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samedi 15 mai 2021

Née un jour quelque part

Michèle Halberstadt, Née quelque part, Paris, Albin Michel, 254 p.

Comment peut-on s'appeler Halberstadt ? Bonne question, que ne se posait pas alors le prof de médias, germaniste quand même, qui à, Sciences Po, faisant l'appel, prononça le nom comme il convenait. A l'allemande. "C'est bien la première fois depuis que je suis ici", nota l'étudiante, doucement impertinente. 

Des années plus tard, je retrouve Michèle Halberstadt à la vitrine des libraires. Et le livre qui reprend cette question : comment peut-on s'appeler Halberstadt ? Bonne question ! Et le livre tente d'y répondre. C'est un livre d'enquête et l'on suivra la narratrice en Allemagne, en Pologne, à Johannesbourg, à Varsovie...

Freud est du voyage, bien sûr. Avec sa famille. Avec Max Halberstadt, à Hambourg, qui fume des cigares trabucos, comme Freud, qu'il prend en photo. Et tout le livre se feuillette, comme cela, passant d'un personnage à un autre, de la vie de l'auteure à celle de ses rencontres, et de ses yeux, couleur de lassitude. Et l'on croise Heinele, petit-fils de Freud, et la tombe d'un très jeune enfant grâce à qui elle ne fume plus. "Tu es ma compagne de l'ombre". 

Et viennent encore des souvenirs de l'enfance, de Hanoukka, des parents aussi, d'un disque des Beatles acheté alors. "Come Together". Et les parents retrouvés sur le bateau ! Et puis, c'est le pèlerinage à Varsovie, un progrom, puis on arrive à Treblinka... Le livre s'achève bientôt. Halberstadt, "un nom pour échapper à l'oubli. Un nom pour dire : "Voilà d'où je viens." Le livre est merveilleusement écrit, on s'y perd et l'on s'y retrouve, sans cesse, pour que l'on se demande nous aussi, d'où l'on vient, et où l'on va. L'auteur a su mélanger ses souvenirs, son présent, l'histoire : le montage est excellent. Un excellent film, ou, mieux, une belle émission de radio.


samedi 13 mars 2021

La mémoire des camps. D'autres camps, encore !

 Irina Flige, Sandormokh. Le livre noir d'un lieu de mémoire, Paris, Les Belles Lettres, 167 p. Traduit du russe par Nicolas Werth

Ce livre noir est vraiment noir qui retrace une enquête menée dans les archives comme dans le pays même pour retrouver les lieux d'exécutions conduites, en 1937-1938, par les soviétiques. Le lieu est la Carélie, et les prisonniers ont été fusillés lors de la Grande Terreur. Les opérations d'ingénierie et de purification sociale qui se traduisent par cent cinquante charniers, vingt ans après la Révolution d'octobre en témoignent aujourd'hui.

Ce livre raconte l'histoire d'un lieu de mémoire des répressions, Sandormokh, "cimetière mémoriel", et de ses 6241 victimes. Il est polyphonique, mêlant les documents secrets provenant du NKVD (ordres, rapports, télégrammes secrets) aux témoignages provenant des victimes (dernières lettres des condamnés, souvenirs, récits recueillis par l'auteure auprès des proches).

Que faire de cette mémoire qui réunit les morts, des détenus du Belbaltlag (construction du canal de la Mer Blanche à la Mer Baltique), de la Carélie et des Solovki ? La mémorialisation réunit des groupes divers : juifs et musulmans, ukrainiens et polonais, estoniens et lituaniens, tchétchènes et ingouches, tatars et finlandais, moldaves et roumains, azéris et géorgiens et d'autres, sont ici ensemble. On a demandé que la mémoire russe ne soit pas oubliée non plus. Un monument exhorte, reprenant un poème carélien : "Frère humains !  Ne vous tuez pas les uns les autres". 

Ce livre met en garde en rappelant des souvenirs. Les lecteurs en sortent le moral abîmé.