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lundi 26 août 2019

La recherche du lieu où l'on veut vivre


Daniel Schreiber, Zuhause. Die Suche nach dem Ort, an dem wir leben wollen, Frankfurt, Suhrkamp, 2018, 140 p., Literaturverzeichnis, 10 €

Traduit en français par Alexandre Plateau : Je suis né quelque part, Autrement, 208 p. 19,9 €

"La recherche du lieu où l'on veut vivre ", annonce le sous-titre allemand de cet essai dont le titre est simplement "Zuhause", être chez soi, à la maison... C'est d'abord une autobiographie : partir de quelque part, de n'importe où, de là où l'on est né, de sa famille pour arriver chez soi.
L'auteur étant homosexuel, son enfance a été plutôt maltraitée par le système scolaire de l'Allemagne (à l'époque, l'Allemagne de l'Est) : de là, son envie de partir, de fuir ce monde. A New York d'abord ("j'ai aimé habiter New York", souligne l'auteur), New York où il se laisse aller à l'alcool et à d'autres drogues avant de commencer une analyse qu'il terminera en Europe. Et nous le retrouvons donc en Europe, à Londres, un peu, mais surtout à Berlin, beaucoup. Il se réinvente progressivement à Berlin...
"De combien de sécurité / de sûreté a-t-on besoin pour vivre?" ("Wieviel Sicherheit braucht man zum Leben?"). Alors, ce sera Neukölln, le quartier au sud de Berlin où il s'installe, où il crée petit à petit son chez lui, son Zuhause. Et l'auteur de citer quelques-uns de ses auteurs de référence : Gaston Bachelard et la poétique de l'espace, Hölderlin, Lacan, Heidegger... Et finalement, il se remet à cuisiner, revenant à ses premières passions... Combien de fois faut-il parcourir un même chemin pour le connaître, le reconnaître, pour se retrouver ?

Le livre se termine par "la beauté des cicatrices" ; il cite Donald W. Winnicott, psychologue de l'enfance qui vante le "gut genug", le "bien assez" que doivent trouver les parents qui ne sauraient rechercher le très bien, le parfait - dont l'accessibilité sans doute n'existe pas. Le "Zuhause" se trouve dans l'auto-connaissance, la connaissance de soi plus que dans l'immobilier, plus dans l'habiter que dans les murs...
L'auteur raconte bien son histoire, on le suit bien, à New York puis à Berlin dans les différents moments de sa vie, difficile souvent, qu'il commente, comme en passant. Il termine en ayant trouvé son "chez lui", au bout de son chemin. Qu'avons-nous appris ? Qu'il nous faut trouver le lieu où l'on se sent bien, où l'on est à l'aise, où l'on est soi-même aussi. Son chemin s'avère complexe avec ses psychanalyses et sa culture, avec sa famille aussi. Le chemin n'est pas donné, il est construit, petit à petit. On suit volontiers l'auteur mais il ne nous dit pas tout. Le chemin qu'il raconte reste en partie secret, et ceci est sans doute une autre histoire !

jeudi 9 août 2018

La sociologie des rêves : une rêverie de sociologue ?


Bernard Lahire, L'interprétation sociologique des rêves, Paris, éditions la découverte, 2018, 487 p. Index des noms d'auteurs, index thématique et conceptuel

On en rêvait, Bernard Lahire l'a fait, ou du moins il s'y est sérieusement essayé. L'introduction est titrée : "un rêve pour les sciences sociales". Le travail de Bernard Lahire, Professeur à l'ENS, colle de près à l'œuvre capitale de Freud, L'interprétation du rêve (Die Traumdeutung, 1900), dont il analyse la formation, les sources, les conclusions, le mode de production. Dont il pointe aussi - sacrilège ! - les limites, les erreurs.
Livre savant et copieusement documenté, muni d'utiles index et d'une bibliographie précise (20 pages, mais une seule référence à Jacques Lacan - cela va énerver !).
Lecture désormais indispensable pour qui s'intéresse à la formation de la pensée freudienne. Mais ce n'est pas notre propos. Ce qui retient notre attention, c'est la réflexion méthodologique qui accompagne systématiquement le cheminement de Bernard Lahire, qui ne manque jamais, en bourdieusien rigoureux, l'occasion de dégagements méthodologiques, épistémologiques.

Par exemple. Le psychanalyste et le sociologue ont en commun de recourir à l'entretien, plus ou moins directif, plus ou moins long ; et Bernard Lahire d'ironiser à propos de la séance de durée brève que pratiquait Jacques Lacan (cf. page 45 et note page 409). Or, justement, le premier problème commun est celui de la durée des entretiens et de la prise de notes. Quelle est la précision, quelle est la validité des notes du psychanalyste ? On sait l'exigence du compte-rendu de visite pour les médecins (cf. le nombre d'applications s'attaquant au problème de transcription médicale, MT). Souvent, le sociologue enregistre l'entretien, mais quels sont les biais et perturbations induits par la relation enquêteur - enquêté - appareil (sans parler de la caméra !) ?
Si la transcription n'est pas exacte, que vaut l'analyse du rêve qui est toujours, d'abord, une analyse linguistique du travail de transformation accompli par les rêves (Verarbeitung), les "opérations oniriques" (chapitre 11), les jeux avec les mots, la condensation, la métaphore, le déplacement, etc. Question clef, surtout si l'on admet, avec Jacques Lacan, que "l'inconscient, c'est un langage". De plus, que laisse-t-on s'échapper du discours du rêveur ? Le récit de son rêve par un analysant constitue un "texte" oral où les silences parlent, où les hésitations, les intonations contribuent à la signification globale, trahissant des émotions (body language, embodied cognition), etc. Il s'agit donc autant de signifiant que de signifié, les données propres à l'analyse relevant d'abord du signifiant avant de faire sens. Imaginons encore la richesse d'information que pourrait apporter l'analyse des transcriptions rigoureuses des récits de rêves réalisée au moyen des techniques de Natural Language Processing (NLP).

A lire.
Pour donner encore plus envie de lire ce gros ouvrage, citons une phrase de la conclusion, : "Les actes ordinaires de la vie sociale sont beaucoup plus travaillés qu'on ne l'imagine habituellement par nos inconscients socialement constitués, tramés par des analogies pratiques culturellement déterminées" (p. 433). Car comprendre les rêves, et comprendre les vies, relève pour partie de la même logique, des mêmes outils d'analyse. Pour le sociologue, le rêveur est un défi car, comme le soulignait déjà Héraclite, "les hommes éveillés ont un seul univers, qui est commun, alors que chacun des dormeurs s'en retourne dans son monde particulier". La sociologie n'a eu jusqu'à présent affaire qu'aux hommes éveillés... Bernard Lahire promet un second tome à son travail. Sera-t-il question des dormeurs / rêveurs ?

vendredi 30 mai 2014

Suppliques, médias de la dernière chance

Yves-Marie Bercé, La dernière chance. Histoire des suppliques du Moyen-Age à nos jours, Paris, 2014, Librairie t Parrin, 277 p. Bibliogr. Annexes.

La dernière chance : c'est la lettre que les humbles, les sans grade, les malheureux, les désespérés, les condamnés font parvenir aux tout puissants après avoir tout tenté, tout essayé. Communications ultimes, faveur ultime, textes du désespoir : dernières chances de se faire entendre.
Communication qui court-circuite les étapes et les intermédiaires habituels. Yves-Marie Bercé a réuni divers types de ces textes, de ces comportements pour en dégager les caractéristiques et sensibiliser à cette histoire modeste du désespoir. Le droit de requête est une institution politique et morale presque universelle.

L'auteur consacre son premier chapitre aux requêtes, placets, pétitions adressés au Roi et à sa justice puis aux puissants, dictateurs et monstres de tout bord.
Pour toute requête, il faut écrire, argumenter, c'est le travail d'intermédiation des écrivains publics et de la basoche. Ces entremetteurs sont rôdés aux écritures officielles ; ils jouent un rôle primordial dans l'aboutissement des démarches, ce sont souvent les plus humbles des conseillers juridiques et ils prennent place près du Palais.
Les recours en grâce font l'objet de suppliques, l'autorité peut gérer l'exception, le droit d'échapper au droit, de libérer un prisonnier, de revenir sur un jugement. Laissée au libre arbitre du souverain, la grâce subsiste dans les Etats républicains (cf. l'article 17 de la Constitution française). Laisser une chance, un espoir de pardon après le dernier jugement, le dernier arrêt, la condamnation.

Le dernier chapitre du livre traite des suppliques aux médias, et, tout particulièrement, de "l'accès à la parole radiophonique". Les exemples ne manquent pas : paroles de routiers d'abord, avec Max Meynier ("Les routiers sont sympas", sur RTL en 1972), paroles de femmes avec Ménie Grégoire (RTL) qui recevait des dizaines de milliers de lettres (5 000 par semaine : "l'anti-courrier du cœur"), avec Macha Béranger (France Inter)... Quel rôle des médias ces manifestations populaires massives révèlent-elles ? La radio, parole de la dernière chance, de la dernière écoute ? La parole libératrice, salvatrice, écoutée enfin ? "Je ne vous le fais pas dire", aurait commenté un célèbre psychanalyste.

jeudi 6 octobre 2011

Bruit des mots, musiques : la sous-conversation des médias


Anne-James Chaton, Evénements 09, CD ou téléchargement sur iTunes,

Drôle de musique que cette musique et pourtant familière, mixage de mots issus d'informations rabachées du matin au soir. Anne-James Chaton, musicien poète rend compte de l'univers langagier, sonore et visuel, obsessionnel dans lequel nous enferment les médias, si l'on n'y prend garde. Soundscape, paysages de mots, éclats de phrases recréés en studio, rythmés, légèrement accélérés pour les mettre en scène.
Fond de mots automatiques sur lequel se détachent, obstinées, nos paroles, fond dans lesquelles elles se mêlent et se noient. Anne-James Chaton découpe, monte et colle des éléments d'information pour n'en faire que des bruits. La vie quotidienne et lancinante des mots de la vie. Sprechgesang. Mots des tickets de bus, des tickets de caisse, des cours de la bourse, des courses de chevaux, des adresses, des listes, des chiffres, des affichages, des journaux, des étiquettes, des modes d'emploi, mots de pubs, mots promo... Les uns forment une basse continue, ostinato, les autres, énoncés par une voix monocorde, les accompagnent et complètent l'harmonie. Psalmodie. Louis Aragon déjà, évoquant les infos à la radio : "Et c'est comme un essaim de mouches / Ces vocables d'aucune bouche" (Les Yeux et la Mémoire, 1954).

Cette "poésie sonore" est-elle l'inverse de la poésie, un bavardage (Gerede), ou bien sa matière première même, bruit ou signal ? Freud interpète l'étoffe des rêves, et de la rêverie (Tagtraum), en termes de condensation (Verdichtung), terme où l'on reconnaît poésie (Dichtung). Lacan commente et décrit ce travail du rêve dans "L'instance de la lettre dans l'inconscient" (1957) comme "structure littérante (autrement dit phonématique)". La phrase de Hölderlin qui dit l'homme habitant poétiquement la Terre ("Dichterisch wohnet der Mensch auf dieser Erde") prend tout son sens...

Anne-James Chaton donne à percevoir ce dont nous n'avons pas conscience, la relation entre poésie - création et invention langagière - et bavardage / bruit des médias. Poésie des mots qui courent, "sous-conversation" banale faite d'expressions assénées à longueur de journées par les médias, clichés, mots sans auteurs, phrases sans sujet, passivation, inculcation, acceptation. Nous sommes parlés.
Alors que les mots sont devenus la base des outils de recherche et de marketing sur le Web, et que tout va et échoue sur le Web, une réflexion sur l'incorporation et la re-création des mots quotidiens semble utile. Les travaux conduits sur les réseaux sociaux pour déterminer les "sentiments" des locuteurs ("analyse conversationnelle", cf. semantiweb, Viralheat, etc.) rendent cette réflexion encore plus nécessaire.

A écouter. Après, on n'entend plus le fond sonore de notre environnement langagier de la même manière : on l'écoute : fascinant. Google nous réduit à "nos" mots, Lacan aussi : pour l'un comme pour l'autre, nous habitons les signifiants, et ils nous habitent. Anne-James Chaton les tisse.

Exemples :   "L'échec de l'empire"    "The King of Pop is Dead"     "Washington déraille en Irak"