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lundi 14 janvier 2019

Impression 3D et fabrication additive : l'usine numérique est proche



Richard d'Aveni, The Pan-industrial revolution. How new manufacturing titans will transform the world, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2018, Index. 300 p. 28 $

L'auteur annonce une révolution proche, un genre difficile et, bien, sûr très risqué ; il est Professeur à Tuck Business School (Dartmouth College). Son livre décrit des technologies qui, selon lui, changeront le monde, et d'abord le monde industriel : l'impression 3D et la fabrication additive (AM pour Additive Manufacturing). Ce n'est pas d'avenir qu'il s'agit mais du présent déjà : "The revolution is here" affirme la première partie qui en énumère les caractéristiques, situe les principaux domaines d'application et recense les raisons du succès de ces technologies. Les exemples pour illustrer cette prophétie sont nombreux : Adidas pour les chaussures de sport sur mesure, General Electric, les écrans flexibles OLED, les pièces de moteurs d'avion (Morris Technologies,  racheté par GE), les lentilles optiques, les implants médicaux, les fusées (Relativity Space)...

Ensuite, vient un chapitre consacré à l'anatomie de cette nouveauté : nouveaux acteurs, nouveaux marchés, nouvelles règles aboutissant à un nouvel ordre du monde. Pour conclure, le livre donne des conseils pour être dans le coup et ne pas manquer le train de cette révolution qui se conjugue, pour la féconder, à la transformation numérique de la production (données, intelligence artificielle, effet network, robotique, etc.).
La fabrication additive favorise la "mass customization" (sur-mesure massif ?), la rend abordable  en favorisant la segmentation de masse. La flexibilité permet la modularité et généralise à moindre frais la complexité ("mass complexity") et la standardisation. Concilier les économies d'échelles de la production de masse avec le sur-mesure, avec l'affinité, tel est le principe du succès de l'AM. Fin de la taylorisation, du fordisme ? Richard d'Aveni imagine des associations d'imprimantes 3D  ("farms") remplaçant les usines actuelles. La nouvelle usine ne sera pas définie par un produit mais par un ensemble d'imprimantes 3D manoeuvrées par des robots exploitant des données, travaillant à divers produits, permettant d'augmenter son périmètre d'activité ("scope") et son extensibilité ("scaling"). A l'appui de sa thèse, l'auteur évoque Foxconn, Flex (dont le slogan est "Sketch to scale") mais aussi Jabil (Electronic Manufacturing Services), entreprise remarquée pour ses capacités de miniaturisation des produits. Néanmoins la nouvelle industrie parce que de plus en plus numérisée sera de plus en plus vulnérable aux attaques de hackers .

Richard d'Aveni anticipe une recomposition du paysage industriel affectant aussi bien la division technique du travail que l'aménagement du territoire. La nouveauté radicale de l'AM est de relier le marketing, l'analyse du marché, avec la production amenée à coller immédiatement à la perception du marché, à la demande, à sa diversité. Ceci suppose un traitement rigoureux des données collectées en temps réel à toutes les étapes de la production et de la vente (responsiveness ?). Les données apparaissent essentielles à cette transformation. L'AM est décrit comme le chaînon qui unifie tout le dispositif numérique et incite à la concentration, prévoyant le règne de "titans" : "Go big or go home", déclare l'auteur. Est-ce une voie possible pour la ré-industrialisation ? L'auteur signale les obstacles culturels qu'il faut vaincre pour percevoir les atouts de l'AM avec lucidité : les ingénieurs formés au calcul précis des coûts de production ne sont pas entraînés à penser au-delà : obstacles épistémologiques au scaling.

Encore une révolution ? Au moins, on échappe à la disruption ! L'ouvrage pèche certainement par optimisme et systématisme ; il déborde d'enthousiasme pour la fabrication additive et se laisse emporter au-delà de ce qu'il a pu observer au cours de son copieux et impressionnant travail d'enquête (entretiens, expérimentations, visités d'usines, de laboratoires, etc.)... Aux lecteurs prudent de tempérer cet enthousiasme pour ne retenir que l'essentiel et oublier les prédications et les extrapolations pour le moins hasardeuses. Car plus que d'une révolution, il s'agit plutôt d'une évolution qui ne concerne pour l'instant que des pièces détachées (l'assemblage reste déterminant) et le prototypage rapide. Mais l'impression 3D ne cesse de progresser : elle vient de toucher le verre (cf. les récentes avancées du MIT), le conditionnement des médicaments. On n'a pas fini d'entendre parler de fabrication additive.
Ce travail très documenté, stimulant, complète les analyses courantes - non moins enthousiastes - qui s'en tiennent à l'intelligence artificielle et au marketing, laissant de côté la fabrication. Beaucoup de lecteurs découvriront dans ce livre des entreprises qu'ils ignorent et qui sont pourtant primordiales.

mercredi 20 septembre 2017

Pas de disruption ? Révolution dans les "révolutions industrielles"



Pierre Musso, La religion industrielle. Monastère, manufacture, usine. La généalogie de l'entreprise, Paris, Fayard, 2017, 792 p. index, bibliogr, illustrations.

L'auteur n'y va pas par quatre chemins : la révolution industrielle n'a pas eu lieu, ou, du moins, pas là où on l'attendait, et ce n'était pas une révolution. A l'idée d'une discontinuité radicale s'affirmant au XIXème siècle (machines à vapeur, chemins de fer, bourse, urbanisation, formation d'une classe ouvrière de prolétaires, etc.), Pierre Musso substitue l'idée d'une continuité qui commencerait avec les monastères européens (X-XIIème siècle), se poursuivrait avec les manufactures puis avec les usines et le travail à la chaîne, l'électricité et, enfin - mais c'est une autre histoire - culminerait ou cesserait peut-être avec la désindustrialisation et la numérisation de l'économie.
Point de rupture donc, de disruption au XIXème siècle mais un progrès constant, une évolution, pas une révolution. On s'éloigne ainsi des idées de certains historiens de l'économie, des sciences. Mais peut-être, plus généralement, ce livre rompt avec la notion de rupture, celle de coupure. Les périodisations semblent floues, confuses et arbitraires : elles ne vaudraient que comme méthode d'exposition (Darstellungsweise). Tout comme la notion de révolution, notion passée de l'astronomie à la politique et, de là, à l'histoire économique.

Pierre Musso, qui se réfère beaucoup aux textes de Pierre Legendre (cf. Dominium Mundi. L'empire du management, notamment), prend ses distances avec l'histoire du capitalisme telle que la conçoit Max Weber qui voit dans l'éthique protestante l'esprit et l'origine du capitalisme. Plus largement, il montre, le capitalisme naît du christianisme et notamment du monachisme chrétien (la "Règle de Saint Benoît", les abbayes de Cluny, de Cîteaux en étant les premiers marqueurs temporels). Orare et laborare : "prier et travailler", tels sont les devoirs du moine, double vie qui fonde la société industrielle. S'il y a rupture, coupure, elle se trouve entre une civilisation de loisir (scholé, σχολή) et de contemplation, dont l'économie est fondée sur l'esclavage et la guerre de conquête (les sociétés grecques et romaines), d'une part, et une civilisation de l'action et du travail d'hommes "libres" (de vendre leur force de travail !), d'autre part. Là se trouve sans doute la révolution économique quand, en Europe occidentale, le travail, associé aux sciences et aux techniques, est perçu comme libérateur et facteur de progrès interminable et non d'avilissement. "Le christianisme réhabilite la raison, le travail et la technique", affirme l'auteur. La "révolution industrielle" lui semble un mythe, "un grand récit".
Editions du Seuil, 1975
Pierre Musso décrit le rôle de la mesure, de la quantification (horloges, prêts, commerce, comptabilité à partie double, etc.) qui distinguent l'économie monacale (référence au travail classique de Jean Gimpel et à celui de Pierre-Maxime Schuhl). Les machines triomphent très tôt, dès les monastères et les manufactures (moulins). Le passage à la manufacture puis à l'usine est progressif : à "révolution", Pierre Musso préfère le terme de "bifurcation", plus descriptif, sans prétntion expilcative.
Dans son ouvrage, l'auteur parcourt méticuleusement huit siècles d'économie jusqu'à l'émergence de la "religion industrielle", laïque et universelle (Auguste Comte, Henri de Saint-Simon, deux ingénieurs polytechniciens). En effet, de cette longue et lente évolution émergeront les techniques de gestion avec l'organisation "scientifique" du travail (fordisme, taylorisme). Le livre s'achève et se conclut sur la "révolution managériale" (de Henri Fayol à Peter Drucker).
On regrettera pourtant de voir top peu évoquée l'économie chinoise (cf. Joseph Needham), pour la comparaison et, plus rarement encore, le judaïsme, à propos du travail et du développement capitaliste européen. Quels sont les rôles et place du judaïsme dans cette généalogie où il est fait, du début à la fin, une place primordiale à la culture et aux idéologie religieuses ?

Texte clair, richement documenté (notes nombreuses, aisément accessibles en bas de page), mobilisant des références et une iconographie souvent inattendues et méconnues (des tableaux, les expositions "universelles", le travail de Chaptal, chimiste, professeur à Polytechnique, réformateur de l'enseignement, etc.). Superbe ouvrage d'historien qui invite à penser désormais le passage au numérique dans la suite de cette vision, hors disruption donc, et qui a le mérite de rappeler d'abord que l'économie numérique n'a pas le monopole historique de l'innovation industrielle. Comment situer le développement de l'intelligence artificielle et des algorithmes dans la prolongation de l'histoire de la "religion industrielle" jusqu'à aujourd'hui ? Que vaut l'idée de "quatrième révolution industrielle" (exemple : David Kelnar ?) La disruption ne serait-elle qu'une "illusion rétrospective" voire, plus simplement, un manque de recul ou un déficit de pensée ?

N.B. Il faut mentionner le travail de Pierre-Maxime Schuhl commenté par Alexandre Koyré, "Les philosophes et la machine", in Etudes d'histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1971.
Signalons aussi, dans le même volume, "Du monde de l'à peu près à l'univers de la précision". Ces deux contributions complètent utilement le point de vue de Pierre Musso sur la relation de la science, notamment des mathématiques, à la techique et à la science appliquée, donc à l'industrie.

dimanche 10 juillet 2011

Maïakovski, poète de la publicité russe

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Maïakovski, Rodtchenko, Choix de poèmes et traductions du russe, Henry Deluy, Illustrations d'Alexandre Rodtchenko, Paris, Le Temps des cerises, 2011, 324 p.
Publicité pour les éditions d'Etat et pour une bière (o.c. p. 187)
Poète futuriste russe, bolchévik (1893-1930). Sa relation à l'Etat soviétique est complexe : favorable mais, révolutionnaire, anticonformiste, il ne supporte pas la politique soviétique d'enrégimentement des artistes ; il critique férocement la bureaucratie, l'abus de réunions ("Ceux qui siègent"), la soumission au "goût public", aux habitudes. En même temps qu'il dirige la revue LEF (Front Gauche de l'Art) qui réunit Pasternak, Babel, Eisenstein, Rodtchenko, Meyerhold, entre autres, Maïakovski rédige des slogans publicitaires, rimés parfois, pour des grands magasins, pour divers produits (bière, édition, bonbons, chaussures, etc.), et, notamment, pour les affiches de l'agence de presse Rosta. "Moi, j'ai appris l'alphabet avec les enseignes" ("J'aime"), écrira-t-il. La publicité participe de la transformation culturelle d'une société.

Dans sa poésie, comme dans ses slogans, se manifeste une recherche d'écriture et de graphisme (le texte est aussi une image) pour réveiller la perception, donc la pensée. Maïakovski milite avec les formalistes comme Roman Jakobson et Victor Chklovski. Il revendique l'effet oral de la poésie ("et la prose me rend muet"), de la versification ("Je taille // Mes cris pour y gagner des vers") et donne fréquemment des lectures publiques de ses poèmes (il en fera au Café Voltaire, à Paris, auxquelles assisteront Louis Aragon avec Elsa Triolet, amie de longue date de Vladimir Maïakovski).

Cette sélection de poèmes est servie par une illustration rare (elle pourrait être mieux légendée) qui fait appréhender une volonté de défaire les modes d'expression traditionnels pour faire entendre des voix nouvelles. Les illustrations soulignent la place accordée alors à l'expression publicitaire comme laboratoire de la communication.
Dans la poésie de Maïakovski, surgissent le téléphone et ses usages ("J'ai heurté de mes lèvres l'enfer du téléphone", "De ça"). Sa poésie, futuriste, célèbre les nouveaux médias (affiches imprimées, télégraphe, téléphone), les machines et de leur rythme (sirènes, roues), les locomotives, les aéroplanes, les tramways électriques, les grands immeubles. Modernité industrielle (l'acier, l'électricité) qui saisira aussi Guillaume Apollinaire, Dziga Vertov, Edgar Varese, Serge Essenine... Apologie logique et esthétique du linéaire, des colonnes, de la vitesse, de l'ordre alphabétique (la nouvelle politique économique, NEP, révérait Taylor et Ford, alors que Chaplin fut plus lucide dans Les Temps modernes). Les "sociétés industrielles", même léninistes, élaborent les fondements de cultures mécaniques, cultures que secouera et digérera le numérique, un siècle plus tard.

Note :
Sur la taylorisation de la culture, des procès de travail, le rôle du chemin de fer, de l'électricité, etc. voir, de Robert Linhart, Lénine, Les paysans, Taylor, Paris, Seuil, 1976, 220p. 17 €
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