mardi 5 mai 2026

Le très long chemin de la revanche

 Aharon Appelfeld, La ligne, (en anglais The Iron Tracks), traduit de l'hébreu (édition Keter, 1991) par Valérie Zenatti, Editions de l'Olivier / Points, 187 p.

"Les trains m'ont rendu libre... Je hais ces terriers laids que l'on nomme des maisons", déclare dès les premières pages, le héros du livre, un Juif "n'observant pas la tradition". Dans les trains, il est chez lui, dans les wagons restaurants notamment : il donne un pourboire au serveur qui change de poste et passe pour lui de la musique classique. "Je suis chez moi ans tous les coins perdus". "Ma mémoire est mon grand malheur", dit encore notre héros qui a beaucoup vécu, et beaucoup retenu. Le livre raconte une longue errance qui le conduit, finalement, à son geste de revanche, lorsqu'il va retrouver l'assassin de ses parents.

Aharon Appelfeld est un auteur israélien majeur, germanophone d'abord et qui apprit l'hébreu dans ses vingt ans ; sa traductrice en français, son amie, Valérie Zenatti et son oeuvre, sont inséparables. Le roman, l'un des quarante et quelques écrits par l'auteur, est très élégamment traduit, suivant son rythme ferroviaire ; on croit suivre les éclisses des 32 brefs chapitres qui mènent le lecteur au bout de la voie. En cours de route, la philosophie est omni-présente, sans charabia, hésitante, tranquille. Le titre donné au livre en français est difficile à entendre, l'anglais me paraît plus clair.

Finalement, un très beau livre, un roman qui se lit par étape et qui invite à réfléchir, sans y prétendre.

jeudi 30 avril 2026

Vies privées, affaires publiques : la Révolition en marche



Sarah Maza, Vies privées, affaires publiques. Les causes célèbres de la France prérévolutionnaire, Paris, Fayard, 1993, traduction française, 1997,  384 p., sources et bibliographie, Index nominum

Cet ouvrage d'une historienne américaine qui enseigne à Northwestern University a été publié en anglais en 1993. Il relate et analyse quelques uns des grands procès qui ont précédé 1789 en France. L'auteur exploite les mémoires judiciaires de l'époque (les factum) rédigés par les avocats et dont l'ampleur de la publication en fait de grands outils de diffusion ; ces factums sont de l'ordre, toutefois, de quelques dizaines de milliers d'exemplaires, bien loin des diffusions de masse que connaîtront les siècles suivants à partir de .

L'affaire "la plus retentissante", sans doute, fut celle du Collier de la Reine qui donna du pouvoir féminin une image désolante et que la Reine paiera de sa vie en octobre 1793. Sarah Maza y voit un mouvement, hérité de Jean-jacques Rousseau qui visait à restreindre aux hommes le pouvoir politique.

Sarah Maza emprunte à Jürgen Habermas ou Daniel Roche des outils d'analyse récents et aux grands classiques (Condorcet, Montesquieu,Voltaire, Rousseau, Diderot) des idées émergentes de l'époque. Beaumarchais est également beaucoup cité.

Une historienne, des affaires, des histoires : ceci est un livre d'histoire des histoires. Ces histoires qui construisent l'ambiance politique du moment. Telle est la thèse de Sarah Maza et son livre se lit aussi comme un roman qui emprunterait à l'histoire politique ses outils et ses descriptions. L'histoire de la Révolution française y gagne en explications. 

Voici un bon livre sur l'histoire de la fin de la monarchie française avant la Révolution, très bien traduit en français par Christophe Beslon et Pierre-Emmanuel Dauzat.

mercredi 25 février 2026

César et la Gaule : questions et réponses d'un historien archéologue

Michel Redde, La Gaule devant César. Ce que révèle l'archéologie, Paris, Les Belles Lettres, 2025, Bibliogr., Indices (Noms propres, Noms de peuples, Noms de lieux, Sources antiques, Notabilia), 290 p.

Voici un excellent livre d'histoire (à l'exclusion de la  couverture !) qui donne à revoir, à repenser l'histoire de Jules César en Gaule ou plutôt de la Gaule telle que pouvait l'envisager Juels César.
Le travail de Michel Redde (normalien, qui a dirigé les fouilles franco-allemndes d'Alésia), est parfait, démontant tous les éléments des grandes batailles, démontrant les avantages, montrant les raisons des échecs. Le lecteur comprend les stratégies mises en oeuvre,  l'archéologie aidant souvent beaucoup. 
Jules César s'enrichit en Gaule dont il fit piller les villes. Mais,"Pour César, c'était d'abord la gloire et le pouvoir à Rome qui comptaient, la Gaule n'en fut que l'occasion". Ainsi l'auteur conclut-il ce remarquable travail, laissant à chaque lecteur et lectrice "la liberté de choisir le portrait de Vercingétorix qui lui convient le mieux", mais le portrait final qu'en dresse César est clair (cf. les passifs) : "eo duces producuntur, Vercingetorix deditur, arma proiciuntur".
 
Voici un livre remarquable qui fait appel à une "archéologie moderne" ; la chronologie est impeccable, la géographie également, tout est conduit pour distinguer le certain, l'improbable, le faux. Un régal épistémologique. Les traces matérielles qui subsistent de la guerre que menaient Jules César et les Gaulois de la Gaule aux longs cheveux (gallia comata) sont examinées dans le détail. L'historien reprend le récit de Jules César (et les résultats des fouilles menées par Napoléon III qui publia en 1866 L'histoire de Jules César) pour "proposer un cadre conceptuel reformulé" en attendant que l'archéologie fasse ultérieurement -peut-être- connaître d'autres voies, d'autres interprétations. Car l'archéologie, rappelle l'auteur, est désormais "une science autonome qui s'intéresse au paysage, à l'occupation du sol, au climat" : l'analyse des sources matérielles donne à comprendre de mieux en mieux ce que l'on enseigne parfois très approximativement comme les débuts de l'histoire de France.

mardi 17 février 2026

Elle court, elle court et un jour elle doit s'arrêter

Maryline Desbiolles, L'agraphe. roman, 149 p.,  Paris, J'ai lu, 2024

C'est l'histoire d'une petite fille qui aime courir, et qui sait courir. Elle court partout et tout le temps. Son talent lui vaut d'ailleurs de participer aux courses d'athlétisme scolaire. Et puis... Un accident, un chien "raciste" : il n'aime pas les arabes dira son maître. Fibula l'os qui longe le tibia, le péroné, est touché. Et elle commence une longue période de soins dont la jeune fille ressortira finalement presque guérie.
Le livre raconte d'abord la vie de la petite fille blessée devenue adolescente, Emma Fulconis, qui sera lycéenne puis étudiante. Il raconte le milieu d'où elle vient. Comment elle s'échappe et comment elle y revient et quitte son village.

L'Algérie et la guerre ne sont jamais loin ; l'Algérie est dans sa famille, elle est dans le flux du Rhône, au bout, mais surtout dans l'histoire des gens qu'Emma voit. Fille de harkis.
Ce livre se lit vite, avec quelques respirations. On ne sait pas grand chose de l'auteur, niçoise sans doute, qui apprit le grec au lycée, peut-être. Elle a beaucoup écrit, il faut que je lise d'autres livres d'elle.