait-il pas l'expérience irrépressible de l'incommunicabilité des sentiments, de l'incompréhension ? Chateaubriand évoquait le "vague des passions" : "Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs" (René, 1802). Au contraire, l'analyse des sentiments compte sur des distinctions précises, donc des simplifications, des dichotomies souvent : positif / négatif, neutre parfois ! Cela peut suffire, il est vrai, lorsqu'il ne s'agit que de donner un avis sur l'accueil dans une boutique, un service après-vente ou sur des écouteurs, ou d'établir un benchmarking...

Au cours de l'exposé, de nombreux problèmes sont évoqués qui soulignent les limites de l'analyse des sentiments : par exemple, celui des phrases sarcastiques que l'on ne peut désambiguiser que par l'analyse des contextes. Le traitement des négations peut poser problème également ou encore les nuances introduites par les modalisations (actes de langage tels que croire douter, espérer, penser, craindre...) : on parle alors de "sentiment shifters". Enfin, ne perdons pas de vue la sensibilité des résultats au type de training data utilisées (représentativité des données ?), voire à l'étiquetage des données.
L'apparente sophistication des procédés d'analyse, de décorticage et décomposition des textes et de leur synthèse (score) ne parvient pas à dissimuler les simplifications premières sur lesquelles repose l'analyse du sentiment, notamment l'exploitation figée du lexique. Le langage est changeant, historiquement et géographiquement déterminé : il n'est pas d'universel. N'oublions jamais la dimension socio-linguistique des énoncés analysés : le capital langagier (i.e. culturel) n'intervient-il pas comme une modalisation générale des énoncés ?

A terme, l'analyse des émotions et des sentiments pour le marketing passera sans doute des énoncés plus ou moins longs aux photographies, aux vidéo et donc aux expressions corporelles (gestes, hexis, visage). L'évolution des médias sociaux anticipe ce basculement du texte au bénéfice de l'image, plus ou moins légendée (cf. "L'intelligence artificielle des passions de l'âme"). Les recherches en deep learning s'y emploient.
Conclusion ? Ouvrage utile, sérieux, important pour les praticiens, précieux pour discuter les limites de l'analyse des sentiments et de son exploitation commerciale, pour inviter à la circonspection et à la prudence dans l'exploitation des résultats. Quant à l'importance du sentiment, on sait ce qu'en disait Pascal : "Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment" (Pensées, 470).

dimanche 20 janvier 2013

Notions surfaites ou branchées : de quoi parlons-nous ?

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Hans von Trotha, Das Lexikon der überschätzten Dinge, Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt, 2012, 220 Seiten

Ce livre n'est qu'une liste de mots ; tous ces mots ont en commun, selon l'auteur, de désigner des notions, des objets, des marques, des pratiques qui sont surestimées, glorifiées, idéalisées (overrated), mises en avant sans raison, dont on exagère l'importance (du verbe "überschätzen"). Ce sont des mots à la mode dans l'Europe germanophone (entre autres). Ils constituent une partie du sol commun de la communication en allemand, des "petites mythologies" (Roland Barthes, 1957).
L'exagération est un travers peu perçu de notre style de communication, de notre conversation, de notre bavardage : volonté de briller avec le vocabulaire, de se faire voir, de revendiquer une appartenance, de convaincre aussi (enseigner, n'est-ce pas toujours exagérer).

Le numérique contribue largement à cette liste hétéroclite de mots (dont beaucoup viennent de l'anglais) : par exemple, les emoticons, les call center et le cloud computing, les algorithmes perçus comme la magie du XXIème siècle, etc. La créativité lexicale du virtuel s'exprime en images : chat room, cyber sex, digital natives, Wikipedia. Elle s'exprime aussi dans la multiplication des abréviations (exemple : LG pour Liebe Grüsse omniprésent dans les courriers) et des mots-valise (Kofferworte) sur le modèle de Dokudrama, Dokusoap, Bollywood, Denglish, etc. Surfaits : les émissions culinaires, les points bonus des statégies de fidélisation, les romans historiques, la communication d'Ikea, le vocabulaire de Facebook ("Gefällt mir", "Mag-ich", etc.). L'auteur ironise sur Powerpoint, qui standardise les raisonnements simplifiés en Bullet Points ; il ironise à propos de l'iPhone aussi, objet fétiche, article de mode, et son prix.

Chacune des contributions, d'une page en environ, est caustique et provoquante toujours, allusive souvent, drôle parfois. Mais l'effet principal - qui peut-être n'est pas recherché par l'auteur - naît de la liste, de la succession alphabétique, qui produit des juxtapositions et des collisions inattendues. Par delà cet effet de liste, il y a un effet global qui, progressivement, fait ressentir le ridicule de nos manières de parler, de nos exagérations satisfaites. Ce texte oblige le lecteur à prêter une attention renouvelée aux mots qu'il entend, à ceux qu'il prononce pour ne pas les laisser parler à sa place (séduction du signifiant), à ne pas se laisser aller aux clichés convenus et à leurs connotations non maîtrisées.
Ces textes sont plus ou moins intraduisibles dans une autre langue : car chaque langue a ses mots enflés de fierté et de puissance dont espère profiter celui qui les prononce (acte perlocutionnaire). Ces mots sont produits dans des contextes sociaux et culturels spécifiques, discours autorisés (électoraux par exemple), marketing et publicité (branding), émissions de télévision grand public, grande distribution, etc. La culture de masse depuis qu'elle numérise ses médias, cherche à donner aux clients l'illusion que chacun d'eux est traité comme une personne à part ("Signalisiert wird dem Kunden das Gefühl, etwas Besonderes zu sein", à propos de Ikea, p. 93).

L'auteur a lu et utilise Victor Klemperer et son LTI ; on pressent l'émergence inquiétante d'un langage totalitaire déjà à l'oeuvre derrière les usages qu'il épingle : exagération qui marche et enrôle. Passé le plaisir d'un humour omniprésent, la lecture nous met mal à l'aise, ridiculisant notre communication et son côté Bouvart et Pécuchet : eux aussi étaient avides de mots à la mode.
Cet ouvrage, qui jamais ne jargonne, illustre l'idée d'une sémiologie au sens où l'entend Saussure : "science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale". Sauf que l'on ne sait pas qui emploie ces mots, quelle est leur fréquence d'emploi, leur contexte d'emploi.


Version chinoise
Véronique Michel, La Chine branchée, Editions Sépia, Paris, 2012, 109 pages, biblio., 12 €

Véronique Michel illustre les évolutions de la société chinoise à partir des expressions nouvelles qu'elles installent dans la communication. Elle a repéré et décortiqué des expressions chinoises courantes, plus ou moins à la mode. Sans aucune prétention d'analyse, l'auteur réussit à épingler des jeux de mots révélateurs du changement social en cours. Les typologies que produisent à foison les études sont révélatrices : les tribus (族) ont des noms drôles : "insectes d'entreprise" (ceux qui restent au bureau faute de vie personnelle), les "zéro Pascal" (pas de stress), les "étudiants d'outre-mer" (tortues de mer), la tribu du pouce (les damnés du texto, 拇指族), etc. Cette créativité lexicale est favorisée par les jeux sur les prononciations du chinois (changements de tons). Le livre ne manque pas d'humour et plaira à ceux qui aiment le chinois.

dimanche 16 décembre 2012

Langage totalitaire

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Laurence Aubry, Béatrice Turpin, et al., "Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire", Paris, 2012, CNRS Editions, 349 p. Bibliogr., Pas d'index.

Cet ouvrage collectif, issu d'un colloque, rassemble des travaux de linguistique, de psychologie et de sciences de la communication. Il invite à re-considéer le problème du langage totalitaire après les travaux de Jean-Pierre Faye (Paris, Hermann, 1972), de Hannah Arendt sur l'Etat Totalitaire et les observations (LTI Notizbuch eines Philologuen) de Victor Klemperer (1947) sur les usages langagiers le l'Allemagne nazie.

L'ambition de l'ouvrage est de dégager les invariants des langages totalitaires, afin d'en construire le concept. La recherche de la généalogie d'une "panoplie mentale" des langages totalitaires (Jean-Luc Evrard) conduit au coeur de l'histoire intellectuelle européenne et notamment allemande : le romantisme, une sémantique de l'élan et de l'action (Sturm), par exemple. L'analyse de la rhétorique nazie fait émerger des traits des langages totalitaires, qui sont toujours "langue du vainqueur" : la fréquence des performatifs et des euphémismes, les amalgames, les métaphores, la valorisation de l'endoxon ἔνδοξον (système d'opinions déjà acceptées). On repère aussi, la critique de la vie privée... Ces traits sont-ils propres au nazisme ou caractérisent-ils en général toute fabrication, nécessairement technicienne, du consentement indispensable à la domination (N. Chomsky) ?
De cette collection d'essais, dont la majorité porte sur les usages langagiers du nazisme, et dans une moindre mesure sur ceux du facisme mussolinien ainsi que sur quelques cas étrangers, il ne ressort pas une définition. Une définition est-elle même concevable ? Plus que le langage totalitaire, ces travaux comptent surtout sur l'analyse de la langue de régimes politiques criminels pour produire une définition féconde. Et s'il y avait des usages paisibles des langages totalitaires, préparant l'acceptabilité ? Peut-on qualifier de totalitaires la rhétorique des médias contemporains qui promeuvent mondialement une idéologie d'acceptation et de divertissement ?

LTI Notizbuch eines Philologen,  385 p.
La propagation d'un langage totalitaire nous semble inséparable des médias qui en permettent l'industrialisation, l'efficacité à grande échelle, produisant une sorte d'effet de réseau. Klemperer rappelle leur rôle dans la banalisation, la répétition, la légitimation de la langue des nazis. Peut-on comprendre le nazisme sans le mass-média qu'est devenue la radio (grâce au récepteur bon marché : der Volksempfänger, 1933), les uniformes, les grands rassemblements, les chants, le cinéma ? Béatrice Turpin, dans sa contribution sur la "sémiotique du langage totalitaire" (p. 65) cite Victor Klemperer : "Le romantisme et le business à grand renfort publicitaire, Novalis et Barnum, l'Allemagne et l'Amérique" (p.65). Cette dimension est peu approfondie. Couverture et répétition font la puissance des médias : il y a du GRP dans la communication totalitaire ("Ganz Deutschland hört den Führer mit dem Volksempfänger", cf. infra). "La LTI investit tous les supports", note encore Béatrice Turpin : en quoi est-ce différent d'une campagne publicitaire 360° pour un soda, une restauration rapide ou une élection présidentielle ? Publicité totalitaire ?

La langue comme outil de propagande s'insinue dans les raisonnements, les repésentations contribuant au travail d'imposition, d'inculcation. Corruption insensible : empoisonnement ("la langue est plus que le sang" ("Sprache is mehr als Blut", affirme d'emblée V. Klemperer, citant Franz Rosenzweig). Le langage totalitaire "désinvestit le sujet de sa propre pensée" : "le mot qui pense à ta place"... L'auteur conclut d'ailleurs que "ce que V. Klemperer énonce ici pour le totalitarisme est valable pour tout contexte idéologique" (p. 74). La contribution de Joëlle Rhétoré est consacrée à l'évolution pro-nazie d'un hebdomadaire grand public français, L'Illustration (1843-1944). Dans ce travail linguistique, analysant le "lavage de cerveau"par le langage totalitaire, l'auteur souligne combien l'approche lexicale est insuffisante pour comprendre le travail de la langue qui vise la transformation des sujets en automates proférant des "chaînes d'assertions" (p. 193) ; pour être inconditionnelle, l'obéissance doit se faire répétition. "L'automatisation du vivant" caractérise le langage totalitaire, souligne Emmanuelle Danblon (p. 291).
Comment ne pas voir le travail d'automatisation de l'expression auquel nous livre et nous habitue le Web (like, follow, etc.) ? Hannah Arendt, couvrant le procès d'Eichmann à Jérusalem, stigmatise la langue stéréotypée de ce parfait administrateur d'une industrie criminelle. La langue qu'il parle (ou qui le parle) est propice à la déresponsabiliation, langue tissée de lieux communs et de clichés, langue d'administration, langue du "silence totalitaire", comme dit Philppe Breton (p. 112). Langue coupable qui déculpabilise.

"Toute l'Allemagne écoute le Führer
avec le récepteur radio du peuple"
A lire ces contributions, il semble que l'on ne puisse définir un langage totalitaire indépendamment de l'organisation totalitaire (dont celle des médias) et de formes pathologiques d'Etat (P. Bourdieu) qui le nourrissent et dans laquelle il s'épanouit ; la non-concurrence des discours instaurée violemment (p. 87) lui assure un monopole qui force et justifie en retour l'efficacité du régime totalitaire.
Limites de l'analyse lexicale pour la compréhension, risques que fait courir, à force de répétition, l'automatisation de l'expression, menaces contre la vie privée... Et s'il y avait du totalitaire dans certains cheminements, en apparence inoffensifs, de la communication numérisée.
Cet ouvrage incite à penser notre présent avec plus de circonspection et de prudence, par-delà le romantisme numérique que célèbrent l'air du temps et de grandes entreprises qui en profitent. A quelles conditions sommes-nous protégés de tout langage totalitaire, langage qui force à accepter ? L'éducation fait-elle son travail anti-totalitaire ?

Notes
  • Sur le langage totalitaire et la corruption de la langue, dès le romantisme, il y a beaucoup à apprendre de Paul Celan. Pour Jean Bollack, si "la mort est un maître venu d'Allemagne - maître, ce n'est pas la Wehrmacht, ce sont les chants et l'esthétique, les crépuscules orchestrés" (Jean Bollack, L'écrit. Une poétique dans l'oeuvre de Celan, Paris, 2003, PUF, p. 145). "La mort est un maître venu d'Allemagne" ("der Tod ist ein Meister aus Deutschland") est un vers du poème de Paul Celan, Todesfuge (1944).
  • Der Volksempfänger est le "poste radio du peuple". Pour l'histoire de cet appareil, voir le montage "Hört, hört !" du SpiegelOnline. L'écoute des discours du Führer était obligatoire : dans les écoles, les usines, dans la rue, tout s'arrêtait pendant leur retransmission. La publicité ci-dessus est reprise du livre de Erwin Reiss, Fersehn unterm Faschismus, Berlin, Elefanten Press, 1979.
  • "Forme pathologique d'Etat", notion empruntée à P. Bourdieu (Sur l'Etat. Cours au Collège de France, janvier 1991, Seuil, 2012). L'auteur parle d'une "coercition invisible" qui peut évoquer l'inculcation d'un langage totalitaire : "le fait que notre pensée puisse être habitée par l'Etat", etc.

samedi 27 octobre 2012

Aux limites du tourisme, la culture


"Nouvelles (?) frontières du tourisme", Actes de la recherche en sciences sociales, N°170, décembre 2007

Les auteurs réunis dans ce numéro décortiquent la genèse et les caractéristiques de formes particulières de tourisme telles que les chambres d’hôtes (Gîtes de France), le tourisme humanitaire (Tourisme et Développement Solidaire), le tourisme religieux, le Club Méditerranée et Tourisme et Travail (proche de la CGT). L'une des contributions, particulièrement éclairante, est consacrée au rôle des voyages dans la formation des "élites". L'ensemble constitue une véritable variation eidétique ; cette approche multiple dégage l’essence du discours touristique, le rôle joué par les prétextes et motifs apparents (rattrapage culturel, solidarité, etc. ), tout le travail de rationalisation qui accompagne l’économie touristique, et constitue une part essentielle de son marketing.

L’analyse sociologique révèle la mise en scène de l’illusion qui est au principe de ces formes de tourisme toutes situées à la limite de l’économie touristique. Toujours ce besoin d’illusion du touriste "pas comme les autres", qui ne veut pas "bronzer idiot" et rehausse ses vacances de divers "suppléments d’âme".

Alors, touristes un peu honteux, en proie à la "mauvaise foi", les "bronzés" déguisent leur tourisme. Plutôt que du tourisme, ils font de l’humanitaire, du "tourisme vert", du "voyage nature" (Carnets d'Aventures, Bio sous-marine), de l'oenotourisme, de l’écotourisme, du "tourisme durable", des pèlerinages religieux (Compostelle), de la  littérature, des voyages culturels ("faire de la culture un voyage", propose Arts et Vie), de la photographie (Destination Photo. Le magazine du photographe voyageur, lancé en juin 2012). Moins honteux, les pêcheurs et chasseurs : Partir pêcher, Voyages de chasse, Voyages de pêche, HS Chasse sous-marine de Apnéa (plongée), etc. En juillet 2013, le groupe Prisma / Bertelsman lance un bimestriel, Femme Actuelle Jeux Voyage pour que ses lectrices puissent "se cultiver tout en voyageant".
Toutes ces dimensions atténuent et dissimulent ce qu’il y a de culpabilisant dans cette bougeotte généralisée et ce désir d’exotisme lorsqu’il met des touristes riches en présence d'autochtones pauvres. Culpabilité qui fit le succès d'un roman emblématique, The Ugly American (William Lederer et Eugene Burdic, 1958).
Comme ces tourismes grimés, les discours touristiques que produisent la sémiologie publicitaire, les magazines et les catalogues se fondent sur l’euphémisation voire la dénégation des rapports commerciaux. Dans les rubriques des magazines, dominent des références culturelles : histoire, architecture, gastronomie, œnologie, patrimoine, terroirs, religions (d'après une analyse des unes de 700 titres nouveaux et Hors Série consacrés en France au tourisme depuis 2000. Source : base presse MM, octobre 2012). L'attention au prix ("pas cher", "malin", etc.) peut être perçu et revendiqué comme une confirmation de l'intérêt désintéressé des touristes pour "l'autre".

L'analyse socio-démographique issue des "enquêtes de référence" laisse échapper tout ce sens que seul peut saisir le type de sociologie pluri-disciplinaire que pratique Actes de la recherche.
Pourtant les méthodologies mobilisées dans ce numéro restent classiques : enquête, documentation diachronique, sémiologie. Rien de neuf dans le "Métier de sociologue" ? Internet n’aurait donc rien changé en quinze ans aux moyens d'investigation des sciences sociales ?
Des études linguistiques qui exploiteraient les contenus langagiers des sites de tourisme compléteraient avantageusement les analyses classiques : mots clés utilisés dans les moteurs de recherche pour trouver un lieu de vacances, clusters de mots (Weborama), bruits qui courent sur Internet en matière de tourisme, etc. Rien de tel que ces "terrains" nouveaux pour cerner des stratégies d’argumentation, repérer des changements de tendance.

Le développement des réseaux sociaux est postérieur à cette publication. Les réseaux recourent à de nouvelles formes de narrativité et de célébration (recommandation, partage, "like", par exemple) exploitant les photographies grâce à l'usage généralisé et gratuit du smartphone. Les vacances et le tourisme alimentent largement les interventions sur Facebook.
De plus, les réseaux sociaux apportent une "documentation" courante, actuelle, abondante qui pourrait avantageusement enrichir l'analyse diachronique des sociologues. L'étude des réseaux sociaux améliorerait certainement la compréhension du tourisme et de ses discours.
Ceci invite à mettre en chantier la réforme méthodologique des sciences sociales qu'appellent ces nouveaux types de "faits sociaux" en réseau que construisent les réseaux sociaux.

Librairie (Harvard, 2008)

samedi 9 juin 2012

Les mots-clés de la vie d'une femme

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Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008, 242 p. folio, 6,95 €, 253 p. texte inclus dans le volume intitulé Ecrire la vie. Cf. D'Annie Ernaux à Aurélie Filippetti. Romans.

Voici un livre difficile à classer, tant s’y enchevêtrent de techniques que tant de talent conjugue et dissimule. Sociologie, ethnographie, biographie, histoire contemporaine. Il y a de tout cela dans ce roman sans fiction, sans intrigue, sans les fils prétextes qui d’habitude cousent de fil blanc des vies illustres. Reste le quotidien dans un petit bout d’Europe ordinaire : les hypers, les repas de fête, Alzheimer, les vacances, les enfants, le RER, le boulot, le cancer, le collège, les images et les mots plutôt que les choses. "Mots" plus populaires que ce ceux de l'enfance bourgeoise de Sartre. Mots de femme, aussi.
Couverture de l'édition en Livre de Poche
avec une 2CV Citroën en arrière plan

Le thème conducteur de cette vie racontée par Annie Ernaux, sa vie, ce sont les images et surtout les mots. Annie Ernaux les épingle comme des étiquettes aux moments de la vie, mots clés, « tags » collés à des situations, metadata. Saussure évoquait le « trésor mental de la langue que chacun a en lui » : Annie Ernaux livre le sien, riche des « milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde … » (p. 15). Surtout, elle décrit, non pas « le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit » (p. 19), achevé, mais sa genèse dynamique continuée au cours des années « palimpsestes », chacune grattant la précédente pour y inscrire ses propres mots, ses faits, ses gestes, et s’y confondre.

Ce dictionnaire virtuel dont l’auteur, en philologue, dévoile l’acquisition, s’emplit simultanément de marques commerciales, de citations, d’exemples de grammaire, de mots savants, de mots d’école, de paroles de chansons, de slogans publicitaires, d’histoires « drôles »… Titres de films, récits familiaux, récitations, cantiques… Mots hérités de la famille, de la mère, du père, des enfants aussi avec qui l’on fait « provision de mots » nouveaux et de leur mode d’emploi (p. 190). Langue propre aux classements, involontaire. Entr’aperçue par les sociolinguistes (W. Labov, B. Bernstein), cette génèse de la langue échappe pour l'instant à l’enquête savante, aux moteurs de recherche, à l'intelligence artificielle, pas à l’écrivain. "Paroles transmises de génération en génération, absentes des journaux et des livres, ignorées de l'école..." (Journal du dehors, p. 529).

Le temps qui passe, rêves et désenchantements, est rendu en mots et en images par les médias, la publicité, les slogans, les emballages. « Ambiant advertising », fond invisible, omniprésent où se forment les idées. Décors pluri-média des cycles de vie intérieure, de la mémoire, chansons, émissions de radio, de télévision, magazines, films, affiches. Et l’auteur, observatrice impitoyable et tendre, se demande comment tout cela s’entretisse avec les trames de la vie, de sa vie. Ainsi s’esquisse une introuvable sociologie de la réception des médias, alors que toute notre connaissance s’épuise dans l’analyse interminable de ce qui est émis ou dans une statistique fumeuse des contacts. Médias vécus, incorporés, inculqués, mot à mot. Affinités, profils. On l’aura noté, la littérature rend souvent mieux compte d'une époque que les journalistes ou les sciences de l'homme.
Mais c’est un roman, du plaisir donc ! La vie, l’amour et les mots d’une femme, de la petite fille à la grand-mère. Un singulier tressé d’universel.


N.B. A rapprocher de l'œuvre d'Elisabeth Hardwick et, notamment, de Sleepless Nights (1979) que les médias structurent toutefois moins clairement. Cf. Le remarquable compte-rendu, par Joan Didion, de Sleepless Nights dans The New York Times, "Meditation on a Life", April 29, 1979.
Pour Annie Ernaux comme pour Elisabeth Hardwick, vaut la phrase programmatique de Chateaubriand que cite Lévi-Strauss au début de Tristes Tropiques : "Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger".
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lundi 14 mai 2012

Vu Lu Su

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Jean-Michel Salaün, Vu Lu Su. Les architectes de l'information face à l'oligopole du Web, Paris, La Découverte, 151 p., 2012, 16 €

"Placer le Web comme un moment d'une histoire longue et méconnue, celle du document", tel est l'objectif de cet ouvrage. Point de départ : la bibliothèque, premier média. Jusqu'à présent, le modèle économique de la bibliothèque est le financement par l'impôt. Lieu de difusion des documents (prêt dont livres numériques), la bibliothèque est aussi lieu de travail intellectuel (écoles, universités).
L'indexation systématique entreprise au cours du XIXe siècle, constitue la deuxième étape.
Enfin, aujourd'hui, la bibliothèque et la documentation sont bouleversés par l'économie numérique et des acteurs tels que Google, Apple et Amazon (ce dernier, peu évoqué par l'auteur).

Qu'est-ce qu'un document ? Le document remplit deux fonctions : transmettre et prouver. A l'origine le mot latin documentum renvoie à enseigner (doceo), il désigne ce qui est appris (par coeur) ; en anglais, "record" renvoie à l'enregistrement pour se souvenir (recordari) et servir de preuve (contrats, etc.). Depuis le XIX le document s'impose, entre autres, pour les actes administratifs et commerciaux puis, plus largement, comme enregistrements du savoir et de l'information (livres, journaux, revues, encyclopédies, cartes, plans, photos, etc.). Le Web généralise l'indexation lexicale, l'automatise mais butte encore sur la mise en oeuvre d'un Web sémantique prometteur (Tim Berners-Lee, 2001).
Le dernier chapitre du livre parcourt, parfois à très grandes enjambées, les plus récentes évolutions du Web et de ses supports observées dans la perspective du document (l'oral devient "document", retrouvent l'étymologie de ce terme grâce au speech-to-text).
Beaucoup de temps aura été passé à définir, à classer, à généraliser pour des résultats inévitablement provisoires. La dimension épistémologique de ce travail, dimension tacite, gagnerait à être mise en évidence et approfondie (valeur et impensé de ces classements). On attend avec intérêt la suite qui sera donnée à ce travail qui aide à mieux voir ce qui est en train de changer et que l'on ne voit guère car nous sommes pris dans ces changements. Par exemple :
  • Qu'est-ce que le métier de documentaliste désormais ? Conseil en documentation (travail de type éducatif), recherche (dans les entreprises) ?
  • Qu'apportent les réseaux sociaux à l'indexation des documents et surtout le traitement des personnes comme des documents, "comme des choses" (indexées, etc.) ? ""Je" est un document" comme dit Jean-Michel Salaün (p. 89), une somme organisée de traces (social graph, timeline, etc.).
  • Quelle place prennent et prendront les données issues des consommations de documents (data, metadata), données captées par les documents au cours des usages ? Quelle contribution à l'indexation provient des utilisateurs ? Qui détient ces données, leurs données : des services publics, des entreprises privées ? Le modèle économique du document s'en trouve affecté radicalement, comme l'illustre le désarroi des médias anciens ou des bibliothèques qui ne savent que faire... (cf. Jean-Michel Jeanneney, Quand Google défie l'Europe. Plaidoyer pour un sursaut, Editions Mille et Une Nuits).
  • Peut-on séparer une réflexion sur les documents et la documentation d'une réflexion stratégique sur les moteurs de recherche et les navigateurs, sur les modes d'indexation et sur le tri et l'organisation des réponses ("prcès de recherche" et "procès d'exposition", etc.) ? S'ouvrir en ce domaine aux cultures russes (Yandex) et chinoises (Baidu), entre autres, aiderait peut-être à y voir plus clair, plus loin que notre inévitable ethnocentrisme langagier... 

dimanche 1 janvier 2012

La rumeur en Grèce ancienne

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Francis Larran, Le bruit qui vole. Histoire de la rumeur et de la renommée en Grèce ancienne, Presse Universitaire du Mirail, 2011, 210 p., Bibliogr., Index. 21 €

Travail d'historien et d'helléniste, thèse soutenue en 2008. L'intérêt de ce travail pour des spécialistes des médias et de la publicité est de mettre en perspective les développements actuels des notions de rumeur, de renommée (influence, réputation), de on-dit sous l'effet de la demande des réseaux sociaux, Facebook et Twitter principalement.
Ces notions et les pratiques sociales qu'elles évoquent sont anciennes. Francis Larran dresse un inventaire des bruits publics qui semble exhaustif, inventaire méticuleusement référencé. Ses sources sont essentiellement littéraires (poésie épique, théâtre, histoire).

Certains chapitres sont très actuels : par exemple, le chapitre 2 de la première partie consacré aux "modalités de diffusion des bruits publics" évoque la vitesse de propagation des rumeurs, problème loin d'être maîtrisé.
L'analyse du vocabulaire est au coeur des recherches actuelles sur le Web et sur les réseaux sociaux (cf. Suivre le cours des actions publicitaires). Francis Larran étudie le vocabulaire (exemple : les verbes), le champ lexical et l'énoncé de la rumeur, de ses métaphores aussi. "Mots ailés", les rumeurs, souvent identifiées aux oiseaux,"volent"; les rumeurs qui n'ont pas d'ailes sont  dites "stériles". Voir aussi, dans le Chapitre 2 de la quatrième partie, la comparaison du vocabulaire d'Hérodote avec celui d'Aristote, de Thucidide chez qui Francis Farran distingue un disciple d'Hippocrate, partisan de l'observation, laïcisant l'histoire, comme Aristote (les dieux ne jouent plus aucun rôle dans l'explication). L'analyse lexicale se poursuit avec Xenophon et Polybe.

Où se racontent, comment se colportent les rumeurs ? Sur la place publique (agora), au marché, dans les échoppes et les boutiques (forge, barbier, banquier), les banquets, les gynécées, etc. Mais aussi des lieux prestigieux (l'ecclesia, le tribunal), près des sanctuaires...
L'auteur souligne combien la fréquentation de ces lieux et donc la diffusion des bruits est réglée selon la hiérarchie sociale. Mais il existe des bruits qui transcendent les barrières sociales, ceux qui concernent la sécurité de la communauté et qui vont contribuer à la solidarité de cette communauté et faciliter l'acceptation (conflits, menaces, etc.). Où l'on retrouve le débat autour d'Habermas et l'espace public en Grèce.

Ces notions de réputation, de viralité (viral reach) et de rumeur pourraient se construire un statut de concept avec les analyses autant quali que quanti conduites sur les réseaux sociaux. Cet ouvrage inspirera des travaux et des comparaisons fécondes avec les situations contemporaines. Comment se propagent les bruits dans les mondes sans média (plus encore que le XVIIe siècle) ? Que trahissent les mots de la rumeur, quelles croyances ? Comment les médias traitent-ils la rumeur (ce qui distinguerait sans doute les médias) ?
Les étude médias gagneraient à exploiter de tels travaux : ils les désenclaveraient des textes et pseudo recherches commis à fins d'auto-célébration (PR)... et pour alimenter des rumeurs commerciales favorables.
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mardi 6 décembre 2011

En un clin d'oeil : le montage infini

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Walter Murch, In the Blink of an Eye. A Perspective on Film Editing, 2d Edition, Los Angeles, Silman-James-Press, 148 p., 1995-2001, 13,95 $.  Foreword by Francis Coppola.

Ce petit livre regoupe une quinzaine de conférences et articles de l’un des meilleurs spécialistes du montage (editing), suivis d’une longue postface consacrée au montage numérique. A Walter Murch, on doit le montage de “Apocalypse Now” (direction Coppola, 1979), de “The English Patient” (direction Minghella, 1966), “The Godfather III” (direction Coppola), il a aussi remixé “American Grafitti” (direction Georges Lucas, 1973). Expert indiscuté.
En plus d’une vision enchantée de la magie du montage, ces textes constituent, par petites touches, un manuel d’histoire économique du cinéma. Walter Murch fait bien percevoir la logique économique du passage au tout numérique, et d’abord la complexité de la période de transition qui s’achève actuellement (cf. Adieu 35). 
Beaucoup de notations sur l'esthétique du cinéma et la division du travail ("mass intimacy"). Les relations réalisateur / montage sont exposées avec finesse (“it is necessary to create a barrier, a cellular wall between shouting and editing”).
Plus profondément, Murch souligne l’homologie entre ce que recherche le monteur et la créativité inattendue (serendipity) née de rencontres fortuites, de plans inattendus. (p. 46). L’infrastructure commune à tout média numérique se déploie de chapitre en chapitre : l’infinie décomposition des contenus (une image est comme un mot, mais infiniment plus riche - écart qui mesure la distance entre lexical à tout faire et sémantique non formalisable). “You may not be able to articulate what you want, but you can recognize it when you see it”. Vanité de la revendication de "savoir absolu" des vendeurs de moteurs de recherche.
Murch décrit le film comme Freud décrit le travail du rêve (déplacement, condensation, etc.). Les coups d'oeil jetés sur les choses, les paysages, les gens lui semblent autant de montages (cuts) ; de gros plans en montage (cut), Walter Murch croit deviner "la nature acrobatique de la pensée même".
Tout petit livre, beaucoup de suggestions, d'idées à poursuivre, d'intuitions... Un grand professionnel.
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jeudi 6 octobre 2011

Bruit des mots, musiques : la sous-conversation des médias


Anne-James Chaton, Evénements 09, CD ou téléchargement sur iTunes,

Drôle de musique que cette musique et pourtant familière, mixage de mots issus d'informations rabachées du matin au soir. Anne-James Chaton, musicien poète rend compte de l'univers langagier, sonore et visuel, obsessionnel dans lequel nous enferment les médias, si l'on n'y prend garde. Soundscape, paysages de mots, éclats de phrases recréés en studio, rythmés, légèrement accélérés pour les mettre en scène.
Fond de mots automatiques sur lequel se détachent, obstinées, nos paroles, fond dans lesquelles elles se mêlent et se noient. Anne-James Chaton découpe, monte et colle des éléments d'information pour n'en faire que des bruits. La vie quotidienne et lancinante des mots de la vie. Sprechgesang. Mots des tickets de bus, des tickets de caisse, des cours de la bourse, des courses de chevaux, des adresses, des listes, des chiffres, des affichages, des journaux, des étiquettes, des modes d'emploi, mots de pubs, mots promo... Les uns forment une basse continue, ostinato, les autres, énoncés par une voix monocorde, les accompagnent et complètent l'harmonie. Psalmodie. Louis Aragon déjà, évoquant les infos à la radio : "Et c'est comme un essaim de mouches / Ces vocables d'aucune bouche" (Les Yeux et la Mémoire, 1954).

Cette "poésie sonore" est-elle l'inverse de la poésie, un bavardage (Gerede), ou bien sa matière première même, bruit ou signal ? Freud interpète l'étoffe des rêves, et de la rêverie (Tagtraum), en termes de condensation (Verdichtung), terme où l'on reconnaît poésie (Dichtung). Lacan commente et décrit ce travail du rêve dans "L'instance de la lettre dans l'inconscient" (1957) comme "structure littérante (autrement dit phonématique)". La phrase de Hölderlin qui dit l'homme habitant poétiquement la Terre ("Dichterisch wohnet der Mensch auf dieser Erde") prend tout son sens...

Anne-James Chaton donne à percevoir ce dont nous n'avons pas conscience, la relation entre poésie - création et invention langagière - et bavardage / bruit des médias. Poésie des mots qui courent, "sous-conversation" banale faite d'expressions assénées à longueur de journées par les médias, clichés, mots sans auteurs, phrases sans sujet, passivation, inculcation, acceptation. Nous sommes parlés.
Alors que les mots sont devenus la base des outils de recherche et de marketing sur le Web, et que tout va et échoue sur le Web, une réflexion sur l'incorporation et la re-création des mots quotidiens semble utile. Les travaux conduits sur les réseaux sociaux pour déterminer les "sentiments" des locuteurs ("analyse conversationnelle", cf. semantiweb, Viralheat, etc.) rendent cette réflexion encore plus nécessaire.

A écouter. Après, on n'entend plus le fond sonore de notre environnement langagier de la même manière : on l'écoute : fascinant. Google nous réduit à "nos" mots, Lacan aussi : pour l'un comme pour l'autre, nous habitons les signifiants, et ils nous habitent. Anne-James Chaton les tisse.

Exemples :   "L'échec de l'empire"    "The King of Pop is Dead"     "Washington déraille en Irak"

dimanche 26 septembre 2010

La Chine mot à mot

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"La Chine en dix mots" (Actes Sud, 332 pages), ouvrage traduit du chinois (et non de l'anglais, comme il arrive souvent !) par Angel Pino et Isabelle Rabut. Les traducteurs ont ajouté 21 pages de notes que l'on souhaiterait souvent encore plus développées tellement rien ne va sans dire pour un lecteur occidental.

C'est un essai de Yu Hua (余华), romancier chinois né au début de la Révolution culturelle et devenu célèbre dans la Chine du capitalisme libéral. Yu Hua est connu comme l'auteur de "Brothers"(兄弟, 2008) et de "Vivre" ((活着, 1994, cf. le film de Zhang Yi-Mou). L'ouvrage suit l'histoire de dix mots clés au cours des quarante années passées, d'une Chine qui voulut tout révolutionner - jusqu'à la vie quotidienne - à celle de l'argent roi : "de la passion politique à la passion du gain". Ces mots sont expliqués, contés de manière auto-biographique, à travers les souvenirs d'enfance et d'adolescence de l'auteur : en quelques années, les mots changent de connotations, de fréquence d'utilisation, se démodent...

Par exemple, le mot "peuple" (人民) ; omniprésent dans les discours ("servir le peuple", etc.) de la Révolution, il a presque disparu aujourd'hui, émietté en mots nouveaux : "internautes, boursicoteurs, acheteurs de fonds, fans d'idoles, ouvriers au chômage, paysans migrants". Le mot "leader" (领袖), qui désignait Mao Zedong, s'est lui aussi délité en innombrables acceptions : leaders de la mode, de l'élégance, de la beauté puis de l'innovation, des médias, des ascenseurs... "Aujourd'hui, il y a tellement de leaders en Chine que la tête vous en tourne".

Le mot lecture (阅读) conduit le romancier à raconter son enfance sans livres, hormis les Oeuvres choisies (dont l'omniprésent petit livre des Citations de Mao) et les livres de médecine de ses parents. Des "oeuvres choises", le jeune Yin Hua ne lit que les notes de bas de page, riches en personnages et événements ; quant aux livres de médecine, il en parcourt avec ses copains les planches anatomiques. Le premier roman étranger qu'il peut lire est La Dame aux camélias, recopié pieusement, lu avidement. Pour la lecture publique, il y a les dazibaos, journaux écrits en grands caractères (大字报), épigraphie moderne (dont le droit sera inscrit dans la Constitution) qui à l'origine s'apparentait au crowd sourcing. Le gamin les scrute pour y trouver des allusions sexuelles. Un jour, enfin, les livres neufs arrivent, encore rares, à la bibliothèque et c'est la bataille pour Anna Karénine ou Le Père Goriot... "De la pénurie absolue à la surabondance" : où se bat-on aujourd'hui pour lire Le Père Goriot ?


Après un chapitre sur l'écriture, vient un chapitre sur Lu Xun (鲁 迅), célèbre écrivain contestataire (1881-1936) dont le nom rabâché pendant la Révolution culturelle, alors qu'il n'était guère lu, finit par connoter le conformsime ; il ne retrouvera sa fraîcheur iconoclaste que plus tard, lorque notre romancier le lira sans préjugé : "Lu Xun avait enfin cessé d'être un mot pour redevenir un écrivain".

Et Yu Hua enchaîne avec d'autres mots clés de la Révolution culturelle, usés par le discours politique tels "disparités", "révolution", "gens de peu". Le chapitre sur l'évolution sémantique du mot "copie / faux" ("shanzhai", 山寨) est étonnant : connotatant d'abord le hors-la-loi, il désigne désormais "la contrefaçon, le bidouillage et le canular", caractérisant des comportements touchant à toutes sortes d'aspects de la vie sociale. Le mot "embrouille " (huyou 忽悠) a connu lui aussi une étrange évolution, signifiant d'abord "se balancer", il en est venu à désigner des comportements trompeurs : embobiner, bluffer, entourlouper, pièger, rouler, feinter, etc. Du grain à moudre pour les travaux linguistiques et lexicologiques.

Ce livre permet de découvrir une histoire vécue de la Révolution culturelle chinoise souvent mal saisie par les historiens, histoire écrite à la première personne, sans manichéisme aucun. Surtout, il s'agit d'une histoire socio-linguistique : celle de l'empire des mots au travers desquels cette histoire a été perçue, comprise, incomprise aussi. La théorie n'est jamais loin derrière l'anecdote, l'analyse politique naïve et parfois tendre est souvent profonde, subtile. Ce que ne dit pas Yu Hua c'est comment les mots éteints par la politique peuvent se rallumer, retrouver un sens tout neuf.
Toute histoire est ausi histoire de mots. Les euphémisations des sociétés occidentales mériteraient un même travail socio-linguistique ou littéraire : débusquer systématiquement la langue de bois, le "langage totalitaire" qui interdit aux dominés jusqu'au dire de leur domination, de leur souffrance. Le rôle des médias dans cet écrasement est évidemment tu et dissimulé par les médias dont le rôle majeur de porte-parole est de "prendre" la parole pour empêcher de dire. Parler sans cesse pour que rien ne soit dit...
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jeudi 9 septembre 2010

Les mots qui nous manquent

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"Uns fehlen die Worte", avant d'être un livre, fut d'abord une émission de la chaîne germanophone 3sat qui réunit des programmes des télévisions des secteurs publics de langue allemande (Allemagne, Autriche, Suisse). Le principe de l'émission consiste à faire appel au peuple des téléspectateurs germanophones pour trouver "les paroles/expressions qui manquent" pour s'exprimer et communiquer dans la vie quotidienne, et proposer des solutions. Mais la langue se change-t-elle par décret ? Revenons au Cours de linguisique générale de Saussure (1906-1911) : "La langue est de toutes les institutions sociales celle qui offre le moins de prise aux initiatives" ou encore "le signe linguistique échappe à notre volonté".
Les nombreuses réponses recueillies par l'émission peuvent-elles contribuer à l'enrichissement de la langue ? Cette créativité sur commande, à la demande, de type crowd sourcing, diffère radicalement de l'enrichissement spontané, involontaire, collectif, de la langue par ceux qui la parlent, la "masse parlante" (Saussure). Enrichissement déborde le strict lexique pour développer et entériner de nouvelles tournures.
Deutscher Taschenbuch Verlag (DTV), 10,6 €

Quels mots manquent ? Exemple.
Les germanophones n'ont pas de mot pour désigner la partie à l'intérieure d'un petit pain ("das leckere, weiche innere eines Brötchens") ; les francophones disposent d'un nom évident ("la mie"), en revanche, ils n'ont pas de mot pour "das Brötchen" (qui n'est pas un "petit pain"...). Situation identique en anglais où les traducteurs, "At a loss for words", diront "soft part of bred". Google translate, qui traduit le mot "mie" par "crumbs" (miettes) et "das Brötchen" par "rouleau", est fortement déconseillé, aux boulangers et aux examens !

Le marché des mots
Cet ouvrage renvoie de manière parfois spectaculaire, souvent humoristique, à la créativité langagière dans des sociétés où les médias numériques accélèrent la circulation des mots (de l'invention à l'imitation), étendent leur couverture et multiplient leur fréquence (puissance du buzz numérique, des copiés/collés, retwitt, RP, agrégateurs, partages, mash-up, etc.).
La notoriété d'une création langagière peut être acquise plus rapidement, et son obsolescence aussi : on pourrait estimer le GRP d'un mot, évaluer son image (de marque) voire même son bêta et leurs évolutions (mémo / démémo). Avec Internet, tout mot est une marque, et toute marque n'est qu'un mot (comme l'indique la possibilité d'acheter des noms de marque aux enchères dans Ad Words. Cf. le communiqué hostile de l'UDA). Les mots des noms de domaine ou de d'applis constituent également un marché des mots (cf. les problèmes de "name squatting" et de découvrabilité quand le nombre des applis d'Apple croît, dépassant 250 000). Problèmes voisins pour Twitter (usurpation de nom, d'identité, de marque).
Internet devient le dictionnaire des dictionnaires d'usage (c'est manifestement l'une des ambitions de Google), là où s'observent le plus aisément, mais pas exclusivement, les mouvements de la norme.

La question de la créativité langagière renvoie à la place des mots (Wörter) et paroles (Worte) dans les moteurs de recherche, à leur efficacité socio-linguistique pour le ciblage comportemental. A la place - presque vide - du sémantique aussi. La logique traditionnelle du marché des mots est dynamisée par l'évolution des moteurs de recherche (cf. Google Instant et la vitesse d'apparition des mots-syntagmes / suggestions-résultats).
Etant donné un besoin de communication, quels sont "les mots [qui] pour le dire arrivent aisément" ?
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jeudi 26 novembre 2009

Unfriend me not! Follow me!

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Each media brings to life unexpected practices, and the words to enunciate them.
"Unfriend" is the American English "word of the year" according to Oxford University Press (USA). Facebook makes our life richer more with words than with friends. Facebook makes it as easy to unfriend... as to friend someone. Friends become a currency and Facebook a marketplace ("friends" for sale!).
Facebook is inflationist. A "friend" "follows", and maybe will "un-follow"! Followers are now everywhere, nolens volens... sometimes called subscribers. How to un-follow, un-subscribe?
Unfriend looks like a useful word, even beyond Facebook circles. According to lexicographers, it holds a lot of lex-appeal!
Why "unfriend" and not "defriend" (as in latin deficere / deficit)? Unfriend is neutral, in that there has never been friendship between the two parties. The opposite of befriend (befriend is an old transitive verb, 1559 according to Merriam-Webster) would be defriend, to get rid of a Facebook "friend".
Other words were considered as potential "word of the year" candidates. I like the portmanteau word "intexticated", sending and receiving texts -SMS- even while driving.

In order to test the innovative force of a verb, translate it. Not so simple, is it?! Because American business still dominates the online market, American English leads the way when it comes to linguistic creation. So are Chinese, French, German, Spanish speakers to use the American word? Translators, interpreters, help!
Come to think of it, do these languages have the same kind of popularity contest? We have mentioned the German contest in a previous post. What is the Chinese word of the year?

November 2013
I came across a comment on the translation of the German word "Verfreundung" created by the German poet Paul Celan : the word is in between "Anfreundung" (becoming friends) and "Verfremdung" (becoming strangers). The prefix ver often connotes loss. The author suggests a French translation: "dés-amitié" like "désaccord" (there is also a word "désamour" and a verb "désaimer").
cf. Brigitta Eisenreich avec Bertrand Badiou, L'étoile de craie, Paris, Edition du Seuil, 2013, p. 207).

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samedi 7 novembre 2009

Création et récréation lexicales


Comment évolue la langue sous les coups des jeunes générations ? Elle est affectée par les technologies populaires et récentes, par les préoccupations d'un âge et d'une époque. Langue de la jeunesse, jeunesse de la langue ? Les lexicographes écument les usages langagiers pour intégrer dans leur liste les créations lexicales et justifier ainsi de nouvelles éditions.
Langenscheidt (éditeur allemand de dictionnaires) et myspace parrainent le site Jugendwort.de qui recense les nouveaux mots élus, par les jeunes allemands, "mots de l'année". Quelques uns des mots et expressions répertoriés :
  • lollig : lol, le fameux "laughing out loud" donne un adjectif allemand qui à son tour donne un substantif : "die Lolle"
  • Bildschirmbraüne : bronzé comme un écran d'ordinateur, vise les personnes passant trop de temps sur leur ordinateur,Geeks
  • Ein Jambalaner : quelqu'un dont la sonnerie de téléphone exaspère les proches ; d'après le nom d'un site de sonneries, Jamba! qui, en Allemagne, a inondé de sa publicité les écrans de chaînes musicales comme MTV et VIVA (dont un message satirique controversé mettant en scène Hitler dans ses toilettes, 4 millions de téléchargements sur YouTube).
  • Hartz-IV TV : émissions de télévision médiocres diffusées l'après-midi (Hartz est le nom d'un parlementaire qui donna son nom à un ensemble de textes législatifs sur l'indemnisation du chômage voté entre 2002 et 2005...)
  • eine Gehirnkrücke : mot à mot, béquille pour le cerveau, désigne les outils numériques portables (téléphone, calculette, etc.)
  • Ego-Deko : tattoo, piercing, maquillage pour la mise en scène de soi
Cruauté, humour et surtout très mauvais goût - selon le goûts des plus âgés -, beaucup de ces expressions font délibérément vulgaire. Obnubilé par la sexualité, les manifestations du corps, ce lexique provoquant de démarcation générationnelle, déjà presque récupéré, se veut signe d'appartenance (indistinction) et de distinction. Tout écart lexical est positionnement. Ces mots vont viellir avec leur génération, se démoder comme les musiques, les pantalons et les coupes de cheveux. "Jeune homme qu'est-ce que tu crains / Tu vieilliras vaille que vaille...", prévenait Louis Aragon.

"Hä?? Jugendsprache", "langue de la jeunesse", un petit dictionnaire de ces mots et expressions est publié (4 €) par l'éditeur allemand Langenscheidt en cinq langues (allemand, anglais/américain, espagnol, français, italien).

Que faire de ces mots quand on travaille avec pour matière première les mots que les internautes utilisent pour rechercher un produit, un document ? Comment les prendre en compte pour mettre en place un marketing comportemental bien équilibré ? Ces mots énoncent une génération, un rapport plus ou moins détendu à la langue et aux registres de langue, donc une fraction de classe sociale. Ils sont matière à distinction, connotant plutôt que dénotant, jouant aussi de l'hypo-correction. Relevant donc d'une approche sémantique plutôt que lexicale.
Peut-on - et comment - prendre aux mots une génération, une fraction de classe sociale à ses propre mots ?
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