dimanche 3 avril 2011

De quoi sont faits les faits divers


Louis Chevalier, Splendeurs et misère du fait divers, Editions Perrin, 2004, collection tempus, 2010, 182 pages, 7€

Sous ce titre balzacien se dissimule un cours pour le Collège de France. Louis Chevalier est connu pour son travail sur l'histoire politique et sociale de Paris au XIXème siècle, notamment pour son livre intitulé Classes laborieuses, classes dangereuses (1958).

Qu'est-ce qu'un fait divers ? Expression curieuse qui, à la notion de "fait" pour la fabrication, ajoute celle de "divers" pour y classer ce qui n'est pas classable ailleurs : catégorie résiduelle d'une taxonomie documentaire et journalistique insuffisante (d'ailleurs, les manuels de journalisme s'y empêtrent). Marielle Macé ne voit-elle pas dans certains Petits poèmes en prose du Spleen de Paris, des "détournements de faits divers"... (in Le genre littéraire, p. 108, GF). Charles Baudelaire lui-même stigmatisait les gazettes : " Le journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. // Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin." (in "Mon coeur mis à nu").
La place du fait divers dans la presse est difficile à établir, entre voyeurisme louche et commercial d'une part, approche des faits sociaux sans légitimité scientifique (politique, démographique) d'autre part. Crimes, people, vécu (cf. le sous-titre du magazine Closer), le fait divers reste un plat de résistance au menu des médias. Un magazine récent le revendique, Polar et Crimes, "magazine de Faits Divers" mais il y a aussi Les Archives du crime, Dossiers criminels, et bien d'autres, et il reste Détective lancé en 1928 par Gallimard où ont écrit Kessel, Carco, Mac Orlan, Albert Londres, et qui est chaque semaine dans les kiosques.
Les faits divers criminels alimentent de nombreuses séries à  la télévision ("Dexter", "CSI", "Criminal Minds", etc.) et des chaînes à temps plein : truTV, Crime and Investigation Channel, AXN Crime, Sky Krimi, RTL Crime, etc.

Louis Chevalier s'intéresse en historien au fait divers et en détecte les traces chez les romanciers du XIXème siècle (Hugo, Stendhal, Balzac, Dumas...). Le fait divers accède à une dignité sociale et même philosophique : l'auteur évoque Marx, journaliste pour le New York Tribune, dont les articles partaient d'un fait divers pour lancer une réflexion politique. Le fait divers intrigue : Merleau-Ponty et Barthes y trouvent pâture universitaire; Georges Auclair décèle "Le Mana quotidien" en analysant les "Structures et fonction de la chronique des faits divers" (1970). Au tout premier âge de Libération, la rédaction voyait dans le fait divers un objet de prédilection du journalisme politique... Le cours de Louis Chevalier s'achève sur une longue référence à Hitchcock, plus éclairante que beaucoup de théorie, à propos de son film "L'inconnu du Nord-Express", ("Strangers on a Train", 1951).

De la rubrique des "chiens écrasés" aux analyses de Michel Foucault (Moi, Pierre Rivière...) en 1973 (dont on fera un film), les faits divers ont gagné en légitimité. Cet ouvrage agréable n'en élucide pas la logique médiatique et l'on reste sur sa faim quant au rôle manifestement important du fait divers dans la construction de l'actualité par les médias et dans sa réception par les lecteurs (mentionnons à ce propos l'ouvrage de Laurent Briot sur La France des faits divers qui exploite la presse régionale). On ne sort pas du paradoxe du fait divers : à la base des romans, des films, des médias de toutes sortes, il reste relégué, mal pensé. Sans doute faut-il remettre en question les classements qui rejettent tous ces faits dans une même catégorie sans raison. Le fait divers n'existe pas, il n'ya que des faits. D'ailleurs, comment un moteur de recherche les reclasse-t-il, ces "faits" sans mot propre ? A partir de quelle requête débouche-t-on sur un de ces "faits" avant qu'un média les ait baptisés et catégorisés "divers"?

samedi 2 avril 2011

Steve Jobs for Président !

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L'exemple de quelques grandes entreprises qui ont associé innovation, qualité des produits et performance financière fait rêver les gestionnaires, et quelques citoyens, et tout particulièrement les citoyens contribuables. "Que ferait telle entreprise à votre place" (Chrysler, Google, Disney, Pixar, etc.), se demande-t-on dans des ouvrages apologétiques, plus ou moins vite fait mal faits. Pourtant, l'idée d'un analyseur comparatif décalqué des entreprises numériques (Google, Amazon, Apple) peut séduire ; il s'agirait d'effectuer des expériences de pensée (Gedanken Experiment) pour tester la gestion politique, expériences semblables à celle du malin génie de Descartes ou du chat de Schrödinger, en d'autres domaines. Que peuvent en espérer les sciences des organisations politiques ? On pourrait confronter Rousseau, Marx ou Arendt aux observations du fonctionnement de ces entreprises... Quelles différences entre les sciences de gestion et les sciences du politique ?
En un bref post, Francis Pedraza imagine la gestion du gouvernement américain revue par celle de Apple. Libre à vous de transférer et adapter ces questionnnements à d'autres ensembles politiques : région, commune, nation...
Voici résumées les recommandations du Président Jobs selon ce post :
  • Recentrer l'administration sur les usagers /clients, sur les besoins quotidiens surtout non dits (non dicibles). On ne gouverne pas avec des sondages. Plutôt des observations quali : "listen to what people don't say; qualitative insights into people's everyday lives give us the best clues to their needs and design solutions". Steve Jobs se méfie des focus groupes.
  • Définir les priorités et refuser le reste. Concentrer les interventions des impôts de l'Etat sur ce que le secteur privé ne sait pas faire. Eliminer le gaspillage. Savoir dire "non".
  • Un président doit savoir être impopulaire auprès du microcosme des pseudo porte parole : politicien, élus, administrations, communicateurs de tout poil, lobbyistes, journalistes. "Impopular in DC" ! Pas de compromissions.
  • Innover à partir de propositions issues de l'ensemble de la population plutôt que concoctées par de pseudo experts (crowd sourcing). L'auteur évoque la législation fiscale américaine pour illustrer un désastre patent que pourrait corriger une initiative populaire.
  • En finir avec des communications gouvernementales sans objet défini et aux objectifs invérifiables. Les remplacer par des communiqués trimestriels clairs, exposant un contenu primordial et des promesses tenues.
  • "It's time for a new social contract. Demand it". C'est la conclusion. Traduction inutile. 
Voteriez-vous Jobs ?
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dimanche 20 mars 2011

Etre à la page

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Gorgias (Platon, Belles Lettres). Pagination Estienne
à droite. Ex.: le mot souligné est entre 451d et 451e.
En passant du papier aux écrans, les livres ont brouillé leur pagination. Une autre s'y est substituée, relativement approximative et qui ne permet guère au lecteur de s'y retrouver, de citer précisément, etc. Les utilisateurs s'en plaignent et notamment ceux des Kindle.
Avec le support numérique, le lecteur a la capacité de zoomer et d'adapter à sa vue la taille des caractères(font size), donc de la page. De plus, l'acheteur d'un livre numérique peut le lire sur un Kindle mais aussi, à d'autres moments, sur une tablette (iPad), un smartphone, un ordinateur... Au-delà de la versatilité des supports et des expériences de lecture, il fallait retrouver un universel facilitant la communication et le partage des références (ayons une pensée compatissante pour "les damnés de la thèse", ces arpenteurs de bibliographies !).

Amazon propose une pagination reprenant exactement, au signe près, celle de la mise en page des livres de papier (les originaux). Cette pagination n'est pas affichée en permanence, il faut appuyer sur le bouton "menu" pour la faire apparaître.
Le besoin d'une référence universelle n'est pas facile à satisfaire. Le cas classique est celui des oeuvres de Platon : l'édition Estienne (Genève, 1578) sert de référence à toutes les éditions ultérieures. 
Le livre de papier, vaincu, aurait-il vaincu son féroce vainqueur ? Provisoirement, car, bientôt, les originaux seront numériques, dont les livres de papier ne seront qu'une version particulière. Une pagination numérique triomphera, mais s'agira-t-il encore de pages, de livres ("non-book texts", dit D.F. McKenzie) ? Pourquoi pas des marqueurs universels (tags) auxquels le lecteur ajouterait ses marqueurs personnels (déjà possible avec les e-readers ?
Le besoin de pagination ne touche pas que la lecture, mais aussi l'écriture. Google Docs ajoute la possibilité de "voir" les textes écrits avec le traitement de texte découpés en "pages" ("the hability to see visual pages on your screen") pour les imprimer ("native printing") et non plus de laisser le texte "compact".
L'imprimé impose sa culture visuelle au numérique.
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lundi 28 février 2011

Le Littré, mot à mot

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Emile Littré, Comment j'ai fait mon dictionnaire, Paris, Editions du Sonneur, 2010, 93 p.

Appli Littré pour iPhone
Petite autobiographie du fameux dictionnaire achevé en 1872 : 80 000 entrées, 300 000 citations, une longue colonne de 37 km !). On y suit le travail régulier qu'impose un pareil projet (horaires, méthodes, etc.). On y voit la partie manuelle, souvent impensée, indiscutée, du travail intellectuel, "l'humble et mécanique travail qui range à la file les vocables d'un lexique" : colliger, découper, copier, effacer, raturer, recopier, corriger, classer, compter les lettres supprimées et celles qui les remplacent, etc. Ingéniosité, dextérité, qui n'ont rien à voir avec l'étymologie et la lexicographie. "En ce tas de petits papiers, je possédais, sous un état informe, il est vrai, le fonds des autorités de la langue classique et le fonds de l'histoire de toute langue". On y voit aussi l'absence de sauvegarde (crainte de l'incendie, impossibilité de faire des copies manuscrites d'un tel ouvrage), les travaux sur épreuves, sur placard, les contraintes du travail domestique à l'économie (res angusta domi !).
Travail in-terminable : "Mais qui peut espérer de clore jamais un dictionnaire de langue vivante ?" Pourtant le Littré s'en tient à la langue écrite des grandes oeuvres classiques (les auteurs les plus cités sont, dans l'ordre, Voltaire puis Bossuet, Corneille, Racine, Madame de Sévigné, Molière, Montaigne, La Fontaine, etc.). L'idée d'un tel dictionnaire avait été formée par Voltaire...
Cet ouvrage fait voir avec éclat ce que le numérique et l'ordinateur ont changé dans le travail dit intellectuel. De plus, entendre à l'oeuvre cet humaniste conservateur (il hait la Commune), helléniste et médecin (traducteur d'Hyppocrate), disciple d'Auguste Comte, éclaire la généalogie des idées du XIXème siècle, de l'Empire à la République.

NB : le Littré en ligne
http://francois.gannaz.free.fr/Littre/accueil.php (à qui j'emprunte les statistiques)
http://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/
et son appli (gratuite)
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lundi 21 février 2011

Les signes du métro

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Jérôme Denis, David Pontille, "Petite sociologie de la signalétique. Les coulisses des panneaux du métro", Paris, Presse des Mines, 200 p., Bibliogr. 19 €.

La ville, et dans la ville, le métro, nous font errer dans une forêt de signes, des réseaux de symboles et de textes. Sans eux nous serions perdus, et souvent nous le sommes, malgré eux ou à cause d'eux. Ce livre est issu d'une étude systématique des signes du métro parisien, des "coulisses" de sa signalétique. Le point de départ en est une enquête ethnographique (entretiens avec des agents, photos, "voyageurs mystères", etc.). Particulièrement révélateur, le conflit entre publicité et signalétique qui toutes deux bataillent pour l'attention des usagers : ce conflit s'estompera si la publicité est restreinte aux écrans ; la confusion est notamment sur-déterminée par les opérations publicitaires mises en oeuvre hors du cadre traditionnel des panneaux (adhésivage, par exemple).


La sémiologie du métro, sa charte graphique et sa compréhension opérationnelle par les usagers, est invisible aux habitués, mais indispensable pour les autres (usagers irréguliers, égarés, touristes, etc.). Les auteurs étudient la géo-sémiotique qui fait place la signalétique dans son environnement de lecture, environnement qui complique la mise en place des automatismes perceptifs chez les usagers.
Travail minutieux, attentif aux détails et à la globalité du champ de communication que constitue le métro. Ce qui a été réalisé pourrait sans doute être appliqué à la circulation dans un site Web, à la recherche d'une émission dans un guide de programmes TV, à la recherche d'un produit dans un hypermarché ou d'un service dans un centre commercial, dans un aéroport. On ne peut se départir, en lisant ce travail, de l'idée que les usagers s'ils étaient adéquatement mobilisés contribueraient à la gestion de cette signalétique : pour relever des anomalies, la RATP pourrait faire appel à ses usagers qui reporteraient leurs observations par photographies, crowdsourcing qui compléterait et enrichirait les observations des enquêtes de tous ordres. Seuls ceux qui se perdent savent où ils sont et ce qui leur aura manqué pour se trouver là où ils voulaient être. Traiter le métro comme un chapitre du grand livre du monde est une bonne idée, surtout si l'on se souvient que le corps est géomètre.
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dimanche 13 février 2011

Sur la couverture arrogante d'un livre sur la Chine

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Erik Izraelewicz, L'arrogance chinoise, 256 p. Paris, 2011, Grasset

Dans les librairies, on a pu voir ces jours-ci, sur les tables et en vitrine, un essai récent intitulé L'arrogance chinoise". Beau titre, belle couverture qui interpelle le chaland. La couverture d'un livre est acte de marketing et de communication, elle relève du packaging, et c'est de cela seulement dont il est question ici, pas du contenu de l'ouvrage.
  • Un titre s'adresse au public, destinataire qui, comme le note Gérard Genette ("Seuils", 1987), déborde largement le lectorat du livre. Genette retrouvait, pour qualifier le rôle du titre, la notion de circulation, bien connue des études d'audience presse, et celle, mise en avant par les réseaux sociaux, "d'objet de conversation" (notoriété). Un titre est exagération vendeuse, génératrice de notoriété ; Furetière, déjà (1666), disait qu'un "beau titre est le vrai proxénète d'un livre". Aussi, dans la plupart des cas, un auteur ne choisit ni la couverture ni le titre de son livre, décision sérieuse dont le soin revient au service marketing de l'éditeur.
  • Le nom de l'auteur, mentionné en couverture (cela n'a pas toujours été le cas), sauf exceptionnelle notoriété auprès d'un segment ciblable de public, ne joue qu'un rôle moindre dans les ventes, et l'éditeur encore moins. L'éditeur n'est qu'une marque B2B, l'auteur aussi parfois, pour les spécialistes.
  • Reste l'illustration. Que signifie le tigre en couverture ? Est-il chargé de connoter une Chine menaçante, un "péril jaune" ? Ou de rappeler ironiquement l'expression de Mao Zedong, souvent citée et imprudemment moquée, qualifiant les pays occidentaux de "tigre en papier" (紙老虎), la première fois en 1946 ?
Finalement, "Arrogance chinoise", étiquette jaune sur fond noir, sonne comme un slogan, une exhortation hostile. Arrogance, quelle arrogance ?
Un peu d'histoire, pourtant...

XIXème siècle.
La Chine colonisée à laquelle les occidentaux imposent l'opium (guerres de l'Opium), la Chine rançonnée, la Chine pilliée (sac du Palais d'été, 1860), la Chine traitée à la canonnière par l'armée de la République française, la Chine dépecée par les nations européennes (anglaise, allemande, française, italienne, autrichienne, belge, russe) et japonaise, chacune s'attribuant l'exploitation d'un morceau de Chine ("concessions") ou une région frontalière (Russie).

XXème siècle.
La Chine ruinée, occupée, mise à sac, où l'on peut afficher à l'entrée d'un jardin (Huang Pu) "interdit aux Chinois et aux chiens", Chine martyrisée par les troupes des envahisseurs japonais (les massacres de Nanjing). Chine humiliée : il faut attendre 1964 pour que la France du Général De Gaulle reconnaisse "la Chine de toujours", 1979 pour que les Etats-Unis fassent de même, 1997 pour que la Chine regagne sa souveraineté sur Hong Kong, annexé par la Grande-Bretagne en 1842, 1999 sur Macao colonisé par le Portugal... et un jour, sûrement, sur l'île de Taïwan qui fut colonie japonaise (1895-1945) avant d'être soumise à une dictature soutenue par les Etats-Unis.

Cessons l'énumération, on la trouvera plus complète dans les manuels des classes terminales.
Cette Chine libérée est redevenue un pays puissant, on dit qu'elle est "l'usine du monde", qu'elle travaille dur, à l'école comme à l'usine, et s'enrichit... Modèle connu ! Plutôt que d'arrogance, parlons de patience.

N.B. En contre-point de ce titre malheureux, qui sans doute trahit les intentions de l'auteur et le contenu du livre, mentionnons un ouvrage paru discrètement en 2003 aux éditions You Feng / Les Indes Savantes, intitulé "Victor Hugo et le sac du Palais d'été" par Nora Wang, Ye Xin et Wang Lou. Cet ouvrage, partiellement bilingue, français - chinois, prend prétexte d'une lettre du 25 novembre 1861 publiée dans la presse, où l'écrivain en exil, dénonçant le pillage du Palais d'Eté et l'arrogance des Européens, conclut : " J'espère qu'un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée". Un beau livre bien illustré qui donne à revisiter notre histoire coloniale, à lire Victor Hugo, et à penser la question de la restitution des oeuvres volées lors des guerres et qui peuplent nos musées...

mardi 8 février 2011

Internet, opium du peuple ?

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Evgeny Morozov, The Net Delusion. The Dark Side of Internet Freedom, PublicAffairs, New York, 408 p., Bibliogr., Index., 2011 (27,95 $ édition papier, 9,99 $, Kindle Edition)

Cet ouvrage dénonce la variante actuelle de l'angélisme technologique, qui fait d'Internet et des réseaux sociaux (Twitter, Facebook, YouTube, etc.) des outils de libération sociale, de dénonciation des inégalités politiques et de démocratisation. Durant les années 1960, la télévision a engendré les mêmes discours utopistes et enthousiastes. Déjà, les médias et leurs technologies transcendaient les luttes économiques pour fonder un "village mondial". Les acteurs supposés de cette mutation s'appelaient alors CNN, MTV et les satellites de télécommunication. M. McLuhan, que l'on n'avait pas lu, servit à structurer un messianisme technologique du même ordre que l'irénisme dénoncé par Evgeny Morozov.

Evgeny Morozov en appelle au réalisme : non, les média numériques ne vont pas installer la démocratie et les droits de l'homme. Non, ils ne favorisent pas les populations opprimées. Au contraire, ils peuvent autant asservir que servir. Et surtout renforcer les régimes totalitaires : les réseaux sociaux sont déjà une mine de renseignements pour les polices politiques ; les évolutions en cours (Latitude, FourSquare, Facebook Places) n'arrangeront rien, l'internaute devenant son propre dénonciateur). Donc il n'y a pas d'alternative douce aux luttes politiques, de transition numérique à la démocratie ; le laisser-faire dans un environnement communicationnel dominé par le Web, la téléphonie portable et les réseaux sociaux ne conduit pas naturellement à la démocratisation. Les tanks, un beau matin, réveillent les rêveurs.
Lecture tonifiante, le texte est souvent cinglant, le style ironique. Mais il y manque une sociologie de cet enthousiasme technologique, de cette frénésie de lien social numérique. Quel rôle joue cette célébration par un milieu professionnel et social qui aime à poser comme sauveur et prophète ? Pour quoi cette  idéologie qui déferle de Californie, ranimée régulièrement à la périphérie par des sortes de VRP du Web, avec la participation facinée des "élites" locales ? Jamais on n'a vu tant de colloques, de séminaires, de sommets, de missions et de commissions, de prévisions et de prédications qui propagent la bonne parole numérique (ce livre, même critique, et ce blog, relèvent en partie de ce genre). Le numérique a ainsi créé une vie de salons, avec ses petits marquis, ses Philosophes pressés et ses bourgeois gentilhommes, nouveaux riches faisant de la science politique sans le savoir. A l'argent, au pouvoir, il faut des habits humanistes ! Besoin de légitimité, de supplément d'âme. Besoin d'être dans le coup (illusio), appétit féroce de visibilité. Une sociologie de ces mouvements éclairerait sans doute la genèse et la propagation de la foi dans la libération par Facebook ou Twitter.


L'auteur qui, né au Bélarus et semble connaître de première main la vie dans les régimes totalitaires, a émigré aux Etats-Unis, ne se contente pas de réfuter l'idée d'une technologie de libération (comme on a dit "théologie de libération"), il rappelle, mobilisant l'exemple des sociétés de l'empire soviétique défait, qu'Internet, comme avant la télévision, apportent le divertissement plutôt que la réflexion, les loisirs plutôt que la démocratie. Internet comme la TV renforce l'emprise du "cirque" et du spectacle sur la société : sport professionnel, jeux, people... le numérique accentue leur pénétration et ils renforcent les Etats totalitaires. Sur ce plan, l'examen de la vie dans l'Allemagne soviétisée (RDA) est souvent éclairant (il aurait pu mentionner la Hongrie des livres d'Imre Kertesz). Internet, otium du peuple ?

On lira cet ouvrage pour douter, même si l'auteur, qui fricote dans les "hauts lieux" de "l'intelligentsia numérique américaine" (cf. sa bio sur son site), ne semble pas douter de sa manière journalistique de douter. La faiblesse, voire l'absence totale d'outils scientifiques et de réflexion sur cette absence sont frappants. N'est-ce pas un des effets ultimes de la croyance aux effets d'Internet que de croire que la vérité peut se livrer spontanément, sans rupture ("verum index sui et falsi" ), sans pratique scientifique ou politique ? Pour approfondir et affermir la thèse avancée dans ce travail, une histoire rigoureuse du rôle des médias dans les Etats totalitaires est indispensable. Or nous ne l'avons pas. Reste l'histoire contemporaine : ce qui se passe au Moyen-Orient et au Maghreb pourrait aider à y voir plus clair dans le rôle et les limites politiques du Web et de ses réseaux sociaux (tandis que continuent les brouillages satellitaires). Mais que peut-on savoir, que peut-on espérer savoir ? C'est d'abord cela que l''on ne sait pas.

lundi 31 janvier 2011

Etude coïncidentale TV en Allemagne

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Karl-Heinz Hofsümmer, "Reichweitenmessung im Fernsehpanel 2010: Valide Daten für Werbung und Program. Ergebnisse eines Externen Coincidental Checks des AGF/GfK-Fernsehpanels, Media Perspektiven, 12/2010, pp. 588-598.

Une étude coïncidentale externe constitue le moyen le plus sûr de contrôler (überprüfen) la qualité d'une autre étude. Dans ce cas, l'enquête par téléphone vérifie la validité des déclarations d'audience effectuées (via télécommande) par les membres d'un panel audimétriques (AGF / GfK).
L'enquête coïncidentale a été menée par TNS EMNID auprès de 8 000 foyers (19 000 personnes de 3 ans et plus), répartis dans tous les Etats de l'Allemagne (Länder). Le terrain a eu lieu en avril -mai 2010. Les résultats de cet échantillon indépendant sont confrontés à ceux de l'audimétrie individuelle, utilisés par le marché publicitaire pour allouer ses budgets (planning, achat).
Dans l'ensemble, l'enquête coïncidentale a confirmé la validité des résultats audimétriques ; les taux d'audience observés s'avèrent légérement supérieurs à ceux de l'audimétrie individuelle. Les écarts les plus importants proviennent de l'audience des 3-13 ans et des 14-29 ans, sous-estimée par l'audimétrie (effet bien connu des audiences hors domicile, chez des amis, etc.).
Cette enquête analyse également la consommation télévisée en différé (zeitversetzte Fernsehnutzung) et les audiences hors domicile, celle des invités (Gästenutzung) mais aussi celle des téléspectateurs qui regardent  à l'extérieur, lors de grandes manifestations sportives (café, bars, etc.). Cette audience, l'audimétrie la sous-estime évidemment, par construction. Enfin, l'enquête apporte des éclairages sur les activités concomitantes de la consommation de télévision : manger, lire, travail domestique, Internet sont les plus importants. Les audiences pendant le travail professionnel et pendant que l'on s'occupe des enfants ("Kinder versorgt") sont négligeables. A retenir : la télé se regarde de plus en plus avec Internet et de moins en moins avec les repas.

Cette enquête, conduite régulièrement en Allemagne, est sur bien des points un modèle du genre (échantillonage, passation, etc.). Un travail plus approfondi pourrait comparer les bases des deux échantillonages : comment valide-t-on une étude de calage ? Notons d'ailleurs que ne sont pris en compte que les foyers avec téléphonie fixe et que les foyers de ressortissants allemands et européens : donc ni les "exclusifs mobiles" ni les populations hors Union européenne. Cela fait déjà beaucoup...

De telles enquêtes, coïncidentales et externes, sont importantes pour le marché télévisuel ; le CESP les recommande en France. Faut-il une validation par une enquête coïncidentale externe chaque fois qu'il y a panel (Internet, etc.) ? Quels quotas doivent être mobilisés, comment les faire évoluer pour prendre en compte des changements sociaux dont le rythme s'accélère : équipements, comportements média, mobilité géographique, professionnelle ? Ces questions méthodologiques, et leurs conséquences économiques, se posent partout dans le monde ; elles deviennent cruciales et appellent de lourds investissments de recherche alors que l'offre de télévision s'accoît de manière... démesurable.
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dimanche 9 janvier 2011

Le Chat nous prend pour qui ?

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Nouvel album BD du Chat (Philippe Geluck) : "Le Chat, acte XVI", Paris, Editions Casterman, 48 p.

Aphorisme sur l'appli iPhone (copie d'écran). 
N'a-t-on pas dit déjà des publicitaires qu'ils
étaient "Mirror Makers" (Stephen Fox, 1990) !

Le Chat ne peut résister aux médias, ou, plutôt, comme il regarde notre société, armé d'humour et d'un espiègle bon sens, il ne peut manquer les médias. Cet album, comme la plupart des précédents compte de nombreuses notations sur la publicité et les médias. Et ses aphorismes, ses sophismes ironiques en quelques bulles, sa trop subtile logique tombent tellement juste. On dirait parfois du Wittgenstein.
Et comme Phillippe Geluck est né dans les médias (RTBF, Le Soir, TV5, France Inter, Europe 1, France 2, Télérama), comme le Chat, à ses heures, fait de la pub aussi (MMA, Volkswagen), ils savent de quoi ils parlent.

Exemple. Dès le haut de la première page, la Chat demande aux lecteurs d'éteindre leur portable, comme on le fait désormais avant le début d'un concert ou d'une représentation théâtrale : "les acteurs du théâtre et les chanteurs d'opéra valent-ils mieux que nous ?" A la fin de la BD, on est invité à rallumer son portable ! Ainsi, en quelques vignettes, est posée la question de l'interaction des médias, de la hiérarchie des usages, etc. Lequel interrompt l'autre ? Mieux que quelques slides sur le multi-tâche !

Le Chat a désormais son appli iPhone. Pour 1,59 €, elle donne accès à un dessin inédit chaque jour, entre autres. Un peu d'humour et de décrassage dès le matin, cela ne saurait nuire. Nouvelle manière de lire les BD : une vignette à la fois. Si l'on considère que 300 vignettes (environ) sont vendues 10 € dans un album, tandis que 300 vignettes par an sont vendues 1,59 € avec une appli, alors, le Chat numérique, c'est vraiment pas cher !
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mardi 4 janvier 2011

Internet en Chine

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Redwired. China's Internet Revolution, Sherman SO, J. Christopher Westland, Marshall Cavendish Business, 246 p. Index.

La Chine domine Internet et le Web par le nombre de pratiquants. Elle y contribue avec des acteurs majeurs, de taille et d'emprise mondiale. La littérature sur le sujet est rare dans les langues occidentales : en Occident, faute de connaître le chinois, la Chine reste une "nation parlée" par les autres. Cet ouvrage est dans cette lignée. Ces limites entendues, il apporte des données et des informations indispensables pour aborder le web chinois. Notons que sa trame est celle d'un dialogue Chine / Etats-Unis : l'absence de l'Europe, de ses universités, de ses chercheurs, de ses entreprises est criante. L'Europe semble hors-jeu de cet ouvrage consacré à l'économie de l'innovation numérique. Il y a là un involontaire avertissement.

Evoquons d'abord les statistiques. Ce sont d'abord quelques pages en fin de volume, issues du CNNIC, d'Analysys International et de IDC. N'étant pas accompagnées d'un mode d'emploi élémentaire (production, limites de fiabilité, benchmarks, etc.), elles sont difficiles à interpréter. Les autres données citées sont celles que publient les sociétés étudiées. Beaucoup de ces données sont déjà trop anciennes, donnant à ce livre une tonalité historique, néanmoins utile. On observe des coups déjà joués, des parties achevées.
Le livre passe en revue l'itinéraire des grandes entreprises du numérique chinois et compare leur modèle d'affaires avec celui de leurs équivalents américains : les confrontations des couples Sina / Yahoo!, Baidu / Google, Ctrip / Expedia, Taobao / eBay, PayPal / Alipay, Amazon / Dangdang, Tencent-QQ / ICQ, Youku / Youtube sont éclairantes. Cette approche comparatiste est féconde et illustre les différences entre les modalités de la réussite aux Etats-Unis et en Chine.
N.B. Une mise à jour sur le Web et un glossaire chinois / anglais compléteraient utilement ce travail.

Au-delà de la description minutieuse des grandes entreprises du numérique chinois, que retenons-nous ?
  • L'importance des Etats-Unis dans le développement du numérique chinois. 
    • Financements (seed money, NASDAQ, à l'exception notoire de QQ/Tencent financé par un groupe sud-africain )
    • Formation des cadres et innovateurs par les universités (Stanford, Georgia Tech, Concordia College, SUNY Buffalo, MIT, Carnegie Mellon, etc.) et les grandes entreprises (Yahoo!, Oracle, Sybase, Merrill Lynch, Microsoft, General Electric, etc. ).  
    • Les expatriés retour d'Outre-Mer (海归) rapportent en Chine des savoir faire, des idées et l'envie de réussir. 



  • Les auteurs font percevoir les avantages d'être chinois (la langue, le soutient de l'Etat, la connaissance des rouages administratifs et économiques, implicites et tacites) et les erreurs commises par les étrangers : 
    • Ancrage et insertion locaux insuffisants (cf. les échecs de eBay, de Google).
    • Sous-estimation des différences : voir la Chine avec des préjugés occidentaux
L'adaptation à la situation chinoise d'un modèle américain ne va pas de soi. L'imitation pure et simple échoue. En fait, plus qu'apprendre les manières américaines aux Chinois, il faudrait apprendre les manières chinoises aux sièges américains, qui voient la Chine de loin, en ignorent les langues et les cultures (cf. la leçon ancienne et si actuelle de Matteo Ricci). Les erreurs de jugements des VC américains ou, pire, américanisés, relèvent d'abord d'un superbre ethnocentrisme. Ce que dit tacitement cet ouvrage, c'est que le temps la condescendance est révolu.
Le XXI ème siècle sera chinois et numérique.
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dimanche 2 janvier 2011

L'histoire, le tabac et la loi

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André Malraux fumait des cigarettes, Coco Chanel, Gainsbar aussi. Lui, qui n'était que fumeur de Gitanes, allait jusqu'à prétendre que "Dieu est un fumeur de Havanes", Jean-Paul Sartre fumait des Boyards papier maïs, Jacques Tati fumait la pipe, Freud des cigares, Thomas Mann, Lacan aussi, certains de forme bizarre d'ailleurs.... En vertu de la loi Evin qui protège la population des méfaits du tabac, des images "historiques" de ces personnages ont été modifiées pour en faire disparaître toute trace de tabac ! On a retiré sur un timbre poste la cigarette de Malraux, celle de Sartre sur une photo... L'ARPP a pris des dispositions de bon sens sur cette question (mai 2009).
Des parlementaires viennent de déposer une proposition de loi allant dans le même sens : "concilier la préservation des oeuvres culturelles et artistiques avec les objectifs de la lutte contre le tabagisme" dont l'article unique serait le suivant : "Les falsifications de l’histoire, la censure des oeuvres de l’esprit, la dénégation du réel avec en particulier la retouche photographique, doivent rester la marque infamante des régimes totalitaires. Aucune cause ne peut justifier que les démocraties empruntent le même chemin. Le goût prononcé des sociétés occidentales pour un hygiénisme normatif de plus en plus coercitif ne doit pas servir de caution à de telles dérives".

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mercredi 29 décembre 2010

Faits divers en trois lignes : Twitter en 1906

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Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, Editions cent pages Cosaques, 2009 (non paginé)

C'était avant Twitter.
Fénéon, ancien employé au ministère de la guerre (1881-1894), soupçonné d'attentat anarchiste, rédige en 1906, pour un quotidien national, Le Matin, des faits divers en trois lignes. Fénéon est libertaire, dreyfusard ; il dénonce le colonialisme, le militarisme, l'église... Il sera critique d'art, aux admirations admirables (Rimbaud, les Impressionnistes, Mallarmé, Apollinaire, Jarry, Valéry, Matisse, Proust...) et il dirigera La Revue Blanche à laquelle il fit collaborer Debussy et Gide. Il traduisit un roman de Jane Austen et, surtout, car il était passionné de peinture, vendit des tableaux dans des galeries.

Pris un à un, ces petits textes (1210) produisent un effet bizarre qui les apparente à certains énoncés dada ou surréalistes. Juxtaposés, publiés bout à bout, à raison de trois par page, ils donnent aujourd'hui, sous des dehors d'actualité aléatoire, une image cocasse, anarchique du monde, tendre et tragique. Effets de montage, effets de brièveté...

Extraits :
  • "Tombant de l'échafaudage en même temps que le maçon Dury de Marseille, une pierre lui broya le crâne".
  • "Dormir en wagon fut mortel à M. Emile Moutin de Marseille. Il était appuyé contre la portière ; elle s'ouvrit, il tomba".
  • "Radieux : "j'aurais pu avoir plus!", s'est écrié l'assassin Lebret condamné à Rouen aux travaux forcés à perpétuité".
Le format s'y prêtant, quelqu'un a eu l'idée de publier ces faits divers traduits en anglais, à raison d'un par jour, sur Twitter où ils retrouvent leur rythme d'origine : http://twitter.com/#!/novelsin3lines. 

Ces textes, que publia un grand quotidien national (Le Temps, dont héritera Le Monde), invitent à penser la catégorie journalistique de "fait divers", de "quotidien", par opposition à "l'événement" : "fait divers" pour les uns, "événement" pour les autres ? En vrac :
  • Le fait divers est l'opposé du "pseudo-event", plus ou moins people, construit par et pour les médias (cf. Daniel J. Boorstin). 
  • Il s'agit de "nouvelle", au double sens du terme : le fait divers annonce quelque chose de nouveau, de vrai, d'imprévu et raconte brièvement une histoire dramatique, lue en une seule fois. 
  • Il n'y a que la presse régionale pour couvrir régulièrement les "faits divers", rendre compte des faits de la vie ordinaire, inclassables (divers) dans les catégories courantes. 
  • Le fait divers, au plan de la notoriété, appartient à la longue traîne des événements
  • Libération, du temps de Sartre, mit le fait divers au coeur du journalisme.
  • Twitter pourrait être un outil formidable de traitement des faits divers.

Sur Félix Fénéon :
Wikipedia et l'article de kairos dans Mediapart, "Le très curieux Félix Fénéon ou trois lignes d'anarchie dans les belles-lettres", 23 janvier 2010.
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lundi 27 décembre 2010

Medias au Maghreb

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Horizons maghrébins. Le droit à la mémoire, N°62-2010, "Médias au Maghreb et en milieu migratoire", Presse Universitaire du Mirail, Toulouse. 200 p., 22,5 €

Les travaux réunis dans ce numéro abordent principalement les aspects législatifs et réglementaires des médias, l'évolution du journalisme et la réception des médias audio-visuels (TV, radio, Web) dans différents contextes sociaux. A travers ces thèmes court la lancinante question de la liberté des médias et de sa répression par les Etats.
Un "cahier couleur" avec des reproductions d'oeuvres de Ursula Schmidt est consacré à la Mauritanie avec des tableaux montrant des paysages avec paraboles (cf. infra, couverture de la revue).
A la lecture de ces travaux, plusieurs questions émergent.
  • Commençons par un manque : un bilan systématique de l'offre télévisuelle aurait été bienvenu. Qui paie toute cette télévision, toutes ces chaînes diffusées par les satellites (Etats, annonceurs, partis, etc.) ? D'où viennent les programmes diffusés ? Les Etats du Golfe, fréquemment évoqués, apparaissent comme des acteurs déterminants de l'économie des médias consommés par les populations maghrébines (cf. le travail de Mohammed El Oifi, sur la "sociologie des journalistes maghrébins dans le Golfe"). Peut-on traiter des usages des médias sans un cadrage économique minimum ? Quid, par exemple, des participations croisées de News Corp. (Murdoch) et du prince saoudien Al-Walid ?
  • La dimension quantitative des consommations est absente, faute d'une mesure continue des audiences issue du marketing des mass-médias publicitaires. A la différence des médias commerciaux, les médias financés par les Etats (impôt) ne se soucient pas des consommations média : les médias commerciaux doivent vendre leur audience aux annonceurs, les médias d'Etat achètent leur audience.
  • Les travaux de type qualitatif ne comblent pas le déficit quantitatif. Et les intuitions qu'ils dégagent ne peuvent être pondérées faute d'outils de calages (évolution des équipements, de la réception, etc.). Les enquêtes quali sont, ici comme ailleurs, difficiles à mener : elles exigent de l'enquêté qu'il ou elle prenne du recul par rapport à sa pratique. De plus, les situations sociales et politiques dans lesquelles s'effectuent ces enquêtes ne peuvent qu'agraver les risques de biais et de conformisme.
    • Le travail de Kaddour Kendzi sur la place occupée par la télévision dans la vie des habitants des ksour (Sud-Ouest algérien) dégage les enjeux de la télévision comme facteur d'occidentalisation et la volonté de maintenir la socialisation traditionnelle (avec la télévision "on est là et on n'est pas là" ; "notre corps est là mais notre esprit est aileurs, dans les sphères de l'occident" énonce un enquêté, "jeune instituteur", pour décrire l'expérience télévisuelle (p. 38). 
    • Les entretiens conduits avec des "Algériens de Nancy" à propos de leur consommation de télévision (article de Souâd Touhami) montrent que l'offre variée de médias télévisuels se traduit par des stratégies de consommation diversifiées qu'accompagnent aussi divers types de discours de rationalisation. 
    • Agnès Levallois décrit les péripéties du lancement par France 24 d'une rédaction en arabe ; elle révèle les difficultés de l'internationalisation d'une antenne : questions de langues, de compétences journalistiques et de budget. Cette étude de cas privilégiée (l'auteur a dirigé ce lancement) révèle un concentré des difficultés de tout téléspectateur qui gère une consommation audio-visuelle pluri-culturelle : quels ingrédients mélanger pour personnaliser une consommation avec cette diversité de provenances, de centres d'intérêt, de langues. 

Quels changements en termes de connaissances des médias peut-on attendre de la multiplication des équipements de réception (antennes satellites) et de production / diffusion (ordinateurs, téléphonie mobile), de l'accroissmeent de l'offre média (télévision, Web) ?
  • Là où elle existe, comme en France, la mesure continue de l'audience des chaînes de télévision prend mal ou pas du tout en compte les chaînes en langues étrangères. Et il en sera ainsi tant que l'on travaillera à partir de panels, qui, par construction (contrainte économique), ne peuvent représenter que les populations, les médias et les pratiques majoritaires. 
  • En revanche, tout ce qui est transmis en numérique est plus aisément appréhendable grâce aux webanalytics qui permettent d'observer les comportements des internautes sur tous les sites, sans condition d'effectifs. A terme, des dispositifs de télévision connectée devraient faciliter la connaissance des comportements de consommation de la télévision et du Web arabophones ou berbérophones.
Ce numéro, dont nous ne mentionnons ici que quelques unes des contributions, met en évidence la difficulté de parler des médias des Maghrébins, qu'ils habitent au Maghreb ou qu'ils aient émigré (France, Canada). Ce numéro remplit son rôle en marquant les territoires, immenses, à défricher.
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lundi 22 novembre 2010

L'organisation visuelle du livre et de la démonstration

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Anthony Grafton, Megan Williams, Christianity and the Transformation of the Book. Origen, Eusebius and the library of Caesara, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge. 367 p. Bibliogr., Index,

Voici un livre très érudit et original sur l'histoire des médias. Son objet, c'est la naissance d'un mode d'organisation de la page de livre, à l'époque de la transition du rouleau (volumen) au codex (manuscrit plié comme un livre actuel). C'est aussi le développement de nouveaux outils intellectuels, les tableaux comparatifs, les chronologies (timeline), toutes formes nouvelles d'organisation du savoir dont nous avons hérité.
Avec le codex, le support de parchemin acquiert une plus grande capacité (recto et verso) et une moindre fragilité ; il va souvent associer des oeuvres différentes en un même volume et il permet un accès direct au contenu (feuilletage). Le rouleau de papyrus qui dispose d'une moindre capacité ne publiait qu'une seule oeuvre, et souvent même qu'une partie d'une oeuvre, ne permettait qu'un accès séquentiel. Le christianisme qui se répend en Europe assurera l'hégémonie du codex pour l'édition de la Bible ("ancien" et "nouveau" testaments). La bibliothèque adapte aussi ses modes de stockages, du panier de rouleaux (capsa) au rayonnage pour les codices. C'est encore, pour plus d'une dizaine de siècles, une époque de copie manuscrite (on prête le livre à quelqu'un pour qu'il le copie).

Pour analyser et comprendre ces transformations, les auteurs suivent le travail d'Origène (185-253) et d'Eusebius à la bibliothèque chrétienne de Caesarea (Palestine).
A Origène, on doit la création de la bibliothèque et un travail d'édition de la Bible sur six colonnes : L'Hexapla juxtapose, de gauche à droite, le texte hébreu, sa translittération en lettres grecques et quatre traductions en grec (dont celle de la Septante et celle d'Aquila). L'Hexapla (Ἑξαπλά) est un ouvrage complexe et innovant tant dans sa conception éditoriale que dans sa réalisation matérielle.
Eusébius (265-340) était évèque de Césarée. On lui doit une histoire universelle (Chroniques) en deux parties : la Chronographie (depuis Abraham) et les Canons (Χρονικοὶ Κανόνες) qui juxtaposent les différents événements de l'histoire mondiale à une date donnée. La mise en page des Chroniques hérite des principes de visualisation de l'Hexapla et les développe.

Les auteurs retiennent de leur minutieuse investigation l'invention de nouveaux modes d'exposition, de méthodes de visualisation nécessaires pour faire penser un texte ou pour concevoir une chronologie. Cette sémiologie graphique rompt avec les modes d'exposition strictement linéaires de l'époque. En lisant cet ouvrage, on assiste à la naissance lointaine de la pensée comptable par tableaux à double entrée, d'Excel, à l'émergence de la "raison graphique" en Occident, à la visualisation de la pensée. On voit aussi se mettre en place la division et socialisation du travail d'édition et le "collage" qu'elles favorisent (citations, emprunts, etc.).
L'Hexapla instaure aussi un plurilinguisme qui est une polyphonie, plurilinguisme qui se poursuivra dans la tradition chrétienne avec Jérôme puis fera place au monolinguisme du latin, jusqu'aux traductions en langues vulgaires. Ce plurilinguisme qui demande aux chrétiens de recourir à la collaboration de savants juifs impose l'évidence des problèmes infinis de la traduction, de l'établissement d'un texte et de sa standardisation.
Alors que le Web transforme l'édition, l'histoire des techniques de visualisation (infographie, "data visualization") et de démonstration révèle et réveille des propriétés du livre que nous avons assimilées au point de les avoir "oubliées" (normes d'apodicticité visuelle). On attend du numérique des éditions plurilingues, les multiples versions de certaines oeuvres (cf. l'édition récente des Oeuvres de Molière), et de nouvelles manières de montrer / démontrer, d'exposer. La notion d'œuvre elle-même s'en trouvera transformée.

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mardi 16 novembre 2010

Les médias font les mots: "om nom nom nom" !

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The New Oxford Dictionary publie le nouveau mot de l'année. Il est né d'un lapsus de Sarah Palin, ex-candidate Républicaine aux élections présidentielles américaines : "repudiate" (refute + repudiate), terme qu'elle avait utilisé dans un tweet.

Parmi les mots retenus cette année par le célèbre dictionnaire :
  • "crowdsourcing" : en appeler gratuitement aux amateurs pour une contribution normalement payante effectuée par des professionnels.
  • "retweet" : faire suivre, sur Twitter.
  • "nom nom", d'après l'expression gourmande du Cookie Monster (la marionnette de "Sesame Street", l'émission pour enfants de PBS). 
  • "gleek", fan de la série "Glee" (série musicale mettant en scène des lycéens, diffusée par le network Fox). Deuxième saison en cours. La musique connaît un grand succès de ventes sur iTunes.
  • "webisode", épisode d'une série diffusée sur le Web (généralement court).
  • "vuvuzela" : corne bruyante utilisée par des fans de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, entendue dans tous les matchs retransmis par les chaînes de télévision.
La majorité des mots nouveaux retenus sont des créations des médias. La plupart renvoient - alludent - (pour employer un mot oublié !) à une pratique médiatique. L'an passé, The Oxford Dictionary avait retenu "unfriend" popularisé par Facebook. Cf. Unfriend me not!
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dimanche 14 novembre 2010

La fin du walkman à cassette

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Belle et brêve émission de France Musique : "Le Mot du jour", de Pierre Charvet (dispo en podcast). Celle du 8 novembre 2010 portait sur la fin du walkman, lancé par Sony en 1979. Tellement populaire, le nom propre est devenu nom commun. Antonomase : qui prend la place du nom. Succès pour le produit générique, pas toujours pour la marque. Le nom s'efface, comme se sont effacés les mots gramophone, théâtrophone, électrophone... L'iPod ne va pas très bien non plus menacé par le smatphone multi-usage. Obsolescence programmable ?

Et de rappeler la scène irrésistible de "La Boum" (1980) où Sophie Marceau succombe à la bulle de tendresse qu'apporte le walkman dans le vacarme de la sono. Quelle réalité n'aurait-on échangée contre ce slow de rêve... "Dreams are my reality".
Et déjà, des médias s'en remettaient à la psychiatrie pour dénoncer l'isolement provoqué par le walkman. Mieux aurait valu s'interroger sur les raisons de s'isoler. Sans doute plus compliqué, moins démagogique !
En fin d'émission, un peu de la Neuvième dirigée par Karl Böhm. Merci, Monsieur Charvet.

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mercredi 3 novembre 2010

La mémoire a une histoire

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Catherine Baroin, Se souvenir à Rome. Formes, représentations et pratiques de la mémoire, Paris, Belin, 329 p., Bibliogr.

Cet ouvrage d'une historienne de la civilisation latine permet une approche comparative utile à la compréhension des médias. Bien sûr, ce n'est pas l'objectif de ce livre mais cela peut être le nôtre, lecteurs.
Toute l'histoire des médias pourraient être écrite avec la mémoire pour analyseur.
  • Tout effet des médias se traduit et se mesure encore par une mémorisation : du nom d'un produit à l'image d'une marque, des mots qui lui sont associés, des avantages d'un service. Mémoire de mots, mémoire d'idées, pour paraphraser Léon Brunschwicg. Mémoire de mots, mémoire de marques ? Combien de fois faut-il répéter un message pour que le consommateur s'en souvienne (effective frequency, capping) ? Quand commence-t-il à oublier  ? Qu'est-ce qu'une présence à l'esprit, et une absence ? Questions de mémoire. 
  • Alors que la mémoire change, faut-il revoir nos manières d'apprécier l'évaluation de l'image de marque et de l'impact d'une campagne ?
Deux directions essentielles peuvent être explorées grâce à cet ouvrage : la transmission et l'acquisition des savoirs, d'une part, les outils de la mémoire d'autre part.
  • Nous retiendrons que la mémoire relève du corps : savoir, c'est incorporer. Apprendre va de la main aux yeux et des yeux à la mémoire, disait Quintilien. D'où la difficile transmission du capital culturel : il n'y pas de raccourcis pour la culture, elle ne s'achète pas. Comme le bronzage, disait Bourdieu !
  • La mémoire peut recourir à des aides matérielles : de même que l'on disposait à Rome de tablettes de cire pour noter et ne pas oublier, de même que les politiques se faisaient accompagner de nomenclateurs pour saluer par leurs noms les publics et les clients (salutatio), de même, des outils de mémoire numérique jouent ce rôle aujourd'hui : le smartphone et les tablettes (iPad) avec leur palette d'outils (photos, Gist, etc.), les fiches pense-bête (stickies), les listes (tasks), le prompteur ?



Quel rôle pour la mémoire dans l'éducation à l'ère numérique ? Que faut-il encore savoir par coeur ? On semble éviter cette question primordiale avec habileté. A Rome, la rhétorique était primordiale et la mémoire était à son service. Est-ce que cela a changé ? Pas si sûr !
Ce livre ramène aussi des questions politques, comme celles de l'oubli ou de l'amnistie ("non-mémoire" ordonnée, volontaire), comme celle des monuments. Comment gérer la mémoire du passé ("Verangenheitspolitik", "Vergangenheitsbewältigung"), quelle histoire enseigner ? 

Confronter le rôle de la mémoire à Rome avec celui que lui accordent les médias numériques est un exercice comparatiste salutaire : sommes-nous si loin de cette civilisation dont nous dépendons d'autant plus que nous l'avons "oublié" ?
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dimanche 31 octobre 2010

Les lumières de la pub

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Philippe Artrières, Les enseignes lumineuses. Des écritures urbaines au XXème siècle, éditions Bayard, 164 p. Bibliogr.
Avec l'électricité urbaine arrivent les enseignes lumineuses, symboles de la modernité de la ville. Paysages électrographiques dont les Grands boulevards (dès 1889), les gares, les grands magasins parisiens font une apothéose. La publicité s'empare de ce moyen nouveau pour produire messages et signes des marques ; on crée même un "journal électrique" qui s'exprime en "écriture flamme", alternant nouvelles et produits.

Déjà, créativité et innovation scientifique sont stimulées par la publicité comme aujourd'hui elle l'est par les écrans et leurs messages numériques (digital signage). Le monde du néon se développe (Claude Lumière) : le Cinzano s'écrit en blanc sur fond rouge Boulevard Haussmann et l'architecture incorpore la lumière (cinéma Gaumont-Palace, place Clichy, 1931). La publicité, enrôlant les premières psychologies de la perception et de l'attention, produit une théorie pratique de ce nouveau moyen de communication de masse qui rénove l'affichage.
L'auteur raconte l'histoire ignorée de ce média, de ses héros, de ses entreprises innovantes et de sa réglementation trop foisonnante : la société met plus d'énergie à réglementer qu'à créer. Ce travail rappelle que la publicité a une histoire, et qu'elle est indissociable de notre vision du monde, ce qui rend cette histoire difficile à écrire.
Pourquoi tant de lumière dans la nuit de la jungle de nos villes (Brecht, "Im Dickicht der Städte", 1923) ? Pourquoi l'exubérance illisible des feux de Time Square (New York) ? Au delà de la sémiologie particulière des messages lumineux, il y a une sémiologie métaphysique de ces "ciels étoilés" de néons et de LED ("der gestirnte Himmel über [uns]"). Il faut avoir vécu à Berlin, la confrontation, de chaque côté du Mur, d'un Est sombre et d'un Ouest illuminé, pour pressentir le rôle des enseignes et des vitrines. Dans cette compétition économique et sociale, il s'agissait pour l'Ouest, par temps de "guerre froide", d'avoir des nuits plus belles que les jours à l'Est.
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samedi 30 octobre 2010

E-books et francophonie

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Dossier sur la francophonie dans l'édtion du week-end du quotidien suisse, Le Temps. Le numéro est orchestré par le romancier Jonathan Littell. En Suisse, ce débat prend une saveur particulière alors qu'un journaliste estime que "la Suisse plurilingue se déglingue" (José Ribeaud, ouvrage publié aux éditions Delibreo). La situation n'apparaît pas favorable au français. Les cantons alémaniques privilégient l'anglais par rapport au français comme deuxième langue étrangère enseignée et un débat est lancé quant à l'intérêt d'une chaîne de télévision bilingue. Interviewée, la présidente de la Confédération déclare : "il faudrait que l'on puisse maîtriser au moins trois langues dont l'anglais" (p.11). L'Europe en est loin.

Le dossier francophonie ne pouvait pas ignorer la lancinante question de la numérisation de la lecture et des livres. Compte tenu de l'enjeu linguistique et culturel,  les tergiversations ésotériques des éditeurs semblent éloignées du vrai monde et des lecteurs. Pourquoi distinguer les supports et favoriser l'un plutôt que l'autre (cf. le taux de TVA) ? De quoi se mêlent ces gens ? Tous ces débats, sans doute perclus de bonnes intentions, représentent surtout du temps perdu. Et si un livre numérique est moins cher pour le consommateur, s'il rapporte plus à l'auteur, qui s'en plaindra ? Les livres papiers sont devenus trop chers pour la majorité des lecteurs, et d'abord pour la clientèle de l'avenir, les étudiants et les lycéens : le livre numérique est une chance unique de rétablir le livre dans son utilité, son accessibilité et sa modernité...

Tant d'atermoiements et d'arguties risquent de faire une victime : la langue française. Au lieu d'accorder un avantage aux auteurs de langue française, aux traductions, on s'égare en défenses de privilèges... et l'on favorise l'anglais qui n'en n'a pas besoin. Attention : ceux qui lisent le plus (diplômés, etc.) lisent de plus en plus en anglais. Pendant que l'Europe bavarde,  le livre numérique représente déjà 10% des ventes aux Etats-Unis. Quant à l'offre numérique d'amazon (kindle), elle compte plus de 720 000 titres en anglais.
Et si les lecteur francophones "ne manifestent pas devant les portes de Gallimard pour réclamer des e-books", ce n'est pas parce qu'ils sont patients mais, peut-être, que, désillusionnés, beaucoup d'entre eux passent à l'anglais (la situation au Canada mériterait d'être observée). Le livre numérique francophone s'épuise en batailles ésotériques. La guerre culturelle décisive est celle des langues, pas celle des supports d'édition et de lecture.
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mercredi 13 octobre 2010

Citoyens du monde de seconde classe

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On peut lire, sur le site de l'un de ces ouvroirs qu'Internet secrète, que l'on vit désormais dans des "pays numériques" ("We No Longer Live In Actual Countries But Digital Ones"). Affirmation qui emprunte à la Carte du Village de Tendre et au "village mondial" : à Mademoiselle de Scudery pour l'euphémisation "précieuse" des relations internationales, à M. McLuhan pour la mondialisation par les technologies de communication.

Internet n'a pas atténué les notions de nation et de frontières mais les a plutôt renforcées en les rendant moins visibles. Rien n'a changé depuis la poste, les octrois et les douanes. La fiscalité des Etats règne sur Internet comme ailleurs, les réglementations nationales s'y épanouissent et l'on s'y soumet. Les adresses IP assignent à résidence ceux qui se croyaient citoyens du monde numérique. Allez donc, en Europe, utiliser Hulu ou quelque autre site de télévision étrangère, impossible. Interdit. Apple précise pour ses utilisateurs : "The iTunes Store, iBookstore, and App Store are available only to persons age 13 or older and in the U.S.".  Allez donc configurer Google pour une adresse dans un pays autre que celui où vous trouver au moment où vous effectuez une recherche ; c'est impossible ("You can only specify a location in the country of your current Google domain"). Et le topos de Google d'expliquer que c'est pour notre bien : "Google knows best". Le ciblage se cale automatiquement sur les langues et les adresses IP : l'annonceur de "votre pays" vous suit sur les sites étrangers, se substituant aux annonceurs d'origine. Il faut de plus en plus d'énergie sur Internet pour être et penser comme à l'étranger.
La Sainte Alliance des très grandes entreprises américaines d'Internet, prétendument mondiales, échappent à la fiscalité des pays qu'elles investissent (optimisation fiscale) mais renoncent à être internationales pour n'être que pluri-nationales pour être efficaces commercialement. Comme la télévision et la presse, Internet gère ses "débordements frontaliers" et abandonne toute prétention mondiale.
Internet déçoit beaucoup d'espérances, d'illusions interculturelles et internationalistes. 
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mercredi 6 octobre 2010

Valery et les médias

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Paul Valéry, "Souvenirs et réflexions", édition établie par Michel Jarrety,  Bartillat, 207 p., Index des noms cités.

Ce volume rassemble des textes de circonstance écrits par Paul Valéry dans des situations intellectuelles plus ou moins mondaines : préfaces, introductions, hommages, conférences, etc. Ces commandes, marketing oblige, exigent la langue de bois mais laissent passer parfois des développements scintillants. Parmi ceux-ci, des réflexions, en passant, sur les médias. Ceux de l'époque : la presse qui règne absolument, le cinéma et la radio déjà mass-médias. L'écrivain voit grandir ces médias sans papier, sans mots écrits et tente d'en deviner les conséquences à long terme, la lucidité le disputant au conservatisme.


"L'avenir de la littérature" est révélateur de cette tension. Valéry montre la langue maltraitée par les techniques, par les importations et déplore l'érosion de la langue poètique : "l'usage de moyens rapides de communication verbale rend la langue usuelle de plus en plus pauvre en formes complexes".
Mallarméen, Valéry décrit un lecteur usé par le journal, par des lectures sans attention, hachées par les transports en comun... "Leur esprit ne trouve dans ces écrits que des éléments bruts d'information ou de distraction rapide" : exacte description de de la demande actuelle de médias dont l'aboutissement est une offre de dépêches d'agence catégorisées par Google News et autres agrégateurs, d'une part, aux contenus people, d'autre part. La production moderne, estime Valéry est une production désarticulée de "données incohérentes". Les médias écrits creusent leur propre tombe, "la langue [...] devient une chose fabriquée d'une façon anonyme par la presse, par l'usage grossier du parler". Dans le développement de la radio, Valéry anticipe l'oralisation de la littérature et, peut-être, un retour à l'oral.
Valéry n'est pas cinéphile ; le cinéma relève de "l'administration des esprits par masse" or, pour Valéry, il n'est d'art que pour "le petit nombre" ; mais il sait reconnaître et observer la complexité coordonnée et la division du "travail mental" qui produisent le langage cinématographique : "une intelligence en fonction", définition que ne réfuterait ni Chaplin ni Eisenstein.

Au bout du compte, dans ces textes brefs, parfois incisifs, la lucidité l'emporte souvent sur le conservatisme. Une lecture actuelle y trouve à se nourrir et à penser. Quand Valéry retient le rôle de la forme dans les médias, percevant la dé-formation inévitable que promeut l'écriture rapide, industrialisée de la presse, quand il insiste sur le rôle primordial de la langue dans l'économie générale des médias, il nous faut écouter. Son avenir ressemble à notre présent.
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mardi 5 octobre 2010

La sphère privée des médias



Enquêtes au domicile des familles : la recherche dans l'espace privé, ouvrage coordonné par Bernadette Tillard et Monique Robin, L'Harmattan, 156 p. Bibliogr.

Les contributions de recherche réunies dans cet ouvrage traitent d'un problème méthodologique que les études média laissent souvent de côté : que se passe-t-il lorsqu'une enquête se déroule au domicile des enquêtés, quand "notre" terrain, c'est leur "chez-soi" (on se rappelle l'étymologie latine de "chez" : "casa"). L'approche rivilégiée par les auteurs est à la fois pratique (manières de travailler, relations d'expériences, conseils, réflexions autocritiques sur le travail accompli et sur les outils), épistémologique (quelles sont conséquences sur les savoirs ainsi acquis de leurs conditions sociales de production, comment se constituent et sont vécus les terrains d'observation) et éthiques (situer les limites de l'exploitation des données, la sécurité des enquêtés, le respect de la vie privée).


Les recheches évoquées dans cet ouvrage traitent presque toutes d'enquêtes menées au domicile de familles "en difficulté", selon l'euphémisme courant. La fragilité des situations d'enquête est expliquée, tout comme sont dégagées les précautions, les trésors d'astuce, de patience et de respect que les enquêtrices (ici, psychologues et ethnographes) doivent déployer pour apprendre de leurs informants sans les trahir, sans les blesser. Toute enquête personnelle risque d'être perçue comme espionnage social au service de plus puissants (ce qu'elle est souvent). Toute relation d'enquête apparaît comme une relation sociale, une relation de classe que tout révèle et rappelle : les vêtements, les manières de parler des enquêteurs, les habitudes domestiques des enquêtés, etc. Les travaux rapportés dans cet ouvrage sensibilisent à la difficulté du terrain et font voir notre ignorance, savamment dissimulée : "qu'est-ce que cela entraîne d'être là, dans le territoire privilégié du chez-soi familial ?" Quels artéfacts installent la relation d'enquête, d'observation plus ou moins participante. Quelles perturbations de la vie ordinaire entraîne cette participation ?
Les questions méthodologiques peuvent être triviales : comment recruter l'échantillon, quelle durée optimale d'enquête, quel rythme des (re)visites ? Elle ne sont jamais exclusivement méthodologiques.

Transférons ces interrogations aux enquêtes média. Que sait-on de l'expérience intime des médias à domicile ? Que peut-on en savoir autrement que par introspection et histoires de vies ? En fait, pas grand chose. On a des statistiques d'équipements (les meilleures sont effectuées au domicile), des déclarations de consommations, des audiences mais on ne sait presque rien sur les modalités concrêtes des consommations, on ne dispose d'aucune observation adéquate sur la culture de télévision. L'ethnographie de l'espace domestique, intérieur, semble impossible : il faut se contenter des observations extérieures et d'inférer. Presque tout est quelque peu biaisé, et peu facile à redresser. Est-il seulement possible, pensable, d'oberver dans le long terme les usages domestiques des médias à domicile ?

Toute enquête est aussi confrontée aux questions de vie privée : en quoi, sur ce plan, la démarche ethnographique se distingue-t-elle de l'analyse des données recueillies sur les comportements d'nternautes ? L'ethnographie, pour l'essentiel, est une pratique visible. Elle perd en intrusion ce qu'elle le gagne en respect et en capacité d'interprétation, en compréhension. L'observation automatique, invisible, repose sur des analyses mathématiques (typologies, catégorisations, etc.) et invente ses hypothèses et ses explications (régressions, analyse multivariée). N'oublions pas la mise en garde de Philippe Descola : "un anthropologue ne commence à faire du bon travail qu'à partir du moment où il arrête de poser des questions, où il se contente d'écouter ce que les gens disent, car poser une question c'est déjà un peu définir la réponse".

dimanche 26 septembre 2010

La Chine mot à mot

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"La Chine en dix mots" (Actes Sud, 332 pages), ouvrage traduit du chinois (et non de l'anglais, comme il arrive souvent !) par Angel Pino et Isabelle Rabut. Les traducteurs ont ajouté 21 pages de notes que l'on souhaiterait souvent encore plus développées tellement rien ne va sans dire pour un lecteur occidental.

C'est un essai de Yu Hua (余华), romancier chinois né au début de la Révolution culturelle et devenu célèbre dans la Chine du capitalisme libéral. Yu Hua est connu comme l'auteur de "Brothers"(兄弟, 2008) et de "Vivre" ((活着, 1994, cf. le film de Zhang Yi-Mou). L'ouvrage suit l'histoire de dix mots clés au cours des quarante années passées, d'une Chine qui voulut tout révolutionner - jusqu'à la vie quotidienne - à celle de l'argent roi : "de la passion politique à la passion du gain". Ces mots sont expliqués, contés de manière auto-biographique, à travers les souvenirs d'enfance et d'adolescence de l'auteur : en quelques années, les mots changent de connotations, de fréquence d'utilisation, se démodent...

Par exemple, le mot "peuple" (人民) ; omniprésent dans les discours ("servir le peuple", etc.) de la Révolution, il a presque disparu aujourd'hui, émietté en mots nouveaux : "internautes, boursicoteurs, acheteurs de fonds, fans d'idoles, ouvriers au chômage, paysans migrants". Le mot "leader" (领袖), qui désignait Mao Zedong, s'est lui aussi délité en innombrables acceptions : leaders de la mode, de l'élégance, de la beauté puis de l'innovation, des médias, des ascenseurs... "Aujourd'hui, il y a tellement de leaders en Chine que la tête vous en tourne".

Le mot lecture (阅读) conduit le romancier à raconter son enfance sans livres, hormis les Oeuvres choisies (dont l'omniprésent petit livre des Citations de Mao) et les livres de médecine de ses parents. Des "oeuvres choises", le jeune Yin Hua ne lit que les notes de bas de page, riches en personnages et événements ; quant aux livres de médecine, il en parcourt avec ses copains les planches anatomiques. Le premier roman étranger qu'il peut lire est La Dame aux camélias, recopié pieusement, lu avidement. Pour la lecture publique, il y a les dazibaos, journaux écrits en grands caractères (大字报), épigraphie moderne (dont le droit sera inscrit dans la Constitution) qui à l'origine s'apparentait au crowd sourcing. Le gamin les scrute pour y trouver des allusions sexuelles. Un jour, enfin, les livres neufs arrivent, encore rares, à la bibliothèque et c'est la bataille pour Anna Karénine ou Le Père Goriot... "De la pénurie absolue à la surabondance" : où se bat-on aujourd'hui pour lire Le Père Goriot ?


Après un chapitre sur l'écriture, vient un chapitre sur Lu Xun (鲁 迅), célèbre écrivain contestataire (1881-1936) dont le nom rabâché pendant la Révolution culturelle, alors qu'il n'était guère lu, finit par connoter le conformsime ; il ne retrouvera sa fraîcheur iconoclaste que plus tard, lorque notre romancier le lira sans préjugé : "Lu Xun avait enfin cessé d'être un mot pour redevenir un écrivain".

Et Yu Hua enchaîne avec d'autres mots clés de la Révolution culturelle, usés par le discours politique tels "disparités", "révolution", "gens de peu". Le chapitre sur l'évolution sémantique du mot "copie / faux" ("shanzhai", 山寨) est étonnant : connotatant d'abord le hors-la-loi, il désigne désormais "la contrefaçon, le bidouillage et le canular", caractérisant des comportements touchant à toutes sortes d'aspects de la vie sociale. Le mot "embrouille " (huyou 忽悠) a connu lui aussi une étrange évolution, signifiant d'abord "se balancer", il en est venu à désigner des comportements trompeurs : embobiner, bluffer, entourlouper, pièger, rouler, feinter, etc. Du grain à moudre pour les travaux linguistiques et lexicologiques.

Ce livre permet de découvrir une histoire vécue de la Révolution culturelle chinoise souvent mal saisie par les historiens, histoire écrite à la première personne, sans manichéisme aucun. Surtout, il s'agit d'une histoire socio-linguistique : celle de l'empire des mots au travers desquels cette histoire a été perçue, comprise, incomprise aussi. La théorie n'est jamais loin derrière l'anecdote, l'analyse politique naïve et parfois tendre est souvent profonde, subtile. Ce que ne dit pas Yu Hua c'est comment les mots éteints par la politique peuvent se rallumer, retrouver un sens tout neuf.
Toute histoire est ausi histoire de mots. Les euphémisations des sociétés occidentales mériteraient un même travail socio-linguistique ou littéraire : débusquer systématiquement la langue de bois, le "langage totalitaire" qui interdit aux dominés jusqu'au dire de leur domination, de leur souffrance. Le rôle des médias dans cet écrasement est évidemment tu et dissimulé par les médias dont le rôle majeur de porte-parole est de "prendre" la parole pour empêcher de dire. Parler sans cesse pour que rien ne soit dit...
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vendredi 17 septembre 2010

Our Kind of Town. L'événement est qotidien

Affiche de la pièce à New York, 2010
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Pièce de Thornton Wilder, à l'affiche à New York, dans une petite salle de Greenwich Village. "Our Town" est une pièce des années 1930 ; elle met en scène les tout petits événements, le singulier tellement universel des vies quotidiennes, le fond banal sur lequel se détachent les tournants, les bifurcations essentielles : naître, aimer, mourir. "This play is an attempt to find a value above all price for the smallest events in our life" expliquera l'auteur en 1957. Eloge en trois actes d'une quotidienneté où le paradis, c'est les autres (Wilder connaît bien et a traduit Sartre).

La pièce de Wilder vise la genèse de l'invisible, de l'imperceptible. Dans la vie de chaque jour de cette petite ville, la régularité est marquée par les rythmes scolaires (cris d'enfants dans les rues, devoirs, etc.), et dès le matin, par la livraison à domicile du journal et du lait. Régularité que l'on ne perçoit que lorsqu'elle est altérée (ce qu'illustrera la chanson "No milk today", Herman's Hermits, 1966). Ces livraisons suscitent des échanges de type presque phatique : le temps qu'il fait, la santé des voisins... Le journal dans ces vies est la régularité, un rite autant qu'un contenu, le tissage au matin, par des informations élémentaires, du réseau du village défait pendant la nuit ("We must get it in the paper"), sa mise à jour. Le journal local est marqueur et miroir de la vie quotidienne, celle où il ne se passe rien et qu'on ne voit pas passer, celle où tout se passe et que l'on regrettera. Ainsi Emily, l'un des personnages, qui vient de décéder en accouchant, a l'occasion de revenir observer les vivants : elle choisit de regarder la matinée de son douzième anniversaire. Les cadeaux, le petit déjeuner, l'affection des parents, la préparation pour l'école... l'importance du matin, le recommencement du commencement. Ce huis clos est le bonheur. Tout ce qu'elle ne percevait pas tant qu'elle en était l'actrice, et qui, devenue spectatrice de sa propre vie, l'émeut, lui faisant concevoir à quel point les vivants ne comprennent rien à leur vie ("Do any human beings ever realize life while they live it? - every, every minute").
A la une de Time, January 12, 1953
Les médias réguliers sont générateurs d'invisible. Le quotidien d'abord, après la radio puis la télévision (le fameux 20H) ont instauré des rituels. La numérisation qui délinéarise et multiplie les occasions médiatiques détruit ces rituels de la journée. En installe-t-elle d'autres ? Sûrement. Selon quel rythme ? Nous ne le savons pas encore. "La répétition" est décisive pour instaurer l'insensibilité aux médas (M. McLuhan) et donner forme à l'événement ("la différence, "Gestalt") sur ce fond d'invisibilité.

Universalité de la vie au village comme espace de vie ? Chacun pensera à d'autres "villages" qu'il faut comprendre comme unités géographiques où se déroule le quotidien ("our town" est une expression intraduisible : "Notre petite ville" ne le rend pas mieux que "Unsere kleine Stadt"). Cf. l'usage paradoxal de l'expression à propos de Chicago, "My kind of town", par Frank Sinatra. Existe-t-il un équivalent urbain de "our town", aujourd'hui ? Un quartier, une rue ? Penser à "West Side Story"...

Il est  d'autres manières de rendre compte de cette vie sans événement. Citons  "La douceur du village", le moyen mètrage de François Reichenbach (47 mn) qui regardait un village français depuis son école primaire. Les vignettes de Joseph Cressot publiées d'abord dans Le Républicain lorrain, "Le Paysan et son village" (1937), pour saisir la vie d'un village haut-marnais, feuilleton qui deviendra Le Pain au lièvre. Celle de Pierre Ferran, Le Thuit Simmer (Ed. Jean-Pierre Oswald). A côté de ces approches littéraires et nostalgiques, rappelons la monographie de géographie politique de Roger Thabault, "Mon village. Ses hommes, ses routes, son école", (1944 puis 1982, aux Presses de la FNSP, avec préface d'André Siegfried).
Dans "Un coin de France" (septembre 1952), Paul Claudel évoquera brièvement l'expérience des "petites villes", les bruits familiers (la forge, les cloches, le coq), la régularité qui fait l'attente ("Le facteur va venir bientôt qui nous apporte le journal") et les événements infimes, inattendus : "Ne dites pas qu'il n'arrive rien !" : "On est tout le temps en contact avec quelque chose d'intéressant, je dis de vraiment intéressant parce qu'on y est soi-même intéressé".

jeudi 9 septembre 2010

Les mots qui nous manquent

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"Uns fehlen die Worte", avant d'être un livre, fut d'abord une émission de la chaîne germanophone 3sat qui réunit des programmes des télévisions des secteurs publics de langue allemande (Allemagne, Autriche, Suisse). Le principe de l'émission consiste à faire appel au peuple des téléspectateurs germanophones pour trouver "les paroles/expressions qui manquent" pour s'exprimer et communiquer dans la vie quotidienne, et proposer des solutions. Mais la langue se change-t-elle par décret ? Revenons au Cours de linguisique générale de Saussure (1906-1911) : "La langue est de toutes les institutions sociales celle qui offre le moins de prise aux initiatives" ou encore "le signe linguistique échappe à notre volonté".
Les nombreuses réponses recueillies par l'émission peuvent-elles contribuer à l'enrichissement de la langue ? Cette créativité sur commande, à la demande, de type crowd sourcing, diffère radicalement de l'enrichissement spontané, involontaire, collectif, de la langue par ceux qui la parlent, la "masse parlante" (Saussure). Enrichissement déborde le strict lexique pour développer et entériner de nouvelles tournures.
Deutscher Taschenbuch Verlag (DTV), 10,6 €

Quels mots manquent ? Exemple.
Les germanophones n'ont pas de mot pour désigner la partie à l'intérieure d'un petit pain ("das leckere, weiche innere eines Brötchens") ; les francophones disposent d'un nom évident ("la mie"), en revanche, ils n'ont pas de mot pour "das Brötchen" (qui n'est pas un "petit pain"...). Situation identique en anglais où les traducteurs, "At a loss for words", diront "soft part of bred". Google translate, qui traduit le mot "mie" par "crumbs" (miettes) et "das Brötchen" par "rouleau", est fortement déconseillé, aux boulangers et aux examens !

Le marché des mots
Cet ouvrage renvoie de manière parfois spectaculaire, souvent humoristique, à la créativité langagière dans des sociétés où les médias numériques accélèrent la circulation des mots (de l'invention à l'imitation), étendent leur couverture et multiplient leur fréquence (puissance du buzz numérique, des copiés/collés, retwitt, RP, agrégateurs, partages, mash-up, etc.).
La notoriété d'une création langagière peut être acquise plus rapidement, et son obsolescence aussi : on pourrait estimer le GRP d'un mot, évaluer son image (de marque) voire même son bêta et leurs évolutions (mémo / démémo). Avec Internet, tout mot est une marque, et toute marque n'est qu'un mot (comme l'indique la possibilité d'acheter des noms de marque aux enchères dans Ad Words. Cf. le communiqué hostile de l'UDA). Les mots des noms de domaine ou de d'applis constituent également un marché des mots (cf. les problèmes de "name squatting" et de découvrabilité quand le nombre des applis d'Apple croît, dépassant 250 000). Problèmes voisins pour Twitter (usurpation de nom, d'identité, de marque).
Internet devient le dictionnaire des dictionnaires d'usage (c'est manifestement l'une des ambitions de Google), là où s'observent le plus aisément, mais pas exclusivement, les mouvements de la norme.

La question de la créativité langagière renvoie à la place des mots (Wörter) et paroles (Worte) dans les moteurs de recherche, à leur efficacité socio-linguistique pour le ciblage comportemental. A la place - presque vide - du sémantique aussi. La logique traditionnelle du marché des mots est dynamisée par l'évolution des moteurs de recherche (cf. Google Instant et la vitesse d'apparition des mots-syntagmes / suggestions-résultats).
Etant donné un besoin de communication, quels sont "les mots [qui] pour le dire arrivent aisément" ?
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