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lundi 21 mars 2016

Etranges textes : les Cahiers de conversation de Beethoven


Cahiers de conversation de Beethoven 1819-1827, Paris, Buchet Chastel, 2015, Traduction et présentation par Jacques-Gabriel Prud'homme. Edition révisée par Nathalie Krafft, chronologie, index des œuvres par genre et numéro d'opus, index des noms cités, 446 p.

Pendant les neuf dernières années de sa vie Beethoven était atteint de surdité. Cette période est celle de la IXème symphonie, de la Missa Solemnis, des cinq derniers quatuors à cordes, des dernières sonates pour piano (opus109-111), des Variations Diabelli ... Pour la première exécution de la IXème symphonie (7 mai 1824), Beethoven n'entend rien : calé sur les archets des violons, il tourne les pages de sa partition un peu en retard ; il n'entendra pas les acclamation du public.

Ce handicap l'oblige à ruser. Pour discuter, Ludwig van Beethoven recourt à des cahiers (18 x 12 cm) où ses interlocuteurs écrivent leurs réponses, leurs questions, leurs remarques. L'intervention de Beethoven est orale, dans presque tous les cas : nous ne disposons donc que de la moitié des conversations. Lorsque, au lieu de ses cahiers, Beethoven recourt à une ardoise, nous n'avons évidemment aucune trace des conversations. Beethoven se servait aussi parfois de ces cahiers pour prendre des notes, comme pense-bête ou lorsque, en public, il craignait de parler trop fort.

Etrange textes. Ces Cahiers constituent des documents rares, exceptionnels, d'une grande valeur historique mais aussi philosophique. Ils en disent beaucoup de la vie et des soucis quotidiens intimes de Beethoven, qu'il faut confronter - ou mêler - au travail et à la création artistiques. De plus, les Cahiers présentent un indéniable intérêt linguistique : quelle est la langue orale de cette époque, l'oral relâché que l'on peut comparer à l'écrit des mêmes locuteurs. Hélas, il n'y a pas, à ma connaissance, d'analyse linguistique et communicationnelle de cet oral-écrit, semi-dialogue qui est une formation langagière à part, un écrit différent de l'oral rapporté des biographies et de la correspondance de l'époque (Goethe, Schiller...). Des analyses recourant au NLP (Natural Language Processing) seraient sans doute éclairantes.
Les 139 cahiers ont été publiés en allemand (Konversationshefte, Deutscher Verlag für Musik) en dix volumes, entre 1968 et 2001. Ces cahiers furent caviardés par Anton Schindler, secrétaire de Beethoven et premier éditeur, sans doute pour en faire monter le prix de vente des Cahiers et se mettre en avant (comme fut caviardée une partie de l'œuvre de Friedrich Nietzsche par sa sœur).

Les conversations de Beethoven ont lieu principalement avec sa famille proche (frère, neveu), avec ses amis et collaborateurs : musiciens, chanteuses, des journalistes, etc. On y croise le jeune Franz Liszt âgé de douze ans qui a rendu visite au Maître. Il y est beaucoup question de santé et de diététique, de bon vin, de musique...

samedi 31 août 2013

Une appli totale pour la 9ème Symphonie de Beethoven

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Beethoven's 9th symphony, Touch Press / Deutsche Grammophon, 2013, sur iTunes, $13.99

Toutes les possibilités multimédia et interactives de l'iPad ont été mobilisées par cette appli. L'ergonomie a été calculée et l'on se trouve devant un véritable tableau de bord des fonctionnalités présentant l'œuvre parmi lesquelles on peut choisir selon ses propores objectifs. Il faut toutefois quelque temps pour se familiariser avec les possibilités de l'appli ; l'interface n'est pas entièrement intuitive. Ainsi peut-on choisir le mouvement travaillé, l'interprétation écoutée et regardée, la version de la partition, les commentaires techniques (tempi, instruments d'époque, etc.).
L'ensemble a été conçu comme une totalité autonome, fermée, coupée du Web : elle est pensée pour être "consommée" hors connexion Web, si possible avec écouteurs. Structurellement, l'accent est mis sur la simultanéité des utilisations et leur enrichissement mutuel : la musique savante peut être comprise comme une illustration de compétences multi-tâches (multitasking). Cela laisse imaginer des évolutions pour l'interactivité au service de la compréhension et de la didactique.
Que trouve-t-on dans cette appli qui se veut totale, multipliant les angles et les approches, les moyens et les techniques ? Voici un inventaire, non exhaustif.
  • La vidéo des quatre concerts (Fricsay, 1958 ; Karajan, 1962 ; Bernstein, 1979; Gardiner 1992)*. 
  • La partition dans plusieurs versions dont la version de référence (Urtext) et le manuscrit de 1825. La présentation de la partition synchronisée est didactique : l'armature de clef reste visible constamment, les parties des différents instruments et voix peuvent être sélectionnées, etc
  • L'approche musicologique est riche : points de vue et analyses par des chefs, interprètes, compositeur, journalistes, chef de chœur. En V.O., espagnol, allemand, japonais, sous-titré en anglais. Commentaires oraux simultanés durant l'écoute.
  • On peut lire des commentaires musicologiques écrits, passage par passage, tout en suivant l'interprétation et la partition.
  • Des textes sur Beethoven, sur la 9ème
  • Le texte en allemand de l'"Ode à la joie" (F. Schiller) et sa traduction en anglais défilent au-dessous lorsque le chœur chante
  • La répartition des instruments de l'orchestre dans l'espace tout au long du concert (cf. infra) ; les points de couleurs représentant les différentes sections instrumentales clignotent lorsque les instruments jouent.
Une telle appli apporte une manière nouvelle d'écouter, voir, lire la musique ; elle remet en perspective le travail de présentation radiophonique ou télévisuelle, pour laquelle l'auditeur / téléspectateur est toujours passif (mais peut-être attentif) hors quelques jeux et concours ridicules qui desservent l'émission. Sans doute s'agit-il aussi d'un outil pédagogique remarquable (auto-didaxie) par sa diversité, ses techniques de visualisation, tant pour l'analyse de l'œuvre, la préparation au concert, l'histoire de l'art, etc. Cette appli laisse imaginer ce que pourrait être des médias consacrés à la musique savante et au jazz ; elle pourrait délivrer les auditeurs des bavardages pompeux et des clichés des rédios musicales.
Le marketing de l'appli est classique : 2 minutes d'écoutes gratuite puis il faut payer (freemium).
Touch Press a produit deux autres applis concernant la musique, l'une sur l'orchestre et une sur la sonate pour piano en si mineur de Liszt. Toutes trois exploitent les mêmes ergonomies, les mêmes structures d'exposition.

De haut en bas : disposition de l'orchestre, intervention des différents instruments.
Commentaire musicologique simultané.
Tout en bas : partition manuscrite ouverte à la page jouée.
* Note : pour cette œuvre, qui est un hymne à la fraternité, que vient faire ici Karajan qui, on aile l'oublier, fut nazi ? : "Seid umschlungen, Millionen. Diesen Kuss der ganzen Welt!", dit l'Ode à la joie (An die Freude).
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