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dimanche 21 janvier 2024

Naissance de la littérature latine


 Pierre Vesperini, Poètes et lettrés oubliés de la Rome ancienne, Paris, 2023, Les Belles Lettres, 149 p., Notes, Bibliogr

Le livre part d'un double constat, et commence par deux mystères : d'une part, la création de la grande Bibliothèque d'Alexandrie, d'autre part, la création à Rome, d'une littérature grecque, en latin. La grande Bibliothèque fut un rêve d'Alexandre. Ce dernier, qui fut l'élève d'Aristote, vénérait Homère. Ptolémée, qui hérita de l'Egypte à la mort d'Alexandre, fit donc construire une bibliothèque qui allait contenir 500 000 rouleaux de papyrus, son ambition, déclarée, étant de réunir "les livres de tous les peuples de la Terre" (y compris la Bible, la Septante, traduite de l'hébreu en grec). La bibliothèque est construite où l'imagina Alexandre, d'après des vers de l'Odyssée entendus en rêve. Alexandre, dit-on, était "fou de livres" (φιλαναγνώστηϛ, p. XXII), fou de savoirs divers, multiples, comme Aristote.

Rome, "civitas erudita" (Cicéron), fut, dit Pierre Vesperini, "passionnée par l'imaginaire grec" aussi, la littéeature latine est-elle, d'abord, une "littérature grecque en latin", donc "une littérature savante, destinée au commentaire". Les poètes romains de l'époque républicaine sont souvent pauvres, "esclaves ou fils d'esclaves" et vivent chichement. Métier bien précaire ! Le livre de Pierre Vesperini " est consacré à ces "poètes fantômes". L'auteur cite d'ailleurs Gustave Flaubert qui écrivait encore, quelques siècles plus tard : "Nous sommes des ouvriers de luxe ; or personne n'est assez riche pour nous payer. Quand on veut gagner de l'argent avec sa plume, il faut faire du journalisme, du feuilleton ou du théâtre" (1867). Le mal est durable donc auquel le droit d'auteur apportera le début d'une solution avec Beaumarchais...

Ce livre se compose donc deux parties, l'une brillante (pp. I-LXVI) qui raconte l'histoire de la littérature grecque puis latine (de l'époque républicaine, seulement), la seconde qui cite et explique des textes de ces poètes (pp. 1-149). Ces textes sont souvent de simples morceaux, fragments minuscules d'oeuvres perdues, "des éclats de vers". Leur présentation par Pierre Vesperini, normalien, CNRS, donne à chacun des extraits une étrange mais fort belle couleur. Le pluri-linguisme du livre, composé de beaucoup de latin et de grec (avec traductions) , les notes et la bibliographie réjouiront les amateurs, lectrices et lecteurs, quel que soit leur niveau de langues anciennes. L'ensemble est parfaitement conduit. Bravo !

lundi 12 février 2018

Pourquoi Bob Dylan est tellement important : surprendre les airs du temps

Richard F. Thomas, Why Bob Dylan matters, e-book 11€35, 368 p., Dey Street Books, 2017, bibliographie, discographie, Index.

Bob Dylan et les médias ? Paradoxe ?
Le titre de cet essai appartient aux "intraduisibles" qui réjouissent tant les traducteurs : "Bob Dylan matters". Pourquoi Bob Dylan est-il si important ? L'auteur de cet essai est professeur de littérature classique à Harvard, "Professor of the Classics" ; l'éditeur l'annonce en couverture, pour intriguer autant les fans de Bob Dylan que les spécialistes de littérature grecque et latine. Dans l'œuvre de Bob Dylan, Richard F. Thomas découvre les traces de Virgile, d'Homère, de Catulle, les réminiscences d'Ovide (Tristium), de Thucidide, de Plutarque. Bob Dylan conclut d'ailleurs son discours pour le prix Nobel sur Homère : "I return once again to Homer". Lycéen, Bob Dylan aimait le latin ; plus tard, il déclarera : "If I had to do it all over again, I'd be a schoolteacher - probably teaching Roman history or theology".
L'attribution du Prix Nobel à Bob Dylan (2016) a déclenché une réflexion déjà entamée par les historiens de la littérature. Il fallait la double culture de Richard F. Thomas pour mener à bien une telle enquête et expliquer le choix inattendu des jurés du prix Nobel. De son travail, et de l'œuvre primée, retenons quelques dimensions essentielles à une science des médias.
  • De la musique avant toute chose. La justification que donne de son choix l'organisation du Prix est la suivante : "for having created new poetic expressions within the great American song tradition". Le mix poésie / chanson est ancien et courant. La création poétique fut d'abord diffusée sous forme de chant, de récitation lors de festivals : Homère est le modèle occidental de cette diffusion. Les 24 chants (Ραψωδία) de L'Odyssée étaient chantés par des rhapsodes (dont l'étymologie dit qu'ils cousent ensemble des morceaux de création) s'aidant d'une sitar. Bob Dylan rappellera, à propos de Shakespeare, que le spectacle, le théâtre (θεάομαι), ce qui se regarde et s'entend dans un lieu (performing arts, "the show's the thing"), requiert une organisation, une gestion complexes. Shakespeare ne se préoccupait pas trop de littérature, quant à Molière, entrepreneur de spectacles, pas seulement. Malheureusement, l'institution scolaire a confisqué la dimension vivante des œuvres pour s'en tenir au texte, enbaumé. La chanson est un art de la scène, une œuvre d'art totale - Gesamtkunstwerk - : synesthésie des décors, costumes, accessoires, "look and appearance", éclairages,  mise en scène des concerts,  musique,  voix chantée, sélection des musiciensharmonisations et arrangements. La chanson relève aussi des technologies de distribution : enregistrement en studio ou en concert (live), prise de son, publication sous forme de disques, CD,  streams, pochettesde livres - textes, photographies, partitions. Bob Dylan souligne la spécificité médiatique de la chanson dans son discours d'acceptation du Prix Nobel : "Our songs are alive in the land of the living. But songs are unlike literature. They're meant to be sung, not read. The words in Shakespeare's plays were meant to be acted on the stage. Just as lyrics in songs are meant to be sung, not read on a page". Conclusion : "Not once have I ever had the time to ask myself : Are my songs literature?"
  • Créer, c'est voler ? L'œuvre de Bob Dylan, immense (des centaines de chansons et arrangements, une cinquantaine d'albums, des centaines d'enregistrements) est tissée d'emprunts, d'allusions, de citations voire de vols ou de plagiats, diront certains. "Creative reuses", re-créations, intertextualité généralisée insiste Richard F. Thomas. Bob Dylan ne cesse de le revendiquer, dans ses interviews comme dans Chronicles où il détaille la minutie, la précision de ces sortes de montages, de patchworks. "It's called songwriting... You make everything yours". Est-ce ainsi qu'une œuvre devient populaire, en son temps, en d'autres temps. "Virgil was a rock star in his time" provoque notre professeur de littérature classique, iconoclaste. L'écho d'une époque, la synthèse des airs du temps et des poésies du passé : la tradition est transmission (traditio), ce qui est perpétué, le vernaculaire. Elle combine observation et imagination : "you internalize it". L'air du temps, Bob Dylan s'en imprègne (féconde), partout où il peut le respirer, le prendre, aussi bien dans les classiques de la littérature ancienne ou récente (Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Allen Ginsberg) que dans les classiques américains de la chanson du XXème siècle, Woody Guthrie ("This Land is Your Land"), la musique country, Hank Williams, Johnny Cash, le rock'n roll, Chuck Berry, ses solos de guitare, ses déplacements sur scène ("Roll Over Beethoven", "Johnny B. Goode", etc.)... Tous grands guitaristes et interprètes, maîtres de vérité de Bob Dylan. Avec "Shadows in the night" (2015), puis "Fallen Angels" (2016), et "Triplicate" (2017, 3 CD, 30 songs), Bob Dylan reprend des classiques (pop standards) mettant ses pas dans ceux de Frank Sinatra. En près de soixante années de carrière, Bob Dylan a constitué son anthologie. Intégration du passé et actualité dont témoigne, entre autres, le succès d'Adele avec "Make you feel my love", vingt ans après (chanson écrite par Bob Dylan en 1997 : 143 millions de vues sur YouTube, plus 45 millions de son passage dans l'émission de David Letterman... chanson déjà reprise autrefois par Elvis Presley, Neil Diamond, reprise dans la série Glee... Steve Jobs citait Picasso : "les bons artistes copient, les grands artistes volent". Homère était dit l'assembleur, l'ajointeur.
  • Prendre l'air du temps pour se rendre voyant. Concentrer les airs du temps en peu de mots, et laisser faire l'imagination, ne pas tout dire, laisser entendre, telle sera l'une des recettes de Bob Dylan, la concision du "forgeur de mots" pour extraire la quintessence d'une époque qui finit par se laisser oublier : "the folksingers could sing songs like an entire book but only in a few verses" (Chronicles). "Wherever I am, I am a '60s troubadour, a folk-rock relic, a wordsmith from bygone days [...] I'm in the bottomless pit of cultural oblivion" (Chronicles). Pour ce travail créatif, les médias constituent une source essentielle. Bob Dylan reconnaît s'alimenter aux archives de la presse locale (des microfilms de 1855 à 1865) pour y puiser la texture d'une époque ("I wasn't so much interested in the issues as intrigued by the language and rhetoric of the times", Chronicles) ; il écoute la radio, bande son de sa vie ("I was always fishing for something on the radio. Just like trains and bells, it was part of the soundtrack of my life", Chronicles). "Leçon de mots" plutôt que leçon de choses, pour paraphraser d'anciens profs de latin (Michel Bréal, Les mots latins, 1893) ! Récolte de données pour se faire "voyants". La "muse" des poètes condense les airs du temps, Homère, Bob Dylan comme Arthur Rimbaud ou Guillaume Apollinaire, ce qui expliquerait l'étrange lucidité de leur créativité : "I return once again to Homer who says "Sing in me, O muse, and through me tell the story", dit Bob Dylan (1997) qui chante : "And I'll tell it and think it and speak it and breathe it"/ And reflect it from the mountain so all souls can see it" ("A hard rain's a-gonna fall" ). "Travailler à se rendre voyant", écrivait Arthur Rimbaud (1871).
    Carte postale prémonitoire anonyme reçue de Los Angeles
    Merci à l'expéditeur...
  • Intemporalité. L'œuvre poétique ne cesse de  se transformer : même si elle est écrite et imprimée, elle est chantée, reprise, par les uns, par les autres, adaptée à de nouvelles scènes, à de nouvelles instrumentations, transformée, piratée, ré-arrangée... Multiplication des enregistrements, des performances (cf. the Bootleg series collections, 13 volumes). Dans le cas de L'Odyssée, nous l'avons oublié, nous l'avons perdu de vue parce que depuis des siècles le texte en est figé, fixé dans un livre. Or l'Odyssée fut d'abord l'objet de storytelling vivant, interactif (cf. Homère pour repenser nos médias)! "Come gather 'round friends and I'll tell you a tale" : ainsi commence, à la manière homérique, "North Country Blues", (1963) la légende de la désindustrialisation, nostalgie du pays d'enfance, pays de mines de fer qui ferment, pays de chômage).... Daniel Zimmermann alias Bob Dylan, petit-fils d'immigrés, fils d'ouvrier, enfant d'une région ouvrière et d'une communauté juive du Minnesota, décrit déjà, bien avant politologues et économistes ("who prophesize with [their] pen"), une situation dont on perçoit aujourd'hui les conséquences, y compris électorales.  "The times they are a-changing", "A hard rain's a-gonna fall" datent de 1962. Tellement actuels. D'où vient une telle lucidité ? Ni "protest songs", ni "conscience de l'Amérique", Bob Dylan fuit les catégorisations journalistiques : "This here ain't a protest song or anything like that, 'cause i don't write protest songs... I'm just writing it as something to be said for somebody, to somebody". Interrogé, il répondra que toutes ses chansons sont des "protest songs". Comme Homère, Bob Dylan, avec le temps, devient intemporel, timeless. Il faut donc saisir Bob Dylan dans le vaste ensemble de ses variantes, saisir le principe-même qui "permet la réalisation de ses variations" (Pierre Judet de la Combe citant Claude Lévi-Strauss). Une sorte d'habitus ?
Revenons donc à Homère dont Pierre Judet de la Combe se propose d'expliquer le miracle : "Essayer de repérer une énergie, qui pourrait venir de quelqu'un mais qui, en tout cas, était partagée par beaucoup, voulue, une envie qu'il y ait ces poèmes, qu'ils réussissent, une envie de les écouter, qu'ils soient repris, redits, sauvés, transcrits et connus de tous". Cela vaut pour Bob Dylan, poète, chanteur de son temps et de quelques autres.
Avec l'étude de Richard F. Thomas, Why Bob Dylan Matters, la lecture des Chronicles et du discours pour le prix Nobel (nous disposons d'une version orale) alimentent une réflexion sur le développement des médias. Les notions que Richard F. Thomas rassemble autour de celle, encore confuse, d'intertextualité peuvent servir l'analyse de processus créatifs à l'œuvre dans les séries télévisées, les magazines, et, bien sûr, les productions musicales. Les nouveaux processus créatifs que permettent les outils numériques (data science, mash-ups, dés-agrégation) justifient la remise en chantier des notions d'auteur, de droit d'auteur, de plagiat, etc.
Homère, Bob Dylan, mêmes médias ? "The answer, my friend, is blowing in the wind"...


Références

Bob Dylan, Chronicles. Volume one, Simon & Schuster, 2014, 293p. £ 16,99

2016 Bob Dylan Nobel Lecture in LiteratureThe Nobel Foundation, lu par Bob Dylan, 2017 ;
en ebook, $12,04

The Definitive Bob Dylan Songbook, (textes et partitions / words and music), New York, Music Sales Corporation, 788 p.

Bob Dylan interviewé par Antoine de Caunes, INA, 30 juin 1984

Arthur Rimbaud, Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871

Florence Dupont et al., La voix actée. Pour une nouvelle ethnopoétique, Paris, Editions Kimé, 2010, 327 p., bibliographies.

Florence Dupont, Homère et Dallas, Introduction à une critique anthropologique, Paris, Hachette, 1991, 168 p.

Pierre Judet de la Combe, Homère, Paris, 2017, Folio Gallimard, 370 pages.

in MediaMediorum,
Martin Scorcese, No Direction Home: Bob Dylan, 2005 (film, 207 mn + 153 mn bonus material) 2DVD White Horse Pictures, 2016

mardi 26 décembre 2017

Homère, pour repenser nos médias


Pierre Judet de la Combe, Homère, Paris, 2017, Folio Gallimard, 370 pages, 9,3€. Repères chronologiques, repères géographiques, références bibiographiques. Cahier hors texte (21 illustrations)

Ce livre de poche, inédit, est consacré à une paradoxale et impossible biographie d'Homère, "quelque chose comme une vie". Paradoxale car Homère, s'il a existé, n'est pas "l'auteur" de l'Iliade et de l'Odyssée. Biographie, terme maladroit, presque faux dans ce cas. S'il peut être dit auteur, Homère n'a pas écrit les textes, fixés sur papyrus bien longtemps après leur création, à Athènes (Pisistrate, six siècles avant notre ère) puis Alexandrie (Zénodote d'Ephèse qui en dirige la bibliothèque, trois siècles avant notre ère).

Pourquoi s'intéresser à Homère aujourd'hui ?
Quand nous lisons Homère, nous attribuons spontanément nos modes de consommation culturelle à un objet d'une nature différente de celle de nos livres modernes, produits d'auteurs (et de droits d'auteur), d'éditeurs, de marketing.
Maintenant, nous pouvons lire Homère, à notre manière, dans le texte, dans des traductions en langues modernes. Il y a des manuels, des cours, des éditions bilingues, des annotations... Notre Homère à nous est bien différent de celui des Grecs d'il y a trois mille ans !
Il a été assimilé par nos habitudes et nos outils culturels : Homère n'était pas lu, mais récité, chanté, avait été appris par cœur par les rhapsodes qui cousaient ensemble les vers, les chants. Le rhapsode cousait ensemble des chants (c'est l'étymologie, ῥαψῳδός) comme l'on coud un patchwork, il les récitait pour des publics choisis, "récitation, avec improvisation ou recomposition", lors de festivals ou de banquets. On peut se faire une idée de cette "performance" à partir de l'Hymne homérique à Apollon (cité longuement par Pierre Judet de la Combe).

Dans une sorte de prologue dialogué avec l'éditeur, Pierre Judet de la Combe décrit ainsi son ambition : "Essayer de repérer une énergie, qui pourrait venir de quelqu'un mais qui, en tout cas, était partagée par beaucoup, voulue, une envie qu'il y ait ces poèmes, qu'ils réussissent, une envie de les écouter, qu'ils soient repris, redits, sauvés, transcrits et connus de tous". Homère comme "ensemble de représentations forgées par les anciens", saisi dans l'ensemble de ses variantes (comme le dit Claude Lévi-Strauss à propos des mythes). Car, souligne Pierre Judet de la Combe, "un mythe n'est pas fait pour expliquer, pour clarifier, mais pour faire penser et imaginer" : d'où les bénéfices de l'opaque, de l'énigmatique.
Homère n'a rien dit de lui-même (à la différence d'Hésiode), donc il n'y a pas grand chose à dire d'Homère, pas de biographie possible. Le nom Homère (Homêros, ὅμηρος) signifie l'assembleur (ajointeur, médiateur) mais aussi l'otage (celui qui accompagne). Il y a eu de nombreux Homère, l'auteur en mentionne les lieux de naissance revendiqués par différentes villes, Homère aveugle (la cécité fait le voyant) ou pas. "Le nom Homère désigne une individualité historique, sans  doute collective, une référence", des textes légendaires qui forment "le mythe d'Homère". C'est ce mythe que raconte
Pierre Judet de la Combe. Il confronte les histoires d'Homère à celles d'Hésiode, d'Archiloque, d'Orphée mais aussi du Rāmāyana de Vālmīki (certains schémas narratifs étaient déjà présents en sanscrit). Il invite à dépasser l'opposition canonique entre auteur / poète individuel et tradition. Le poète est instrument de la tradition qu'il faut comprendre comme une suite, comme une somme (intégrale ?) d'événements, mêlée à l'humour aussi, à la distance pour que se "dessine en creux, le lieu possible d'un auteur - non pas un, plusieurs, dans la continuité d'une même entreprise. Superbes développements sur le matériau poétique employé dans Homère, sur l'hexamètre dactylique, asymétrique, sur le langage comme média...
Début d'un devoir du cours moyen, école élémentaire, au début des années 2000.
L'ouvrage se décompose en trois grandes parties : après une introduction riche et efficace, vient "le mythe d'Homère" (les sources, etc.) puis un chapitre intitulé "Quand la poésie parle de son mythe". L'ouvrage est servi par de riches annexes et de nombreuses notes. Dommage que l'on ne dispose du grec que via les translittérations.
Formidable livre pour le plaisir des analyses, de l'histoire aussi et des histoires car Pierre Judet de la Combe les raconte bien. On ne s'ennuie jamais. Mais au-delà de ces plaisirs, non négligeables, cet ouvrage, souvent iconoclaste, engage en fait une réflexion sur ce qu'est un média, sa relation à la tradition (tradere, transmettre), sur le storytelling, sur ce qu'est un livre aujourd'hui, sur ce qu'il n'est pas, sur ce qu'est l'écrit comme mémoire et stockage, comme organisation et fixation donc comme force de conservation, de répétition et d'inertie. Au détriment de l'improvisation créatrice ?
Pierre Judet de la Combe rend la question d'Homère passionnante. L'érudition est discrète, mise avec humour au service de la réflexion, du doute. Agréable à lire et parcourir, ce livre peut aussi se déguster par petites doses. Le format de poche le rend très maniable, et il est bon marché. Indispensable aux étudiant en lettres, je le recommande à ceux qui étudient les médias pour qui il peut constituer une occasion de se rafraîchir les idées.
Après avoir lu cet Homère, on (re)lira l'Iliade et l'Odyssée autrement. A nous de penser les médias avec ce remarquable travail. Et l'on attend sa traduction que l'auteur a promise de l'Iliade.


Homère sur MediaMediorum :

Homère, maître d'écoles et ciment culturel
Le cas Nietzsche, philologue

lundi 17 juillet 2017

Le cas Nietzsche, philologue


Friedrich Nietzsche, Le cas Homère, Paris, éditions HESS, 2017, 151 p.

La connaissance commune de Nietzsche s'arrête souvent à quelques textes, Ainsi parlait Zarathoustra, La Naissance de la Tragédie, Aurores quand ce n'est pas une pseudo Volonté de puissance. Rarement sont pris en compte les premiers textes, ceux du Professeur Nietzsche, helléniste, sommité ("Wunderkind") de la philologie classique européenne. Lire ces textes premiers, dits philologiques, éclaire les textes ultérieurs, dits philosophiques. En effet, Nietzsche ne cessera de se revendiquer "philologue" ("Wir Philologen", écrira-t-il en 1874). Il se vantera d'être "professeur de la lecture lente" ("Man ist nicht umsonst Philologe gewesen, man ist es vielleicht noch, das will sagen, ein Lehrer des langsamen Lesens", Morgenröte, Vorrede, §5). Il dira détester "ceux qui lisent comme des badauds" ("die lesenden Müßiggänger", "Vom Lesen und schreiben", Also Sprach Zarathustra). Et il n'en manquera pas de ces badauds pour lire Nietzsche !

 Le cas Homère (paraphrase d'un titre de Nietzsche sur Le cas Wagner) réunit deux documents : le texte de deux conférences, "Homère et la philologie classique" (prononcée en mai 1869, à l'Université de Bâle où il est Professeur de langue et littérature grecque) et "Le combat des poètes en Eubée" (prononcée devant la société philologique de Leipzig, en juillet 1867).
Le livre comprend une introduction de Carlotta Santini : "Qui a peur d'Homère ? Pour une apologie du chanteur aveugle" et une postface de Pierre Judet de La Combe : "Futur d'une philologie nietzschéenne". L'introduction et la postface, savantes et claires, sont indispensables aux non spécialistes pour s'y retouver : elles replacent le contexte et les enjeux de l'intervention de Nietzsche dans la question homérique.

La question homérique peut être ramenée à une question-clé : y a-t-il un seul Homère (comme on le dit, à partir d'Aristote, Aristarque) ou bien Homère, tel que nous le connaissons, que nous l'avons appris, n'est-il qu'une construction par des médias successsifs : récitations d'aèdes, collages de rhapsodes, effet de la transmission orale d'avant l'écriture (mémorisation, versification) ; effet des dispositions des auditeurs, du public (attention), du spectacle ? En somme, Nietzsche veut reconstituer "l'histoire de l'idée d'Homère", observe Carlotta Santini. Prendre et traiter Homère comme un concept qui s'est personnifié. L'abondance diverse de textes de l'Iliade et de l'Odyssée pose problème : textes des grammairiens d'Alexandrie, de Pergame, manuscrits byzantins, papyrus égyptiens, etc. Quel est le bon texte ? Cette question n'a pas de sens. Homère, dira Pierre Judet de La Combe, est "à prendre comme un long processus", il n'est pas de texte originaire.
Aujourd'hui, la question homérique semble épuisée (cf. Jean Bollack, "Ulysse chez les philologues" in La Grèce de personne. Les mots sous le mythe, 1997), elle relève désormais des sciences sociales. On en a écarté la question de l'auteur, aporétique, on a dé-philosophé la lecture des œuvres pour les philologiser.
Résumons ce qu'apporte cet ouvrage pour la réflexion sur les médias : la remise en question de la notion d'auteur et de la notion de texte. Cette remise en question s'oppose aux notions, intuitives, installées dans les esprits, depuis des siècles, par l'enseignement de la littérature. Cette remise en question se propage vers le droit d'auteur, vers le droit collectif de l'entreprise média au titre de la création de valeur (cf. la notion de marque éditoriale pour le droit voisin des médias et notamment de la presse).

N° du 20 juillet 2017. Actualité...
Bien sûr, la remise en question du texte (originaire, canonique) peut être appliquée à l'œuvre de Nietzsche. Mise à mal par les falsifications antisémites de sa sœur, par les traductions, l'œuvre de Nietzsche est rendue difficile à délimiter par son histoire éditoriale, par l'importante correspondance, par les écrits posthumes ("nachlass") et les écrits de jeunesse (autobiographiques).


Références

Nietzsche mis en dictionnaire
Nietzsche (F), Wir Philologen, 1874
Nietzsche (F),  Der Fall Wagner, 1888
Jean-François Balaudé, Patrick Wotling, "L'art de  bien lire". Nietzsche et la philosophie, VRIN, 2012
Mazzino Montinari, "La volonté de puissance" n'existe pas, L'éclat,1996
Mazzino Montinari, Nietzsche lesen, 1982, Walter de Gruyter

Milman Perry, The Making of Homeric Verse, 1971, Oxford University Press
Gregory Nagy, Homeric Questions, 1996, University of Texas Press
Gregory Nagy, Homer's Text and Language, 2004, University of Illinois Press
Gregory Nagy, Homeric Responses, 2003, University of Texas Press
Gregory Nagy,  Homer the Preclassic, 2010, University of California Press
Alain Ballabriga, Les fictions d'Homère. L'invention mythologique et cosmographique dans l'Odyssée, 1998, PUF

Sur Mediamediorum
Homère, maître d'écoles et ciment culturel
Le texte original n'existe pas. L'écriture et ses technologies
Ecriture et lecture numériques

mardi 6 décembre 2016

Le non-droit du numérique en France


Olivier Iteanu, Quand le digital défie l'état de droit, Paris, 2016, Editions Eyrolles, 186 p. 12,9 €

La plupart des personnes qui travaillent dans l'économie numérique n'ont pas la moindre idée de la situation juridique des entreprises avec lesquelles elles collaborent, des outils et données qu'elles manipulent quotidiennement.
Qu'il s'agisse du droit des données (data), du droit d'auteur, du droit à la vie privée, du droit du travail (peu abordé dans ce livre), personne ne sait très bien où l'on en est. Non seulement parce que la situation juridique est mouvante mais aussi parce que le droit national est bafoué impunément par de grandes entreprises américaines qui vivent de la publicité collectée et payée en France. Il va de soi que les médias et la publicité sont tout particulièrement concernés par cet ouvrage.
Il est rédigé sans inutile jargon par un avocat spécialisé dans le droit du numérique. Il est étayé d'analyses claires de situations juridiques précises et ne s'embarasse pas trop d'idées vagues. La thèse primordiale de l'ouvrage peut se résumer simplement : "On ne peut à la fois rechercher le marché français, ses consommaeurs, et refuser ses valeurs, son droit" (p. 41). Chemin de réflexion fécond.

Droit local, national ou droit américain ?
Pour commencer, à titre d'illustration, l'auteur dresse le bilan d'une journée numérique d'une citoyenne française ; du matin au soir, son activité en liaison avec le numérique ne relève que du droit américain, californien surtout, sans compter quelques paradis fiscaux européens tels le Luxembourg, les Pays-Bas ou l'Irlande. Constat édifiant de dépendance cachée, léonine. Sans compter que s'y ajoute l'hébergement de ses données sur des serveurs hors de portée des tribunaux français.
De facto, tout se passe donc comme si les citoyens français étaient plus soumis au droit américain qu'au droit français ou européen. Le citoyen européen ne devrait-il pas pouvoir s'appuyer exclusivement sur les lois européennes plutôt que sur le bon-vouloir des réseaux sociaux ?
Observant la transformation du droit français sous la pression du droit américain, Olivier Iteanu souligne le rôle de la philosophie implicite, et parfois explicite des libertariens californiens dans l'élaboration de l'esprit des lois numériques américaines. Adeptes de la liberté totale (peer-to-peer, cryptage, sharing economy, "code is law", etc.), leur organe international serait le magazine Wired.

L'auteur traite longuement du problème des limites juridiques à la liberté d'expression. Haine raciale, antisémitisme, haine de l'homosexualité, harcèlement sexuel (cyberbullying) déferlent sur les réseaux, "empoisonnant" l'atmosphère sociale, promouvant l'irresponsabilité éthique et l'insécurité. L'effet multiplicateur et accélérateur des réseaux sociaux risque d'en faire des réseaux a-sociaux, tout cela en toute impunité grâce à la conception de la freedom of speech (les effets récents des fake news sur l'élection présidentielle américaine ne peuvent que renforcer l'actualité de ces craintes).
L'auteur montre comment la notion française de "liberté d'expresssion" (encadrée par le droit) s'oppose à celle de "freedom of speech" (Premier Amendement de la Constitution américaine, 1792). Notons malgré tout, que parfois, la Cour Suprême en vient à mettre le holà à cette liberté.

Les plateformes américaines n'entendent pas respecter le droit mais plutôt faire leur loi (policies), souligne l'auteur qui observe aussi que le retrait des contenus illicites demandé par les tribunaux est difficile et coûte cher... ce qui n'arrange rien. Les sociétés américaines s'avèrent réticentes à respecter le droit européen tandis que les Etats européens semble réticents et lents à leur faire respecter (les cas évoqués de Yahoo! et de Twitter (pp. 38-45).
La confrontation des notions américaines et françaises est révélatrice (droit comparé) : les oppositions pertinentes entre vie privée et privacy (cf. CNIL vs Facebook), droits d'auteur et copyright, loi et governance, sont décortiquées dans les trois chapitres suivants. Une confrontation complémentaire serait édifiante : ce qui est imposé à la presse et aux médias français, d'une part, et de ce qui est toléré des réseaux sociaux, d'autre part (traités comme des hébergeurs !).

On regrettera l'examen trop bref de la situation en Chine où les réseaux sociaux américains ne pénètrent guère et sont pratiquement interdits. A lire Olivier Iteanu, on peut comprendre mieux la volonté du gouvernement chinois de refuser le droit d'entrée au soft power américain que représentent ses réseaux sociaux (Facebook, Snapchat, LinkedIn/ Microsoft, Twitter, YouTube/Google, etc.).

Cet ouvrage représente une alerte et une mise en garde inquiétantes : "le digital est-il en passe de rendre inopérants les droits français et européen ?" Epinglées en même temps la puissance peu démocratique du lobbying, l'incroyable et inefficace complexité de la législation europénne...
Lecture indispensable pour qui étudie les sciences politiques, les médias et la publicité. Espérons que ce travail sera mis à jour régulièrement (comment va agir la nouvelle administation américaine à partir de janvier 2017 ?) ; il mérite encore d'être enrichi d'un index des notions juridiques, de références (jurisprudences française, européenne, américaine). Enfin, il faut combler des trous : quid du droit de la data, de la fiscalité ?

samedi 25 juillet 2015

Gouvernance par les données ?



Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, cours au Collège de France (2012-2014), Paris, édition Fayard, 2015, 520 pages, Index, 22 €

L'auteur est juriste. Professeur au Collège de France, ce sont les cours qu'il y a donnés pendant les deux dernières années qui font l'objet de cette publication.
L'enseignement traite de l'hégémonie de la quantification et de son rôle politique et économique comme alternative au droit pour organiser la société. Il n'y est pas directement question de l''utilisation de données massives, données de toutes sortes, collectées à toutes occasions se présente désormais comme principe de gouvernance des entreprises privées et publiques. Le plus souvent exploitées en temps réel (cloud computing, etc.), à une échelle mondiale, les données et les nombres sont les matières premières à partir desquelles sont prises et justifiées les décisions. Le droit seul peut encadrer et limiter la collecte de ces données et leur exploitation en vue de l'intérêt général et des libertés : droit de la vie privée, droit d'auteur, droit fiscal, droit de propriété, sûreté des personnes, droit du travail, etc.
Ce qui se joue dans cet ouvrage est donc strictement contemporain, aux confins du droit et du calcul. S'il ne s'agit pas encore de l'économie numérique, à peine évoquée avec la mondialisation qui se met en place, les idées directrices sont mises en place pour une approche rigoureuse par le droit. Quid de l'adaptation au droit de l'économie illustrée par Google, Facebook, Amazon, Uber, Yodlee, AirBnB ("two-sided markets"*) ?

L'ouvrage commence par des rappels historiques essentiels, partant du "règne de la loi" pour arriver au "rêve de l'harmonie par le calcul". Un chapitre est consacré au "calcul de l'incalculable" et à l'instauration progressive d'un marché total où tout a un prix, même la dignité : ce qu'illustre l'extension du benchmarking au droit du travail (cf. L'Etat sous pression statistique). Notons que ceci, qui ne désigne rien d'autre que "les eaux glacées du calcul égoïste", était décrit dans le Manifeste de Marx et Engels, dès 1848 : "[la bourgeoisie] a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce" ("Sie hat die persönliche Würde in den Tauschwerth aufgelöst, und an die Stelle der zahllosen verbrieften und wohlerworbenen Freiheiten die Eine gewissenlose Handelsfreiheit gesetzt"). La dignité (die Würde) est un terme clé de la morale kantienne ; elle s'oppose au prix (der Preis).
Les derniers chapitres de La Gouvernance par les nombres sont consacrés aux évolutions récentes de l'Etat. Le gouvernement par les hommes se substitue petit à petit au gouvernement par les lois selon l'intérêt général. Alain Supiot épingle au passage le retour en force, inattendu et discret, des théories juridiques de Carl Schmitt (qui s'est voulu le juriste de Hitler). L'auteur évoque aussi les effets de la globalisation des marchés et le retour des liens d'allégeance (reféodalisation du droit). Ensuite, l'ouvrage traite du travail et de la "mobilisation totale" ("totale Mobilmachung", expression de Ernst Jünger !) pour établir un marché total, et de la "déconstruction du droit du travail" qu'accélère la révolution numérique ("programmation de tous"). Après avoir dégagé les dangers multiples que promet la gouvernance par les nombres, la conclusion des cours reste modeste : pour en sortir, il faut "repenser les fonctions de l'Etat [... pour qu'il soit] capable de faire prévaloir l'intérêt général et la démocratie sur les intérêts particulier et les puissances financières ou religieuses."

L'actualité de cet ouvrage est impressionnante. Alain Supiot met en perspective de nombreux travaux et les place sous un éclairage fécond, et iconoclaste : il n'hésite pas, d'ailleurs, à reclasser certains auteurs célébrés par les médias, débusquant du réactionnaire derrière des discours à la mode moderne (ni Pierre Bourdieu, ni Gilles Deleuze ou Michel Foucault n'en ressortent indemnes, entraînés loin de leur base qu'ils ont été par des surenchères à fins journalistiques).
Ce livre est à la fois un manuel, didactique, et un support de réflexion intellectuelle approfondie. Il faut y confronter nos outils de gestion : description statistique, analyse de données, analyse multivariée, panels, modélisation… A la lumière des critiques et mises en garde énoncées par Alain Supiot, il faut aussi regarder, et imaginer, ce que développe et promet actuellement l'intelligence artificielle (machine learning, NLP, deep learning...) en matière de calcul et de gouvernance. Sans se laisser embarquer dans son eschatologie (singularity, etc.). Quant aux sciences de gestion, elles paraissent compromises, complices actives de cette nouvelle gouvernance.
Enfin, la gouvernance par les nombres, c'est aussi l'économie de la régulation. On attend ce que dira Alain Supiot des travaux de Jean Tirole : "To what extent should the government intervene in the marketplace?"**). Prochains cours ?

Parce qu'il est juriste, spécialiste de droit du travail, Alain Supiot ne se laisse pas emberlificoter par les rhétoriques pompeuses ; il en revient méticuleusement au rôle du droit dans la vie quotidienne, dans les politiques publiques, dans les entreprises. Le monde du travail le / nous rappelle à l'ordre.

La logique d'exposition inhérente au cours magistral confère un rythme commode à l'ouvrage. Une table des matières détaillée, des index (des noms, des matières), ainsi que des notes précises et nombreuses rendent agréable le travail et la réflexion à l'aide de cet ouvrage. Lecture vivifiante, décapante, indispensable à qui s'intéresse à l'évolution de l'économie des médias.


Références

Jean-Charles Rochet, Jean Tirole, "Platform competition in two-sided markets", Journal of the European Economic Association, June 2003 1(4):990 –1029.

** Economic Sciences Prize Committee of the Royal Swedish Academy of Sciences, "Jean Tirole. Market Power and Regulation", 13 October 2014, 52 p., Bibliogr.

vendredi 30 septembre 2011

Ecrivants "fantômes" et plagiaires: le Web a bon dos

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Partons de deux articles.
Un bilan, documenté, malin et plein d'humour publié par une journaliste, Béatrice Gurrey dans Le Monde des Livres (23 septembre 2011) sous un superbe titre : "Le plagiaire sans peine".
Ensuite, la recension d'un chercheur, Charles Coustille, dans Acta Fabula (18 septembre 2011), "L'autre seconde main", qui traite du livre de Hélène Maurel-Indart, Le Plagiat (Gallimard).

Etiologie du plagiat
On veut paraître, on copie ou l'on sous-traite à un auxiliaire anonyme et plus ou moins bien rémunéré ("nègre", ghostwriter). Celui-ci n'a pas de raisons de se forcer, alors, à l'occasion, il copie, il vole (plagiarus). Il ne risque pas grand chose, puisque lui, il n'existe pas. Le "pseudo auteur", tout à son ignorance et à sa suffisance ne se rend pas compte du plagiat : cela fait partie des risques du métier ! Copier, coller : le Web et l'ordinateur permettent de copier "sans peine". Béatrice Gurrey dresse un premier inventaire, plutôt people : Ardisson (T), Attali (J), Beyala (C), l'évêque Gaillot (J), Le Bris (M), Macé-Scarron (J), Minc (A), Poivre d'Arvor (P)... Echantillon dans lequel les média-people, que les médias promeuvent sans vergogne, sont sur-représentés. Certains sont récidivistes. Le phénomène a pris tant d'ampleur que Hélène Maurel-Indart, spécialiste et universitaire, auteur d'ouvrages de référence sur le plagiat (Plagiats, les coulisses de l'écriture, 2007), y consacre un blog avec une rubrique "actualité" : leplagiat.net.
Voir aussi Du plagiat, (2011)
Gallimard Folios

Modèle d'affaires
Au-delà de l'indignation vertueuse, voyons le moteur économique et médiatique du plagiat. Le faux auteur sous-traite l'oeuvre à un écrivant fantôme et monétise ensuite la notoriété de son nom de faux auteur médiatisé sous la forme de conférences, conseil, droits d'auteurs et mondanités diverses.
Le faux auteur est une vraie marque ; il dispose d'accès gracieux aux médias, où souvent il émarge plus ou moins (multi-positionnalité), grâce à quoi il n'achète que peu d'espace publicitaire. Son image de marque lui garantit une audience que le "plagié" ne recueillerait jamais, faute de contribution gratuite des médias : lui n'est pas une marque, sa notoriété spontanée est nulle. Il est sans nom, anonyme. Le plagiat est oeuvre de médiatisation. Sans média, pas de plagiaire ?

Un mal français ?
Béatrice Gurrey voit dans le plagiat et ses variantes un "mal français" : en France, on ne punit guère le plagiaire. En Allemagne, aux Etats-Unis, c'est un genre plus risqué. D'ailleurs, un noble et très riche politicien allemand, ministre, Karl-Theodor zu Guttenberg, s'est vu récemment retirer son titre de "docteur" : 82% (sic) de sa thèse était copiée-collée. La "Plagiatsaffäre", comme dit la presse allemande (cf. Der Spiegel et Die Zeit), fit grand scandale : le pseudo-docteur démissionna et s'est installé aux Etats-Unis (cf. infra, Mise à jour)...
Le politicien qui doit construire et maintenir sa marque s'exprime sans cesse : travail média, comme pour un yaourt ou une lessive. Aussi, le monde politicien fait-il prospérer de nombreuses "plumes" qui alignent des discours à la chaîne. Le mal est public, à peine masqué, admis : nul ne soupçonne plus un politicien, un chef de grande entreprise de rédiger lui-même ses interventions. Ceci contribue à l'acceptabilité du plagiat et des copier-coller indus.
Antoine Compagnon évoque, à propos de l'université, "la tentation du plagiat" (2002)... Dès 1996, Plagiarism.org a traité de la prévention de ce problème pour le système éducatif américain. Partout dans le monde, l'université est mal à l'aise avec le problème du copié-collé et du plagiat, au point de promouvoir des logiciels capables de débusquer les coller-copieurs (iAuthenticate, Turnitin, etc.) ; voir le blog de Jean-Noël Darde, consacré au plagiat à l'université, "Archéologie du copier-coller". La mondialisation des universités occidentales, la présence d'étudiants capables de copier-traduire-coller à partir de langues exotiques, complique la détection.

Mise à jour 10 août 2012
Debora Weber-Wulff, "Viewpoint: The spectre of plagiarism haunting Europe", BBC News, 25 juillet 2012.
Keach Hagey, "Time, CNN suspend Zacharia", The Wall Street Journal, 10 août 2012

Responsable ? Internet !
Erreur ! Le Web a bon dos ! Ce que met en question le plagiat scolaire, c'est le type d'exercice demandé à des élèves ou étudiants pour évaluer les connaissances et savoir faire acquis... On n'a pas attendu le Web pour copier ! Le Web, gigantesque bibliothèque de Babel, n'est pas le problème, mais plutôt la solution. D'abord, le Web permet la détection des plagiats, ce qui était plus difficile et aléatoire autrefois. Mais, surtout, le Web dévalorise de facto certains travaux scolaires effectués à la maison, dissertations, commentaires, résumés, mémoires, exposés, fiches, etc. Sans compter les traductions scolaires ! Car tout est sur le Web, tous les enseignants le savent, tous les élèves aussi, qui, dès l'école élémentaire, bénissent Wikipédia. Wikipedia que "plagient" aussi des auteurs plus connus : Chris Anderson, journaliste, a évoqué une maladresse technique de l'éditeur ; pour Houellebecq, on prétexte l'intertextualité...
Le Web n'a pas fini de secouer le monde éducatif : pour échapper à ces difficultés, il faut plutôt prôner la créativité, l'originalité, le risque, l'invention. Ce ne sont pas toujours des vertus scolaires cardinales. Mais elles pourraient le devenir ; de nombreux pédagogues le réclament depuis longtemps : Montessori, Freinet, Nietzsche, Boulez, etc.

dimanche 27 juin 2010

Ecriture et polyphonie numériques

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Evoquons d'abord l'oeuvre majeure du romancier américain John Dos Passos, USA Trilogy : The 42th Second Parallel, NineTeen NineTeenThe Big Money (1930-1932-1936)Cette trilogie romanesque sur les Etats-Unis entremêle quatre modes narratifs :
  • des récits au style indirect de la vie de douze Américains
  • Newsreels, collages d'extraits de la presse de l'époque (Chicago TribuneNew York World), titres, articles, messages publicitaires, paroles de chansons
  • The Camera Eye qui laisse parler les "états de conscience" ("stream of consciousness"), une "sous-conversation" du narrateur 
  • des biographies de personnages "historiques" (Henri Ford, Thomas Edison, etc.). 
Jean-Paul Sartre célébra Dos Passos (texte repris dans Situation, I, que vient de rééditer Gallimard) et signala cette polyphonie dans laquelle il retrouvait "le point de vue du choeur, de l'opinion publique".

Second exemple. Dans ses Essais de Théodycée, Leibniz imagine des livres munis de liens hypertextes renvoyant à des images de la réalité (zooms). Ce que la déesse Pallas montre à Théodore dans un appartement monde, "le livre des destinées" : "Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira [...], et vous verrez représenté effectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros" [...] "On allait en d'autres chambres, on voyait toujours de nouvelles scènes" (o.c. p. 361). Nous sommes en présence d'une sorte d'iPad avec une interface qui deviendra classique recourant à des métaphores spatiales (appartement, chambre, etc.). Sorte de réalité virtuelle (VR).

Ces deux textes illustrent le besoin, manifeste depuis longtemps, d'un mode de narration polyphonique, plurimédia, mulidimensionnel que rendent aujourd'hui possibles Internet et les tablettes. Aujourd'hui, la trilogie de Dos Passos combinerait interviews audio, liens vers des journaux, vidéo, messages publicitaires, textes, photos, etc. Les biographies qu'imagine Leibniz aussi.
Une nouvelle "écriture" peut naître des nouveaux suppports numériques. Un livre numérique n'est pas le support nouveau de livres anciens conçus pour le papier, selon des normes éditoriales établies il y a quatre siècles ou plus, et numérisés à l'identique. Pour John Dos Passos, écrit Jean-Paul Sartre, "Raconter, c'est faire une addition" (o.c.). Addition multimédia aujourd'hui.
  • Le livre électronique désigne une oeuvre écrite par un auteur numérique (tentons cette expression) pour des supports numériques (eBooks). C'est la possibilité et la promesse d'une nouvelle écriture (et le fondement d'un droit d'auteur). Tel quel, ce livre n'existe guère (ou pas encore). Son droit d'auteur, lorsqu'il se mettra en place, devra-t-il s'inspirer de celui du cinéma (l'oeuvre cinématographique est convergence et synergie de métiers) ?
  • Ce n'est pas seulement un support matériel ("opus mechanicum", "ein körperliches Kunstprodukt", dans les termes de Kant), ce qui regrouperait aujourd'hui un ou plusieurs fichiers lisibles sur un support électronique quelconque (kindle, iPad, PC, iPhone, etc.). 
  • Ne pas commettre l'erreur de confondre en un seul mot les deux notions ("und nun besteht der Irrtum darin, dass beides miteinander verwechselt sind", Kant, o.c.).
  • La notion d'auteur revient à l'ordre du jour, retrouvant des situations connues autrefois par les oeuvres pour le papier (cf. l'illustration par Roger Chartier dans Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue).
Note bibliographique
Kant (Immanuel), "Was ist ein Buch", in Die Metaphysik der Sitten, 1797, (je ne trouve pas de traduction française en librairie !).  En allemand et en gothique
Benoit (Jocelyn), "Qu'est-ce qu'un livre", Textes de Kant et Fichte, PUF Quadrige, 1995
Foucault (Michel), "Qu'est qu'un auteur", 1969, Dits et écrits 1, Gallimard Quarto, pp. 817-849
Leibniz (Gottfried, Whilelm), Essais de Théodycée, 1710, Editions GF-Fammarion, 1969
Chartier (Roger), "Qu'est-ce qu'un livre ?", Les Cahiers de la Librairie, N°7, janvier 2009
Chartier (Roger), Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue, Gallimard, 2011
Macherey (Pierre), "Qu'est-ce qu'un livre", Université de Lille, novembre 2003

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