dimanche 9 août 2026

Pétrarque et sa famille : un travail de sociologue historien

Etienne Anheim, Pétrarque. Portrait de famille, Paris, Les Editions de Minuit, Index nominum, 286 p.

C'est le portrait d'un poète des débuts de la Renaissance italienne peint au travers de sa famille, de ce que l'on en  connaît du moins et de ce que le poète a voulu en retenir. "L'art de pétrarquiser" (Du Bellay puis Ronsard) toucha ensuite la Renaissance française et y fit des émules un siècle et demi plus tard.

Le monde de Pétrarque est d'abord un univers masculin. L'hégémonie masculine est presque totale et les correspondants du poète sont uniquement masculins, après nettoyage peut-être. Seul le personnage plus ou moins inventé de Laure (de Laurea, qui évoque le laurier, signe du couronnement, et non de Laura) se dégage du Canzionere, ouvrage qui se compose de 366 poèmes en italien dont 317 sonnets. Mais Laurea n'est certainement qu'une figure de papier.

François Pétrarque, fils et petit-fils de notaires, rompt donc avec la tradition familiale pour se consacrer finalement - à quelles conditions ? -  à l'écriture et à la poésie. "Ce tableau collectif n'est donc fait que de mots", prévient Etienne Anheim, l'auteur, normalien : pas même de tableaux de peintres contemporains pour donner à voir le portrait de la famille. "Combien faut-il de générations de notaires pour faire un écrivain, combien de vies rendues presque invisibles, littéralement absorbées, pour nourrir un auteur ?" (p. 27). Cette question sociologique que pose l'auteur est fondamentale, et il s'y tiendra dans son travail biographique très fortement documenté et parfois influencé par les idées de Pierre Bourdieu. "L'accomplissement de l'écriture et son travail de préservation - dans l'Eglise médiévale, dans l'oeuvre de Pétrarque, dans la littérature moderne et jusque dans les sciences sociales -se font ainsi toujours sur une ligne de crête, au risque de la réinvention et de l'effacement des vies autour de soi qui deviennent, tout à coup, minuscules." (p. 27). Cette remarque incidente de Etienne Anheim, qui est au principe des sciences sociales, est loin d'être anecdotique (pour celles et ceux qui visent la science, du moins).

Ce livre est, grâce à un minutieux travail biographique, une occasion de penser la question du capital culturel et les problèmes de sa transmission de père à fils : transmission aisée des notaires et financiers au fils devenu poète mais beaucoup plus malaisée du poète à son fils ("dilapidation ","figures d'écrivains, écrasantes pour leurs enfants qui ne sont jamais leurs véritables héritiers" (p. 217). Et Etienne Anheim, ironique, de citer Christine Planté "les hommes accouchent de livres et les femmes d'enfants" (p. 238)  et aussi, par exemple, Buddenbrooks. Verfall einer Familie, le roman de Thomas Mann (1901).

Le livre m'est apparu comme un travail exemplaire de sociologue et d'historien. La mise en chantier concrète de concepts- clefs (héritage culturel, appropriation culturelle, capital culturel, reproduction culturelle, transfuge de classe, capital humain, etc.) lui donne une dimension exceptionnelle, et rare. L'évocation du cinéma hollywoodien pour le regard masculin porté sur les femmes (voir le "male gaze" de Laura Mulvey), par exemple, est une occasion, certes anachronique, de resituer aussi Pétrarque dans l'histoire sociale et culturelle occidentale. Et l'on est alors dans la très longue durée et l'on frôle l'anthropologie.

samedi 18 juillet 2026

Nietzsche, penseur des techniques

 Nietzsche et les techniques, sous la direction de David Simonin, Paris, PUF, 1925, 370 p., Bibliogr.

On connaît un peu le poète et philosophe de Zarathustra, on connaît parfois le Nietzsche polémiste, on connaît plus rarement le professeur qui à Bâle enseigna brillamment les classiques grecs... Voici maintenant le Nietzsche technicien, du moins celui qui réfléchit sur les techniques, leurs places, leurs rôles dans l'histoire économique et sociale. Et c'est un livre bienvenu qui évoque cette dimension mal connue, voire inconnue, des réflexions et du travail de Nietzsche. Nous nous contenterons ici toutefois de quelques aspects techniques que cet ouvrage, dirigé par David Simonin, normalien et philosophe, met nettement en évidence : le creusement du tunnel du Saint-Gothard, la relation à Marx, la navigation aérienne et surtout la machine à écrire.

La dynamite (la nitroglycérine, inventée par Alfred Nobel en 1866) facilite le percement du tunnel pour le chemin de fer du Saint-Gothard qui va permettre à Nietzsche de se rendre à Gênes, à Rapallo, Portofino et Santa Margherita ; il fait du philosophe un "bon Européen". Le livre accorde une place très importante à ce tunnel et à ses conséquences socio-économiques, et politiques.

Frédéric Porcher dans sa contribution, "Machine et exploitation chez Nietzsche", confronte judicieusement les idées de Friedrich Nietzsche à celles de Karl Marx sur le machinisme moderne et sur la science économique. Confrontation délicate mais éclairante.

"La machine à écrire des poèmes joyeux" : tel est le titre que donne à son intervention Paolo d'Iorio,  éminent spécialiste de l'oeuvre de Nietzsche. "Unser Schreibzeug arbeitet mit an unseren Gedanken. Wann werde Ich über meine Finger bringen, einen langen Satz zu drücken !," ("Nos instruments d'écriture participent à l'élabioration de nos pensées. Quand parviendrai-je à forcer mes doigts à imprimer une phrase longue !"). Ces affirmations, ces espoirs qui anticipent les réflexions de Marshall McLuhan sur les médias, traduisent l'influence des tapuscrits de Nietzsche (57 pages pour 33 610 caractères) sur son oeuvre. Nietzsche avait aussi envisagé la navigation aérienne :"La navigation aérienne suffit à elle seule à jeter par-dessus bord tous les concepts de la culture", proclame-t-il (cf. les développements de Marco Brussoti dans le chapitre 9).

Au total, cet ouvrage représente donc une somme de travaux très complémentaires qui donnent à comprendre la philosophie de Nietzsche à propos des techniques, dans les détails que souvent les commentateurs classiques ont ignorés. Et, à partir de là, c'est peut-être tout Nietzsche qu'il faut repenser.

samedi 6 juin 2026

La guerre froide et ses armes, vite obsolètes

Distant Early Warning System. From the Cold War to the Cosmos, edited by Julie Decker, Anchorage Museum, Hirmer Verlag, München, 273 p.

L'objet de ce livre est la mise en place dans l'après-guerre d'un système de radars capables de détecter toute attaque de l'Union soviétique contre l'Amérique du Nord (Etats-Unis, Groenland, Islande et Canada). Ce système extrêmement cher s'est très vite révélé obsolète, toute attaque éventuelle (missiles, etc) recourant à des outils trop rapides. La Dew Line (Distant Early Warning (DEW) n'est qu'un reste d'une bataille qui n'a jamais eu lieu.

 Le livre est d'excellente qualité, solide, parfaitement illustré. 17 auteurs ont réussi à rendre compte de cette aventure, sans doute très chère et inefficace.
Andrew McLuhan, le petit fils de Marshall McLuhan, déclare en conclusion : "Marshall McLuhan's thesis is that because the artist senses imminent technological changes, like the DEW Line radar senses missiles on the horizon, they give us warning. With that warning we can either duck and cover, or maybe, just maybe, employ countermeasures". Andrew McLuhan cite également Marshall McLuhan pour conclure :"I think of art, at its most significant, as a DEW Line, a Distant Early Warning system that can always be relied on to tell the old culture what is beginning to happen to it".
Voici un beau livre pour réfléchir aux relations des arts avec les technologies.

vendredi 15 mai 2026

Drôle de récit, triste mais tellement clair

Eric Vuillard, L'ordre du jour. Récit, Actes Sud 2017 / Babel, 153 p. 

C'est bref, très bien écrit. La couverture montre un Gustav Krupp qui pose, élégant. C'est l'histoire, l'Histoire en marche que l'on va suivre ; d'abord de la réunion du gratin industriel allemand, 24 patrons de très grandes entreprises, le 20 février 1933 qui décidera de financer les élections du parti nazi. 

Ensuite, c'est l'Anschluss de l'Autriche et la satisfaction des nazis qui triomphent du gouvernement autrichien, couard. On assiste aussi aux suicides de Juifs autrichiens. 

Voilà l'histoire, bien connue, que raconte, par petites touches et non sans humour, Eric Vuillard. Et l'on referme ce tout petit livre en souhaitant, en espérant, que cela ne recommencera pas...


mardi 5 mai 2026

Le très long chemin de la revanche

 Aharon Appelfeld, La ligne, (en anglais The Iron Tracks), traduit de l'hébreu (édition Keter, 1991) par Valérie Zenatti, Editions de l'Olivier / Points, 187 p.

"Les trains m'ont rendu libre... Je hais ces terriers laids que l'on nomme des maisons", déclare dès les premières pages, le héros du livre, un Juif "n'observant pas la tradition". Dans les trains, il est chez lui, dans les wagons restaurants notamment : il donne un pourboire au serveur qui change de poste et passe pour lui de la musique classique. "Je suis chez moi ans tous les coins perdus". "Ma mémoire est mon grand malheur", dit encore notre héros qui a beaucoup vécu, et beaucoup retenu. Le livre raconte une longue errance qui le conduit, finalement, à son geste de revanche, lorsqu'il va retrouver l'assassin de ses parents.

Aharon Appelfeld est un auteur israélien majeur, germanophone d'abord et qui apprit l'hébreu dans ses vingt ans ; sa traductrice en français, son amie, Valérie Zenatti et son oeuvre, sont inséparables. Le roman, l'un des quarante et quelques écrits par l'auteur, est très élégamment traduit, suivant son rythme ferroviaire ; on croit suivre les éclisses des 32 brefs chapitres qui mènent le lecteur au bout de la voie. En cours de route, la philosophie est omni-présente, sans charabia, hésitante, tranquille. Le titre donné au livre en français est difficile à entendre, l'anglais me paraît plus clair.

Finalement, un très beau livre, un roman qui se lit par étape et qui invite à réfléchir, sans y prétendre.

jeudi 30 avril 2026

Vies privées, affaires publiques : la Révolution en marche



Sarah Maza, Vies privées, affaires publiques. Les causes célèbres de la France prérévolutionnaire, Paris, Fayard, 1993, traduction française, 1997,  384 p., sources et bibliographie, Index nominum

Cet ouvrage d'une historienne américaine qui enseigne à Northwestern University a été publié en anglais en 1993. Il relate et analyse quelques uns des grands procès qui ont précédé 1789 en France. L'auteur exploite les mémoires judiciaires de l'époque (les factum) rédigés par les avocats et dont l'ampleur de la publication en fait de grands outils de diffusion ; ces factums sont de l'ordre, toutefois, de quelques dizaines de milliers d'exemplaires, bien loin des diffusions de masse que connaîtront les siècles suivants à partir de .

L'affaire "la plus retentissante", sans doute, fut celle du Collier de la Reine qui donna du pouvoir féminin une image désolante et que la Reine paiera de sa vie en octobre 1793. Sarah Maza y voit un mouvement, hérité de Jean-jacques Rousseau qui visait à restreindre aux hommes le pouvoir politique.

Sarah Maza emprunte à Jürgen Habermas ou Daniel Roche des outils d'analyse récents et aux grands classiques (Condorcet, Montesquieu,Voltaire, Rousseau, Diderot) des idées émergentes de l'époque. Beaumarchais est également beaucoup cité.

Une historienne, des affaires, des histoires : ceci est un livre d'histoire des histoires. Ces histoires qui construisent l'ambiance politique du moment. Telle est la thèse de Sarah Maza et son livre se lit aussi comme un roman qui emprunterait à l'histoire politique ses outils et ses descriptions. L'histoire de la Révolution française y gagne en explications. 

Voici un bon livre sur l'histoire de la fin de la monarchie française avant la Révolution, très bien traduit en français par Christophe Beslon et Pierre-Emmanuel Dauzat.

mercredi 25 février 2026

César et la Gaule : questions et réponses d'un historien archéologue

Michel Redde, La Gaule devant César. Ce que révèle l'archéologie, Paris, Les Belles Lettres, 2025, Bibliogr., Indices (Noms propres, Noms de peuples, Noms de lieux, Sources antiques, Notabilia), 290 p.

Voici un excellent livre d'histoire (à l'exclusion de la  couverture !) qui donne à revoir, à repenser l'histoire de Jules César en Gaule ou plutôt de la Gaule telle que pouvait l'envisager Juels César.
Le travail de Michel Redde (normalien, qui a dirigé les fouilles franco-allemndes d'Alésia), est parfait, démontant tous les éléments des grandes batailles, démontrant les avantages, montrant les raisons des échecs. Le lecteur comprend les stratégies mises en oeuvre,  l'archéologie aidant souvent beaucoup. 
Jules César s'enrichit en Gaule dont il fit piller les villes. Mais,"Pour César, c'était d'abord la gloire et le pouvoir à Rome qui comptaient, la Gaule n'en fut que l'occasion". Ainsi l'auteur conclut-il ce remarquable travail, laissant à chaque lecteur et lectrice "la liberté de choisir le portrait de Vercingétorix qui lui convient le mieux", mais le portrait final qu'en dresse César est clair (cf. les passifs) : "eo duces producuntur, Vercingetorix deditur, arma proiciuntur".
 
Voici un livre remarquable qui fait appel à une "archéologie moderne" ; la chronologie est impeccable, la géographie également, tout est conduit pour distinguer le certain, l'improbable, le faux. Un régal épistémologique. Les traces matérielles qui subsistent de la guerre que menaient Jules César et les Gaulois de la Gaule aux longs cheveux (gallia comata) sont examinées dans le détail. L'historien reprend le récit de Jules César (et les résultats des fouilles menées par Napoléon III qui publia en 1866 L'histoire de Jules César) pour "proposer un cadre conceptuel reformulé" en attendant que l'archéologie fasse ultérieurement -peut-être- connaître d'autres voies, d'autres interprétations. Car l'archéologie, rappelle l'auteur, est désormais "une science autonome qui s'intéresse au paysage, à l'occupation du sol, au climat" : l'analyse des sources matérielles donne à comprendre de mieux en mieux ce que l'on enseigne parfois très approximativement comme les débuts de l'histoire de France.

mardi 17 février 2026

Elle court, elle court et un jour elle doit s'arrêter

Maryline Desbiolles, L'agraphe. roman, 149 p.,  Paris, J'ai lu, 2024

C'est l'histoire d'une petite fille qui aime courir, et qui sait courir. Elle court partout et tout le temps. Son talent lui vaut d'ailleurs de participer aux courses d'athlétisme scolaire. Et puis... Un accident, un chien "raciste" : il n'aime pas les arabes dira son maître. Fibula l'os qui longe le tibia, le péroné, est touché. Et elle commence une longue période de soins dont la jeune fille ressortira finalement presque guérie.
Le livre raconte d'abord la vie de la petite fille blessée devenue adolescente, Emma Fulconis, qui sera lycéenne puis étudiante. Il raconte le milieu d'où elle vient. Comment elle s'échappe et comment elle y revient et quitte son village.

L'Algérie et la guerre ne sont jamais loin ; l'Algérie est dans sa famille, elle est dans le flux du Rhône, au bout, mais surtout dans l'histoire des gens qu'Emma voit. Fille de harkis.
Ce livre se lit vite, avec quelques respirations. On ne sait pas grand chose de l'auteur, niçoise sans doute, qui apprit le grec au lycée, peut-être. Elle a beaucoup écrit, il faut que je lise d'autres livres d'elle.