Sarah Rey, Manus. Une autre histoire de Rome, Paris, Albin Michel , 391 p.
"Donner un coup de main", "mettre sa main au feu", "pris la main dans le sac" : la main est présente dans tant de discours contemporains.mardi 18 mars 2025
Les mains de Rome : superbe anthropologie historique
jeudi 2 janvier 2025
Les boursiers scolaires au XIXéme siècle en France
Jean Le Bihan, Bourses et boursiers de l'enseignement secondaire en France. 1802-1914, Paris, puf, 2024, 493 p. Bibliogr.
C'est le début d'une "véritable" histoire des bourses et des boursiers. Et cette histoire traverse tous les régimes politique du dix-neuvième siècle, du premier Empire à la Troisième république. A la fin du XIXème siècle, on comptait 6 000 boursiers (soit 11% des lycéens en 1895 et, près de 20% si l'on prend en compte les diverses sortes d'aides financières qu'ils pouvaient recevoir).
Ce travail méticuleux n'apporte pas de conclusions définitives, modestie remarquable. Deux ordres d'enseignement coexistent alors en France, l'un de plus en plus gratuit, le primaire qui conduit les élèves jusqu'au certificat d'études, le second, payant, qui concerne l'enseignement secondaire et conduit jusqu'aux bacchalauréats. Le boursier est presque toujours un transfuge, il passe des classes populaires à la bourgeoisie, fût-elle petite.
Le décret du 19 janvier 1881 marque le moment d'une grande réforme républicaine : les boursiers doivent appartenir à des familles dont la fortune est insuffisante (notion vague) mais dont les aptitudes scolaires sont importantes (difficiles à apprécier et à prévoir).
Quelle est la carrière du boursier ? Qu'en est-il de la méritocratie du système des bourses ? Tous ces points sont analysés et discutés finement par l'auteur. La carrière des boursiers culmine, souvent, par l'entrée dans les "grandes écoles", Ecoles normales supérieures, Ecole polytechnique et autres écoles spéciales militaires.
Le livre représente un excellent travail de recherche socio-économique. On peut bien sûr attendre un recours plus précis aux concepts de capital (culturel, social, économique), et le croisement, à peine évoqué, des stratégies matrimoniales (célibat, hypogamie) et éducatives. Mais Jean Le Bihan souligne les difficultés rencontrées, presque insurmontables, dans le suivi à moyen et long termes des anciens boursiers (travaux prosopographiques ?). Sans parler des critiques des boursiers rassemblées dans la revisite de The Uses of literacy (Richard Hoggart) par Paul Pasquali et Olivier Schwartz.
Et les filles, les femmes ? Elles sont muettes, absentes de ce travail et pourtant présentes par leur contribution au capital des boursiers, et notamment au capital culturel ; elles jouent sans doute un rôle majeur dans leurs ambitions, rôle oublié, jamais évoqué. Alors un travail sur celles qui portent la "moitié du ciel" (expression chinoise célèbre) serait maintenant bienvenu et l'auteur dispose des outils et des moyens de combler ce vide béant, alors... Car cela serait probablement mieux que ce que pourra faire la littérature.
lundi 7 mars 2022
Le salon des Arts Ménagers : l'histoire
Marie-Eve Bouillon, Sandrine Bula, Plateau volant, moto laveur, purée minute. Au.salon des arts ménagers. 1923-1983, Paris 2022, Archives Nationales, CNRS Editions, 2022, 205 p.
Voici une histoire, celle d'un salon qui pendant une cinquantaine d'années a fait rêver une partie des français et françaises. Le CNRS en gère l'héritage confié aux Archives nationales en 1985.D'abord, il s'agit d'une fête populaire pour près de un million et demi de personnes (1962) qui fréquentent le salon et viennent y découvrir de nouveaux produits : caoutchouc synthétique, béton armé, acier inoxydable, matière plastique... et les nouveaux outils : réfrigérateurs, machines à laver, appareils de chauffage, de cuisson, aspirateurs...
On y célèbre d'abord la ménagère, et les enfants, mais aussi, nolens volens, la "liberté de l'avortement et de la contraception" (MLAC, 1975) ; depuis la loi de 1965, les femmes peuvent ouvrir un compte en banque sans l'autorisation d'un mari (donc avant 1968 et avant la loi Weil). "La française doit voter", demande-t-on aussi avec Louise Weiss, en 1936. Les revendications féminines s'adressent aux femmes et, par leur intermédiaire, à la société française dans son ensemble. Le salon est politique.
Les arts ménagers correspondent à la modernisation des styles de vie ; c'est désormais l'époque du baby boom. Le salon est aussi une grande machine médiatique, il a sa revue (L'Art ménager, la revue créée en 1927 qui devient Arts ménagers en 1950 qui survivra jusqu'en 1974, associé à Madame Express et Cuisine Magazine) tout comme il a ses vedettes qui passent et en célèbrent les innovations. Présidents de la République mais aussi le comique des familles, Fernand Reynaud ! On est toutefois encore loin de Mon oncle, le film de Jacques Tati... Et le salon fait l'éloge du plastique que chante alors, aussi, avec humour, Léo Ferré, "Le temps du plastique"...
Que sont les "arts ménagers" ? L'expression remplace et déborde - et ennoblit - celle des "appareils ménagers" du salon de 1926, elle a une vocation plus large et désigne "l'art de savoir faire tout ce qui permet et protège le bien-être de la maison" (Larousse ménager, 1955), les outils de la nouvelle révolution industrielle, les objets techniques de la sphère domestique, y compris l'habitat. Mais ce sont d'abord les outils de la ménagère, puis bientôt de tous ceux et celles qui sont et font le ménage chez eux, qui nettoient, font la cuisine... Le salon est une nouvelle forme d'encyclopédie.
Le livre présente le salon et ses visiteurs. Mais sans sociologie. Qui sont les visiteurs de ce salon, comment leur composition a-t-elle évolué au cours de la soixantaine d'années de vie du salon ? Comment sont reprises, par le très grand public, les innovations présentées au salon, qui se veut première étape de leur diffusion ? Le livre ne donne pas non plus une description complète des objets et techniques montrées au salon. C'est dommage car c'est dans et par l'univers domestique et ses divisions que s'accomplit le travail de reproduction socio-économique (les jouets sont présents, par exemple, etc.) ? Et puis, enfin, pourquoi le salon s'arrête-t-il ? Les problèmes qui l'ont fait naître n'ont fait que s'amplifier alors que les femmes ne travaillaient plus seulement au foyer. Sociologues et historiens ont encore du travail.

