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mardi 30 août 2011

France des villes, France des champs


.François Clanché, Odile Rascol, "Le découpage en unités urbaines de 2010"INSEE Première, N° 1364, août 2011

L'urbanisation de la France se poursuit. En 1936, au temps du Front Populaire et des premiers congés payés, un peu plus de la moitié des habitants vivaient en ville ; aujourd'hui, ils sont plus des trois quarts (77,5%). L'étalement urbain se poursuit : baisse de la densité des territoires urbains. La ville mange la France, le territoire urbain absorbe la campagne, à petites bouchées (21,8% de la surface). Cet accroissement est d'abord le fait des plus petites unités urbaines (moins de 10 000 habitants).

La France compte 29 343 communes rurales et 7 227 communes urbaines ; dans cette analyse démographique du territoire, il faut considérer à part l'unité urbaine de Paris, avec ses 10,3 millions d'habitants, tandis que Lyon, tout comme Marseille-Aix-en-Provence, n'en comptent que 1,5 million. Si l'on ne peut plus opposer aussi brutalement "Paris et le désert français" (J-F Gravier) qu'en 1947, le déséquilibre reste frappant. Notons que dans les 5 départements d'outre-mer, l'urbanisation est beaucoup plus élevée qu'en métropole (98% en Guadeloupe).

Le travail des deux chercheurs de l'INSEE permet de disposer pour les unités urbaines de données à jour, claires et distinctes, fondées sur des définitions rigoureuses :  l'unité urbaine est définie pour les villes de plus de 2000 habitants, par le bâti continu (sans interruption spaciale de plus de 200 m). On compte 7 227 unités urbaines (dont 61 de plus de 100 000 habitants, regroupant 2010 communes), selon le zonage de 2010 que vient de publier l'INSEE. Lorsqu'elle s'étend sur plusieurs communes, l'unité urbaine est dite "aggloméation multi-communale". Certaines unités urbaines sont multi-nationales (Lille, Strasbourg, Valenciennes, Bayonne, Maubeuge).

Quelques références
INSEE, Unités urbaines de plus de 100 000 habitants en 2010
INSEE, Le nouveau zonage en aires urbaines en 2010
MediaMediorum, France des villes, France des champs
INSEE, Chantal Brutel, Un maillage du territoire français

Pour la publicité et les médias, la géographie de la population française n'est pas commode à exploiter, mais elle est indispensable, qu'il s'agisse du ciblage, du géomarketing, de la réglementation de l'affichage, voire même des quotas de sondages utilisés par les enquêtes. La géographie est indispensable également pour analyser et suivre l'aménagement du territoire cinématographique, la relation entre urbanisme et équipement en salles (cf.  les travaux du CNC, par exemple : "La géographie du cinéma", septembre 2011).

Les développements du géomarketing, du mobile et du local (voire de l'hyperlocal) rendent la notion d'unité urbaine encore plus nécessaire. Il ne suffit pas de géo-localiser un contact publicitaire ou commercial avec l'adresse IP ou longitude / latitude, encore faut-il caractériser cette origine géographique de façon opérationnelle. Ceci vaut a fortiori pour les enquêtes par téléphone, postales ou face à face. L'opposition canonique rural / urbain, souvent utilisée par les enquêtes, est peu discriminante et peut être remplacée par une typologie des unités urbaines, selon les tailles. De plus, la notion d'unité urbaine présente l'avantage de transcender les découpages politiques, même nationaux, et administratifs qui présentent peu d'intérêt pour le marketing, sauf d'être commodes (département, régions INSEE, etc.).

L'exploitation publicitaire de ces données reste à mettre à jour.
  • Quels sont les styles de vie propres à ces unités urbaines ? A quoi corespondent les écarts de croissance démographique observés entre les unités urbaines, selon leur taille ? 
  • Qu'est-ce qu'un mode de vie rural dans une France de moins en moins agricole ? 
  • Faut-il partir de ces oppositions géographiques pour constituer des quotas pour les études médias (cadrage) ? 
  • Que vaut encore la notion de "rurbain" forgée dans les années 1970 et qui fonda, entre autres, le marketing de l'affichage ? L'étalement urbain n'est pas "la ville éparpillée" de la rurbanisation (G. Bauer, J-M. Roux, Paris, Seuil, 1976), définie comme "imbrication des espace ruraux et des zones urbanisées".

lundi 31 janvier 2011

Etude coïncidentale TV en Allemagne

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Karl-Heinz Hofsümmer, "Reichweitenmessung im Fernsehpanel 2010: Valide Daten für Werbung und Program. Ergebnisse eines Externen Coincidental Checks des AGF/GfK-Fernsehpanels, Media Perspektiven, 12/2010, pp. 588-598.

Une étude coïncidentale externe constitue le moyen le plus sûr de contrôler (überprüfen) la qualité d'une autre étude. Dans ce cas, l'enquête par téléphone vérifie la validité des déclarations d'audience effectuées (via télécommande) par les membres d'un panel audimétriques (AGF / GfK).
L'enquête coïncidentale a été menée par TNS EMNID auprès de 8 000 foyers (19 000 personnes de 3 ans et plus), répartis dans tous les Etats de l'Allemagne (Länder). Le terrain a eu lieu en avril -mai 2010. Les résultats de cet échantillon indépendant sont confrontés à ceux de l'audimétrie individuelle, utilisés par le marché publicitaire pour allouer ses budgets (planning, achat).
Dans l'ensemble, l'enquête coïncidentale a confirmé la validité des résultats audimétriques ; les taux d'audience observés s'avèrent légérement supérieurs à ceux de l'audimétrie individuelle. Les écarts les plus importants proviennent de l'audience des 3-13 ans et des 14-29 ans, sous-estimée par l'audimétrie (effet bien connu des audiences hors domicile, chez des amis, etc.).
Cette enquête analyse également la consommation télévisée en différé (zeitversetzte Fernsehnutzung) et les audiences hors domicile, celle des invités (Gästenutzung) mais aussi celle des téléspectateurs qui regardent  à l'extérieur, lors de grandes manifestations sportives (café, bars, etc.). Cette audience, l'audimétrie la sous-estime évidemment, par construction. Enfin, l'enquête apporte des éclairages sur les activités concomitantes de la consommation de télévision : manger, lire, travail domestique, Internet sont les plus importants. Les audiences pendant le travail professionnel et pendant que l'on s'occupe des enfants ("Kinder versorgt") sont négligeables. A retenir : la télé se regarde de plus en plus avec Internet et de moins en moins avec les repas.

Cette enquête, conduite régulièrement en Allemagne, est sur bien des points un modèle du genre (échantillonage, passation, etc.). Un travail plus approfondi pourrait comparer les bases des deux échantillonages : comment valide-t-on une étude de calage ? Notons d'ailleurs que ne sont pris en compte que les foyers avec téléphonie fixe et que les foyers de ressortissants allemands et européens : donc ni les "exclusifs mobiles" ni les populations hors Union européenne. Cela fait déjà beaucoup...

De telles enquêtes, coïncidentales et externes, sont importantes pour le marché télévisuel ; le CESP les recommande en France. Faut-il une validation par une enquête coïncidentale externe chaque fois qu'il y a panel (Internet, etc.) ? Quels quotas doivent être mobilisés, comment les faire évoluer pour prendre en compte des changements sociaux dont le rythme s'accélère : équipements, comportements média, mobilité géographique, professionnelle ? Ces questions méthodologiques, et leurs conséquences économiques, se posent partout dans le monde ; elles deviennent cruciales et appellent de lourds investissments de recherche alors que l'offre de télévision s'accoît de manière... démesurable.
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lundi 22 février 2010

Territoires du quotidien

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Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy, "Le canton : un territoire du quotidien ?", 18,05 €, 389 p., bibliogr., Presses Universitaires de Rennes, 2009.

A quelles échelles se déroule notre vie, chaque jour ? Commune, agglomération, ville, quartier, région, canton ? L'évolution des transports et du commerce redessine la géographie vécue, comme le montrent, par exemple, les effets du TGV, des centres commerciaux ou des rues piétonnières. Autrement dit, qu'est-ce que le local, cet "espace vécu" selon l'expression désormais classique d'André Frémont ?

L'ouvrage rassemble les actes d'un colloque qui s'est tenu à l'université de Rennes 2 Haute Bretagne en 2006. Ouvrage d'histoire de la géographie administrative française, il permet de mettre en doute les évidences géographiques qui servent de variables commodes pour décrire les comportements de consommation. Ce n'est certes pas l'objectif primordial de ce colloque mais c'est ce que nous en retiendrons pour le marketing et les médias.
Le canton a plus de deux siècles d'existence. Né en 1789, il répond au besoin de la Révolution de laïciser l'administration territoriale ; aujourd'hui, le canton ne dit plus grand chose aux citadins, même à ceux qui habitent un chef lieu de canton. On comprend encore qu'il est circonscription électorale (conseillers généraux) et administrative, mais à peine. En zone rurale, on sait à la rigueur que s'y trouvent la brigade de gendarmerie et le collège ; mais c'est surtout le commerce (supermarché) et les services médicaux qui l'identifient aujourd'hui comme zone de chanlandise d'une grande surface. Qui identifie quoi ? Le supermarché est devenu un point de repère territorial essentiel, la zone de recrutement de sa clientèle dessine un territoire.

Alors que se développe l'intercommunalité pour rationaliser la gestion et réduire les dépenses de trop nombreuses administrations locales, quelle place occupe encore le canton ? Avec le département et la région, cela fait beaucoup trop de découpages, d'administrations, et d'impôts... alors que l'identification de la population va d'abord à la commune. Par rapport à d'autres pays, la France est sur-administrée, et compte trop d'élus (cumul des mandats) de plus, tout cela coûte cher et indispose les contribuables. Entre communes et régions, le canton comme le département perdent de leur substance et de leurs raisons d'être. Certains ont imaginé une notion intermédiaire, celle de "pays", centré sur l'agglomération qui remplacerait communes, départements, intercommunalité et cantons, unissant urbain et rural (cf. Loeiz Laurent, La fin des départements. Le recours aux pays, 2002, 220 p. Pressees Universitaires de Rennes, 13,3 €). La presse régionale s'y retrouve parfois : "A chaque pays son hebdo", revendique le groupe PubliHebdos (76 journaux, groupe Ouest-France).

L'intérêt primordial de tels travaux de recherche, impressionnants de minutie et de finesse d'analyse historique est de rappeler que les découpages administratifs sont mortels. Quel "local dans la tête" ? demandait Annick Percheron, chercheuse en sciences politiques. Le canton semble être sorti des têtes, n'être plus une référence du local, du moins hors des régions rurales et de leurs bourgs. Dans les têtes, pour la vie quotidienne, l'essentiel est la commune ; la région est encore une référence lointaine et abstraite. Faut-il penser "pays" ?

Dans la publicité et les médias, que peut-on faire des cantons ? Cela reste un élément de rubriquage dans la presse régionale. Il existe encore un peu de presse départementale mais le département aussi perd de sa pertinence économique et culturelle au profit de la commune et de la région. Est-il raisonnable de s'en servir en médiaplanning ou comme quota pour établir des échantillons (mesure des audiences) ?
L'européanisation, la géographie numérique du territoire (géomarketing, marketing mobile) entament cet "empilement" de découpages obsolètes et coûteux pour les projeter dans de nouvelles perspectives. L'espace est quelque chose de vécu, de culturel et de social, le territoire est "aménagé", provisoire, construit pour et par les déplacements. Pour nos analyses des comportements de consommations, nous avons besoin d'une géographie économique et humaine à jour et opérationnelle (cf. le cas du drive qui affecte l'urbanisme commercial). Le canton et le département n'y ont plus guère de place.
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lundi 2 novembre 2009

La peur du déclassement

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Eric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Editions du Seuil, 2009, 95 p.

Nos systèmes explicatifs, nos outils de ciblages manipulent des classes et groupes d'appartenance et de référence, sous la forme simplifiée, plus ou moins détaillée de catégories socio-professionnelles (PCS) produites et mises à jour régulièrement par l'INSEE. Commodes, ces catégories sont toutefois réductrices, sans dimension temporelle ; sauf travaux spécifiques, elles laissent échapper la mobilité sociale inter et intra-générationnelle, le changement social en cours et surtout la conscience plus ou moins lucide qu'en ont les acteurs. Or cette conscience des classes affecte les comportements et la résistance aux changements sous la forme d'anticipations plus ou moins rationnelles, d'attitudes et d'opinions.

Eric Maurin analyse un phénomène psycho-sociologique, la peur du déclassement, et le confronte à la réalité telle que la construisent les transformations des classes d'appartenance sous l'effet des politiques économiques, depuis 1945. En étudiant la situation française, il met en évidence les spécificités de l'organisation économique à la française à partir de ses données d'emploi et du droit du travail qui traduit les rapports de forces : puissance du secteur public, rôle du statut socio-économique, spécificité du système scolaire et universitaire. Diagnostic principal :  la société française est une "société à statut".

De l'histoire économique et sociale qu'il décortique émergent des notions que l'analyse des médias pourrait prendre en compte avec profit. Par exemple, l'auteur souligne l'enjeu croissant de la compétition scolaire qui "mine les familles" (p. 57) et pèse sur les épaules des enfants. Chiffres à l'appui, il démontre que seule l'école est "libératrice" et que le diplôme constitue la meileure protection contre le chômage et les emplois déqualifiants. Mais plus l'école se démocratise et plus la compétition scolaire est féroce, et plus les moyens extra-scolaires de réussite scolaire sont valorisés, à tort ou à raison. Il n'y a là aucun paradoxe ; Les Héritiers et La Reproduction (Bourdieu et Passeron) restent actuels. Ceci s'observe dans le foisonnement de médias de "bonne volonté culturelle" (presse pour enfants, pour parents d'élèves), dans l'interrogation sur le rôle d'Internet dans la compétition scolaire où sont plongés les enfants dès la maternelle, dans la lancinante dénonciation de la télévision des enfants, des jeux vidéo, etc.


Dans une société de mise en concurrence généralisée, la peur du déclassement, justifiée ou non, fonde le conservatisme de tous, le faible attrait de l'entreprenariat, les valeurs professionnelles refuge ; elle justifie l'importance accordée à la conquête d'un statut à tout prix. Tout est mis en place pour la préparation des concours, alors que bien peu prépare à la création d'entreprise. La peur n'est certes pas une notion sociologique, pourtant, à lire cet ouvrage, on perçoit qu'elle mériterait d'être consituée comme telle, tant elle colore l'ensemble des comportements sociaux et culturels, familiaux et personnels (stratégies à long terme : scolaires, résidentielles, matrimoniales, stratégies d'accumulation de capital social, culturel, etc.). L'investissement des familles pour maintenir leur rang à travers les générations excerbe les fractures sociales, l'individualisme, le séparatisme scolaire, résidentiel, la résistance à la mixité sociale et spatiale (tout cela étant indicible, notamment dans les enquêtes déclaratives).

Cet ouvrage demande à être discuté, à être confronté à d'autres travaux sur la crise. ll aidera à mieux comprendre le bouleversement en cours dans les consommations et dans les usages des médias. Surtout il peut conduire à reconsidérer les catégories de description des changements sociaux, à mieux prendre en compte le statut des personnes dans la description sociale puisque "la peur du déclassement est la passion des sociétés à statut" (p. 8). Cette variable est sans doute discriminante mais, pour être opérationnelle, elle devra être encore mieux décrite, plus complètement ; on pense aux travaux de Max Weber sur les "groupes de statut", de Ralph Linton (The Cultural Background of Personality, 1947) ou même de Vance Packard sur la recherche du statut aux Etats-Unis (The Status Seekers, 1959). Elle pourrait être prise en compte indirectement pour mieux assurer la représentativité des échantillons par quota (au moyen de la mobilité sociale). Comment se traduit-elle dans le discours publicitaire et sa sémiologie ?
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