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mardi 15 octobre 2019

Modiano, encore et encore. Mais ce n'est jamais tout à fait pareil


Patrick Modiano, Encre sympathique, Paris , 2019, Gallimard, 137 p.

De Modiano, on attend toujours quelque chose de nouveau et cela est toujours un peu comme avant. Et pourtant, cela change et l'on est très vite pris par une histoire étrange, qui s'effiloche, qui dure, et qui devrait bientôt finir, mais ne finit pas et ne finira pas. "Toutes ces paroles perdues, certaines que vous avez prononcées vous-même, celles que vous avez entendues et dont vous n'avez pas gardé le souvenir, et d'autres qui vous étaient adressées et auxquelles vous n'avez prêté aucune attention... Et quelquefois, au réveil, ou très tard dans la nuit, une phrase vous revient en mémoire, mais vous ignorez qui vous l'a chuchotée dans le passé" (p. 29).

Voilà ce qui tisse un roman de Patrick Modiano. Et l'on suit des bouts de phrase prononcées ici ou là, des refrains, et l'on finit par toucher au but. "Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu'on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l'entendez pas et l'on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis, un jour, il revient à l'improviste quand vous êtes seul et que rien autour de vous ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d'une chanson qui exerce encore son magnétisme" (p. 48).

Ce roman de Patrick Modiano est un classique, du genre que l'on peut étudier en classe, et dont on pourra rêver ensuite tranquillement aussi : une rencontre, une enquête lancée par un employeur qui n'y croit guère, enquête que le héros commence, abandonne, oublie puis reprend des années après et qui finit par finir, presque, vers Annecy... Ce sera demain...
Ce livre est court, et c'est bien. Peut-être pourra-t-on le relire dans quelques mois, simplement pour retrouver la petite musique qui fait son charme, une fois que l'on aura perdu de vue l'intrigue. Et l'on se dira, que c'est bien du Modiano.
Modiano en est à son vingt-neuvième roman et il assure "avoir l'impression d'écrire toujours un peu le même livre". Laissons-lui son impression, mais elle est à peu près fausse. A peu près...

lundi 25 mars 2019

Feuilleter les rues de Paris avec Modiano : archéologie littéraire


Gilles Schlesser, Paris dans les pas de Patrick Modiano, 2019, Editions Parigramme, 158 p., 18,9€

Les romans de Patrick Modiano ont Paris pour décor. Mais Paris y est souvent plus qu'un décor, c'est plutôt un choeur qui participe à l'histoire des personnages, comme une basse continue.
Gilles Schlesser réussit une étrange biographie, une archéologie dont tous les moments ramènent à Paris. C'est remarquablement bien fait : le montage combine habilement texte et photos, les légendes explicatives, les anecdotes, et une documentation précise, concise.

Que retient d'une ville, l'oeuvre d'un romancier ? Les rues, le décor urbain, les façades, le mobilier, les transports publics mais aussi les personnages, anonymes ou célèbres, les affichages publicitaires, les vitrines, des objets publics, les plaques d'information. Autant qu'on les habite ou les a habitées, on est toujours habité par une ou plusieurs villes. Cadre de référence tacite, implicite, un "palimpseste", dit Modiano. Le livre mêle plusieurs époques au XXème siècle. Nostalgie puisque, et Charles Baudelaire s'en attriste, "la forme d'une ville change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel". Patrick Modiano le dit à sa manière : "La topographie d'une ville, c'est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d'un palimpseste". Patrick Modiano est habité par Paris.

Géographie et histoire de Paris, par petites touches, bien choisies sont réunies dans l'ouvrage de Gilles Schlesser ; sélection des énoncés à propos des objets qui encadrent l'époque et permettent de la date : le pneu (télégramme pneumatique), le chocolat Pupier, les autobus à plateforme, la rue des Saussaies où siégeait la Gestapo, le PILI (plan indicateur lumineux d'itinéraire de la RATP), le Bus Palladium, la salle des Pas perdus de la Gare Saint-Lazare, Françoise Hardy ("Etonnez-moi, Benoît"), la publicité Dubo-Dubon-Dubonnet, les clous délimitant des passages pour piétons, le cabaret du Néant, une salle de classe du Lycée Henri IV, les indicatifs téléphoniques, des squares, des bistrots, des hôtels, le Vélosolex, les porteurs dans les gares, les chevaux que l'on mène à l'abattoir, rue Brancion, la Petite Ceinture, le Vél' d'Hiv', le Champo où se vendait le Libération de Sartre à la criée, Shakespeare et Company, et j'en passe. Revoir Paris avec Modiano.

Voici un livre pour le plaisir, plus intéressant qu'un"beau livre" ("coffee table book") et que l'on ne referme pas de si tôt, emporté par le voyage. Avec le livre de Gilles Schlesser, le lecteur revisite Paris, tout en parcourant les livres de Patrick Modiano et l'histoire du siècle passé, de sa jeunesse peut-être. Invitation à se promener dans Paris, à pied. Le Paris de Modiano est une ville de piéton ; quand on marche, on peut regarder, lire les murs de la ville, s'arrêter, flâner, attendre. Cet ouvrage précis et tendre relie entre eux les romans de Patrick Modiano, pour construire un véritable réseau dont les noeuds sont des adresses et les arêtes sont des rues ; il donnera envie de lire ces romans et même de les relire dans une nouvelle perspective, avant de faire un tour dans Paris retouver vos souvenirs.
"Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie n'a bougé !" Baudelaire encore.

Références
Apollinaire, citadin et piéton de Paris
Guy Debord rattrapé par la société du spectacle ?

lundi 18 août 2014

Usages des objets dans l'histoire et la littérature


Marta Caraion (sous la direction), Usages de l'objet. Littérature, histoire, arts et techniques. XIX-XXe siècles, Paris, Editions Champ Vallon, 2014, 278 p.

Prendre "le parti des choses" (Francis Ponge), entrer dans la littérature et l'histoire par les objets, fait assurément voir le monde autrement. D'abord en rappelant à quel point l'économie industrielle produit une pléthore d'objets. Sociétés du fétichisme des marchandises (Karl Marx) et de la reproductibilité (Walter Benjamin), les objets sont partout, pour faire (outils), pour décorer, distinguer, fantasmer. La propriété n'est-elle pas ce que l'on possède et ce qui nous définit, et finit par nous posséder ?

En seize contributions, l'ouvrage saisit les usages des objets sous des angles différents : le roman-feuilleton, le roman policier, la poésie, le voyage et les souvenirs, les expositions, les collections, les natures mortes photographiques, les plantes d'appartements, les aquariums, les trophées coloniaux, le commerce (grands magasins)... Les références classiques abondent (Baudelaire, Balzac, Gauthier, Zola, Ponge, Delille, Pérec, Valéry, Simmel) ainsi que la littérature française contemporaine (Pérec, Toussaint, Houellebecq, Le Clézio, Modiano, Quignard). Plus inatttendus et précieux, les développements sur les expositions universelles, sur l'exotisme et sur les "sciences" de l'oppression (cf. l'anthropologie et ses outils de pseudo-mesure, les trophées coloniaux).

Les objets dont parlent ces études sont des objets isolés. L'ouvrage nous laisse bien sûr aux portes des objets connectés et connectants, de l'Internet des objets, de la personnalisation calculée et programmée (data), distinction à la chaîne. L'ouvrage nous laisse aussi trop loin peut-être de l'Encyclopédie et du Larousse, des planches et des objets techniques (objets pour faire des objets). Peu d'allusions et de développements sur les catalogues et les dictionnaires, où se mêlent et se classent "les mots et les choses". Car il n'y a pas d'objets, de choses sans mots. Et peu de choses sans marque sans quoi elles ne se démarqueraient pas.

Partout dans l'ouvrage, court la critique de la matérialité (spiritualité), de la quotidienneté (événement) et de l'utilité (gratuité) qui distinguent les œuvres littéraires et artistiques des œuvres courantes. La critique de la publicité est constante : invasion des objets achetés, achetables (harcélement, tyrannie, désir, "appel publicitaire"). La hiérarchie des objets est socialement construite : les cadeaux, le photographiable, le mémorable et le collectionnable font l'objet de stratégies d'affiliation et de distinction que la publicité reprend à son compte et renforce mais qu'elle n'invente pas. Dans l'activité publicitaire, il y a des objets mais aussi des sujets consommateurs d'objets et de mots.

Ouvrage collectif au meilleur sens du terme : les contributions, pluridisciplinaires, se croisent, se réfléchissent et se complètent, servies par une introduction éclairante. Du point de vue du marketing, cet ouvrage invite à mieux concevoir une socianalyse de la consommation et des équipements (prix, design, etc.), de l'habitation qui les abrite.

samedi 18 février 2012

De Patrick Modiano à Emile Zola, Timeline et Open Graph

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Peut-on lire, relire, Rue des Boutiques Obscures de Patrick Modiano (1978) comme si l'on y démêlait les trames d'un réseau social ? Peut-on formaliser les liens, les noeuds entre les personnages, désembrouiller leurs vies, les "eaux mêlées" ?
Le roman apparaît comme celui d'un espace hodologique tissé de rues, de chambres, de carrefours, de cafés et de bars dans lequel se déplace un narrateur infatigable. Facebook aujourd'hui l'organiserait en Open Graph.
L'enquête semble aussi une quête de soi, une lutte contre l'oubli. Le lecteur est comme dans un jeu vidéo avec ses soluces et des informateurs tels des "amis", personnages non-joueurs (non-playing character, NPC), pions de ce vaste échiquier qui distillent des pistes, donnent des indices. Les annuaires aussi, ces génies tutélaires du narrateur, trônant sur leurs étagères, distribuent des informations tout comme les services de renseignements et les administrations dont les fiches peuvent devenir criminelles. Toute la mémoire du Web dans quelques années.

"Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d'un gigantesque billiard électrique, qui se cognent parfois l'une à l'autre", écrit Patrick Modiano. On dirait la vie d'un réseau social, sa combinatoire observée de l'extérieur, avec l'impression de circuler dans des ruines et d'y chercher des traces.
Les romans de Patrick Modiano se lisent comme des timelines parcourues à rebours par un narrateur détective. Dora Bruder, par exemple : Patrick Modiano y rapproche le chemin suivi par son héroïne en fuite de celui emprunté, dans Paris, par Jean Valjean et Cosette, traqués par Javert (Les Misérables). Homologie de structures, concordance des temps.

La littérature en dit plus long, décidément, et mieux, parfois, que certains savants travaux. Le romancier est sans le savoir énonciateur d'algorithmes sociaux (cf. L'homme des foules). Ainsi, Emile Zola déclare-t-il, dans la Préface de La Fortune des Rougons, vouloir trouver et suivre "le fil qui conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme" (1871). "Et quand je tiendrai tous les fils, quand j'aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'œuvre comme acteur d'une époque historique, je le créerai agissant dans la complexité de ses efforts, j'analyserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de l'ensemble".

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