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samedi 24 mai 2014

Histoire du besoin d'informations

Andrew Pettegree, The Invention of News. How the World Came To Know About Itself, London, 2014, Yale University Press, 456 p., 20,58$ (kindle), Bibliogr., Index.

La naissance et l'essor de l'information écrite en Europe sont décrits et analysés minutieusement, longuement, par cet historien, sans parti pris, sans hypothèse a priori. Comment les sociétés européennes ont pris conscience d'elle-mêmes, au miroir des médias de leur époque. Comment l'information a pris le pouvoir, et les pouvoirs l'information, du manuscrit au Moyen-Age à l'expansion de l'imprimerie avec les Lumières. En même temps que la pratique et l'exploitation de l'information, son évolution matérielle, l'auteur met à jour la "gestion de l'opinion publique". Andrew Pettegree est Professeur d'histoire à St. Andrews en Ecosse. Il est connu pour ses ouvrages sur la Renaissance et le protestantisme (Reformation and the culture of Persuasion, 2005), sur l'histoire des débuts du livre (The Book in the Renaissance, 2011). Son ouvrage est remarquablement documenté.

Quatre siècles d'histoire de l'information passés au peigne fin montrent les métiers qui se construisent et se mêlent : journalisme, information à fin commerciale, à fin politique, militaire. Le rôle organisateur de la poste et de ses réseaux dans l'établissement d'un marché de l'information est finement exposé. L'auteur suit patiemment la lente émergence d'une société d'information, sa division du travail, le marché des faits d'information, leur valeur, leur packaging. Si toute information semble d'abord gratuite, il faudrait y regarder de plus près, suivre sa place dans les échanges car lorsque l'information est rare, sa monétisation est discrète. L'auteur montre la structuration courante, progressive de l'information : la périodicité régulière de la publication, les contenus tissant l'ordinaire et l'extra-ordinaire, la narrativité ("customary narrative structure of news"). Ainsi se développent la formation du métier de lecteur (un public, un lectorat, une communauté, un parti), des attentes tacites, des habitudes, un habitus de lecteur de presse. L'arbitraire d'une culture média émerge, dissimulé dans le volume d'informations distribuées, dans son industrialisation ("steam-powered knowledge"), avec la répétition continue (que généralisera et amplifiera le Web).

Le journal et sa lecture régulière, l'abonnement confèrent aux lecteurs, aux abonnés un statut social : le journal est à la mode, il connote la participation sociale, la contribution à la culture et au comportement politique. L'hégémonie politique de l'information et du journal est telle que Jefferson pouvait déclarer : "were it left to me to decide whether we should have a government without newspapers or newspapers without a government I should not hesitate for a moment to prefer the latter". Quatrième pouvoir ? La presse et les médias ne sont-elles pas une organisation du pouvoir ?

L'ouvrage décrit l'avénement d'une époque : "the age of the newspaper". Prisonniers du support, du papier, de la périodicité, des formats de présentation et de narration, empêtrés dans des stratégies de conservation, il nous est impossible de concevoir que cet âge s'achève tandis que l'on est de plus en plus dans un âge d'information. Le numérique fait exploser le journal. Information sans journal : la data et le numérique autorisent de nouvelles organisations de toute l'information (tags, clusters, taxonomies et folksonomies), des modes de recherche et des modes d'exposition, de consommation même. De nouvelles formes d'intelligence éclosent de l'auto-organisation des données. L'arbitraire historique du journal s'impose tandis que les médias, les supports s'accumulent, subsistent : l'oral, le manuscrit, l'imprimé, le numérique coexistent et charrient chacun les informations, laissant un peu de place à la nostalgie et à ses illusions réconfortantes.

mardi 27 septembre 2011

Zola, les premiers enfants de la presse

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Zola journaliste. Articles et chroniques choisis par Adeline Wrona. Paris, Flammarion, 387 pages, Index, Chronologie, Bibliographie.

Zola journaliste reste d'abord l'auteur du fameux "J'accuse" publié à la une de L'Aurore (13 janvier 1898) pour conspuer l'injustice et défendre le capitaine Dreyfus. Les anti-dreyfusards ne lui pardonneront jamais :  lors du transfert des cendres de Zola au Panthéon (4 juin 1908), un anti-dreyfusard blessera le commandant Dreyfus présent à la cérémonie.
Zola vit une période essentielle du développement de la presse : "Nous sommes tous les enfants de la presse" écrit-il dans Le Figaro en 1881, alors que naît l'école laïque et obligatoire. Zola rappellera que la presse populaire (Le Petit Journal) « a créé une nouvelle classe de lecteurs», qu'elle a « rendu un réel service : elle apprit à lire, donna le goût de la lecture» (1872).
Cet ouvrage couvre 40 années de journalisme. Comme Baudelaire et comme Gautier, Zola alterne une carrière de romancier et de journaliste, journalisme engagé et journalisme alimentaire : le roman ne paie pas son homme. Dans la presse, il fera tous les métiers, du service des expéditions (Hachette) à la chronique parlementaire en passant par la publicité littéraire, où il apprend beaucoup. En 1866, Zola devient journaliste à temps complet et collabore à de nombreux titres. Si la presse sauve la lecture, Zola estime toutefois qu'elle dévore les romanciers : « il n'y a plus de romancier. Le journal les a dévorés » (1868). Comme ses illustres prédécesseurs, Balzac ou Flaubert, Zola sera publié en feuilleton. Ce n'est qu'avec L'assommoir (1877) qu'il pourra commencer à vivre de son oeuvre littéraire.

Dans le journalisme, Zola voit une propédeutique à la littérature : « pour tout romancier débutant, il y a dans le journalisme une gymnastique excellente, un frottement à la vie quotidienne, dont les écrivains puissants ne peuvent que profiter ». La transition du journalisme à la littérature s'effectue, entre autres, par la publication des recueils d'articles (« la mise en volume est l'épreuve suprême pour les articles»). Faudrait-t-il appliquer cette proposition aux blogs ?
Zola perçoit le danger que représente le goût d'actualité, du scoop :« cette fièvre d'information immédiate et brutale, qui change certains bureaux de rédaction en véritable bureau de police" (juillet 1880) ; mais c'est aussi la presse qui permet le développement de l'affaire Dreyfus.
Zola fut à la fin de sa vie passionné de photo. On se demande quel reporter il eût fait.

Superbe travail d'Adeline Wrona, normalienne et enseignante au CELSA. Cet ouvrage, avec sa remarquable présentation, contribue, comme le Baudelaire et le Gauthier de la même collection, à la compréhension de l'évolution de la presse qui devient à la fin du XIXe siècle un lieu majeur de circulation et de partage des idées. Le volume comporte quelques belles illustrations et l'on peut y lire un Zola mal connu qui, par exemple, traite de la presse française pour un journal russe (page 224) ou encore du lectorat du journal (page 55).
Pour conclure, lisez donc ce beau texte publié dans le Corsaire, à la une, le  24 décembre1872 et qui vaudra à ce titre d'être interdit : "le lendemain de la crise" (p. 212). Quelle presse publierait aujourd'hui un article pourtant aussi actuel ?
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dimanche 13 février 2011

Sur la couverture arrogante d'un livre sur la Chine

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Erik Izraelewicz, L'arrogance chinoise, 256 p. Paris, 2011, Grasset

Dans les librairies, on a pu voir ces jours-ci, sur les tables et en vitrine, un essai récent intitulé L'arrogance chinoise". Beau titre, belle couverture qui interpelle le chaland. La couverture d'un livre est acte de marketing et de communication, elle relève du packaging, et c'est de cela seulement dont il est question ici, pas du contenu de l'ouvrage.
  • Un titre s'adresse au public, destinataire qui, comme le note Gérard Genette ("Seuils", 1987), déborde largement le lectorat du livre. Genette retrouvait, pour qualifier le rôle du titre, la notion de circulation, bien connue des études d'audience presse, et celle, mise en avant par les réseaux sociaux, "d'objet de conversation" (notoriété). Un titre est exagération vendeuse, génératrice de notoriété ; Furetière, déjà (1666), disait qu'un "beau titre est le vrai proxénète d'un livre". Aussi, dans la plupart des cas, un auteur ne choisit ni la couverture ni le titre de son livre, décision sérieuse dont le soin revient au service marketing de l'éditeur.
  • Le nom de l'auteur, mentionné en couverture (cela n'a pas toujours été le cas), sauf exceptionnelle notoriété auprès d'un segment ciblable de public, ne joue qu'un rôle moindre dans les ventes, et l'éditeur encore moins. L'éditeur n'est qu'une marque B2B, l'auteur aussi parfois, pour les spécialistes.
  • Reste l'illustration. Que signifie le tigre en couverture ? Est-il chargé de connoter une Chine menaçante, un "péril jaune" ? Ou de rappeler ironiquement l'expression de Mao Zedong, souvent citée et imprudemment moquée, qualifiant les pays occidentaux de "tigre en papier" (紙老虎), la première fois en 1946 ?
Finalement, "Arrogance chinoise", étiquette jaune sur fond noir, sonne comme un slogan, une exhortation hostile. Arrogance, quelle arrogance ?
Un peu d'histoire, pourtant...

XIXème siècle.
La Chine colonisée à laquelle les occidentaux imposent l'opium (guerres de l'Opium), la Chine rançonnée, la Chine pilliée (sac du Palais d'été, 1860), la Chine traitée à la canonnière par l'armée de la République française, la Chine dépecée par les nations européennes (anglaise, allemande, française, italienne, autrichienne, belge, russe) et japonaise, chacune s'attribuant l'exploitation d'un morceau de Chine ("concessions") ou une région frontalière (Russie).

XXème siècle.
La Chine ruinée, occupée, mise à sac, où l'on peut afficher à l'entrée d'un jardin (Huang Pu) "interdit aux Chinois et aux chiens", Chine martyrisée par les troupes des envahisseurs japonais (les massacres de Nanjing). Chine humiliée : il faut attendre 1964 pour que la France du Général De Gaulle reconnaisse "la Chine de toujours", 1979 pour que les Etats-Unis fassent de même, 1997 pour que la Chine regagne sa souveraineté sur Hong Kong, annexé par la Grande-Bretagne en 1842, 1999 sur Macao colonisé par le Portugal... et un jour, sûrement, sur l'île de Taïwan qui fut colonie japonaise (1895-1945) avant d'être soumise à une dictature soutenue par les Etats-Unis.

Cessons l'énumération, on la trouvera plus complète dans les manuels des classes terminales.
Cette Chine libérée est redevenue un pays puissant, on dit qu'elle est "l'usine du monde", qu'elle travaille dur, à l'école comme à l'usine, et s'enrichit... Modèle connu ! Plutôt que d'arrogance, parlons de patience.

N.B. En contre-point de ce titre malheureux, qui sans doute trahit les intentions de l'auteur et le contenu du livre, mentionnons un ouvrage paru discrètement en 2003 aux éditions You Feng / Les Indes Savantes, intitulé "Victor Hugo et le sac du Palais d'été" par Nora Wang, Ye Xin et Wang Lou. Cet ouvrage, partiellement bilingue, français - chinois, prend prétexte d'une lettre du 25 novembre 1861 publiée dans la presse, où l'écrivain en exil, dénonçant le pillage du Palais d'Eté et l'arrogance des Européens, conclut : " J'espère qu'un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée". Un beau livre bien illustré qui donne à revisiter notre histoire coloniale, à lire Victor Hugo, et à penser la question de la restitution des oeuvres volées lors des guerres et qui peuplent nos musées...

lundi 11 janvier 2010

Les romans qui ont fait l'Amérique

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Gordon Hutner, "What America Read. Taste, class and the novel, 1920-1960", University of North Carolina Press, 2009, 449 p, bibliogr., index.

Que lisaient les Américains quand ils ne lisaient pas de littérature ? Car la littérature "classique", celle que l'on enseigne dans les classes, que légitiment tardivement les manuels, les éditeurs nobles et les programmes scolaires - tout ce qui fait le "champ littéraire" - ne constitue pas, et de très loin, la consommation de fiction littéraire des classes moyennes américaines. Gordon Hutner, dans ce copieux travail de recherche, étudie les romans que l'histoire littéraire oublie, ignore, les centaines de romans qui ont connu de vastes lectorats, qui ont été récompensés par des prix, qui ont fait l'objet de recensions dans la presse et les revues, qui ont été diffusés par des clubs, qui ont inspiré des films et des séries TV. Tous ceux qui n'étaient pas Edith Wharton ou Henri James, William Faulkner ou F. Scott Fitzgerald : "middle class fiction".
Cette recherche oblige à "redresser" l'histoire littéraire en considérant le travail de sélection esthétique et sociale, les classements qui aboutissent à la "grande littérature". Mais elle oblige aussi à percevoir la fragilité de l'édifice conceptuel sur lequel repose cette sociologie de la littérature : "middle class", "middle brow", "bourgeois culture", "realism", "mainstream culture"... Ce n'est sûrement pas avec de telles notions, tellement confuses, que peut se constituer une analyse rigoureuse de la production et de la consommation littéraires, mais sans doute est-ce une étape nécessaire pour baliser le terrain et situer les outils de travail indispensables.
La contribution essentielle de cet ouvrage ne se situe donc pas dans la sociologie de la littérature mais dans la compréhension du rôle de tous ces ouvrages dans la vie quotidienne des classes moyennes américaines, dans la formation de la politique américaine : l'américanisation des immigrants, l'entrée des Etats-Unis dans la guerre, l'évolution du statut des femmes, l'intégration raciale, etc.
Ces romans font voir la gestation invisible, insensible, des changements que les décisions politiques et les lois entérinent. L'auteur est souvent convaincant, c'est à dire qu'il nous fait partager ses intuitions. Et l'on entrevoit où pèche le travail d'analyse littéraire, comme celui de tant de sciences sociales : l'absence de démonstration. Il est probable que la numérisation de tous ces romans, de leurs recensions permettant diverses analyses quantitatives, ajouterait des moyens de valider ou invalider certaines des hypothèses de l'auteur, et aussi d'en former d'autres.

Travail minutieux, livre d'histoire littéraire ambitieux dans sa volonté de fonder et d'exploiter la coupure entre littérature moyenne et littérature pour producteurs. Espérons que d'autres analyses poursuivront ce travail.
On ne peut s'empêcher de lire Gordon Hutner en pensant à la situation française, au tamisage qui institue la hiérarchie de nos évidentes légitimités. Qui, aujourd'hui, hormis les historiens de la période, lit Romain Rolland, Paul Bourget, Roger Martin du Gard, Henri Barbusse, Roland Dorgeles (auteurs présents dans le "Lagarde et Michard", manuel d'histoire littéraire du "20ème siècle") ? Qu'est-ce qui constitue les différences entre les livres qu'une société oublie, relègue, et ceux que l'université sélectionne, dont elle retient et inculque les formes ? Quelles sont les différences qui participent de cette sélection ?
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